Origines et histoire du Jiu-jitsu Brésilien — Partie 1 : mythes et acteurs

Scène historique de jiu-jitsu au Brésil avec deux pratiquants combattant au sol devant un public

Quelles sont les origines du jiu-jitsu brésilien?

Les origines du jiu-jitsu brésilien se situent à la rencontre de plusieurs processus historiques : les transformations du jūjutsu japonais, le développement du judo du Kodokan à la fin du XIXe siècle et la circulation internationale de combattants japonais au début du XXe siècle. Mitsuyo Maeda occupe une place majeure dans cette histoire après son installation au Brésil, mais les recherches historiques contemporaines montrent que la formation du jiu-jitsu brésilien ne peut être réduite à une transmission linéaire de Maeda à Carlos Gracie, puis à Hélio Gracie.

Plusieurs enseignants japonais, différentes lignées brésiliennes, les circuits de lutte professionnelle et les contextes sociaux propres au Brésil participent à cette transformation progressive. Le jiu-jitsu brésilien se constitue ainsi au cours de la première moitié du XXe siècle à travers des circulations, des appropriations, des adaptations et des innovations qui ne relèvent ni d’un acteur unique ni d’une seule lignée.

Cet article revient en détail sur cette histoire, sur les acteurs qui y ont contribué et sur les controverses historiographiques qui entourent encore les origines du jiu-jitsu brésilien.


RÉSUMÉ

Le présent travail propose une réinterprétation historiographique des origines du jiu-jitsu brésilien. Longtemps décrit à travers une filiation relativement linéaire reliant Jigoro Kano, Mitsuyo Maeda et la famille Gracie, son développement apparaît, à l’examen des sources disponibles, comme le produit d’un processus historique plus complexe. Le croisement de sources japonaises, brésiliennes et nord-américaines conduit à envisager la formation du jiu-jitsu brésilien comme le résultat progressif d’interactions entre plusieurs traditions martiales, plusieurs acteurs et différents espaces de circulation.

Dans cette perspective, le jiu-jitsu brésilien ne peut être attribué à l’action d’un individu ou d’une famille unique. Sa formation s’inscrit dans un ensemble de transformations auxquelles participent l’immigration japonaise, les circuits de lutte professionnelle, les rencontres et défis interstyles, l’évolution du judo moderne ainsi que les adaptations et innovations développées dans le contexte brésilien au cours de la première moitié du XXe siècle.

En mobilisant notamment les apports de l’histoire connectée, de l’histoire transnationale et de la théorie des systèmes complexes, cette étude propose d’interpréter la formation du jiu-jitsu brésilien comme un processus collectif, non linéaire et progressivement différencié. Son identité propre ne se stabilise que progressivement, au terme de transformations qui se prolongent au-delà de la période fondatrice et deviennent plus nettement perceptibles après la Seconde Guerre mondiale.


à propos de l’auteur

Florian Pourhadi, formateur et entraîneur de Jiu-jitsu Brésilien, dans la salle IMPACT à Aix-en-Provence.

Fondateur et Head Coach d’IMPACT à Aix-en-Provence, Florian Pourhadi est issu d’un double parcours, universitaire et professionnel, dans le domaine du sport. Après une formation universitaire en STAPS, il obtient le DEJEPS, spécialité perfectionnement sportif, dans plusieurs mentions.

Formateur et expert-certificateur, il est également ceinture noire 3e dan de judo et ceinture noire de jiu-jitsu brésilien sous Zakaria Tarik Arhab — Z Team. Son parcours sportif comprend deux titres de vice-champion du monde UWW de Grappling Gi ainsi qu’une troisième place mondiale en No-Gi.

Découvrir le parcours complet de Florian Pourhadi


PLAN DÉTAILLÉ

AVANT-PROPOS

CADRE THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE

Introduction

  1. Histoire connectée : dépasser les récits généalogiques et nationaux
    1.1. Les limites des récits généalogiques
    1.2. L’histoire connectée comme cadre d’analyse
    1.3. Le Japon de l’ère Meiji : un point de départ lui-même en transformation
    1.4. Circulations internationales et changements de contexte
    1.5. Les communautés japonaises et l’implantation au Brésil
    1.6. Le Brésil comme espace de réception et de transformation
    1.7. De la filiation au réseau
  2. Histoire transnationale : penser les circulations
    2.1. Principes de l’histoire transnationale
    2.2. Maeda comme acteur transnational
    2.3. Une pluralité de trajectoires japonaises
    2.4. Circulation, déplacement et transformation des pratiques
    2.5. Limites méthodologiques
    2.6. Le jiu-jitsu brésilien comme objet transnational
  3. Émergence et systèmes complexes : penser une formation collective et non linéaire
    3.1. Définir la notion d’émergence
    3.2. Usages et limites de l’émergence en histoire
    3.3. Repenser la notion de fondateur
    3.4. Pluralité des acteurs et des lignées
    3.5. Un héritage japonais déjà en transformation
    3.6. Confrontations et environnements compétitifs
    3.7. Les défis interstyles comme contraintes historiques
    3.8. L’enseignement comme espace de transformation
    3.9. Les règles et les formats de combat comme contraintes
    3.10. Communautés de pratique et différenciation progressive
    3.11. Le jiu-jitsu brésilien comme phénomène émergent
  4. Transferts culturels et histoire croisée : de la transmission à la transformation
    4.1. La théorie des transferts culturels
    4.2. Circulation des pratiques japonaises vers le Brésil
    4.3. Le transfert comme appropriation et transformation
    4.4. Hybridation et recomposition des pratiques
    4.5. Histoire croisée et interactions réciproques
    4.6. Entre continuité, adaptation et différenciation
    4.7. Repenser la formation du jiu-jitsu brésilien
  5. Épistémologie et historiographie des arts martiaux
    5.1. Les arts martiaux et la construction de leur propre passé
    5.2. Mémoire, tradition et histoire
    5.3. Les récits fondateurs comme objets historiques
    5.4. Tradition inventée et légitimation
    5.5. La généalogie Kano–Maeda–Gracie comme construction historiographique
    5.6. Généalogie, prestige et légitimité
    5.7. Arts martiaux, sport et transformations sociales
    5.8. Apports de la généalogie foucaldienne
    5.9. Les Martial Arts Studies et la construction des disciplines
    5.10. Histoire d’une pratique et histoire de son nom
    5.11. Articuler pratiques, acteurs, institutions et récits

Conclusion du cadre théorique et méthodologique
Références

INTRODUCTION GÉNÉRALE

SECTION I — HISTORIOGRAPHIE, MÉMOIRE ET CONSTRUCTION DES RÉCITS D’ORIGINE

INTRODUCTION DE LA SECTION I

CHAPITRE I — LE RÉCIT TRADITIONNEL ET LA CONSTRUCTION D’UNE GÉNÉALOGIE FONDATRICE

I.1. Les premières narrations des origines du jiu-jitsu brésilien
I.2. La généalogie Kano–Maeda et la construction d’une filiation fondatrice
I.3. Carlos Gracie et la construction du récit familial
I.4. Hélio Gracie et la figure du fondateur technique
I.5. Les Gracie Challenges et la légitimation du système
I.6. La diffusion internationale du récit Gracie
I.7. Fonctions sociales, identitaires et symboliques du récit fondateur
I.8. Conclusion
Références

CHAPITRE II — LES SOURCES DES ORIGINES : ARCHIVES, TÉMOIGNAGES ET PROBLÈMES MÉTHODOLOGIQUES

II.1. La question des sources dans l’histoire des arts martiaux
II.2. Les archives de presse brésiliennes
II.3. Les archives japonaises et les documents du Kodokan
II.4. Témoignages, autobiographies et traditions orales
II.5. Mémoire familiale et reconstruction rétrospective
II.6. Critique interne et critique externe des sources
II.7. Limites et possibilités de la reconstruction historique
II.8. Conclusion
Références

CHAPITRE III — HISTORIOGRAPHIE CRITIQUE DES ORIGINES DU JIU-JITSU BRÉSILIEN

III.1. Les premières histoires du jiu-jitsu brésilien
III.2. Roberto Pedreira et la remise en question du récit traditionnel
III.3. Robert Drysdale et le renouvellement archivistique
III.4. Les contributions de l’histoire du sport au Brésil
III.5. Les Martial Arts Studies et les approches contemporaines
III.6. Débats historiographiques actuels
III.7. Vers une lecture relationnelle et systémique des origines
III.8. Conclusion
Références

CONCLUSION DE LA SECTION I

SECTION II — ACTEURS, RÉSEAUX ET CIRCULATIONS TRANSNATIONALES (1882–1950)

INTRODUCTION DE LA SECTION II

CHAPITRE IV — LE JAPON DE L’ÈRE MEIJI ET LA TRANSFORMATION DES ARTS MARTIAUX

IV.1. La modernisation du Japon après 1868
IV.2. La transformation des écoles de jūjutsu
IV.3. Jigoro Kano et la création du Kodokan
IV.4. Judo, éducation et projet national
IV.5. Le développement du ne-waza au Kodokan
IV.6. Les premiers combattants japonais à l’étranger
IV.7. Kano et l’internationalisation du judo
IV.8. Conclusion
Références

CHAPITRE V — MITSUYO MAEDA : TRAJECTOIRE D’UN COMBATTANT TRANSNATIONAL

V.1. Formation de Maeda au Kodokan
V.2. Les tournées aux États-Unis
V.3. Les combats contre les lutteurs occidentaux
V.4. Spectacle, lutte professionnelle et adaptation aux contextes locaux
V.5. Les circulations en Amérique centrale et à Cuba
V.6. L’arrivée et l’installation au Brésil
V.7. Que peut-on réellement savoir de l’enseignement de Maeda ?
V.8. Conclusion
Références

CHAPITRE VI — LA CONSTELLATION JAPONAISE AU BRÉSIL

VI.1. Sada Miyako et Kakihara : le jiu-jitsu au Brésil avant Maeda
VI.2. Nobushiro Satake : un acteur majeur de la première mondialisation des arts martiaux japonais
VI.3. Geo Omori : un pionnier du jiu-jitsu au Brésil
VI.4. Takeo Yano : un acteur des réseaux de diffusion du jiu-jitsu japonais
VI.5. Les frères Yasuichi et Naoichi Ono : l’Academia Ono et les circuits de combat
VI.6. Ryuzo Ogawa et l’institutionnalisation du judo dans les communautés japonaises
VI.7. Communautés japonaises, immigration et pratiques martiales
VI.8. Réseaux, collaborations et rivalités
VI.9. Conclusion
Références

CHAPITRE VII — LUIZ FRANÇA, OSWALDO FADDA ET LES LIGNÉES ALTERNATIVES

VII.1. Luiz França et la question de sa formation
VII.2. La diffusion du jiu-jitsu hors des réseaux Gracie
VII.3. Oswaldo Fadda et l’implantation du jiu-jitsu dans les périphéries de Rio
VII.4. Spécificités techniques attribuées à la lignée Fadda : sources et limites
VII.5. Les affrontements avec les représentants de la lignée Gracie
VII.6. Mémoire et marginalisation historiographique
VII.7. Réhabilitation contemporaine de la lignée França–Fadda
VII.8. Conclusion
Références

CONCLUSION DE LA SECTION II

CONCLUSION DE LA PARTIE I — DES ORIGINES AUX CONDITIONS DE FORMATION DU JIU-JITSU BRÉSILIEN

FAQ — ORIGINES ET HISTOIRE DU JIU-JITSU BRÉSILIEN

Quelles sont les origines du jiu-jitsu brésilien ?
Qui a créé le jiu-jitsu brésilien ?
Quel rôle Mitsuyo Maeda a-t-il joué dans l’histoire du jiu-jitsu brésilien ?
Le jiu-jitsu brésilien vient-il du judo japonais ?
Quel rôle les Gracie et la lignée França-Fadda ont-ils joué dans l’histoire du JJB ?


Passagers japonais du Kasato Maru avant leur départ vers le Brésil en 1908
Passagers japonais du Kasato Maru avant leur départ vers le Brésil en 1908. Cette photographie replace les origines du jiu-jitsu brésilien dans le contexte plus large des migrations et des circulations entre le Japon et le Brésil — Museu da Imigração do Estado de São Paulo. 1908.

AVANT-PROPOS

L’histoire du jiu-jitsu brésilien est longtemps restée structurée autour d’un récit devenu presque canonique. Dans sa forme la plus connue, celui-ci présente Mitsuyo Maeda comme le principal relais entre le judo japonais et le Brésil, Carlos Gracie comme l’un de ses premiers héritiers, puis Hélio Gracie comme la figure centrale d’un processus de transformation et de diffusion qui conduira progressivement à la reconnaissance internationale de la discipline.

Ce récit a joué un rôle majeur dans la manière dont le jiu-jitsu brésilien a construit et transmis la mémoire de ses origines. Il a permis d’ordonner une généalogie, de donner une cohérence à une histoire complexe et d’identifier quelques figures emblématiques autour desquelles celle-ci pouvait être facilement racontée. Il ne suffit pourtant pas à rendre compte de l’ensemble des trajectoires, des acteurs et des contextes ayant participé à la formation du jiu-jitsu au Brésil.

Le développement d’une historiographie davantage attentive aux archives, aux réseaux de circulation et aux lignées longtemps restées en marge du récit dominant a progressivement complexifié ce tableau. Les travaux de Roberto Pedreira, puis ceux de Robert Drysdale, ont notamment contribué à faire apparaître un paysage plus vaste, dans lequel interviennent d’autres combattants, d’autres enseignants, plusieurs foyers de pratique et des dynamiques de transmission qui ne peuvent être réduites à une seule chaîne généalogique.

La présente étude s’inscrit dans cette perspective. Il ne s’agit pas de minimiser l’importance historique de la famille Gracie, dont le rôle demeure central dans le développement et la diffusion du jiu-jitsu brésilien, mais de replacer cette contribution dans un ensemble plus large. L’objectif est de comprendre comment des pratiques venues du Japon, des trajectoires individuelles, des réseaux migratoires, des contextes de combat, des institutions et des traditions locales ont interagi au point de faire émerger progressivement une forme martiale identifiable comme distincte.

La question posée ici n’est donc pas celle d’un fondateur unique, mais celle des conditions historiques de formation du jiu-jitsu brésilien. Comment les savoirs ont-ils circulé ? Comment ont-ils été transmis, adaptés et réorganisés ? Comment plusieurs lignées ont-elles coexisté et parfois divergé ? Et comment une identité propre s’est-elle progressivement constituée à partir de ces transformations ?


Première page de la liste officielle des passagers du Kasato Maru en 1908
Première page de la liste des passagers du Kasato Maru, datée du 18 juin 1908. L’étude historique des origines du jiu-jitsu brésilien repose sur la confrontation des récits avec les sources contemporaines — Arquivo Nacional, Brasil

CADRE THÉORIQUE et méthodologique

Introduction du cadre théorique

Étudier les origines du jiu-jitsu brésilien pose un problème qui dépasse largement la recherche d’une filiation entre quelques maîtres, écoles ou lignées. La première difficulté tient à la nature même des matériaux disponibles. Une part importante de ce que l’on sait — ou de ce que l’on pense savoir — sur les premières décennies de son développement provient de témoignages, de récits familiaux, d’autobiographies, de traditions orales ou de reconstructions élaborées longtemps après les événements. Ces sources ne sont pas dépourvues de valeur. Elles donnent accès à la manière dont les acteurs ont compris, organisé et transmis leur propre passé. Elles doivent cependant être soumises aux précautions ordinaires de la critique historique, dans la mesure où la mémoire ne restitue jamais mécaniquement les événements : elle sélectionne, réorganise et hiérarchise le passé en fonction des préoccupations du présent (Nora, 1984 ; Pollak, 1993).

Cette question revêt une importance particulière dans l’histoire des arts martiaux. L’ancienneté revendiquée d’une école, la filiation avec un maître reconnu ou la proximité avec une tradition fondatrice peuvent constituer des ressources importantes de légitimité. Les récits d’origine remplissent alors plusieurs fonctions : ils transmettent une mémoire, contribuent à la cohésion d’un groupe, établissent des continuités et peuvent également participer à la justification d’une autorité ou d’une identité. L’histoire du jiu-jitsu brésilien ne peut donc être écrite en considérant ces récits comme de simples descriptions factuelles du passé. Ils constituent simultanément des sources historiques et des objets d’analyse.

