« Quau voudra lucha? » : histoire de la lutte en Provence

Lutte en provence. Gravure de Gustave Doré intitulée Les Lutteurs, réalisée en 1854, montrant deux hommes s’affrontant au sol devant un public nombreux.

Frédéric Mistral. Extrait du « Cinquantenaire du Félibrige ». Chanté à Font-Ségugne le 23 mai 1904.


INTRODUCTION

De nombreuses sources l’attestent : la lutte était jadis fort en faveur auprès des Provençaux. Aux XVIIIème et XIXème siècles elle était pratiquée comme un amusement populaire et un divertissement et figurait au programme des nombreuses réjouissances accompagnant les fêtes religieuses, patronales et votives ou « roumavages »1.

D’un point de vue étymologique, le terme provençal roumavagi (roumavage) est formé de deux mots : roumiou (terme désignant le pèlerin allant à Rome) et viaggi (voyage). Lié au grand pèlerinage au tombeau des apôtres Pierre et Paul le terme roumavagi désigne un « pèlerinage » au sens large jusqu’au XVIIème siècle. Par la suite, il s’étend aux processions accompagnant les fêtes patronales, religieuses et votives qui avaient lieu traditionnellement entre les mois d’avril et septembre. Il devient synonyme de « fête » à la fin du XVIIIème siècle. Le terme original de roumavagi (roumavage) serait devenu par altération phonétique romeiragi (romerage) en provence orientale.

La définition la plus complète des roumavages ou romerages nous est donnée par Maurice Agulhon dans son ouvrage Pénitents et Francs-Maçons dans l’ancienne Provence (1968) :

« Dans la fête constituée et stabilisée à une époque donnée, coincident procession, cérémonies religieuses et réjouissances : processions régulières à l’occasion de la fête d’un annuelle du Saint, ou occasionelle, pour implorer la protection de ce Saint – Réjouissances champêtres (…) liées au calendrier religieux qui les ramenait (…) soit à l’entrée de la belle saison, soit dans le temps de loisir qui sépare la moisson de la vendange ; fêtes qui commencent avec la procession et la messe, mais qui se poursuivait par des jeux officiels et des danses, s’accompagnaient parfois de foires ou de marchés (…) C’est cet ensemble complexe de la fêtes patronale, religieuse et folklorique, civique et naturiste, que le provençal appelle romerage ».

Les jeux qui se déroulaient au cours des roumavages commençaient souvent le lendemain des cérémonies et processions religieuses. Les participants s’y affrontaient dans diverses épreuves, notamment à la course, au saut et à la lutte, en espérant remporter les joio (joies), prix mis en jeu à l’occasion du concours et destinés aux vainqueurs.

Dans l’Almanach de la mémoire et des coutumes. Provence (1984) Claire Tiévant nous en apprend un peu plus sur le déroulement des luttes. À l’approche des fêtes on parcourait le village et les localités voisines pour avertir les concurrents potentiels qu’ils pourraient bientôt se mesurer. On accompagnait d’une batterie de tambour ce refrain :

« Escouta ço que dis lou tambour d’ou Roumavagi !

Quau voudra lucha que se presènte

Quau voudra lucha

Que vèngue au prat

Quau voudra lucha quitte la vesto »

« Ecoutez ce que dit le tambour du Roumavage !

Que celui qui voudra lutter se présente

Que celui qui voudra lutter

Qu’il vienne au pré

Que celui qui veut lutter tombe la veste »

Des sièges et des gradins entouraient l’enceinte délimitée sur l’espace sablonneux ou la pelouse destinée à recevoir les combattants. Tout le village en fête se réunissait pour assister aux luttes.

L’abbé de jeunesse annonçait le début des hostilités : Moussu l’abat de la jouinesso fai assaupre que la lucha vai acoumença : quau voudra rintra que sorte ! (Monsieur l’abbé de jeunesse vous fait savoir que la lutte va commencer : qui veut entrer en lice doit sortir des rangs !). Les lutteurs désireux de se mesurer s’avançaient alors et ôtaient leurs vêtements pour ne conserver qu’un caleçon. Demi-nus, face à face, ils se mesuraient du regard, avant de s’embrasser ou se tendre les mains en se promettant de lutter loyalement et sans colère. L’arbitre qui était souvent un ancien lutteur, prenait soin de rappeler aux combattants luche n’es pas batèsto ; estrassamen de viando es defendu (lutte n’est pas bagarre ; déchirement de chair est défendu). La rencontre débutait au son de la trompette du valet de ville. Les spectateurs qui constituaient un public averti commentaient les prises et jaugeaient les combats. Aco’s un ome double ! (celui-là c’est un homme double!), A de bras coume d’essieu de caretto ! (il a des bras comme des essieux de charrette!). On avait aussi coutume de dire Luen es lucho d’espelucho (il y a loin de lutte à déchirure), vau mai adresso que forço (mieux vaut adresse que force), luchaire amarinous, a lou vèire i’a de goust (un lutteur souple donne du plaisir à regarder), quau trop s’arredis peto (qui ne sait pas ménager ses forces succombe) ou encore noun i’a tant fort, que noun trove soun mèstre (il n’y a pas si fort qui n’ait trouvé son maître).