Une deuxième difficulté concerne la notion même d’« origine ». De quoi cherche-t-on exactement l’origine lorsqu’on parle du jiu-jitsu brésilien ? S’agit-il de retracer la provenance de certaines techniques, la constitution d’un corpus pédagogique, l’apparition d’un règlement sportif, la formation d’une identité collective, l’usage d’une appellation particulière ou encore le développement d’un réseau d’académies ? Ces différentes dimensions ne se constituent ni nécessairement au même endroit ni au même moment. Rechercher une origine unique risquerait ainsi de projeter rétrospectivement sur les premières décennies du XXe siècle une unité que la discipline n’acquerra que progressivement.

Cette prudence est d’autant plus nécessaire que les pratiques japonaises dont certaines lignées brésiliennes sont issues ne constituent pas elles-mêmes des ensembles fixes ou homogènes. Le passage du jūjutsu au judo du Kodokan procède d’un travail de sélection, de réorganisation et de reformulation technique, pédagogique et morale conduit par Jigoro Kanō à partir de plusieurs traditions de jūjutsu (Todo, 1981). Les recherches consacrées à Kanō montrent également que cette transformation ne s’achève pas avec la fondation du Kodokan en 1882. La définition du judo, de ses finalités éducatives et de son rapport à l’efficacité martiale continue d’évoluer au cours des décennies suivantes (Kanō, 2014 ; Nagaki, 2009 ; Kudo, 2020). Le point de départ japonais doit donc lui-même être appréhendé comme un processus historique en mouvement.

L’analyse doit, par conséquent, changer d’échelle. Plutôt que de rechercher une chaîne de transmission parfaitement continue, il paraît plus fécond d’observer les relations qui se nouent entre le Japon, les Amériques et le Brésil, les trajectoires des combattants qui passent d’un espace à l’autre, les reconfigurations qui accompagnent ces déplacements ainsi que les mécanismes par lesquels certaines versions du passé finissent par acquérir une position dominante. Cette démarche rejoint les travaux consacrés à l’histoire connectée et à l’histoire transnationale, qui invitent à étudier les relations, les circulations et les interdépendances plutôt que des espaces nationaux conçus comme des unités historiques autonomes (Subrahmanyam, 1997, 2005 ; Iriye & Saunier, 2009 ; Saunier, 2013 ; Conrad, 2016).

Le cadre adopté dans cette étude repose ainsi sur plusieurs approches complémentaires. L’histoire connectée permet de restituer les relations entre des espaces géographiques souvent étudiés séparément. L’histoire transnationale aide à suivre les acteurs, les pratiques et les réseaux au-delà des frontières nationales. Les travaux consacrés aux transferts culturels et à l’histoire croisée permettent d’interroger ce qui se produit lorsqu’une pratique est appropriée dans un nouvel environnement et se trouve, par cette appropriation même, modifiée dans ses usages, ses significations ou ses formes d’organisation (Espagne, 1999, 2013 ; Werner & Zimmermann, 2003). La théorie des systèmes complexes et la notion d’émergence fournissent enfin un vocabulaire permettant de penser la formation progressive d’un ensemble dont aucun acteur ne détermine à lui seul l’évolution (Holland, 1998 ; Mitchell, 2009 ; Byrne & Callaghan, 2013).

Ces perspectives ne constituent pas des explications concurrentes. Elles interviennent à des niveaux différents de l’analyse. Certaines permettent de comprendre comment les acteurs, les pratiques et les savoirs circulent ; d’autres éclairent leur transformation lorsqu’ils changent de contexte ; d’autres encore permettent d’interroger les récits qui seront ultérieurement produits pour donner une cohérence à cette histoire. Leur articulation vise surtout à éviter deux réductions symétriques : ramener la formation du jiu-jitsu brésilien à une succession de biographies individuelles ou, à l’inverse, effacer le rôle des acteurs derrière des processus historiques entièrement impersonnels.


Émigrants japonais avant leur départ pour le Brésil à bord du Kasato Maru en 1908
Groupe d’émigrants japonais avant leur départ pour le Brésil à bord du Kasato Maru, en 1908. Les circulations migratoires entre le Japon et le Brésil constituent l’un des contextes transnationaux dans lesquels s’inscrit l’histoire du jiu-jitsu brésilien — Museu da Imigração do Estado de São Paulo.

Histoire connectée : dépasser les récits généalogiques et nationaux

Les histoires traditionnelles des arts martiaux sont fréquemment construites sous la forme de généalogies. Un maître apprend auprès d’un autre maître, transmet ensuite son savoir à quelques élèves, lesquels fondent à leur tour une école ou une lignée. Une telle représentation n’est pas sans intérêt : les relations de maître à élève ont évidemment joué un rôle essentiel dans la transmission des pratiques. Elle devient cependant insuffisante lorsqu’elle est utilisée comme modèle explicatif général.

Une généalogie permet d’identifier certaines relations de transmission, mais elle rend moins bien compte des environnements dans lesquels celles-ci prennent place, des pratiques qu’elles rencontrent, des institutions qui les organisent ou des contraintes susceptibles de les modifier. Le risque est alors de confondre la continuité d’une lignée avec celle de la pratique elle-même, comme si ce qui est transmis demeurait nécessairement identique au fil des générations.

L’histoire connectée offre une autre manière d’aborder ce problème. Sanjay Subrahmanyam a notamment montré que certains phénomènes historiques ne peuvent être compris en étudiant séparément les sociétés entre lesquelles ils se déploient. Il convient au contraire de reconstituer les connexions qui les relient et d’examiner les interactions produites par ces contacts (Subrahmanyam, 1997, 2005). Cette démarche rejoint plus largement les approches d’histoire globale qui invitent à prêter attention aux circulations, aux interdépendances et aux phénomènes dont l’échelle dépasse les frontières nationales (Conrad, 2016).

L’analyse ne consiste donc plus seulement à rechercher un point de départ et un point d’arrivée. Elle cherche à comprendre ce qui se produit entre les deux : quels acteurs se déplacent, par quels réseaux, dans quelles conditions, avec quels savoirs et quelles pratiques, mais aussi comment ceux-ci sont reçus, reformulés ou réorganisés lorsqu’ils rencontrent de nouveaux publics, de nouvelles institutions ou d’autres formes de combat.

Cette grille de lecture convient particulièrement bien à l’histoire du jiu-jitsu brésilien. Une narration strictement généalogique pourrait laisser penser qu’un système japonais relativement homogène aurait été transmis au Brésil avant d’y connaître un développement essentiellement interne. Or les conditions historiques de ces transmissions sont beaucoup plus vastes. Elles comprennent les transformations des pratiques martiales japonaises à l’époque Meiji, les migrations japonaises, la circulation internationale de combattants, les spectacles de lutte professionnelle, les défis interstyles, l’installation de communautés japonaises en Amérique latine et les cultures combattantes déjà présentes au Brésil.

Le Japon de l’ère Meiji : un point de départ lui-même en transformation

Le Japon de la fin du XIXe siècle connaît de profondes transformations politiques, éducatives et sociales. La restauration de Meiji, engagée à partir de 1868, modifie la place occupée par les anciennes traditions guerrières dans une société qui entreprend une modernisation rapide de ses institutions. C’est dans cet environnement que Jigoro Kanō fonde le Kodokan en 1882 et entreprend de réorganiser des savoirs issus de plusieurs écoles de jūjutsu.

Présenter cette évolution comme un simple changement de nom du jūjutsu vers le judo serait réducteur. Kanō procède à un travail de sélection, de réorganisation et de reformulation à partir de matériaux préexistants. Le développement du judo implique également une réflexion sur les finalités de la pratique, son intégration à l’éducation et sa contribution à la formation de l’individu (Todo, 1981 ; Kanō, 2014).

La dimension éducative devient progressivement centrale dans le projet du Kodokan, sans pour autant faire disparaître la réflexion sur l’efficacité martiale. Les travaux de Kosuke Nagaki montrent que Kanō continue à interroger le rapport entre judo et jūjutsu ainsi que la manière de préserver ou de réintroduire des dimensions martiales dépassant le cadre de la compétition (Nagaki, 2009). Les recherches de Ryuta Kudo consacrées aux atemi-waza durant la période Shōwa d’avant-guerre confirment que le judo continue d’être pensé, dans certains espaces du Kodokan, comme un système martial plus large que son seul répertoire compétitif (Kudo, 2020).

Ce point est essentiel pour comprendre l’histoire ultérieure du jiu-jitsu brésilien. Lorsque des judokas japonais quittent le Japon au début du XXe siècle, ils ne transportent pas avec eux un système définitivement stabilisé dont chaque composante aurait déjà acquis sa forme moderne. Ils appartiennent à une institution encore récente, elle-même issue de transformations et dont la définition technique, éducative et martiale continue d’évoluer.

Il convient également d’éviter une opposition trop simple entre « ancien jūjutsu » et « judo moderne ». Les continuités sont nombreuses, et Kanō inscrit lui-même son projet dans une histoire qu’il ne cherche pas à abolir entièrement. La constitution du judo procède ainsi de ruptures, de sélections et de continuités avec les traditions antérieures (Todo, 1981 ; Nagaki, 2009).

Circulations internationales et changements de contexte

À ces transformations internes s’ajoute celle du déplacement. À partir de la fin du XIXe siècle et au début du XXe, différents représentants du judo et du jūjutsu quittent le Japon, enseignent à l’étranger ou participent à des démonstrations et à des confrontations publiques. La diffusion internationale du judo appartient très tôt à l’histoire de la discipline et fait partie des préoccupations étudiées chez Kanō (Nagaki, 2009).

Parmi ces acteurs, Mitsuyo Maeda occupe une place centrale dans l’histoire ultérieurement racontée du jiu-jitsu brésilien. Sa trajectoire internationale avant et pendant son implantation en Amérique latine est bien connue dans l’historiographie spécialisée. Son importance ne doit cependant pas conduire à isoler son parcours du mouvement plus vaste auquel il appartient. Les recherches consacrées à l’implantation du judo au Brésil mettent en évidence la présence de plusieurs enseignants et pratiquants japonais et replacent Maeda dans un ensemble plus large de circulations martiales japonaises (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

Cette contextualisation modifie la manière d’interpréter les voyages des combattants. Un pratiquant qui se déplace ne transpose pas nécessairement à l’identique ce qu’il a appris. Il doit composer avec d’autres publics, d’autres règlements, d’autres adversaires et parfois d’autres attentes concernant ce qu’un combat doit démontrer ou produire. Ces changements de contexte créent des conditions dans lesquelles les pratiques peuvent être réorganisées.

La prudence demeure toutefois indispensable. Le fait qu’un combattant japonais rencontre un lutteur occidental ou participe à un spectacle professionnel n’autorise pas, à lui seul, à conclure à l’existence d’un emprunt technique précis. Les contacts peuvent être établis historiquement ; les transferts techniques doivent, eux, être documentés. Cette distinction permet d’éviter que des ressemblances observées a posteriori soient transformées en filiations dont les sources ne permettent pas d’établir l’existence.

Les communautés japonaises et l’implantation au Brésil

Les migrations japonaises vers le Brésil constituent un autre élément déterminant. Elles ne déplacent pas seulement des individus, mais également des institutions, des pratiques corporelles, des formes de sociabilité et des cadres éducatifs. Le développement du judo au Brésil doit donc être replacé dans ce contexte migratoire.

Les recherches d’Alexandre Velly Nunes, prolongées avec Kátia Rubio, montrent que les origines du judo brésilien ne peuvent être rapportées à une seule personnalité. Plusieurs enseignants japonais participent à son implantation et à la constitution de lignées qui se développeront ensuite dans différentes régions du pays (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012). Maeda et Soishiro Satake appartiennent à cette histoire, mais ils n’en épuisent pas la diversité.

Ce constat est essentiel pour l’histoire du jiu-jitsu brésilien. Il oblige à distinguer deux questions souvent superposées : celle de la place spécifique de Maeda dans certaines lignées appelées à devenir centrales dans le jiu-jitsu brésilien et celle, beaucoup plus large, de la diffusion du judo et du jūjutsu sur le territoire brésilien.

L’existence de plusieurs foyers de transmission rend ainsi difficile toute narration qui ferait de la formation du jiu-jitsu au Brésil la conséquence exclusive d’une seule rencontre. Elle fait apparaître un espace martial plus dense, dans lequel différents enseignants, élèves, communautés et institutions participent simultanément à la circulation et à la transmission des pratiques.

Le Brésil comme espace de réception et de transformation

Le Brésil ne constitue pas davantage un espace culturel vide attendant l’arrivée des pratiques japonaises. Lorsque celles-ci s’y implantent, elles rencontrent des formes de combat, des spectacles, des traditions corporelles et des cultures de défi déjà présentes.

Les confrontations publiques, les spectacles athlétiques, la boxe, différentes formes de lutte et la capoeira appartiennent à cet environnement. L’intégration des pratiques japonaises s’effectue donc dans un paysage combattant préexistant, et non dans un cadre exclusivement déterminé par les catégories du Kodokan.

L’historiographie spécialisée du jiu-jitsu brésilien a progressivement attiré l’attention sur cette pluralité d’acteurs et d’espaces. Les travaux de Roberto Pedreira, bien qu’ils relèvent d’une historiographie spécialisée distincte de la littérature académique évaluée par les pairs, constituent une entreprise documentaire importante fondée notamment sur la presse brésilienne et sur de nombreuses sources historiques. Les recherches de Robert Drysdale ont également contribué à remettre en discussion certaines versions linéaires de l’histoire du jiu-jitsu brésilien en accordant davantage de place aux combattants, aux circuits de vale-tudo et aux acteurs situés hors de la seule famille Gracie (Pedreira, 2015 ; Drysdale, 2023).

Ces ouvrages doivent être confrontés aux travaux universitaires et aux sources primaires plutôt que considérés comme des arbitres définitifs des controverses. Leur apport demeure néanmoins important : ils contribuent à restituer une pluralité d’acteurs qui disparaît facilement lorsque l’histoire est reconstruite autour d’une seule généalogie.

Une histoire connectée du jiu-jitsu brésilien conduit ainsi à abandonner l’image d’un trajet simple allant du Japon vers le Brésil. Elle fait apparaître un ensemble de relations dans lequel des combattants se déplacent, des méthodes sont présentées à de nouveaux publics, des pratiques rencontrent d’autres formes de combat, des institutions se constituent et des communautés locales se réapproprient ce qu’elles reçoivent.

Cette manière d’aborder le passé modifie finalement la question historique elle-même. Il ne suffit plus de demander « qui a enseigné à qui ? ». Il faut aussi chercher à comprendre ce qui a circulé, par quels intermédiaires, dans quelles conditions, et ce que ces déplacements ont effectivement transformé.


Affiche japonaise encourageant l’émigration familiale vers le Brésil au début du XXe siècle
Affiche japonaise de promotion de l’émigration vers le Brésil au début du XXᵉ siècle. Elle illustre l’imbrication des circulations humaines, des politiques migratoires et des échanges transnationaux entre le Japon et le Brésil — Kaigai Kōgyō. Musée historique de l’immigration japonaise.

Histoire transnationale : penser les circulations

L’histoire transnationale prolonge cette réflexion tout en déplaçant légèrement le point d’observation. Alors que l’histoire connectée insiste sur les relations entre des espaces et sur les interactions qui les relient, l’approche transnationale s’intéresse plus particulièrement aux phénomènes qui traversent les frontières et ne peuvent être pleinement compris dans le seul cadre de l’État-nation (Iriye & Saunier, 2009 ; Saunier, 2013).

Les migrations constituent l’un des exemples les plus évidents de ces dynamiques, mais elles n’en épuisent pas la portée. Les réseaux professionnels, les pratiques sportives, les savoirs, les institutions et les formes de spectacle circulent eux aussi dans des espaces qui débordent les cadres nationaux. Leur histoire se construit donc à travers des trajectoires, des relais et des lieux de passage qui ne correspondent jamais parfaitement à l’histoire d’un seul pays.