Lorsqu’un lutteur se montrait trop brutal ou qu’il gâchait le jeu, l’assistance se mettait à crier foro lou round! (hors le cirque!). Les luttes étaient toujours très animées. En toute occasion les spectateurs avait leur mot à dire : a touca ! A ben touca ! (il a touché! Il a bien touché) pouvait on entendre lorsqu’un des deux joueurs plaquait son adversaire sur le dos. Et lorsque le vainqueur se relevait, tendant la main au perdant en signe d’amitié, la foule se mettait à hurler a gagna li joio ! (il a gagné les prix!). Parfois l’issue de la lutte était contestée. Les esprits s’échauffaient alors et des insultes et quolibets fusaient dans l’assemblée. Il arrivait même qu’on en vienne aux mains et que l’affrontement dégénère en rixe générale.

Les passes étaient nombreuses comme prendre à la brasseto (prendre à bras-le-corps) pour faire tomber l’adversaire en lui courbant les reins, aboura en pas (soulever de tout son poids) pour renverser l’adversaire après l’avoir soulevé, faire lou tour de tèsto (faire le tour de tête), faire lou tour d’ou bras (faire le coup du bras) ou faire lou cop d’ànco (donner le coup de hanche)2

A Nîmes, les luttes avaient lieu tous les dimanches dans les Arènes3. On en était également friand à Avignon aux dires d’Alphonse Rastoul4. La statue de Félix Charpentier, Li luchaire (Les lutteurs) dont le marbre est exposé sur la place de la mairie de Bollène rend hommage aux lutteurs provençaux5. Cette oeuvre inspira Louis Ripert pour écrire Li luchaire de Charpentié, poème provençal paru dans la revue La miougrano d’Avignoun, en décembre 19076. Les cariatides du Café-Coeur sur la place de l’horloge à Avignon, qui furent réalisés dit-on dans les années 1860, représentaient des lutteurs, notamment le célèbre Meissonier. Une peinture du début du XIXème siècle de Pierre Raspay figure également une scène de lutte sur la place de l’église de Montfavet7.

Le tableau de José Belon intitulé La lutte d’hommes (1887), exposé au Musée Georges Borias offre également une magnifique illustration de ce temps forts de la fête votive d’Uzès à la fin du XIXème siècle. La compétition avait lieu le deuxième jour de la vote sur le champ de foire près du lycée Gide et durait tout l’après-midi attirant un public de toute l’Uzège. Ont peut y voir les spectateurs installés sur des gradins improvisés : charrettes, bancs fait d’une planche posée sur deux tabourets… Sur la gauche, des musiciens en uniforme sur une estrade sont prêts à animer les intervalles entre deux combats. Les deux hommes en caleçon qui se tiennent près des musiciens attendent leur tour pour entrer en lice. José Belon, peintre mais aussi illustrateur et caricaturiste, a représenté des personnages réels d’Uzès, saisis sur le vif, dont on a oublié les noms. Il y a le gros monsieur qui serre les poings, le jeune élégant avec guêtres et cravache, le vieux qui baisse le pouce vers le bas comme aux jeux du cirque dans l’Antiquité. Il y a l’homme qui débouche une bouteille de vin afin de désaltérer les futurs combattants – sans doute aussi afin de donner du courage à celui qui doit défier le lutteur de dos avec la culotte rouge et une carrure impressionnante. Celui-ci est le seul personnage dont on connaît encore l’identité. Il s’agit d’un lutteur originaire de La Calmette, surnommé Aimable.

Dans Mes origines. Mémoires et récits (1915-25) Frédéric Mistral raconte ses souvenirs sur le déroulement des luttes :

« Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser l’ami Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines. Nous allions, dans le pré du moulin, voir les luttes s’ouvrir, au battement du tambour:

Qui voudra lutter, qu’il se présente…

Qui voudra lutter… Qu’il vienne au pré!

Les luttes d’hommes et d’éphèbes où l’ancien lutteur Jésette, qui était surveillant du jeu, tournait et retournait autour des lutteurs, butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets tendus, et d’une voix sévère leur rappelait parfois le précepte: défense de déchirer les chairs…

— O Jésette… vous souvient-il de quand vous fîtes mordre la poussière à Quéquine?

— Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous répondait le vieil athlète, enchanté de redire ses victoires d’antan. On m’appelait, savez-vous comment? Le Petit Maillanais ou, autrement, le Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait renversé et, pourtant, j’eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule avignonnais qui tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt… Mais nous ne pûmes rien nous faire8 »

Toujours Frédéric Mistral, dans son conte intitulé L’ome populari, paru dans l’Armana Prouvençau de 1883 et repris dans Mes origines. Mémoires et récits (1915-25), évoque le dialogue, pendant une fête de village, entre le Maire et un vieux lutteur :

« En traversant la place, nous passâmes près d’un vieillard qui était assis devant sa porte.

— Eh bien maître Guintrand lui dit monsieur Lassagne, cette année-ci luttons nous pour hommes ou demi-hommes ?

— Ah mon pauvre monsieur, nous ne luttons pour rien du tout, répondit maître Guintrand

— Vous rappelez vous, maître Guintrand, cette année où, sur le pré, se présentèrent Meissonier, Quéquine, Rabasson, les trois plus fiers lutteurs de la Provence, et que vous les renversâtes sur les épaules tous les trois ?

— Comment ne voulez vous que je ne me rappelle pas ? Fit le vieux lutteur en s’allumant : c’est l’année où l’on prit la citadelle d’Anvers. La récompense était de cent écus, avec un mouton pour les demi-hommes. Le préfet d’Avignon qui me toucha la main ! Les gens de Bédarrides qui pensèrent à se battre contre ceux de Courthézon, car qui était pour moi, qui était contre… Ah ! quel temps ! A côté d’à présent où leurs luttes… Mieux vaut ne point en parler, car on ne voit plus d’hommes, plus d’hommes, cher monsieur… D’ailleurs ils s’entendent entre eux.9 »

Dans son Tableau d’Avignon (1836) Alphonse Rastoul évoque les lutteurs avignonnais :

« Arles et Tarascon vantent leurs courses de taureaux ; Aix, ces processions ; Nismes, ses ferrades : à ces fêtes populaires, Avignon a longtemps opposé avec orgueil ses Luttes dans l’enclos de Saint-Roch et ses joutes sur le Rhône. Luttes et joutes sont maintenant abandonnées ; et cependant quel enthousiasme elles ont excité chez nos pères, et même parmi nous, génération dont le berceau fut abrité sous les ailes de l’aigle de Napoléon ! Je me souviens que dans mon enfance une lutte était un événement, et cet événement ne perdait rien de son attrait à se reproduire plusieurs fois dans l’année. (…) Les accidents entre lutteurs étaient moins gais. Le jeu dégénérait en combat réel, et trop souvent, il fallait emporter de l’arène l’athlète trahi par ses forces, qu’un heureux antagoniste avait, pour ainsi dire, cloué au sol.

Quelquefois, l’issue de la lutte était douteuse ; les opinions se partageaient entre les assistants, des cris s’élevaient ; de bonnes et franches locutions en patois circulaient de rang en rang ; le dépit s’en mêlait ; et l’autorité intervenait pour éviter une lutte générale, une collision en masse.

Parfois encore un lutteur émerite, un vieillard aux longs cheveux blanc, mais dont les formes et les muscles respectés par les années, accusaient l’ancienne vigueur, donnait à haute voix son sentiment, et chacun se soumettait au juge improvisé. A nous enfants, on racontait alors les triomphes de cet athlète, tant de fois couronné ; on dénombrait toutes les tasses d’argent qu’il avait remportées, et l’heureux vieillard souriait à ses récits, murmurés de toutes parts ; il se reportait aux jours où un sang plus chaud circulait dans ses veines. Il arrivait encore qu’un doute, un mot imprudent venait colorer son front ; il se dépouillait de sa veste, il montrait à nu ses bras nerveux ; et malheur au jeune imprudent qui répondait à cette provocation ! Une prompte chute venait prouver aux Avignonnais que le vieux lutteur n’avait point oublié les secrets et les ressources de son art10 ».