Le parcours de Mitsuyo Maeda rend cette question particulièrement visible. Avant son installation au Brésil, sa trajectoire est marquée par de nombreux déplacements et par son insertion dans différents contextes de pratique, d’enseignement et de confrontation. Son itinéraire ne doit toutefois pas être isolé du mouvement plus large d’internationalisation du judo et de la présence de combattants japonais à l’étranger au début du XXe siècle (Nagaki, 2009).

D’autres pratiquants japonais présents au Brésil connaissent également des trajectoires qui ne peuvent être réduites à un simple face-à-face entre « Japon » et « Brésil ». Les recherches consacrées aux origines du judo brésilien font apparaître plusieurs acteurs, plusieurs lieux d’implantation et différentes lignées de transmission, dont Maeda et Satake ne représentent qu’une partie (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

L’intérêt historique de ces déplacements ne réside pas seulement dans la succession des lieux visités. Voyager signifie aussi entrer dans de nouveaux environnements de pratique. Les combattants rencontrent d’autres adversaires, doivent composer avec des règlements différents, découvrent d’autres manières de combattre ou de s’entraîner et présentent leurs méthodes à des publics qui n’en maîtrisent pas nécessairement les codes. Le déplacement constitue ainsi une situation dans laquelle les pratiques peuvent être reformulées, adaptées ou réorganisées.

Cette possibilité ne doit toutefois pas être confondue avec la preuve d’une influence effective. Une approche transnationale rigoureuse ne consiste pas à multiplier rétrospectivement les hypothèses d’emprunt à partir de simples ressemblances techniques. Elle permet d’identifier des lieux de contact, des réseaux, des trajectoires et des possibilités de circulation ; l’existence d’un transfert précis doit ensuite être établie à partir de sources suffisamment documentées.

Cette distinction est particulièrement importante pour l’histoire du jiu-jitsu brésilien, dont certaines généalogies techniques ont été reconstruites a posteriori à partir de ressemblances entre pratiques. Une proximité formelle entre deux techniques ou deux manières de combattre peut constituer un indice, mais elle ne suffit pas à démontrer une relation historique de transmission.

Le jiu-jitsu brésilien apparaît dès lors comme un objet difficile à enfermer dans une histoire strictement nationale. Une partie de ses antécédents se situe dans les transformations du jūjutsu et du judo japonais ; certaines trajectoires passent par plusieurs espaces internationaux ; sa différenciation s’effectue ensuite dans plusieurs milieux brésiliens, avant que son développement ultérieur n’ouvre de nouvelles phases d’internationalisation.

L’approche transnationale permet précisément de conserver cette mobilité comme élément constitutif de l’analyse. Elle évite de reconstruire l’histoire du jiu-jitsu brésilien comme une simple addition de contributions nationales et invite, au contraire, à suivre les acteurs, les pratiques et les réseaux à travers les espaces qu’ils traversent.


Groupe de pratiquants de jiu-jitsu brésilien réunissant adultes et enfants au Brésil
Carlos Gracie entouré de membres de la famille Gracie et de jeunes pratiquants, avec un bébé dans les bras. Cette photographie illustre la transmission familiale et intergénérationnelle qui a accompagné le développement du jiu-jitsu brésilien au Brésil — Archives de la famille Gracie.

Émergence et systèmes complexes : penser une formation collective et non-linéaire

Les notions de circulation permettent de comprendre comment des personnes, des pratiques et des savoirs entrent en relation. Elles n’expliquent cependant pas, à elles seules, comment ces interactions peuvent contribuer, au fil du temps, à la formation d’un ensemble progressivement identifiable comme distinct. C’est sur ce point que la notion d’émergence peut constituer un outil utile.

Dans les sciences de la complexité, l’émergence désigne généralement l’apparition, à l’échelle d’un système, de propriétés qui résultent des interactions entre ses différentes composantes sans pouvoir être entièrement expliquées par l’étude isolée de l’une d’entre elles (Holland, 1998 ; Mitchell, 2009). Les sciences sociales ont repris cette problématique pour analyser des phénomènes collectifs dont la configuration finale ne correspond pas nécessairement au projet conscient d’un acteur particulier (Byrne & Callaghan, 2013).

L’usage de cette notion en histoire appelle toutefois plusieurs précautions. Il ne s’agit ni de transformer l’histoire du jiu-jitsu brésilien en modèle mathématique, ni de supposer l’existence de lois générales qui détermineraient son évolution. La notion d’émergence est mobilisée ici dans un sens heuristique : elle permet de penser une formation progressive à laquelle participent plusieurs acteurs, institutions et contextes sans qu’aucun d’entre eux puisse être considéré, à lui seul, comme l’auteur de l’ensemble du système.

Cette perspective conduit à reformuler la question classique du « fondateur ». Jigoro Kanō joue un rôle essentiel dans la constitution du judo du Kodokan. Mitsuyo Maeda occupe une place majeure dans les circulations reliant cette histoire à certaines lignées brésiliennes. Carlos et Hélio Gracie jouent ensuite un rôle considérable dans le développement, la diffusion et la mise en récit d’une branche devenue centrale du jiu-jitsu au Brésil. Reconnaître l’importance de ces acteurs ne conduit cependant pas nécessairement à attribuer à l’un d’entre eux la conception de ce que nous appelons aujourd’hui le jiu-jitsu brésilien.

Les travaux consacrés au développement du judo au Brésil renforcent cette prudence. Ils mettent en évidence la présence de plusieurs enseignants et réseaux japonais, ainsi que l’existence de lignées de transmission qui ne passent pas nécessairement par Maeda ou les Gracie (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012). L’histoire du jiu-jitsu brésilien doit également prendre en compte des lignées telles que celle associée à Luiz França puis Oswaldo Fadda, ainsi que d’autres foyers de pratique dont la documentation reste inégale.

L’identité contemporaine d’une discipline peut ainsi se construire progressivement, parfois longtemps après les événements auxquels une valeur fondatrice sera attribuée. Les techniques changent, les méthodes d’entraînement se stabilisent, certaines règles prennent davantage d’importance, des écoles se différencient, des catégories sont nommées et des récits communs se constituent. Aucun de ces processus n’a besoin d’avoir été planifié dans sa totalité pour produire, à terme, une cohérence reconnaissable.

Un héritage japonais déjà en transformation

Une première dynamique concerne les transformations engagées au sein du judo avant et pendant sa diffusion internationale. Le Kodokan du début du XXe siècle s’inscrit dans une histoire de sélection, de codification et de réorganisation de traditions de jūjutsu. Les travaux de Todo, Nagaki et Kudo montrent, sous des angles différents, que cette histoire ne peut être réduite à une rupture simple entre un jūjutsu ancien et un judo moderne qui aurait immédiatement acquis sa forme définitive (Todo, 1981 ; Nagaki, 2009 ; Kudo, 2020).

Le projet éducatif de Kanō joue un rôle central dans cette transformation, mais il coexiste avec une réflexion durable sur les dimensions martiales de la pratique (Kanō, 2014 ; Nagaki, 2009). Les savoirs diffusés à l’étranger proviennent donc d’un environnement qui possède déjà sa propre dynamique historique.

Confrontations et environnements compétitifs

Une deuxième dynamique tient aux contextes dans lesquels évoluent les combattants japonais à l’étranger. Démonstrations, défis et rencontres avec d’autres pratiquants les placent dans des situations différentes de celles du dojo japonais. Ces expériences peuvent modifier la manière dont une pratique est présentée, sélectionnée, entraînée ou mise à l’épreuve.

Il convient toutefois de ne pas transformer cette possibilité en mécanisme automatique. Établir historiquement qu’une confrontation a eu lieu est une chose ; démontrer qu’elle a produit une innovation technique particulière en est une autre. Les sources disponibles ne permettent pas toujours de passer de la première affirmation à la seconde.

Cette distinction est essentielle. La notion d’émergence ne doit jamais servir à combler les silences des archives. Elle aide à penser des transformations lorsque celles-ci peuvent être observées ou documentées ; elle ne constitue pas, par elle-même, la preuve qu’elles ont eu lieu.

Les défis interstyles occupent néanmoins une place importante dans l’histoire brésilienne des pratiques combattantes. L’historiographie spécialisée consacrée au jiu-jitsu et au vale-tudo a montré combien les identités martiales se construisent aussi dans la confrontation avec d’autres disciplines (Pedreira, 2015 ; Drysdale, 2023).

Ces affrontements créent des environnements dans lesquels les pratiquants rencontrent des problèmes différents de ceux produits par une opposition entre membres d’une même école. Ils peuvent conduire à ajuster des stratégies, des formes d’entraînement ou des priorités techniques. Ce qui peut être affirmé avec davantage de sécurité est que ces conditions de confrontation participent à définir ce que les pratiquants considèrent comme efficace, pertinent ou digne d’être transmis.

L’enseignement comme espace de transformation

La transmission pédagogique constitue elle-même un processus de sélection et d’organisation. Enseigner suppose d’ordonner, de nommer et de hiérarchiser les savoirs. Une académie ne transmet jamais l’ensemble des comportements possibles : elle construit des priorités, définit des progressions et stabilise certaines formes de pratique.

Cette dimension devient particulièrement importante lorsque les enseignements passent d’un contexte japonais à des académies brésiliennes dont les publics, les institutions et les conditions sociales diffèrent. Les savoirs reçus ne sont pas nécessairement abandonnés ; ils peuvent être réorganisés en fonction de nouveaux usages et de nouvelles contraintes.

Au fil du temps, différentes communautés de pratique développent ainsi leurs propres habitudes d’entraînement et leurs propres manières de structurer le combat. Une partie de ce qui sera ultérieurement perçu comme spécifique au jiu-jitsu brésilien peut se construire à ce niveau, dans la répétition quotidienne des formes d’enseignement et d’entraînement autant que dans l’apparition d’innovations techniques clairement identifiables.

Les règles et les formats de combat comme contraintes historiques

Les règlements constituent un autre facteur important. Elias et Dunning ont montré que les sports modernes se construisent historiquement à travers des processus de réglementation des affrontements et de transformation des formes de violence autorisées (Elias & Dunning, 1986). Les règles ne constituent donc pas un simple cadre extérieur à la pratique.

Elles définissent ce qui peut être fait, dans quelles conditions, pendant combien de temps et selon quels critères un combat est gagné ou perdu. Lorsque ces conditions se stabilisent, elles orientent progressivement les problèmes auxquels les pratiquants doivent répondre et les solutions qu’ils privilégient.

Cette remarque invite à distinguer plusieurs environnements dans l’histoire du jiu-jitsu au Brésil : démonstrations, défis, combats interstyles, vale-tudo puis compétitions spécialisées. Chacun possède ses propres contraintes. Les systèmes techniques et tactiques qui s’y développent ne peuvent être entièrement séparés des conditions dans lesquelles ils sont mobilisés.

Pluralité des acteurs, des lignées et des communautés de pratique

La formation du jiu-jitsu brésilien doit enfin être replacée dans la pluralité des communautés qui participent à son développement. L’histoire brésilienne ne se résume pas à un centre unique dont toutes les innovations se diffuseraient ensuite vers la périphérie. Plusieurs enseignants japonais, plusieurs académies et plusieurs réseaux contribuent à la diffusion et à la transformation des pratiques (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

Les Gracie occupent une place fondamentale dans cette histoire, notamment par l’importance prise par leurs académies, leur engagement dans les défis et la diffusion ultérieure de leur lignée. L’existence d’autres trajectoires interdit cependant d’assimiler entièrement l’histoire du jiu-jitsu brésilien à celle d’une seule famille.

L’historiographie spécialisée a contribué à rendre cette diversité plus visible en documentant des acteurs longtemps moins présents dans les récits internationaux de la discipline (Pedreira, 2015 ; Drysdale, 2023). Ces reconstructions doivent néanmoins continuer à être confrontées aux sources primaires et à la recherche universitaire.

C’est à ce niveau que la notion d’émergence prend son intérêt. Le jiu-jitsu brésilien peut être envisagé comme le résultat historique d’une accumulation de transformations locales : circulations internationales, enseignements, confrontations, choix pédagogiques, règlements, institutions, lignées et relectures du passé. L’ensemble finit par acquérir une cohérence identifiable sans qu’il soit nécessaire de supposer qu’un acteur en possédait dès l’origine la représentation complète.

La prudence reste néanmoins indispensable. Qualifier un phénomène d’« émergent » ne doit pas devenir une nouvelle explication totale. Le terme ne remplace ni l’étude des archives ni l’analyse précise des acteurs et des contextes. Il indique surtout que la causalité historique peut être distribuée et que la forme finalement prise par une pratique peut dépasser les intentions particulières de ceux qui ont participé à son développement.


Judokas réunis dans un Kaikan japonais au Brésil à la fin des années 1950
Judokas réunis dans le Kaikan de Santa Cruz do Rio Pardo à la fin des années 1950 ou au début des années 1960. Fondé par des immigrants japonais et leurs descendants, ce type d’association illustre la manière dont les pratiques martiales japonaises se sont implantées, institutionnalisées et transformées dans le contexte brésilien — Archives du Kaikan de Santa Cruz do Rio Pardo.

Transferts culturels et histoire croisée : de la transmission à la transformation

La circulation internationale d’une pratique ne signifie pas sa reproduction à l’identique. C’est précisément l’un des principaux apports des travaux consacrés aux transferts culturels. Michel Espagne a montré que le déplacement d’un objet culturel d’un contexte à un autre implique des opérations de sélection, de traduction et de réinterprétation. Le contexte de réception participe donc à la définition même de ce qui est transmis (Espagne, 1999, 2013).

Cette perspective permet d’éviter une représentation trop mécanique de l’histoire du jiu-jitsu brésilien. Le fait que des savoirs issus du judo et du jūjutsu japonais parviennent au Brésil ne signifie pas qu’un système complet y aurait été simplement transféré puis conservé. Les acteurs qui les reçoivent les appréhendent à partir de leurs propres catégories, de leurs besoins, de leurs expériences corporelles et des environnements dans lesquels ils s’entraînent, enseignent ou combattent.

L’histoire du judo au Brésil permet précisément d’observer cette insertion de pratiques japonaises dans un nouvel environnement social. Les travaux de Nunes et Rubio montrent que leur diffusion passe par plusieurs acteurs et plusieurs réseaux et qu’elle se développe progressivement au sein de la société brésilienne (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012). Le transfert ne se réduit donc pas à une relation pédagogique privée entre deux individus.

Le terme lui-même ne doit pas être compris comme le déplacement matériel d’un contenu demeuré intact. Ce qui circule est sélectionné, reformulé et parfois hiérarchisé différemment. Certaines pratiques peuvent être valorisées tandis que d’autres occupent une place plus secondaire. Les termes employés pour les désigner peuvent changer, tout comme leur fonction lorsqu’elles sont intégrées à un environnement sportif, professionnel ou pédagogique différent.

Cette question rejoint les travaux de Peter Burke sur l’hybridité culturelle. Les contacts entre traditions ne conduisent pas nécessairement à la disparition de l’une au profit de l’autre. Ils peuvent produire des formes composites dans lesquelles continuités, recompositions et emprunts s’entremêlent au point de rendre difficile l’attribution de chaque élément à une origine unique et isolée (Burke, 2009).

L’histoire croisée, telle qu’elle est proposée par Michael Werner et Bénédicte Zimmermann, ajoute une autre exigence méthodologique : se méfier d’une conception unidirectionnelle de l’influence. Lorsque des pratiques, des institutions ou des catégories entrent en relation, elles peuvent être modifiées par cette interaction, tandis que les outils utilisés pour les décrire évoluent eux aussi (Werner & Zimmermann, 2003).

Appliqué au jiu-jitsu brésilien, ce principe interdit de penser uniquement en termes d’un Japon « donneur » et d’un Brésil « receveur ». Des savoirs d’origine japonaise participent incontestablement à l’histoire qui conduit à la formation du jiu-jitsu brésilien. Mais ce qu’ils deviennent dépend des milieux dans lesquels ils sont pratiqués, enseignés, confrontés et réorganisés.

Cette distinction peut sembler subtile, mais elle est historiquement importante. Une pratique peut conserver de fortes continuités techniques tout en changeant d’organisation, de fonction sociale, de vocabulaire, de pédagogie ou de représentation d’elle-même. La question de savoir à partir de quel moment ces transformations justifient l’emploi d’une nouvelle appellation ne peut donc pas être résolue à partir de la seule comparaison technique.

Cette précaution est d’autant plus importante dans le cas du jiu-jitsu brésilien qu’il serait facile d’interpréter tout changement comme la preuve d’une rupture immédiate avec le judo japonais. Or les travaux consacrés à Kanō et au Kodokan montrent déjà une certaine pluralité interne au judo japonais lui-même (Nagaki, 2009 ; Kudo, 2020). Distinguer ce qui relève d’une continuité, d’une sélection, d’une réorganisation ou d’une transformation spécifiquement brésilienne exige donc une analyse historique précise.

Les théories des transferts culturels invitent ainsi à étudier les transformations autant que les filiations. Elles permettent de formuler la question de manière plus rigoureuse : lorsque des pratiques issues du judo et du jūjutsu japonais circulent vers le Brésil, que deviennent-elles lorsqu’elles sont appropriées par de nouveaux acteurs et soumises à de nouvelles conditions sociales, pédagogiques et compétitives ?

Cette formulation permet d’éviter deux positions également réductrices. La première ferait du jiu-jitsu brésilien une simple reproduction locale d’un modèle japonais. La seconde en ferait une création entièrement détachée de ses antécédents. Entre ces deux pôles se trouve précisément l’espace historique qu’il s’agit d’étudier : celui de la continuité, de l’appropriation et de la transformation.


Jigoro Kano enseignant le judo à de jeunes élèves au Japon
Jigorō Kanō lors d’une séance d’enseignement du judo. La transmission des arts martiaux ne porte pas seulement sur des techniques : elle engage aussi des modes de classification, d’observation et de validation des savoirs corporels — International Judo Federation (IJF).

Épistémologie et historiographie des arts martiaux

L’un des problèmes les plus délicats de l’histoire des arts martiaux réside dans le rapport que les communautés entretiennent avec leur propre passé. Les lignées, les récits de maîtres, les épisodes fondateurs et les histoires de transmission occupent souvent une place importante dans la définition de l’identité collective. Ils permettent aux pratiquants de se situer dans une continuité et peuvent également fournir aux institutions ou aux écoles une origine susceptible de renforcer leur légitimité.

Ces récits ne doivent pas être écartés pour cette raison. Ils peuvent au contraire être lus selon deux registres complémentaires : que permettent-ils d’établir à propos des événements qu’ils racontent, et que révèlent-ils sur le groupe qui les produit, les conserve ou les transmet ?

Cette distinction rejoint les travaux consacrés à la mémoire collective. Pierre Nora rappelle que mémoire et histoire ne répondent pas exactement aux mêmes logiques. La mémoire est vécue, sélectionnée et continuellement réactualisée ; l’histoire cherche au contraire à mettre cette mémoire à distance afin d’en examiner les conditions de production (Nora, 1984). Michael Pollak a également insisté sur les processus de sélection, d’oubli et de silence qui interviennent dans la constitution des mémoires individuelles et collectives (Pollak, 1993).

Pour l’histoire des arts martiaux, cette distinction est particulièrement féconde. La persistance d’un récit ne constitue pas, à elle seule, une preuve de son exactitude historique. Elle constitue en revanche un fait historique digne d’analyse. Lorsqu’une communauté répète pendant plusieurs générations une même histoire de fondation, il devient pertinent de se demander pourquoi cette version a été conservée, ce qu’elle permet de rendre intelligible et quelle fonction elle remplit dans la définition du groupe.

Les travaux réunis par Eric Hobsbawm et Terence Ranger autour de la notion de « tradition inventée » permettent d’aller plus loin. Une tradition inventée n’est pas nécessairement une falsification consciente. Elle peut résulter de la formalisation relativement récente de pratiques, de rites ou de récits présentés comme inscrits dans une continuité beaucoup plus ancienne (Hobsbawm & Ranger, 1983).

Cette notion doit toutefois être appliquée avec précaution au jiu-jitsu brésilien. Elle ne permet pas de conclure, sans enquête documentaire, qu’une généalogie serait « fausse ». Elle invite plutôt à examiner la manière dont certaines filiations ont été organisées, simplifiées, hiérarchisées et transmises au fil du temps.

La succession Kanō–Maeda–Carlos Gracie–Hélio Gracie constitue à cet égard un objet historiographique particulièrement intéressant. Elle repose sur des acteurs et des relations dont l’importance historique est réelle, mais elle peut donner l’image d’une chaîne continue là où la documentation fait également apparaître d’autres enseignants japonais, d’autres lignées brésiliennes, plusieurs environnements de confrontation et des transformations institutionnelles (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

L’historiographie spécialisée récente a précisément contribué à rouvrir certaines de ces questions en confrontant les récits transmis dans les milieux du jiu-jitsu aux archives de presse, aux résultats de combats et à d’autres sources disponibles (Pedreira, 2015 ; Drysdale, 2023). Ces travaux ne doivent pas être considérés comme clôturant définitivement les controverses. Ils montrent en revanche combien la mémoire dominante d’une discipline peut différer de la complexité documentaire de son histoire.

L’enjeu n’est donc pas de remplacer un mythe par un contre-mythe. Une historiographie critique doit pouvoir reconnaître simultanément l’importance de certains acteurs et les limites d’une narration qui leur attribuerait à eux seuls l’origine d’un processus beaucoup plus vaste.

Pierre Bourdieu fournit un autre outil d’analyse à travers les notions de champ, de capital symbolique et de légitimité. Dans un espace social, l’autorité ne repose pas uniquement sur la compétence technique ou sur une position institutionnelle. Elle dépend également de ressources symboliques reconnues comme légitimes par le groupe (Bourdieu, 1980).

Dans les arts martiaux, une généalogie prestigieuse peut précisément constituer une telle ressource. Être l’élève d’un maître reconnu, appartenir à une lignée ancienne ou revendiquer une proximité avec un fondateur peut conférer une forme de capital symbolique. Les débats portant sur les origines ne concernent alors pas uniquement le passé : ils peuvent aussi avoir des effets sur la distribution contemporaine du prestige, de l’autorité ou de la reconnaissance.

Cela ne signifie pas que toute revendication de filiation relève d’une stratégie consciente de domination. Une telle interprétation serait excessivement réductrice. L’intérêt de l’approche bourdieusienne réside plutôt dans l’analyse des effets sociaux des généalogies, indépendamment des intentions explicites des individus qui les mobilisent.

Norbert Elias et Eric Dunning permettent, pour leur part, de déplacer l’analyse vers l’histoire sociale des pratiques combattantes. Leur étude du sport moderne insiste sur les transformations de longue durée qui encadrent, réglementent et redéfinissent les formes de confrontation physique (Elias & Dunning, 1986). Les pratiques de combat peuvent ainsi être étudiées comme des formes historiquement situées de violence réglée, dépendantes des institutions, des normes et des dispositifs qui les organisent.

Cette perspective rappelle qu’un art martial ne possède pas une identité indépendante des sociétés dans lesquelles il existe. Les règles, les formats de compétition, les dispositifs pédagogiques et les usages sociaux de la violence participent à sa définition. Le jiu-jitsu brésilien n’échappe pas à cette historicité.

La généalogie foucaldienne fournit encore une autre manière de traiter la question des origines. Dans Nietzsche, la généalogie, l’histoire, Michel Foucault critique la recherche d’une origine pure qui contiendrait déjà en elle l’identité future du phénomène étudié. La généalogie s’intéresse davantage aux discontinuités, aux accidents, aux rapports de force et à la multiplicité des conditions qui rendent une formation historique possible (Foucault, 1971).

Sans reprendre mécaniquement l’ensemble du projet foucaldien, cette méfiance envers l’origine unique est particulièrement utile ici. Elle évite de rechercher dans le Japon de Kanō, chez Maeda ou dans les premières académies brésiliennes une forme déjà achevée du jiu-jitsu brésilien contemporain. Celui-ci ne peut être projeté rétrospectivement sur les pratiques qui l’ont précédé.

Les Martial Arts Studies contemporaines prolongent cette mise à distance des catégories tenues pour évidentes. Paul Bowman insiste notamment sur la nécessité de considérer les arts martiaux comme des constructions culturelles dont l’identité est continuellement produite et redéfinie par les discours, les institutions, les médias et les pratiques (Bowman, 2015, 2021).

Une discipline n’existe donc pas seulement à travers les gestes accomplis par ses pratiquants. Elle existe également par les noms qu’ils emploient, les récits qu’ils partagent, les frontières qu’ils établissent avec d’autres pratiques et les représentations qu’ils construisent de leur propre passé.

Cette remarque est particulièrement importante pour l’histoire du jiu-jitsu brésilien. Une continuité technique peut être observable avant que ne se stabilise une identité collective clairement désignée comme « jiu-jitsu brésilien ». Inversement, une identité revendiquée comme distincte peut émerger alors que de nombreuses continuités avec les pratiques antérieures subsistent. L’histoire d’une discipline et l’histoire de son nom ne se confondent donc pas nécessairement.

L’analyse doit dès lors articuler plusieurs niveaux : les pratiques effectivement attestées, les institutions qui les organisent, les relations entre acteurs, les discours contemporains des événements et les récits rétrospectifs élaborés ultérieurement. Aucun de ces niveaux ne suffit à lui seul. C’est leur confrontation qui permet d’approcher au plus près la formation historique du jiu-jitsu brésilien sans confondre mémoire, généalogie revendiquée et reconstruction documentaire.


Jigoro Kano et Sumiyuki Kotani lors d’une démonstration de judo en 1933
Jigorō Kanō et Sumiyuki Kotani lors d’une démonstration de judo en 1933. Cette photographie illustre la formalisation et la diffusion internationale du judo au cours de la première moitié du XXe siècle — Kodansha. 1933.

Conclusion du cadre théorique et méthodologique

Le cadre théorique retenu conduit à traiter les origines du jiu-jitsu brésilien moins comme un point à découvrir que comme un problème historique à reconstruire.

L’histoire connectée attire d’abord l’attention sur les relations qui unissent des espaces habituellement séparés par les récits nationaux. Le Japon, l’Amérique du Nord, différentes régions d’Amérique latine et le Brésil ne constituent pas des scènes successives et indépendantes. Ils appartiennent à des réseaux de déplacements, de rencontres et de circulations dont il faut reconstituer la géographie (Subrahmanyam, 1997, 2005 ; Conrad, 2016).

L’histoire transnationale permet ensuite de suivre les acteurs et les pratiques lorsqu’ils franchissent ces frontières. Elle évite de considérer leurs déplacements comme de simples épisodes biographiques et conduit à les replacer dans des réseaux migratoires, professionnels et sportifs plus vastes (Iriye & Saunier, 2009 ; Saunier, 2013). Les travaux consacrés à l’internationalisation du judo ainsi qu’à son implantation au Brésil montrent concrètement l’intérêt d’un tel changement d’échelle (Nagaki, 2009 ; Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

Cette perspective oblige également à reconsidérer le point de départ japonais. Le judo transmis hors du Japon au début du XXᵉ siècle ne constitue pas une tradition immobile. Il est lui-même issu d’une réorganisation du jūjutsu et continue à être pensé, discuté et transformé dans le projet du Kodokan (Todo, 1981 ; Kanō, 2014 ; Nagaki, 2009 ; Kudo, 2020).

La théorie des systèmes complexes offre, avec davantage de prudence, une manière de penser la formation progressive d’un ensemble qui ne semble avoir été conçu dans sa totalité par aucun acteur particulier. Parler d’émergence permet alors de reconnaître une causalité distribuée entre des interactions, des institutions, des règles, des formes d’enseignement et des communautés de pratique, sans effacer pour autant le rôle historique des individus (Holland, 1998 ; Mitchell, 2009 ; Byrne & Callaghan, 2013).

Les théories des transferts culturels et de l’histoire croisée rappellent de leur côté qu’une pratique change lorsqu’elle circule. Recevoir n’est jamais reproduire exactement. La transmission s’accompagne de choix, de traductions, de réinterprétations et parfois d’hybridations dont l’étude est indispensable pour comprendre la différenciation progressive des formes de jiu-jitsu développées au Brésil (Espagne, 1999, 2013 ; Werner & Zimmermann, 2003 ; Burke, 2009).

Enfin, l’analyse de la mémoire et des processus de légitimation empêche de traiter les récits martiaux comme de simples chroniques. Les généalogies, les histoires de fondateurs et les traditions transmises par les écoles ont une valeur historique précisément parce qu’elles participent à la fabrication de l’identité des groupes qui les portent (Hobsbawm & Ranger, 1983 ; Nora, 1984 ; Pollak, 1993 ; Bourdieu, 1980).

La confrontation de ces récits aux recherches consacrées au judo brésilien ainsi qu’à l’historiographie spécialisée du jiu-jitsu fait apparaître un paysage plus diversifié que ne le laisse supposer une généalogie unique (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012 ; Pedreira, 2015 ; Drysdale, 2023). Cette pluralité ne retire rien à l’importance historique de Maeda ou de la famille Gracie. Elle oblige simplement à replacer leur rôle dans un processus plus vaste.

Ces perspectives convergent ainsi sur un point : ce que l’on nomme aujourd’hui « jiu-jitsu brésilien » ne doit pas être projeté comme une réalité déjà constituée sur l’ensemble de son passé.

Il faut au contraire suivre la manière dont certaines pratiques circulent, se rencontrent et se transforment ; comment des écoles apparaissent ; comment des règles et des formes d’enseignement sélectionnent certaines manières de combattre ; comment différents réseaux construisent leurs propres filiations ; et comment, progressivement, une identité suffisamment stable se constitue pour pouvoir être reconnue et racontée comme celle d’une discipline particulière.

La question directrice n’est donc plus seulement : « Qui a créé le jiu-jitsu brésilien ? »

Elle devient historiquement plus féconde : par quels processus, au croisement de quelles circulations, de quelles transformations et de quelles constructions mémorielles, ce qui sera ultérieurement identifié comme le jiu-jitsu brésilien s’est-il progressivement constitué ? C’est cette interrogation qui guidera les chapitres suivants.


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Immigrants japonais travaillant dans une plantation de café au Brésil au début du XXe siècle
Immigrants japonais travaillant dans une plantation de café au Brésil, vers 1930. L’installation des communautés japonaises s’inscrit dans plusieurs décennies de migrations, de travail agricole et de constitution de réseaux nippo-brésiliens au sein desquels circuleront également différentes pratiques corporelles et martiales — Museu Histórico da Imigração Japonesa. Vers 1930.

INTRODUCTION GÉNÉRALE

L’histoire du jiu-jitsu brésilien occupe aujourd’hui une place particulière dans celle des arts martiaux contemporains. En quelques décennies, une pratique longtemps relativement confidentielle est devenue une discipline mondiale, au point d’influencer profondément le grappling moderne, le combat au sol, le MMA et, plus largement, les sports de préhension. Cette expansion s’est accompagnée d’un récit des origines devenu presque indissociable de l’identité de la discipline, dans lequel Mitsuyo Maeda et la famille Gracie occupent une place centrale.

Pendant longtemps, cette généalogie a constitué la principale manière de raconter la formation du jiu-jitsu brésilien. Dans sa version la plus connue, elle établit une continuité entre Jigoro Kanō, fondateur du Kodokan, Mitsuyo Maeda, puis Carlos et Hélio Gracie, auxquels est attribué un rôle déterminant dans le développement du système moderne. Cette narration possède une force évidente : elle est claire, cohérente et facilement transmissible. Elle inscrit le jiu-jitsu brésilien dans l’héritage du judo japonais tout en situant au Brésil le lieu d’une différenciation progressive.

Les recherches historiques menées au cours des dernières décennies ont toutefois complexifié ce tableau. L’exploitation d’archives, l’étude de la presse ancienne et l’attention croissante portée à l’histoire sociale des pratiques combattantes ont fait apparaître d’autres acteurs, d’autres lignées et des réseaux de circulation longtemps restés en arrière-plan. Les travaux de Roberto Pedreira et de Robert Drysdale, auxquels s’ajoutent les recherches consacrées au judo et à l’immigration japonaise au Brésil, montrent notamment que la formation du jiu-jitsu brésilien ne se laisse pas aisément réduire à une seule chaîne de transmission.