L’ouvrage collectif Récits de fêtes en Provence au XIXème siècle. Le préfet statisticien et les maires ethnographes (2010) reproduit le contenu d’une lettre datée de 1825 écrite par le maire de Saint-Chamas au préfet des Bouches du Rhône qui évoque le déroulement des luttes à l’occasion de la fête patronale de Saint-Léger :

« Le lendemain au matin, on se réunit dans un champs fraîchement labouré, le maire en tête, on trace par une ligne circulaire le champs destiné au saut et à la lutte. Des jeunes gens dépouillés de leurs habits comme pour la course, s’avancent dans l’arène. On débute par le saut (…) prélude à la lutte. Celle-ci est annoncée au son du tambour et des fanfare… Aussitôt des hommes, les uns se distinguant par une haute stature, les autres ramassés dans leur taille, se présentent à leur tour.

Après s’être mesuré de l’oeil et avoir jugé réciproquement de leurs forces et de leurs moyens, ils décident de l’ordre du combat. Les deux athlètes désignés pour débuter dans cette pénible carrière s’avancent l’un vers l’autre ; ils pressent de leurs mains cette poussière qui va devenir le théâtre de leur défaite ou de leur gloire ; ils rejettent avec le pied les pierres qui pourraient les blesser dans leur chute et mêler le cyprès au laurier ; ils se touchent dans la main, s’embrassent comme des rivaux amis. Mais bientôt l’amour-propre offensé fera succéder la haine à cette fausse amitié. Après s’être observé un instant, ils s’approchent, se saisissent, s’enlacent comme s’ils ne faisaient qu’un seul corps de deux, se séparent, se reprennent, s’entortillent: l’un essaye par un croc-en-jambe de faire perdre l’équilibre à son adversaire ; l’autre, plus hardi, veut le soulever de terre pour le jeter sur la poussière ; tantôt c’est le combat de la force contre l’adresse, tantôt celui de l’adresse contre la force et il n’est pas rare de voir un homme fort comme hercule terrassé par celui qui semblait ne lui offrir qu’une victoire facile et se relever honteux d’une défaite qui l’étonne plus encore qu’elle ne l’afflige et qui vaut à son antagoniste les applaudissements universels.

Plus les forces se balancent, plus le combat devient opiniâtre. On voit souvent l’un des combattants se cramponner contre son adversaire ou le frapper dans les parties les plus délicates ; le sang coule du nez et de la bouche et qui sait comment se terminerait cette lutte si la vue de ce sang, qui plaisait tant à la férocité romaine dans les combats à outrances qui n’avaient pourtant pour objet que l’amusement du public d’un peuple-soldat, n’excitait la compassion des spectateurs provençaux ; leurs amis les entourent, les soignent, les consolent, les louent…

La victoire consiste à renverser son adversaire de manière à ce qu’il tombe à plat sur le dos. Cette victoire est disputée entre tous les vainqueurs et elle reste enfin au vainqueur des vainqueurs… Des juges de camps sont nommés pour prononcer sur les cas douteux et prévenir des rixes que ce véritable jugement des pairs empêche de naître ou apaise à l’instant11 ».

Toujours dans le même ouvrage, dans sa lettre-réponse au questionnaire du préfet pour la Statistique des Bouches-du-Rhône, datée du 1er août 1820, le maire de Maillane écrit à propos de la fête de Sainte-Agathe :

« Les divertissements ordinaires de cette fête sont la danse et les farandoles qui durent bien souvent trois ou quatre jours consécutifs. Il se pratique, parfois, des jeux gymnastiques tels que la lutte, la course des hommes et celle des chevaux, le saut et autre pour tous lesquels on distribue des prix »

Les luttes sont encore bien présentes dans le calendrier des fêtes qui ouvre les premiers numéros de l’Armana Prouvençau dans les années 1855-60. Ainsi au mois de février, à la mention des fêtes de Saint-Agathe à Maillane, dans la colonne Fiero, voto, roumavage, on peut lire : Lucho, courso d’ome, de mieche-ome e de viei, saut sus l’ouire, courre dins lou sa, estranglo-cat (Luttes, courses d’hommes, de demi-hommes [au dessous de 18 ans] et d’anciens, saut sur l’outre, courses dans le sac, étrangle-chat12).

L’ouvrage de Charles Galtier intitulé Le trésor des jeux provençaux (1952)13 ainsi que celui de Claire Tiévant, l’Almanach de la mémoire et des coutumes. Provence (1984)14, nous apprennent que plusieurs formes de lutte étaient jadis pratiquées en Provence. On distinguait ainsi la lucho de la centuro en aut, la lucho d’ome, la lucho a bono man, la loucho libro et la lucho de miech-ome.