Cette évolution de l’historiographie oblige à reformuler la question des origines. Demander « qui a créé le jiu-jitsu brésilien ? » suppose qu’il existe un moment de fondation suffisamment précis pour être isolé et qu’un ensemble de caractéristiques permettant d’identifier immédiatement la discipline soit déjà constitué. Or les sources disponibles invitent plutôt à envisager un processus lent, fait de continuités, de réorganisations et de transformations successives.

L’histoire doit alors être observée à une échelle plus large. Le Japon de l’ère Meiji, la transformation du jūjutsu au sein du Kodokan, les déplacements internationaux de combattants japonais, les circuits de lutte professionnelle, les migrations vers les Amériques et les cultures combattantes présentes au Brésil appartiennent à un même espace de circulation. Le jiu-jitsu brésilien se forme dans cet environnement mouvant, au contact de pratiques dont les frontières ne correspondent pas toujours aux catégories disciplinaires stabilisées ultérieurement.

Les trajectoires de Mitsuyo Maeda, Geo Omori, Soishiro Satake, Takeo Yano, Luiz França, Oswaldo Fadda et de nombreux autres acteurs donnent la mesure de cette diversité. Elles renvoient à un monde dans lequel judo, jūjutsu, lutte professionnelle, catch wrestling et différentes formes de combat libre peuvent se côtoyer sans se confondre exactement avec les catégories que nous leur attribuons aujourd’hui. Étudier ces parcours ne consiste donc pas seulement à compléter une galerie de personnages oubliés. Il s’agit de restituer les réseaux au sein desquels circulent les savoirs, les pratiques et les différentes conceptions du combat.

Le présent travail ne cherche pas pour autant à remplacer le récit traditionnel par une nouvelle version présentée comme définitive. Les histoires transmises au sein des différentes lignées restent des sources importantes, à condition de les considérer pour ce qu’elles sont : des récits qui conservent une mémoire du passé, mais qui participent également à la construction de l’identité et de la légitimité des groupes qui les transmettent. Leur confrontation avec les archives et les recherches historiques permet de mieux distinguer les événements eux-mêmes de la manière dont ils ont été sélectionnés, ordonnés et racontés par la suite.

Pour appréhender cette complexité, l’étude mobilise plusieurs cadres complémentaires. L’histoire connectée permet de restituer les relations entre des espaces habituellement étudiés séparément. L’histoire transnationale attire l’attention sur les trajectoires qui franchissent les frontières et sur les réseaux dans lesquels elles s’inscrivent. Les théories des transferts culturels aident à comprendre pourquoi une pratique qui circule ne demeure jamais totalement identique à elle-même. La notion d’émergence permet enfin, avec les précautions nécessaires, de penser la constitution progressive d’un ensemble dont aucun acteur ne possède nécessairement, dès l’origine, la forme finale.

C’est dans cette perspective que le jiu-jitsu brésilien sera envisagé ici : non comme l’application d’un projet conçu en un lieu et à un moment précis, mais comme le produit d’interactions accumulées au cours du temps. Migrations, confrontations, transmissions, choix pédagogiques, adaptations locales, règlements, institutions et récits mémoriels participent à cette formation. Certains de ces processus sont solidement documentés ; d’autres demeurent plus difficiles à établir. L’enjeu consiste précisément à ne pas confondre ce que les sources permettent d’affirmer avec ce que l’on peut seulement proposer comme hypothèse.

Une telle lecture ne réduit pas le rôle des Gracie, pas plus qu’elle ne cherche à minimiser celui de Maeda. Elle permet plutôt de replacer ces acteurs dans un paysage plus vaste, au sein duquel plusieurs individus, institutions et communautés contribuent à la circulation, à la transmission et à la transformation des pratiques. Le jiu-jitsu brésilien apparaît alors moins comme l’œuvre achevée d’un fondateur que comme une tradition dont les contours se constituent et se stabilisent progressivement.

Le travail qui suit cherchera ainsi à retracer cette formation entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle. Il examinera successivement les récits qui ont structuré la mémoire de la discipline, les conditions historiques dans lesquelles les pratiques japonaises ont circulé, les réseaux humains qui ont favorisé leur implantation au Brésil et les transformations qui ont progressivement conduit à la constitution de ce que l’on reconnaît aujourd’hui comme le jiu-jitsu brésilien.


Page d’un ouvrage japonais de 1912 consacré aux voyages et combats de Mitsuyo Maeda
Shin Jūdō Musha Shugyō : Sekai Ōkō, Dai-ni. Ouvrage japonais publié en 1912 à partir des récits de Mitsuyo Maeda et édité par Zan’un Usuda. Ces publications contemporaines participent déjà à la mise en récit des voyages, défis et combats du judoka japonais, bien avant la constitution des généalogies ultérieures du jiu-jitsu brésilien — Hakubunkan. Tokyo. 1912. National Diet Library of Japan

SECTION I – HISTORIOGRAPHIE, MÉMOIRE ET CONSTRUCTION DES RÉCITS D’ORIGINE

Introduction

Avant d’examiner les acteurs, les circulations et les transformations qui ont contribué à la formation du jiu-jitsu brésilien, il est nécessaire de commencer par la manière dont cette histoire a été racontée.

Les origines de la discipline ne nous sont pas accessibles sous une forme brute. Elles nous parviennent à travers des témoignages, des archives, des souvenirs familiaux, des récits de pratiquants, des articles de presse et des reconstructions élaborées parfois plusieurs décennies après les événements. Ces matériaux ne possèdent ni le même statut ni la même valeur documentaire, mais ils participent tous, à des degrés différents, à la construction d’une mémoire collective du jiu-jitsu brésilien.

Cette mémoire s’est progressivement organisée autour d’un nombre limité de figures et de relations devenues centrales dans le récit traditionnel. Jigoro Kanō, Mitsuyo Maeda, Carlos Gracie et Hélio Gracie y forment une continuité qui relie le Japon du Kodokan au développement d’une tradition martiale proprement brésilienne. La force de cette généalogie tient notamment à sa clarté : elle ordonne le passé, lui donne une direction et le rend facilement transmissible.

Elle ne doit pourtant pas être confondue avec une restitution exhaustive du processus historique. Comme toute mémoire collective, elle sélectionne certains événements, privilégie certains acteurs et donne au passé une cohérence qu’il ne possédait pas nécessairement au moment où les faits se produisaient. Les travaux consacrés à la mémoire montrent précisément que les groupes reconstruisent leur histoire à partir des préoccupations du présent, des valeurs qu’ils souhaitent transmettre et des formes de légitimité qu’ils cherchent à préserver ou à établir (Halbwachs, 1950 ; Hobsbawm & Ranger, 1983 ; Nora, 1984 ; Pollak, 1993).

Dans le cas du jiu-jitsu brésilien, cette question est particulièrement importante, car les récits d’origine ont participé à la définition même de la discipline. Les histoires familiales, les défis, les figures héroïques et la filiation revendiquée avec le Kodokan n’ont pas seulement servi à raconter le passé. Ils ont également contribué à organiser une mémoire commune, à structurer des identités de lignée et à produire des formes de légitimité.

Cette première section s’intéresse donc à la construction de ces récits. Elle cherchera à comprendre comment s’est formée la narration traditionnelle, comment certaines figures ont été placées au centre de la mémoire du jiu-jitsu brésilien et par quels processus la généalogie Kanō–Maeda–Gracie a acquis un statut fondateur.

L’objectif n’est ni d’inverser le récit traditionnel ni de réduire la mémoire familiale à une fiction. Il s’agit de distinguer plusieurs niveaux d’analyse : ce que les acteurs ont raconté, ce que les sources permettent d’établir, ce que les générations suivantes ont retenu et les fonctions que ces récits ont remplies dans la construction de la discipline.

Cette démarche constitue un préalable à l’enquête historique elle-même. Avant de reconstruire l’histoire du jiu-jitsu brésilien, il faut d’abord comprendre comment cette histoire a été sélectionnée, organisée et rendue transmissible.


Hélio Gracie en kimono de jiu-jitsu en 1952
Hélio Gracie en 1952. La famille Gracie occupe une place centrale dans la construction et la diffusion du récit traditionnel des origines du jiu-jitsu brésilien — Acervo Arquivo Nacional, Brasil.

Chapitre I — Le récit traditionnel et la construction d’une généalogie fondatrice

I.1. Les premières narrations des origines du jiu-jitsu brésilien

L’un des premiers constats que permet l’étude des origines du jiu-jitsu brésilien tient à l’absence, durant les premières décennies du XXe siècle, d’un récit fondateur clairement stabilisé. L’image aujourd’hui familière d’une discipline dotée dès son apparition d’une identité distincte, d’une généalogie précise et de quelques figures fondatrices unanimement reconnues est en grande partie rétrospective. Les sources contemporaines font plutôt apparaître un paysage mouvant, dans lequel les pratiques japonaises présentes au Brésil ne sont pas encore perçues comme les composantes d’une tradition autonome portant le nom de « jiu-jitsu brésilien ».

Le vocabulaire employé à l’époque en fournit une première indication. La presse brésilienne des années 1910, 1920 et 1930 utilise des désignations telles que jiu-jitsu, ju-jutsu, judo, luta japonesa, kano jiu-jitsu ou encore luta livre japonesa. Ces termes ne renvoient pas toujours à des réalités strictement équivalentes, mais leur coexistence montre que les frontières disciplinaires restent alors plus incertaines qu’elles ne le deviendront par la suite. Les travaux consacrés à l’implantation du judo au Brésil confirment d’ailleurs la présence de plusieurs enseignants, réseaux et modes de transmission japonais, ce qui rend difficile toute lecture fondée sur une seule lignée (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

Cette instabilité terminologique invite à envisager l’identité du jiu-jitsu brésilien non comme un point de départ, mais comme le résultat d’un processus de différenciation progressive. La discipline ne semble pas apparaître soudainement sous une forme déjà achevée. Ses contours techniques, institutionnels et symboliques se précisent au fil du temps. Les récits qui la présentent comme une entité clairement constituée dès les années 1920 projettent donc en partie sur cette période une identité qui ne se stabilisera que plus tard.

Les premières narrations structurées se développent à mesure que les académies affirment leurs propres traditions. Lorsqu’une école cherche à transmettre une identité, à distinguer sa pratique et à justifier l’autorité de ses enseignants, raconter son passé prend une importance croissante. Les histoires de lignée cessent alors d’être de simples souvenirs : elles contribuent à donner au groupe une continuité, à ordonner les événements et à relier le présent à un passé sélectionné comme significatif. Ce mécanisme rejoint ce que Maurice Halbwachs a décrit à propos de la mémoire collective, continuellement reconstruite à partir des cadres sociaux du présent (Halbwachs, 1950).

Dans le cas de la famille Gracie, ce travail de mémoire acquiert progressivement une importance particulière. Le récit transmis met l’accent sur l’enseignement associé à Mitsuyo Maeda, sur le développement d’une pratique propre et sur les expériences de combat présentées comme des moments d’épreuve et de validation. Il serait toutefois excessif de considérer que cette narration possède dès l’origine la forme cohérente qu’elle prendra ultérieurement. Les éléments qui constitueront plus tard la version internationale des origines se mettent en place progressivement et gagnent en stabilité à mesure qu’ils sont répétés, reformulés et transmis.

Cette mémoire prend rapidement une forme fortement biographique. L’histoire du système se concentre sur quelques trajectoires individuelles, ce qui tend à rendre moins visibles les processus collectifs, les migrations, les réseaux d’enseignement et les autres foyers de pratique. Cette personnalisation n’est pas propre aux arts martiaux : elle constitue un mécanisme fréquent de mise en récit, parce qu’elle rend intelligible une histoire complexe en l’organisant autour de figures facilement identifiables.

Mitsuyo Maeda occupe naturellement une place majeure dans cette construction. Son parcours du Japon vers les Amériques fournit une figure capable de relier de manière intelligible le Kodokan aux pratiques qui se développent au Brésil. La généalogie gagne ainsi en cohérence : Maeda devient le principal médiateur d’un héritage japonais prestigieux transmis à une nouvelle génération de pratiquants brésiliens.

Cette centralité ne doit cependant pas masquer la présence d’autres acteurs. Les recherches consacrées au judo brésilien font apparaître plusieurs enseignants japonais actifs dans le pays et montrent que Maeda s’inscrit dans une dynamique migratoire et martiale beaucoup plus vaste (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012). Geo Omori, Soishiro Satake, Takeo Yano ou Yasuichi Ono figurent parmi les noms régulièrement associés à cette histoire élargie, alors que leur place dans les récits populaires demeure beaucoup plus réduite.

Ce contraste est historiographiquement significatif. Une mémoire collective ne conserve jamais l’intégralité du passé. Elle privilégie certains acteurs, certains événements et certaines filiations, tandis que d’autres deviennent secondaires ou disparaissent du récit dominant. Comme l’ont montré Halbwachs et Pollak, la mémoire repose autant sur des opérations de sélection et d’oubli que sur la conservation des souvenirs (Halbwachs, 1950 ; Pollak, 1993).

À partir des années 1950 et 1960, le récit associé à la famille Gracie semble gagner en cohérence. La place accordée à Maeda, à Carlos puis à Hélio permet d’organiser les origines selon une continuité familiale et technique particulièrement lisible. Certains éléments deviennent centraux tandis que d’autres passent progressivement à l’arrière-plan. Il n’est pas nécessaire d’y voir une falsification consciente. La construction d’une tradition procède souvent de ce type de sélection, de hiérarchisation et de formalisation du passé. C’est précisément ce qu’Hobsbawm et Ranger ont montré à propos de traditions qui acquièrent progressivement une apparence de continuité plus ancienne et plus homogène qu’elles ne l’étaient initialement (Hobsbawm & Ranger, 1983).

L’internationalisation du jiu-jitsu brésilien à partir des années 1980, puis la médiatisation des premiers UFC dans les années 1990, donnent à cette narration une portée nouvelle. Le récit familial ne reste plus circonscrit au contexte brésilien. Il accompagne l’expansion internationale de la discipline et devient, pour de nombreux pratiquants étrangers, l’un des principaux cadres d’interprétation de son histoire.

Il convient dès lors de distinguer deux questions. La première concerne ce que ces récits permettent effectivement d’établir sur les événements passés. La seconde porte sur ce qu’ils révèlent de la manière dont une communauté construit et transmet son identité. Les récits fondateurs du jiu-jitsu brésilien sont précieux dans les deux cas, mais ils ne peuvent être lus de la même façon : ils constituent à la fois des témoignages sur le passé et des productions culturelles ayant contribué à définir la discipline.

L’étude de ces premières narrations montre ainsi que l’histoire du jiu-jitsu brésilien n’a pas seulement été transmise : elle a été progressivement organisée. Des acteurs ont été placés au centre, certaines filiations ont acquis une importance particulière et une chronologie plus lisible s’est imposée. Comprendre ce processus de stabilisation est indispensable avant d’examiner plus précisément la construction de la généalogie Kanō–Maeda–Gracie.


Photographie de Mitsuyo Maeda, l’un des principaux acteurs de la circulation internationale du judo japonais au début du XXe siècle — Marushima, Takao. Maeda Mitsuyo: Sekai Jūdō Musha Shugyō. Tokyo: Shimazu Shobō, 1997.

I.2. La généalogie Kano–Maeda : la construction d’une filiation fondatrice

Parmi les éléments du récit traditionnel, la relation entre Jigoro Kanō et Mitsuyo Maeda occupe une place particulière. Elle constitue le premier maillon d’une généalogie qui deviendra ensuite Kanō–Maeda–Gracie. Sa fonction dépasse la simple transmission biographique : en reliant le jiu-jitsu brésilien au fondateur du Kodokan, elle inscrit la discipline dans l’une des histoires les plus prestigieuses des arts martiaux japonais modernes.

La place de Kanō dans cette généalogie est aisément compréhensible. Lorsqu’il fonde le Kodokan en 1882, il ne crée pas seulement une nouvelle école de combat. Son projet s’inscrit dans les transformations éducatives et sociales du Japon de l’ère Meiji. À partir des enseignements reçus dans plusieurs traditions de jūjutsu, Kanō sélectionne, réorganise et reformule les savoirs qu’il entend transmettre. Le judo devient progressivement une méthode d’éducation physique et morale autant qu’une pratique de combat (Todo, 1981 ; Kanō, 2014).

Il serait toutefois trompeur de considérer le judo de cette période comme un système déjà définitivement stabilisé. Les premières décennies du Kodokan sont marquées par des évolutions techniques, pédagogiques et institutionnelles importantes. Kanō continue à réfléchir au rapport entre judo, jūjutsu, efficacité martiale et formation éducative bien après la fondation de son école (Nagaki, 2009). Les recherches consacrées aux atemi-waza et à d’autres dimensions martiales montrent également que la réflexion sur les finalités du judo se poursuit durant les décennies suivantes (Kudo, 2020).

Ce point est important, car il complique l’image d’une transmission parfaitement linéaire. Le judo auquel Maeda est formé n’est pas un patrimoine technique immobile. Il appartient lui-même à un processus de réorganisation et de définition progressive.

Maeda occupe néanmoins une position singulière dans cette histoire. Né en 1878, il entre au Kodokan à une période où l’institution poursuit son développement. Sa trajectoire l’éloigne rapidement du Japon et le conduit à évoluer dans différents environnements de pratique et de confrontation à travers les Amériques, où les démonstrations publiques, les défis et les rencontres avec d’autres formes de lutte prennent une place importante.

Ces expériences sont souvent présentées dans l’historiographie spécialisée comme susceptibles d’avoir influencé sa manière de combattre, d’enseigner ou de présenter sa pratique. Une telle hypothèse est plausible, mais elle doit rester proportionnée aux sources disponibles. Le fait que Maeda ait rencontré des lutteurs, des boxeurs ou des pratiquants issus d’autres traditions peut être documenté à différents degrés ; attribuer à une rencontre précise l’adoption d’une technique particulière est en revanche beaucoup plus difficile à établir.

Cette distinction est essentielle. On peut affirmer que Maeda évolue dans des contextes très différents de celui du Kodokan japonais. On peut également envisager que ces contextes aient contribué à infléchir sa pratique. Il est plus délicat de reconstruire avec certitude la nature exacte de chacune de ces transformations.

Le récit traditionnel atténue généralement cette complexité. Maeda y apparaît avant tout comme le dépositaire d’un savoir issu de Kanō et comme celui qui en assure la transmission au Brésil. La chaîne devient alors simple et lisible : Kanō fournit l’origine prestigieuse, Maeda assure la médiation entre le Japon et le Brésil, puis les Gracie deviennent les héritiers de cette transmission.

Cette simplification possède une fonction symbolique importante. La référence au Kodokan confère à la lignée une ancienneté, une cohérence et une autorité particulières. On peut l’analyser, dans une perspective bourdieusienne, comme une forme de capital symbolique : la filiation avec une institution reconnue et avec une figure fondatrice prestigieuse renforce la légitimité de ceux qui s’en réclament (Bourdieu, 1980).

La généalogie Kanō–Maeda remplit précisément cette fonction. Elle associe le futur jiu-jitsu brésilien à une institution majeure de la modernisation des arts martiaux japonais. Elle ne doit cependant pas faire oublier la pluralité des voies par lesquelles les pratiques japonaises arrivent au Brésil. Les recherches d’Alexandre Velly Nunes et de Kátia Rubio montrent que Maeda n’est pas le seul acteur de cette diffusion et qu’il s’inscrit dans un réseau plus vaste d’enseignants et de pratiquants japonais (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

La mémoire collective a pourtant retenu son nom beaucoup plus fortement que celui de la plupart de ses contemporains. Ce phénomène n’est pas surprenant : une généalogie privilégie les relations qui rendent le passé plus cohérent et plus facilement transmissible. La force de la filiation Kanō–Maeda tient précisément à cette capacité de simplification.

Pour l’historien, son intérêt se situe donc à deux niveaux. Elle renvoie à des relations historiques réelles, mais elle constitue également une manière particulière d’organiser le passé. Ce qu’elle laisse de côté est aussi instructif que ce qu’elle conserve. Derrière cette succession apparemment simple apparaissent les transformations internes du judo, les circulations internationales de combattants, les migrations japonaises et plusieurs foyers de transmission présents au Brésil.

La généalogie Kanō–Maeda ne doit donc ni être rejetée ni être prise comme une explication suffisante. Elle doit être replacée dans un ensemble plus large, afin de distinguer ce qu’elle établit historiquement de la fonction narrative et symbolique qu’elle a progressivement acquise. C’est à cette condition qu’elle peut être utilisée sans devenir elle-même le cadre qui détermine à l’avance toute l’interprétation des origines du jiu-jitsu brésilien.


Portrait de Carlos Gracie âgé, vêtu d’un kimono de jiu-jitsu
Carlos Gracie, figure centrale de la structuration et de la diffusion du jiu-jitsu brésilien au XXᵉ siècle — Marcos Prado. Carlos Gracie. Rio de Janeiro. 1988.

I.3. Carlos Gracie et la construction du récit familial

Si Kanō et Maeda donnent au récit traditionnel sa profondeur japonaise, Carlos Gracie y occupe une autre fonction. Il devient progressivement le point autour duquel s’organise une mémoire familiale capable de donner au système Gracie sa propre identité.

Dans la version classique, Carlos est présenté comme celui qui reçoit l’enseignement de Maeda, en organise la transmission au sein de sa famille et pose les bases d’une tradition appelée à devenir le jiu-jitsu brésilien. La réalité historique paraît cependant plus difficile à réduire à cette seule fonction. Son importance semble se situer autant dans l’organisation sociale et institutionnelle du système que dans sa participation directe à l’évolution des pratiques.

La question de l’enseignement reçu auprès de Maeda demeure elle-même complexe. Le récit traditionnel accorde à cette relation une valeur décisive, mais les sources permettant d’en préciser la durée, le contenu et la fréquence restent limitées. Il convient donc de distinguer la relation historique elle-même de la place symbolique qu’elle a progressivement acquise dans la mémoire familiale.

Cette place est considérable. Dans la généalogie Gracie, Maeda devient celui qui transmet l’héritage japonais et Carlos celui qui le reçoit. Le récit prend ainsi la forme d’une scène fondatrice. Sa force ne dépend pas uniquement de la quantité d’informations disponibles sur l’enseignement lui-même. Elle tient aussi à sa capacité à fournir une origine intelligible au système familial.

À partir des années 1920 et 1930, Carlos participe à la structuration d’activités d’enseignement et à la constitution d’un réseau familial de pratique. Le changement d’échelle est important. Une pratique transmise entre quelques individus commence à se doter de lieux d’enseignement, de méthodes, d’une réputation et d’un discours propre.

L’histoire d’une discipline ne se réduit en effet jamais à l’évolution de ses techniques. Pour se maintenir et se transmettre, elle a besoin d’institutions, de réseaux, de formes d’organisation, de moyens de promotion et d’un langage capable de donner une cohérence à l’ensemble. C’est sur ce terrain que le rôle de Carlos apparaît particulièrement significatif.

Le système promu par la famille ne reste d’ailleurs pas limité au combat. Au fil du temps, il s’inscrit dans une conception plus large de la discipline corporelle, de la santé et du mode de vie. La promotion ultérieure de la « Gracie Diet » illustre cette extension de l’identité familiale au-delà de la seule pratique martiale.

Il serait toutefois excessif de projeter rétrospectivement sur les premières décennies une doctrine déjà parfaitement constituée. Ces éléments se développent progressivement et participent à la construction d’une identité familiale qui dépasse la simple transmission d’un répertoire technique.

Les défis publics jouent également un rôle important. Dans le Brésil de l’époque, ils constituent déjà une forme connue de spectacle et de confrontation entre styles. Les Gracie n’inventent donc pas cette culture du défi, mais ils apprennent à l’utiliser de manière particulièrement efficace dans la construction de leur réputation.

La communication devient ici indissociable du combat. Un affrontement ne disparaît pas lorsque le combat s’achève : il peut être raconté, commenté, réinterprété et intégré à une mémoire familiale. Les victoires les plus significatives acquièrent ainsi une valeur qui dépasse leur résultat immédiat et peuvent devenir, avec le temps, des épisodes fondateurs.

C’est également dans ce travail de mise en récit que l’influence de Carlos mérite d’être recherchée. La famille ne transmet pas seulement des techniques. Elle transmet des histoires, des adversaires, des défis, des anecdotes et une généalogie. Cette mémoire commune contribue à donner au groupe une identité reconnaissable.

Pierre Nora a montré que les groupes construisent leur rapport au passé à travers des références communes capables de condenser leur mémoire (Nora, 1984). Sans appliquer mécaniquement la notion de lieu de mémoire au jiu-jitsu, on retrouve ici un mécanisme comparable : certains personnages et certains épisodes deviennent des repères autour desquels l’histoire familiale peut être organisée.

Cette mémoire est nécessairement sélective. Elle privilégie les événements qui renforcent la cohérence du récit et relègue d’autres trajectoires à sa périphérie. Le rôle d’autres enseignants japonais, les lignées qui se développent indépendamment des Gracie ou certaines influences issues des circuits professionnels deviennent ainsi moins visibles.

Il ne faut pas considérer cette sélection comme une anomalie propre à la famille Gracie. Halbwachs insistait déjà sur le fait qu’un groupe reconstruit son passé à partir des cadres qui donnent sens à son identité présente (Halbwachs, 1950). La mémoire familiale fonctionne de la même manière : elle ne constitue pas un enregistrement neutre des événements, mais un travail continu d’organisation du passé.

Les travaux d’Hobsbawm et Ranger permettent d’aller plus loin. Une tradition n’a pas besoin d’être fictive pour être construite. Elle peut reposer sur des personnes, des événements et des pratiques bien réels tout en les organisant progressivement sous une forme qui donne l’impression d’une continuité particulièrement stable (Hobsbawm & Ranger, 1983).

L’importance historique de Carlos Gracie ne doit donc pas être enfermée dans l’alternative entre « inventeur » et « simple transmetteur ». Son rôle apparaît plus large : il participe à la structuration d’un réseau d’enseignement, à l’organisation d’une identité familiale et à la mise en forme d’une tradition qui donnera au système Gracie sa cohérence sociale, culturelle et symbolique.


Hélio Gracie lors d’une démonstration de jiu-jitsu en 1950
Hélio Gracie lors d’une démonstration de jiu-jitsu au début des années 1950 — José Medeiros. Hélio Gracie desafia Ezzard Charles. O Cruzeiro. 14 janvier 1950.

I.4. Hélio Gracie et la figure du fondateur technique

Hélio Gracie occupe une position différente dans le récit familial. Là où Carlos est souvent associé à l’organisation du groupe, au développement des académies et à la structuration de la tradition, Hélio devient progressivement la figure à travers laquelle le système explique sa singularité technique et pédagogique.

Le récit le plus connu le présente comme un jeune homme de constitution fragile qui, ne pouvant s’entraîner comme ses frères, aurait longuement observé les cours avant de développer une manière de combattre davantage fondée sur le levier, le positionnement et l’économie de force. Cette narration est devenue l’un des récits les plus célèbres de l’histoire du jiu-jitsu brésilien.

Sa force tient au fait qu’elle dépasse immédiatement la biographie. L’histoire personnelle d’Hélio fournit une incarnation particulièrement efficace d’une idée centrale du discours du jiu-jitsu : une meilleure organisation technique peut réduire l’importance de certaines différences physiques entre pratiquants.

Il convient toutefois de distinguer la valeur pédagogique de ce récit de sa portée comme démonstration historique. L’idée qu’Hélio aurait créé à lui seul les principes mécaniques ou le travail au sol caractéristiques du jiu-jitsu brésilien est difficilement conciliable avec l’histoire antérieure du judo et du jūjutsu. Le Kodokan connaît déjà des formes élaborées de ne-waza, et le combat au sol fait l’objet de développements importants au Japon avant que le système Gracie n’acquière ses propres caractéristiques (Nagaki, 2009 ; Kudo, 2020).

Cette observation ne diminue pas l’importance d’Hélio. Elle conduit simplement à déplacer la question. Plutôt que de chercher à déterminer s’il a inventé le levier, l’économie d’effort ou le contrôle positionnel, il est historiquement plus prudent d’examiner la manière dont il a contribué à sélectionner, organiser, expliquer et transmettre certaines manières de combattre.

Une contribution pédagogique peut être considérable sans supposer une rupture absolue avec les pratiques antérieures. Les traditions évoluent souvent moins par l’apparition soudaine de techniques entièrement nouvelles que par la réorganisation de connaissances existantes, leur hiérarchisation, leur reformulation et leur intégration dans un système d’enseignement plus cohérent.

Hélio participe également à la construction publique de cette identité par ses combats. Son parcours fournit à la mémoire familiale plusieurs épisodes qui deviennent progressivement emblématiques. Les confrontations ne servent donc pas seulement à mesurer des compétences sportives. Elles deviennent également des événements susceptibles d’être sélectionnés, interprétés et intégrés à une histoire collective.

Le combat contre Masahiko Kimura en 1951 en constitue l’exemple le plus célèbre. Hélio perd l’affrontement, mais cet événement n’est pas retenu comme un simple échec. Il est progressivement intégré au récit familial comme la démonstration de sa détermination et de son courage face à un adversaire de très haut niveau. L’épisode illustre ainsi la manière dont la mémoire peut transformer la signification d’un événement sans en modifier nécessairement le résultat factuel.

Les figures héroïques d’une tradition ne se construisent d’ailleurs pas uniquement à partir de leurs victoires. Elles se constituent aussi à travers les qualités morales que les récits leur attribuent. Courage, endurance, fidélité à une méthode ou capacité à affronter une situation défavorable peuvent acquérir une valeur symbolique comparable à celle du résultat sportif.

À mesure que le jiu-jitsu brésilien se diffuse à l’étranger, cette image d’Hélio prend une importance croissante. Son histoire personnelle offre un récit simple, mémorable et immédiatement intelligible pour un public qui découvre la discipline. Elle permet de condenser en une figure plusieurs valeurs que le système Gracie souhaite mettre en avant.

La distinction entre personnage historique et figure mémorielle devient alors indispensable. L’Hélio que l’on peut reconstruire à partir des sources et l’Hélio transmis par la tradition familiale ne constituent pas nécessairement deux personnages opposés. Ils correspondent plutôt à deux niveaux d’analyse. Le premier renvoie aux événements qu’il est possible de documenter ; le second à la manière dont son image a été sélectionnée, interprétée et transmise.

Cette distinction permet de mieux mesurer son influence. Hélio n’est pas seulement l’un des principaux acteurs de l’histoire du système Gracie. Il devient progressivement l’un de ses symboles les plus puissants, à la fois comme combattant, comme pédagogue et comme incarnation d’une certaine conception de l’efficacité technique.


Rolls Gracie affrontant un pratiquant de karaté lors d’un Gracie Challenge en 1976
Rolls Gracie face à un pratiquant de karaté lors d’un défi jiu-jitsu contre karaté organisé en 1976 à l’Olympic Club de Copacabana, à Rio de Janeiro. Ce type de confrontation interstyle participe à la mise à l’épreuve publique et à la promotion du jiu-jitsu des Gracie — Roger Gracie Academy. Roger Gracie Academy Training Manual.

I.5. Le rôle des Gracie Challenges dans la légitimation du système

I.5. Les Gracie Challenges et la légitimation du système

Les Gracie Challenges occupent une place majeure dans la mémoire du jiu-jitsu brésilien. Ils sont souvent présentés comme les moments où l’efficacité du système familial aurait été éprouvée face à des représentants d’autres traditions de combat.

Pour les comprendre, il faut cependant les replacer dans le contexte brésilien de la première moitié du XXe siècle. Les défis interstyles ne sont alors ni nouveaux ni propres aux Gracie. La presse rend compte de rencontres entre boxeurs, lutteurs, capoeiristes, pratiquants de jiu-jitsu et combattants issus d’autres traditions. Les démonstrations de combattants japonais, notamment celles associées à Maeda et à certains de ses contemporains, s’inscrivent déjà dans cette culture de la confrontation publique.

La spécificité des Gracie tient davantage à l’usage régulier de ces défis comme instrument de promotion et de légitimation. Les confrontations permettent d’attirer l’attention sur l’académie, de produire des événements susceptibles d’être relayés dans la presse et de transformer les résultats de combat en arguments en faveur du système.

La logique est relativement simple. Une méthode martiale revendique son efficacité ; le combat public fournit alors un moyen de la soumettre à une épreuve visible. La victoire prend une valeur qui dépasse l’adversaire du jour et peut être interprétée comme une validation de la méthode elle-même.