La lucho de la centuro en aut (lutte de la ceinture en haut), nom provencal de la « lutte à main plate », nommée ainsi en raison de la position de départ des lutteurs qui consistait à coller ses mains sur celle de son adversaire, et qui prendra plus tard l’appelation de la « lutte gréco-romaine », proscrivait les saisies de jambes et n’autorisait que les stratagèmes des bras et des hanches pour renverser l’adversaire.

La lucho d’ome (lutte d’hommes) permettait les saisies à la tête, à la ceinture ainsi que les crocs-en-jambe (« cambette »), mais prohibait en revanche les saisies de jambes avec les bras ou les mains.

La lucho a bono man (lutte à bonne main), ressemblait beaucoup à la lucho d’ome mais interdisait de saisir son adversaire par la tête pour le renverser.

La loucho libro (lutte libre), également appelée lucha à touto lucho (lutter à toutes les luttes) ou bien lucha en arrapant pèrtout (lutter en attrapant partout), était beaucoup plus permissive. Proche de l’actuelle « lutte libre » elle autorisait toutes les saisies, y compris sur les jambes, pour renverser son adversaire.

Pour vaincre il convenait de faire toucher au sol, par ses deux épaules, l’adversaire et de l’y maintenir quelques secondes. De là l’expression li tres cop fan lucho (les trois coups font lutte) qui signifie cela suffit vous avez gagné.

Ces luttes, bien que très engagées, se limitaient aux saisies. D’autres formes de luttes étaient cependant bien plus violentes et entraient dans la catégories des « luttes à frappe »15. Certaines variantes de la lucho libro permettait ainsi l’application de coups. De même la lucho de miech-ome (lutte des demi-hommes), réservée aux enfants et aux adolescents, tolérait parfois comme la lucho libro tous les stratagèmes – y compris les coups – pour faire tomber l’adversaire sur le dos.

Au XIXème siècle la pratique de la lutte connait en France une forte extension et devient l’apanage des forains. De nombreux saltimbanques y voient en effet l’intérêt d’un débouché commercial pouvant les faire accéder à un statut de semi-professionnels. À partir de 1852 de grandes soirées sont organisées à Paris, notamment aux célèbres arènes de la rue Montesquieu dans lesquelles les lutteurs s’affrontent au cours de tournois prestigieux qui déchaînent les passions. De nombreux Provençaux intègrent ces troupes de lutteurs itinérantes et tentent de faire carrière en « montant » à la capitale.

Entre autres lutteurs provençaux célèbres citons Henri Marseille le Meunier de Lapalud et son jeune frère Jean-Baptiste Marseille surnommé le Lion de Lapalud, Meissonnier l’Hercule Avignonnais, Peyrou de Meyrargue, Garrinet de Pertuis, Crest d’Apt, Rabasson le Taureau de Provence, Melchior Bauchère dit Pinatel, Quéquine d’Avignon, Loubet de Nîmes et bien sûr le grand Paul Pons dit le Colosse de Sorgues sacré champion du monde en 1898.

Henri Rolland nous apporte une magnifique description des luttes provençales dans le sixième tome de l’ouvrage Les français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, paru en 1841 :

« Les villes qui se baignent au Rhône sont la pépinière de ces lutteurs (…) le parti Avignonnais (…) le parti du Gard, le parti Marseillais. Quand un lutteur étranger est vainqueur dans l’arène, les rivalités grondent sourdement ; les parieurs aigris murmurent contre le malheureux lutteur ; – A pas peta d’eschino16, crie la multitude. On rapporte que les deux célébrités nîmoises actuelles dans un défi qui leur fut porté par Marseille, indignées de se voir ainsi chicaner la victoire, renversèrent leurs adversaires avec tant de force et de rudesse, que plus d’un d’entre eux ne put se relever sans secours, et que le peuple irrité faillit mettre en pièces les vainqueurs (…)

Tous du reste possèdent un sobriquet dont le public les a décoré, ou qu’ils se sont attribués eux-mêmes, et qu’ils attachent à la queue de leur nom sur l’affiche. Ainsi on lit Bouillard dit le Crâne, Patte dit le Terrible17, Martin dit Bel-Arbre, Lamouroux dit le Mistral ; Serrurier dit Finelame ; Jean Devaise dit Papillon ; Blanchard dit Va-de-bon-coeur, etc… Les plus modestes indiquent seulement le lieu de leur naissance : Coste, de Thulain ; Quiquine de Roquemaure, le grand Paulet de Vauvert, etc… (…)

Il y a des luttes périodiques, qui dans les grandes villes, ont lieu chaque semaine, le dimanche ; d’autres, accidentelles, ce sont celles que l’on célèbre dans les fêtes de village. Les premières, qui constituent un spectacle suivi, ont leur théâtre réservé ; par exemple, les Arènes à Nîmes ; alors elles prennent un caractère presque solennel (…) Aux votos de village l’aspect est plus pittoresque. La scène (…) se passe dans une prairie, dans une plaine, dans une aire. Au son de la musique, quelques paysans, se tenant par un mouchoir, alignent les spectateurs en cadence, d’autres avec une perche maintiennent les curieux. Aussitôt que le rond est fait, l’orchestre, composé d’une clarinette, d’une grosse caisse, d’un violon et d’un galoubet, fait le tour de l’arène en jouant l’air national de la lutte18, qui est aussi le chant de victoire (…)

Tous ont fait cercle ; les premiers rangs assis, les derniers debout, les musiciens à leur place. Les lutteurs se déshabillent rapidement au milieu du groupe de leurs partisans, qui les entourent et les dérobent aux regards pudibonds ; puis ils se présentent dans la lice. Quelques uns ont les bras, les cuisses, ou la poitrine tatoués (…) les célèbres sont revêtus ordinairement d’un caleçon d’honneur, gagné à quelques luttes mémorables, lequel est de velours, frangé d’or ou d’argent. Les rivaux se donnent une poignée de main, pour montrer qu’il n’y a pas entre eux d’inimitié particulière, puis chacun prend quelques poignées de terre et se tient devant son adversaire, l’échine courbée, les coudes pressés au corps, les mains serrées, toutes les saillies effacées, l’oeil aux aguets, épiant le moment, étudiant les gestes de l’antagoniste ; tous deux prêts à profiter de la moindre imprudence, à éviter une manœuvre dangereuse. Ils tournoient lentement ainsi, avançant, reculant, avec circonspection, sans se livrer. Une remarque ordinaire, c’est que dans la lutte, à moins qu’elle n’ait lieu entre deux lutteurs d’une célébrité bien égale, il y en a toujours un qui garde la défensive, humblement ployé, le regard inquiet, tandis que son adversaire est debout, le sourire sur les lèvres, sans paraître craindre une mesure agressive. Si la supériorité de forces est bien décidément acquise à l’un des deux, il arrive souvent que celui-là ayant enlevé son rival dans ses bras et tenant la victoire à sa disposition, le laisse aller avec une clémence dédaigneuse, plus humiliante qu’une défaite, ou le jette négligemment sur le sable aux huées de la multitude. Quand l’infériorité est trop grande, le lutteur robuste prend dans ses bras son rival comme une nourrice son enfant, et le porte en dehors de l’arène. Quelquefois, d’un commun accord, les deux combattants se saisissent au col, entrelaçant leurs bras sous l’occiput, front contre front comme deux taureaux : c’est ce qu’on appelle le collier. Si ce manège dure trop longtemps, le public siffle et crie : défors19, jusqu’à ce qu’ils en viennent aux mains. Les lutteurs s’échauffent peu à peu de leurs efforts vains, de leurs ruses déjouées ; la sueur découle bientôt de leur front sous le soleil ardent du midi ; les claquements de la main retentissent sur les épaules et les bras qui se marbrent de rouge ; les muscles gonflés se dessinent en saillies bleuâtres sur les jambes et sur les bras ; le groupe de ces deux hommes entrelacés comme des serpents, se traîne péniblement dans l’arène, jusqu’à ce qu’enfin un des lutteurs, dans un mouvement mal calculé, soit tourné, soulevé et renversé aux applaudissements de l’assemblée. Si la lutte a été bien soutenue de part et d’autre, le public console par quelques bravos le vaincu qui salue avec confusion, sinon le sifflet l’accompagne.

A chaque relâche les combattants ont recours au cordial : le vin ou l’eau-de-vie ; mais quelques-uns s’en abstiennent comme d’une chose nuisible, et se contentent de garder dans leur bouche un fétu de paille pour y entretenir la fraîcheur et conserver la respiration facile.