Ce passage du résultat individuel à la valeur d’un système doit toutefois être nuancé. Un combat dépend de nombreux paramètres : les règles, les différences de poids, l’expérience des adversaires, la préparation ou encore les conditions négociées avant la rencontre. Les confrontations interstyles de l’époque ne s’inscrivent pas dans un cadre homogène et ne peuvent donc être considérées comme des expériences comparatives permettant de mesurer objectivement la valeur respective de deux arts martiaux.

Leur importance réside ailleurs. Un combat peut devenir un événement de mémoire. Une victoire significative peut être racontée pendant plusieurs générations, devenir un argument, puis un épisode fondateur dans l’histoire d’un groupe. À l’inverse, les combats qui s’intègrent moins bien au récit collectif risquent de rester moins visibles.

Les Gracie Challenges fournissent ainsi une série d’histoires dans lesquelles l’efficacité du système est continuellement mise à l’épreuve. Les adversaires eux-mêmes peuvent acquérir une fonction narrative en incarnant la boxe, la lutte, la capoeira ou une autre tradition de combat. Le passé se trouve alors progressivement organisé comme une succession de validations.

Cette mise en récit contribue fortement à l’identité du système Gracie. Le jiu-jitsu familial n’est plus seulement présenté comme une tradition transmise ; il devient une méthode continuellement testée dans la confrontation avec d’autres formes de combat.

L’existence d’autres lignées rappelle cependant que cette culture du défi ne se limite pas à la famille Gracie. La lignée França–Fadda participe elle aussi à des confrontations publiques, même si elle occupe une place beaucoup plus réduite dans la mémoire internationale du jiu-jitsu brésilien. Ce décalage montre que la visibilité historique d’un événement dépend autant de sa conservation et de sa diffusion que de son existence même.

Reconnaître cette dimension ne revient pas à réduire les Challenges à de simples opérations publicitaires. Ils jouent bien un rôle historique dans la réputation du système Gracie et dans la culture de l’efficacité qui lui sera durablement associée. Ils doivent cependant être compris à la fois comme des combats, des événements médiatiques et des supports de mémoire.

La notion bourdieusienne de capital symbolique permet d’éclairer ce mécanisme. Une victoire n’apporte pas seulement un résultat sportif. Elle peut accroître le prestige d’une académie, renforcer l’autorité de ses représentants et donner davantage de valeur au nom sous lequel ils combattent (Bourdieu, 1980).

Les Gracie Challenges occupent ainsi une place centrale dans la construction du système parce qu’ils réunissent plusieurs dimensions à la fois : ils mettent la pratique à l’épreuve, renforcent sa visibilité, alimentent la mémoire familiale et contribuent à sa légitimation.


Carlos Gracie démontrant une technique de jiu-jitsu au sol devant des spectateurs
Carlos Gracie avec João Alberto Barreto lors d’une démonstration de jiu-jitsu — Collection de la famille Gracie, vers 1950. Graciemag.

I.6. La diffusion internationale du récit Gracie

Pendant une grande partie du XXe siècle, la mémoire du système Gracie reste principalement liée au Brésil et aux réseaux qui gravitent autour de la famille. La situation change progressivement avec l’installation de plusieurs de ses membres aux États-Unis puis avec l’expansion internationale du jiu-jitsu.

Rorion Gracie joue un rôle particulièrement important dans cette phase. En développant l’enseignement du système familial aux États-Unis, il ne transmet pas seulement des techniques. L’histoire de la famille accompagne la pratique et devient une composante de l’identité proposée aux nouveaux élèves.

Maeda, Carlos, Hélio, les défis et l’idée selon laquelle un combattant techniquement supérieur peut compenser un désavantage physique constituent les principaux éléments de cette narration. Pour un public américain déjà familiarisé avec les représentations populaires des arts martiaux, ce récit possède une grande efficacité : il fournit simultanément une origine, une filiation et une promesse d’efficacité.

L’Ultimate Fighting Championship de 1993 accélère considérablement cette diffusion. L’événement transpose à une échelle médiatique beaucoup plus importante la logique des défis qui avaient contribué à la réputation de la famille au Brésil. Des représentants de différentes disciplines sont opposés dans un format qui met explicitement en scène la comparaison entre styles.

Les victoires de Royce Gracie lors des premiers tournois donnent alors au récit familial une force nouvelle. Elles ne sont pas seulement interprétées comme les performances d’un combattant particulièrement compétent. Elles sont présentées comme la confirmation contemporaine d’une méthode dont l’histoire serait reliée à Kanō, Maeda, Carlos puis Hélio.

Le passé et le présent deviennent ainsi étroitement associés. Les performances sportives renforcent la crédibilité du récit historique, tandis que la généalogie donne aux performances une signification qui dépasse le tournoi lui-même.

Cette association est particulièrement efficace dans un contexte où les sources alternatives restent peu accessibles. Dans les années 1990, la plupart des pratiquants internationaux n’ont ni accès aux archives de presse brésiliennes ni aux travaux historiques permettant de confronter cette narration à d’autres données. Les documents diffusés par les académies, les magazines spécialisés, les vidéos pédagogiques et les récits familiaux occupent donc naturellement une position dominante.

La mondialisation du jiu-jitsu brésilien entraîne ainsi une forme de standardisation du récit. Des pratiquants géographiquement éloignés les uns des autres apprennent une histoire très similaire, centrée sur les mêmes personnages et les mêmes épisodes.

La mémoire familiale tend alors à devenir une mémoire globale de la discipline. Les catégories proposées par Nora sont utiles pour comprendre comment quelques références communes peuvent acquérir une fonction fédératrice lorsqu’une communauté s’étend et se disperse géographiquement (Nora, 1984).

Cette diffusion massive produit cependant un effet paradoxal. Plus le jiu-jitsu gagne en visibilité, plus son histoire attire l’attention. Les archives deviennent progressivement plus accessibles et de nouvelles recherches apparaissent. Les travaux de Roberto Pedreira, puis ceux de Robert Drysdale, contribuent notamment à remettre en circulation des acteurs, des résultats et des lignées beaucoup moins présents dans la version internationale du récit (Pedreira, 2015 ; Drysdale, 2023).

Ces recherches ne ferment pas les débats. Elles montrent toutefois que l’histoire du jiu-jitsu brésilien est plus vaste que celle qui a accompagné sa première mondialisation.

Le récit Gracie demeure malgré tout extraordinairement influent. Sa longévité tient à la fois à sa simplicité, à sa puissance narrative et à la place historique réelle de la famille dans la diffusion internationale du jiu-jitsu. Une narration peut être simplifiée tout en reposant sur des acteurs dont l’importance historique est incontestable.

L’internationalisation du jiu-jitsu brésilien correspond donc à deux circulations simultanées. Des pratiques traversent les frontières, mais une mémoire familiale voyage avec elles. L’histoire de la discipline devient elle-même l’un des éléments transmis.


Hélio Gracie entouré de ses fils Rolker, Royce, Rorion, Relson, Rickson et Royler
De gauche à droite : Rolker Gracie, Royce Gracie, Rorion Gracie, Hélio Gracie, Relson Gracie, Rickson Gracie et Royler Gracie. Ce portrait collectif met en scène la continuité familiale et la transmission intergénérationnelle associées à l’histoire du jiu-jitsu brésilien. — ROKN. The Lineage of Hélio Gracie and His Children. 22 mars 2025.

I.7. Fonctions sociales, identitaires et symboliques du mythe fondateur

Analyser le récit des origines uniquement en cherchant à distinguer ce qui serait historiquement exact de ce qui ne le serait pas resterait insuffisant. Les récits fondateurs présentent également un intérêt par les fonctions sociales, identitaires et symboliques qu’ils remplissent.

Les travaux de Halbwachs, Hobsbawm, Nora ou Pollak montrent, sous des angles différents, que la mémoire collective ne constitue pas une simple conservation du passé. Elle sélectionne les événements, hiérarchise les souvenirs et organise des continuités qui participent à la définition du groupe (Halbwachs, 1950 ; Hobsbawm & Ranger, 1983 ; Nora, 1984 ; Pollak, 1993).

Le récit traditionnel du jiu-jitsu brésilien remplit d’abord une fonction d’intelligibilité. La succession Kanō–Maeda–Gracie fournit une réponse claire à la question des origines et propose une généalogie facilement mémorisable. Cette simplicité constitue déjà une force : une discipline devenue mondiale peut ainsi offrir à des pratiquants qui ne partagent ni la même langue ni la même histoire nationale un passé commun auquel se référer.

Cette généalogie exerce également une fonction de légitimation. Kanō apporte le prestige du Kodokan et du judo japonais. Maeda assure la médiation entre cet héritage et le Brésil. Les Gracie apparaissent ensuite comme ceux qui reçoivent, développent puis diffusent la tradition. Le récit permet ainsi d’associer l’ancienneté d’un héritage prestigieux à l’affirmation d’une transformation spécifiquement brésilienne.

La figure de Maeda joue, à ce titre, un rôle particulièrement important. Il ne constitue pas seulement un acteur historique. Dans la structure du récit, il devient celui qui garantit la continuité entre deux espaces culturels et deux moments de l’histoire.

La mémoire partagée remplit aussi une fonction d’appartenance. Les histoires de Carlos, d’Hélio, des défis ou des premiers UFC fournissent des références communes à des pratiquants dispersés à travers le monde. Un élève peut s’entraîner en Europe ou en Asie et néanmoins reconnaître les mêmes personnages et les mêmes épisodes qu’un pratiquant au Brésil ou aux États-Unis.

Le récit possède également une fonction pédagogique. Il ne transmet pas seulement des informations sur le passé ; il transmet des valeurs. Les histoires associées à Hélio mettent par exemple en avant l’efficacité technique, l’économie d’effort, la persévérance et l’idée qu’une meilleure compréhension du combat peut réduire certaines différences physiques.

La portée pédagogique d’un récit ne dépend d’ailleurs pas nécessairement de l’exactitude littérale de chacun de ses détails. Une histoire peut devenir exemplaire parce qu’elle condense avec efficacité une valeur que le groupe souhaite transmettre. Dans le cas d’Hélio, la biographie devient progressivement une métaphore de la discipline elle-même : un pratiquant décrit comme physiquement désavantagé trouve dans la technique un moyen de résoudre un problème que la force seule ne permettrait pas de surmonter.

Le mythe fondateur contribue enfin à distinguer le jiu-jitsu brésilien d’autres formes de pratique. Les Gracie Challenges accordent une place centrale à la confrontation avec d’autres disciplines et participent à construire l’identité du système autour de l’idée d’une efficacité mise à l’épreuve. Le récit ne définit donc pas seulement d’où vient la discipline ; il contribue aussi à dire ce qu’elle prétend être et la manière dont elle souhaite se différencier.

Ces fonctions identitaires sont étroitement liées à des questions d’autorité. Bourdieu permet de comprendre comment une filiation prestigieuse peut devenir une ressource sociale. Être plus proche d’une origine reconnue, appartenir à une lignée valorisée ou pouvoir revendiquer une relation directe avec une figure fondatrice peut constituer une forme de capital symbolique au sein d’un champ donné (Bourdieu, 1980).

Les débats sur les origines deviennent alors parfois plus sensibles qu’une simple controverse documentaire. Modifier la place accordée à un acteur, à une lignée ou à un épisode peut avoir des conséquences symboliques dans le présent, parce que ces récits participent aussi à la distribution du prestige et de la légitimité.

Cela permet de comprendre pourquoi l’historiographie critique peut parfois susciter des réactions fortes. Réexaminer une généalogie dominante ne revient pas seulement à modifier une chronologie ; cela peut toucher à la manière dont certains groupes comprennent leur propre identité et la légitimité de leur position dans l’histoire de la discipline.

Le travail historique ne gagne pourtant rien à remplacer un récit identitaire par un contre-récit tout aussi simplificateur. Le mythe fondateur doit être étudié comme un objet historique à part entière. Sa diffusion, sa stabilité, sa puissance narrative et ses usages sociaux font eux-mêmes partie de l’histoire du jiu-jitsu brésilien.

Le récit des origines ne se contente donc pas de raconter une communauté déjà constituée. Il participe à sa formation, à sa cohésion et à la manière dont elle se représente elle-même.


Gabriel Vella et Romulo Barral lors des championnats du monde de jiu-jitsu brésilien en 2009
Gabriel Vella face à Rômulo Barral lors des Championnats du monde de jiu-jitsu brésilien en 2009. Cette image rappelle que le jiu-jitsu brésilien, issu d’une histoire faite de circulations, d’appropriations et de transformations successives, constitue aujourd’hui une pratique sportive pleinement développée et diffusée à l’échelle internationale — John Lamonica. 2009.

I.8. Conclusion

L’étude du récit traditionnel montre que les origines du jiu-jitsu brésilien ne se réduisent pas à une succession d’événements. Elles comprennent aussi la manière dont ces événements ont été sélectionnés, ordonnés, interprétés et transmis au fil du temps.

Les premières décennies du XXe siècle ne font pas apparaître une discipline déjà parfaitement autonome. Les catégories restent instables, plusieurs enseignants japonais sont actifs au Brésil et les frontières entre judo, jūjutsu et autres formes de combat demeurent plus perméables que ne le suggèrent les classifications ultérieures (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

La généalogie Kanō–Maeda–Gracie donne progressivement à cette histoire une structure claire et facilement transmissible. Elle relie le jiu-jitsu brésilien au Kodokan, fait de Maeda une figure centrale de médiation et place la famille Gracie au cœur de la transformation et de la diffusion du système. Cette narration repose sur des acteurs et des relations historiquement fondamentaux, mais elle simplifie nécessairement la diversité des réseaux, des lignées et des contextes dans lesquels les pratiques ont circulé.

Carlos Gracie apparaît ainsi moins comme un simple relais technique que comme un acteur important de la structuration institutionnelle, familiale et mémorielle du système. Hélio Gracie acquiert, quant à lui, une fonction symbolique particulièrement forte : son histoire condense l’idée d’une efficacité technique capable de réduire certaines différences physiques et devient progressivement l’un des principaux récits identitaires de la discipline.

Les Gracie Challenges renforcent cette construction en associant la pratique à une culture de l’efficacité mise à l’épreuve dans la confrontation. Avec l’internationalisation du jiu-jitsu brésilien puis les premiers UFC, cette mémoire change d’échelle. Un récit d’abord familial et principalement brésilien accompagne désormais la mondialisation de la discipline et devient, pour de nombreux pratiquants étrangers, le principal cadre d’interprétation de ses origines.

Le développement ultérieur d’une historiographie plus critique ne rend pas cette mémoire caduque. Il permet au contraire de la replacer dans un paysage historique plus vaste. Les travaux de Pedreira, Drysdale et des chercheurs consacrés au judo au Brésil ont notamment contribué à rendre plus visibles d’autres acteurs, d’autres lignées et d’autres réseaux de circulation (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012 ; Pedreira, 2015 ; Drysdale, 2023).

Le récit traditionnel constitue donc un objet historique à part entière. Il ne doit être ni accepté comme une restitution transparente du passé ni rejeté comme une simple invention. Il a participé à la manière dont le jiu-jitsu brésilien s’est défini, transmis et internationalisé.

Une fois cette construction mémorielle examinée, l’enquête peut changer de registre. Il devient nécessaire de revenir aux matériaux sur lesquels repose la reconstruction historique elle-même : archives, presse, témoignages, sources institutionnelles, autobiographies et traditions orales. Leur confrontation permettra de distinguer plus rigoureusement ce que les sources permettent d’établir, ce qui peut être considéré comme probable et ce qui demeure encore du domaine de l’hypothèse ou de l’interprétation.

Le chapitre suivant sera consacré à cette critique des sources et aux difficultés méthodologiques qu’elle soulève.


Références

Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Les Éditions de Minuit.

Drysdale, R. (2023). A Ascensão e Evolução do Jiu-Jitsu Brasileiro. Clube de Autores.

Halbwachs, M. (1950). La mémoire collective. Presses Universitaires de France.

Hobsbawm, E., & Ranger, T. (Eds.). (1983). The Invention of Tradition. Cambridge University Press.

Kanō, J. (2014). Du jūdō et de sa valeur éducative comme pédagogique (Y. Cadot, trad. et comm.). Éditions Metatext.