Il est impossible de décrire toutes les physionomies de ce spectacle multiforme si diversement accidenté ; chaque lutteur apportant son mode, chaque lutte apportant ses variétés. Quelques coups pourtant, plus fréquemment employés, méritent mémoire. C’est d’abord le tour de cuisse, où excelle Coste de Thulain, et qui consiste à faire trébucher l’adversaire sur la jambe avancée près de lui. Le tour de bras est un système de dislocation attribué à Meissonnier par lequel, chargeant le bras de l’opposant sur son épaule, il lui imprime un mouvement de rotation et le renverse la tête la première. Ce tour exige une force prodigieuse comme celui que l’on nomme le tour de tête ; il s’agit dans celui-ci de tenir l’adversaire courbé, la tête contre votre poitrine, et lui passant les bras sous le cou comme deux barres de fer inflexibles, de le soulever de terre ; le rival pèse de tout son poids, alors s’exécute un immense travail de force : l’homme qui fait ce coup se carre sur ses jambes pour que ses jarrets ne fléchissent pas, et renversant à demi son buste, la tête en arrière, les dents serrées, l’écume sur les lèvres entr’ouvertes, le visage contracté, amène à lui avec un râle d’efforts cette masse pesante qui ne résiste que par son inertie, et quand il l’a enlevée de terre, l’y rejette sur le dos par un revirement brusque. L’autre, en revanche de ces fatigues, court la chance d’avoir les vertèbres du col luxées. Patte, beau-frère de Meissonnier, emploie assez fréquemment ce terrible procédé. Les plus grands ménagements sont recommandés aux lutteurs ; mais les chutes assez rudes causent souvent des blessures graves, surtout par l’imprévoyance ordinaire qui laisse subsister des pierres dans le champ du combat. Les querelles pour coup douteux sont extrêmement rares, la voix du peuple tranche aussitôt la question ; sa décision, formulée en de monstrueux hurlements, est un jugement sans appel, et les prud’hommes s’empressent de s’y conformer. Les prud’hommes sont les juges, choisis quelquefois parmi des jeunes gens de famille, ardents zélateurs ; au nombre de quatre ou cinq, ils doivent marcher, distancés entre eux de quelques pas, autour des lutteurs, pour ne pas les masquer au public. Si l’un d’eux s’arrête, la foule crie : « Circulez ! » Leur fonction est d’empêcher les infractions et de prononcer l’arrêt.

Pendant le combat, les musiciens jouent l’air de la lutte, et le doyen des paysans, placé près d’eux, en chante les paroles d’une voix cassée (…)

Le lutteur doit renverser deux hommes, et quelquefois trois, suivant les conditions faites. Si nul ne se présente après la première victoire, le prix lui appartient. Ce prix varie de 50 à 500 francs en proportion de l’opulence des communes. Les artistes du premier rang reçoivent une somme fixée, même après avoir été renversés »


Références

Bibliographie

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François Gasnault, Pierre Gombert, Félix Laffé & Jacqueline Ursch. Récits de fêtes en Provence au XIXème siècle. Courir, sauter, lutter. Jeux et réjouissances profanes des fêtes provençales (1820-25). 2010.

Marie-Hélène Froeschle-Chopard, Jean-Claude Poteur. Les romérages en Provence Orientale au XVIIIe siècle : expression d’une culture populaire. Le Monde alpin et rhodanien, 1er-2ème trimestre. 1978.

Claude-François Achard. Description historique, géographique et topographique des villes, bourgs, villages et hameaux de la Provence ancienne et moderne, du Comté-Venaissin, de la principauté d’Orange, du Comté de Nice, etc., 3 vol., Aix 1788, 1788 et 1789 (manuscrit).

Iconographie

Gustave Doré. Les lutteurs. 1854. Bibliothèque Nationale de France.

Les lutteurs Paul Pons (au dessus) et Antonitch s’entraînant pour les Ceintures d’Or. Prise de bras à terre. photographie prise par l’Agence Roll. Bibliothèque Nationale de France. 1904.

Pierre Raspay. Lutte d’hommes devant l’église de Montfavet. XIXème siècle. Musée d’Avignon.

Félix Charpentier. Li Luchaire (Les lutteurs). 1891. Bronze. Avignon. Square Agricol Perdiguier.

Félix Charpentier. Li Luchaire (Les lutteurs). 1893. Marbre. Bollène. Place de la mairie.

Lutteur du Midi. Henri Rolland. Les français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du dix-neuvième siècle. Les Lutteurs. 1842.

José Belon. La lutte d’hommes. Musee Georges Borias d’Uzès. 1887.


1 (a) Claude-François Achard. Description historique, géographique et topographique des villes, bourgs, villages et hameaux de la Provence ancienne et moderne. 1788. (b) Christophe de Villeneuve. Statistiques du département des Bouches-du-Rhône, publiée d’après le vœu du Conseil Général du Département. 1821-1829. (c) Alphonse Rastoul. Tableau d’Avignon. 1836. (d) Frédéric Mistral. Mes origines. Mémoires et récits. 1915-25. (e) Charles Galtier. Le trésor des jeux provençaux. 1952. (f) Raymond Collier. La vie en Haute-Provence de 1600 à 1850. 1973. (g) Fernand Benoît. La Provence et le Comtat Venaissin. Arts et traditions populaires. 1975. (h) Michel Vovelle. Les métamorphoses de la fête en Provence de 1750 à 1820. 1976. (i) Jean-Paul Clébert. Les fêtes en Provence. 1982. (j) Claire Tiévant. Almanach de la mémoire et des coutumes. Provence. 1984. (k) François Gasnault, Pierre Gombert, Félix Laffé et Jacqueline Ursch. Récits de fêtes en Provence au XIXème siècle. Le préfet statisticien et les maires ethnographes. 2010.


2 Les techniques décrites ici ne semblent pas différer de celles utilisées en lutte moderne. Les noms étant assez évocateurs on peut facilement établir une analogie en se référant à l’ouvrage de Sébastien Chambinaud, La lutte, connaître, comprendre, pratiquer (2002) :

– prendre à la brasseto (prendre à bras-le-corps) : décalage arrière

aboura en pas (soulever de tout son poids) : arraché

faire lou tour de tèsto (faire le tour de tête) : tour de hanche en tête

faire lou tour d’ou bras (faire le coup du bras) : bras à la volée

faire lou cop d’ànco (donner le coup de hanche) : tour de hanche


3 Les français peints par eux même. I. Les lutteurs. Par Henri Rolland. 1841.


4 Alphonse Rastoul. Tableau d’Avignon. 1836.


5 La statue a été réalisé, d’abord en plâtre (en dépôt de l’État, au Musée de Rouen), ensuite en bronze, installé dans le square St Martial en Avignon, et enfin, en 1893 , en marbre,  et plus tard, posé sur un socle à Bollène.


6 Louis Ripert. Li Luchaire de Charpentié. Revue Lou miougrano d’Avignoun. Décembre 1907.


7 Pierre Raspay. Lutte d’hommes devant l’église de Montfavet. Musée d’Avignon. XIXème siècle.


8 Frédéric Mistral. Mes origines. Mémoires et récits. 1915-25.


9 (a) Frédéric Mistral. L’ome populari. L’Armana Prouvencau. 1883. (b) Frédéric Mistral. Op. Cit.


10 Alphonse Rastoul. Tableau d’Avignon. Des jouteurs et des lutteurs avignonnais. 1836.


11 François Gasnault, Pierre Gombert, Félix Laffé et Jacqueline Ursch. Récits de fêtes en Provence au XIXème siècle. Le préfet statisticien et les maires ethnographes. 2010.


12 L’ « étrangle-chat » est décrit par Frédéric Mistral dans son Tresor dou Felibrige (1878). Dans ce jeu, deux adversaires enlacés au cou par une même corde tirent en sens inverse.


13 Charles Galtier. Le trésor des jeux provençaux. 1952.


14 Claire Tiévant. Almanach de la mémoire et des coutumes. Provence. 1984.


15 Comme le souligne J.-F. Loudcher dans son article intitulé La difficile sportivisation de la lutte : l’histoire d’une force à maîtriser (1852-1913) paru dans la revue Sport History en 2013, depuis l’Antiquité jusqu’à l’Âge Classique, les sources attestent d’une pratique « libre » de la lutte, permettant d’intervenir sur tout le corps et de frapper l’adversaire le cas échéant. Il n’est donc pas surprenant que certaines formes de lutte provençale tolèrent l’application de coups.


16 Ce qui signifie « Il n’a pas craqué de l’échine », expression pittoresque utilisée pour dénigrer la victoire.


17 Si l’on en croit Henri Rolland, Patte le Terrible était le beau-frère du célèbre lutteur Meissonier.


18 L’air de la lutte. Henri Rolland. Les française peints par eux même. 1841.


19 Dehors.


À propos de l’auteur

Florian Pourhadi, formateur et entraîneur de Jiu-jitsu Brésilien, dans la salle IMPACT à Aix-en-Provence.

Fondateur et Head Coach d’IMPACT à Aix-en-Provence, Florian Pourhadi est issu d’un double cursus, universitaire et professionnel, dans le domaine du sport. Après une solide formation universitaire en STAPS il obtient le DEJEPS spécialité perfectionnement sportif dans plusieurs mentions. Formateur et expert-certificateur dans le domaine du sport, il est également ceinture noire 3e dan de judo et ceinture noire de Jiu-jitsu Brésilien sous Zakaria Tarik Arhab — Z Team. Son palmarès sportif comprend deux titres de vice-champion du monde UWW de Grappling Gi ainsi qu’une troisième place mondiale en No-Gi.

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