Kudo, R. (2020). The development of the theory of judo as a martial art during the pre-war Showa era: A focus on the research of atemi-waza by Kano Jigoro and his pupils. Research Journal of Budo, 52(2), 39–55. https://doi.org/10.11214/budo.52.39

Nagaki, K. (2009). Jigoro Kano’s pursuit of “Judo as a martial art”: Judo’s continuity with Jujutsu, and its spread overseas. Japan Journal of Sport Anthropology, 10–11, 1–17. https://doi.org/10.7192/santhropology.2008.1

Nora, P. (dir.). (1984). Les Lieux de mémoire. I : La République. Gallimard.

Nunes, A. V. (2011). A influência da imigração japonesa no desenvolvimento do judô brasileiro: uma genealogia dos atletas brasileiros medalhistas em Jogos Olímpicos e Campeonatos Mundiais [Thèse de doctorat, Universidade de São Paulo].

Nunes, A. V., & Rubio, K. (2012). As origens do judô brasileiro: a árvore genealógica dos medalhistas olímpicos. Revista Brasileira de Educação Física e Esporte, 26(4), 667–678. https://doi.org/10.1590/S1807-55092012000400011

Pedreira, R. (2015). Choque: The Untold Story of Jiu-Jitsu in Brazil. Volume 2, 1950–1960. CreateSpace Independent Publishing Platform.

Pollak, M. (1993). Mémoire, oubli, silence. In Une identité blessée : Études de sociologie et d’histoire. Métailié.

Todo, Y. (1981). The background of Kodokan Judo’s thoughts: From Jujitsu to Judo. Research Journal of Budo, 14(1), 36–43. https://doi.org/10.11214/budo1968.14.1_36


Annonce de Conde Koma et de sa troupe de jiu-jitsu dans le journal O Século en 1915
Annonce du spectacle de Conde Koma et de sa troupe de lutteurs japonais de jiu-jitsu dans O Século, le 10 mai 1915. Les archives de presse constituent une source essentielle pour reconstruire les activités de Mitsuyo Maeda au Brésil — Acervo da Fundação Biblioteca Nacional, Brasil.

Chapitre II — Les sources des origines : archives, témoignages et problèmes méthodologiques

II.1. La question des sources dans l’histoire des arts martiaux

Écrire l’histoire suppose toujours de partir d’une question simple en apparence : sur quoi repose ce que nous croyons savoir du passé ? L’historien n’accède jamais directement aux événements qu’il étudie. Il travaille à partir des traces qu’ils ont laissées, qu’il s’agisse de documents administratifs, de correspondances, d’articles de presse, de photographies, de témoignages ou de récits produits longtemps après les faits. La qualité d’une reconstruction historique dépend donc autant de la nature des sources disponibles que de la manière dont elles sont identifiées, contextualisées et confrontées (Bloch, 1993 ; Prost, 2019 ; Tosh, 2015).

Cette question prend une importance particulière dans l’histoire des arts martiaux. Contrairement à certaines institutions politiques ou administratives qui ont produit et conservé de vastes ensembles documentaires, les pratiques martiales se sont souvent transmises dans des environnements où l’oralité, la relation maître-élève et la mémoire des écoles occupaient une place importante. Une part significative de leur histoire nous est ainsi parvenue par l’intermédiaire de ceux qui les pratiquaient, les enseignaient ou les représentaient.

Ces récits sont indispensables. Ils donnent accès aux représentations des acteurs, aux significations qu’ils attribuent à leur pratique et à la manière dont ils comprennent leur propre trajectoire. Ils ne peuvent cependant être utilisés comme des comptes rendus transparents des événements. Ils sont produits dans des contextes particuliers et répondent souvent à des préoccupations de transmission, de continuité, d’identité ou de légitimation.

L’historiographie des arts martiaux a longtemps été fortement marquée par ce type de documentation interne. De nombreuses histoires de disciplines ont été écrites par des maîtres, des élèves ou des représentants institutionnels. La filiation y devient facilement le principe organisateur du récit : un enseignement est reçu d’un maître, transmis à un disciple, puis perpétué par une école. Cette manière de raconter l’histoire restitue certaines relations réelles, mais elle tend aussi à rendre moins visibles les influences concurrentes, les conflits, les circulations et les transformations.

Le phénomène dépasse largement le seul cas du jiu-jitsu brésilien. Les recherches consacrées au karaté, au kendo, au taekwondo ou à d’autres traditions martiales ont montré combien les identités contemporaines de ces pratiques résultent elles-mêmes de processus historiques de sélection, de codification et de mise en récit. Les Martial Arts Studies ont précisément contribué à considérer les arts martiaux comme des objets historiques et culturels susceptibles d’être étudiés avec les outils ordinaires des sciences humaines, plutôt que comme des traditions dont il suffirait de reproduire le récit interne (Bowman, 2015, 2021 ; Bennett, 2015).

Le problème devient particulièrement sensible lorsqu’on aborde les premières décennies du jiu-jitsu brésilien. Une part importante des connaissances traditionnellement transmises provient de témoignages recueillis longtemps après les événements, notamment auprès de membres de la famille Gracie, de leurs élèves ou de leurs descendants. Ces récits constituent un matériau essentiel, mais ils sont souvent produits à une époque où la discipline possède déjà une identité affirmée, des lignées reconnues et une mémoire familiale fortement structurée.

L’écart entre l’événement et son souvenir devient alors un élément central de l’analyse. Halbwachs a montré que la mémoire n’est jamais indépendante des groupes sociaux dans lesquels elle prend forme. Les souvenirs sont reconstruits dans des cadres collectifs qui influencent ce qui est conservé, oublié ou réinterprété (Halbwachs, 1997). Ricoeur insiste, de son côté, sur la tension permanente entre mémoire, témoignage et recherche historique, rappelant que le souvenir ne peut être assimilé à une reproduction intacte du passé (Ricoeur, 2000).

Il serait pourtant erroné d’en conclure que les témoignages doivent être écartés. Leur subjectivité ne les prive pas de valeur historique ; elle impose simplement d’autres questions. Qui parle ? À quel moment ? À qui ? Dans quel contexte ? Quelle place l’auteur occupe-t-il dans les événements qu’il raconte ? Son récit est-il contemporain des faits ou élaboré plusieurs décennies plus tard ? Sur quels points peut-il être confronté à des documents indépendants ?

Cette démarche conduit nécessairement à élargir le corpus. Une histoire critique du jiu-jitsu brésilien ne peut reposer uniquement sur les récits des pratiquants. Elle doit également prendre en compte la presse, les archives institutionnelles, les registres, les photographies, les programmes de spectacles, les documents d’immigration, les correspondances et tous les matériaux susceptibles de fournir des traces contemporaines des événements.

C’est précisément l’un des apports de l’historiographie récente. L’exploitation plus systématique des archives de presse brésiliennes a permis de retrouver des noms, des combats, des démonstrations et des écoles qui avaient laissé peu de traces dans les récits les plus diffusés. Roberto Pedreira puis Robert Drysdale ont largement contribué à cette ouverture documentaire, même si leurs travaux doivent eux-mêmes être replacés dans leur statut historiographique et confrontés à d’autres sources (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Le recours aux archives contemporaines ne résout cependant pas toutes les difficultés. Un article de journal n’est pas plus « objectif » qu’un témoignage familial simplement parce qu’il est ancien. La presse peut rechercher le spectaculaire, reprendre un discours promotionnel ou présenter les combats dans un langage destiné à attirer le lecteur. Un document contemporain est plus proche de l’événement, mais cette proximité ne garantit ni son exactitude ni son exhaustivité.

Le travail historique consiste donc moins à rechercher une source parfaite qu’à organiser la confrontation entre des documents de nature différente. Langlois et Seignobos avaient déjà formulé, à la fin du XIXe siècle, l’exigence d’une critique systématique des documents avant leur utilisation. Même si la discipline historique a considérablement évolué depuis, ce principe demeure fondamental : une source ne devient véritablement exploitable qu’après avoir été identifiée, contextualisée et interrogée (Langlois & Seignobos, 2014).

L’histoire du jiu-jitsu brésilien doit ainsi être reconstruite à partir d’un ensemble de traces partielles. Certaines se recoupent, d’autres se contredisent, et quelques-unes demeurent impossibles à confirmer. La solidité d’une interprétation dépend alors moins de l’autorité supposée d’un témoignage particulier que de la convergence des indices, de la qualité du raisonnement et de la clarté avec laquelle les incertitudes sont reconnues.

La question des sources n’est donc pas un simple préambule technique placé avant ce qui serait ensuite « l’histoire véritable ». Elle appartient au cœur même du problème historiographique. Comprendre les origines du jiu-jitsu brésilien suppose de savoir par quels documents ces origines nous sont connues, dans quelles conditions ces documents ont été produits et ce qu’ils permettent réellement d’établir.


Annonce de Conde Koma et de sa troupe de jiu-jitsu dans le journal O Século en 1915
Annonce de Conde Koma et de sa troupe de lutteurs japonais de jiu-jitsu dans O Século, le 10 mai 1915. Les archives de presse brésiliennes constituent une source essentielle pour documenter les premières circulations du jiu-jitsu au Brésil — O Século. 10 mai 1915. Hemeroteca Digital Brasileira, Fundação Biblioteca Nacional

II.2. Les archives de presse brésiliennes

Les archives de presse occupent une place particulière dans l’étude des premières décennies du jiu-jitsu au Brésil. Leur intérêt tient d’abord à leur proximité avec les événements. Les journaux rendent compte de démonstrations, de défis, d’ouvertures d’académies, de tournées de combattants ou de spectacles organisés au moment même où les pratiques japonaises commencent à se diffuser.

Pour une histoire longtemps dominée par des souvenirs recueillis plusieurs décennies plus tard, cette proximité chronologique représente un apport important. Elle permet de retrouver des acteurs parfois absents des récits ultérieurs et de replacer les événements dans un contexte qui n’a pas encore été entièrement réorganisé par la mémoire de la discipline.

Le recours à la presse comme source historique ne consiste toutefois pas à traiter les journaux comme de simples réservoirs de faits. Les périodiques sont eux-mêmes des productions sociales, avec leurs conventions, leurs choix éditoriaux, leurs publics et leurs stratégies de mise en scène de l’information. Les travaux de Tania Regina de Luca ont notamment montré combien leur analyse exige de prendre en compte le support, la ligne éditoriale, le lectorat et les conditions de production des contenus publiés (Luca, 2005).

Dans le cas du jiu-jitsu brésilien, l’exploitation de ces archives a contribué à modifier sensiblement le paysage historiographique. Les travaux de Pedreira puis de Drysdale ont attiré l’attention sur un environnement martial beaucoup plus dense que ne le laissaient entendre les récits centrés presque exclusivement sur Maeda et la famille Gracie (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

La presse fait apparaître plusieurs enseignants et combattants japonais actifs au Brésil. Les noms de Geo Omori, Soishiro Satake, Takeo Yano ou Yasuichi Ono, entre autres, reviennent dans les recherches consacrées à cette période. Leurs activités prennent des formes variées : enseignement, démonstrations, combats publics, tournées ou participation à des spectacles.

Cette pluralité oblige à modifier l’échelle du récit. L’introduction des pratiques japonaises au Brésil ne se laisse plus décrire comme une transmission isolée entre un seul enseignant et quelques élèves. Elle apparaît plutôt comme un ensemble de circulations au sein duquel interviennent plusieurs combattants, promoteurs, académies et réseaux.

La presse fournit également des informations précieuses sur le vocabulaire de l’époque. Les termes jiu-jitsu, ju-jutsu, judo, kano jiu-jitsu ou luta japonesa ne semblent pas toujours correspondre aux distinctions que nous établirions aujourd’hui. Leur coexistence constitue déjà un indice de l’instabilité des identités disciplinaires au cours des premières décennies du XXe siècle.

Il faut ici éviter un piège fréquent : lire une source ancienne à partir des catégories du présent. Un journaliste qui emploie le terme jiu-jitsu en 1915 ne désigne pas nécessairement ce qu’un pratiquant contemporain entend aujourd’hui par « jiu-jitsu brésilien ». La terminologie ne constitue donc pas seulement un outil descriptif ; elle devient elle-même un objet d’analyse.

Les comptes rendus de combats offrent un autre type d’information. Ils peuvent mentionner la durée d’un affrontement, certaines règles, le résultat ou, plus rarement, les techniques employées. Lorsqu’ils sont suffisamment détaillés, ces articles permettent de mieux comprendre les conditions concrètes des confrontations de l’époque.

Ils rappellent aussi que la culture du défi interstyles ne naît pas avec la famille Gracie. Des combats opposant des représentants de traditions différentes existent déjà dans l’environnement martial brésilien et dans les circuits internationaux fréquentés par certains combattants japonais. Les futurs Gracie Challenges s’inscrivent donc dans une histoire plus ancienne de la confrontation publique entre systèmes de combat.

La presse peut enfin contribuer à faire réapparaître des acteurs ou des lignées moins visibles dans la mémoire dominante. Les trajectoires associées à Luiz França et Oswaldo Fadda en constituent un exemple important. Leur présence dans le paysage historique rappelle que le développement du jiu-jitsu au Brésil ne se confond pas entièrement avec celui de la famille Gracie.

Il faut néanmoins rester prudent sur ce que les journaux permettent d’établir. La visibilité médiatique d’un acteur ne constitue pas une mesure objective de son importance historique. Un combattant fréquemment mentionné peut simplement avoir bénéficié d’une meilleure promotion. À l’inverse, une école peu présente dans la presse peut avoir joué un rôle local significatif sans attirer l’attention des journaux.

Les articles relatifs aux défis sont particulièrement sensibles à cette dimension spectaculaire. Le vocabulaire employé peut exagérer l’enjeu d’un combat, présenter les protagonistes comme des champions invincibles ou annoncer une confrontation comme la démonstration définitive de la supériorité d’un style. L’historien doit donc distinguer l’existence de l’affrontement, souvent vérifiable, de la signification que l’article lui attribue.

L’incomplétude des collections pose une autre difficulté. Tous les journaux n’ont pas été conservés, tous les événements n’ont pas été couverts et certaines éditions sont manquantes ou difficiles d’accès. Le silence de la presse ne peut donc être interprété mécaniquement comme la preuve qu’un événement n’a pas eu lieu.

Une archive peut parfois confirmer un fait. Elle peut aussi seulement rendre une hypothèse plus probable. Dans d’autres cas, elle oblige à reconnaître qu’aucune conclusion définitive n’est possible.

C’est pourquoi les archives de presse prennent toute leur valeur lorsqu’elles sont croisées avec d’autres documents. Une photographie, un programme de spectacle, un registre institutionnel, une correspondance ou un témoignage indépendant peuvent renforcer ou, au contraire, fragiliser l’interprétation d’un article. La démarche historique repose alors sur la convergence de plusieurs indices plutôt que sur l’autorité d’une source isolée (Pinsky, 2008).

Les journaux brésiliens restent malgré tout l’un des matériaux les plus importants pour sortir d’une histoire exclusivement fondée sur la mémoire familiale. Ils ne donnent pas accès à une vérité définitive, mais ils permettent de restituer un paysage plus vaste, peuplé de combattants, d’enseignants, d’académies et de traditions qui se croisent. Leur apport principal est précisément là : rendre beaucoup plus difficile toute réduction des origines du jiu-jitsu brésilien à une seule généalogie.


Certificat de Kito-ryū délivré à Jigoro Kano en 1883
Certificat de Kito-ryū délivré à Jigoro Kano par Tsunetoshi Iikubo en octobre 1883. Ce document illustre l’importance des sources japonaises dans la reconstruction de la formation de Kano et des origines du judo du Kodokan — Kodokan, Kano Jigoro Taikei, vol. 12

II.3. Les archives japonaises et les documents du Kodokan

L’histoire du jiu-jitsu brésilien ne peut être reconstruite uniquement à partir de sources brésiliennes. Les pratiques qui circulent au Brésil au début du XXe siècle possèdent elles-mêmes une histoire japonaise. Les documents produits au Japon, en particulier ceux associés au Kodokan, permettent donc de replacer certains acteurs et certaines pratiques dans leur environnement d’origine.

Leur intérêt est d’abord contextuel. Ils éclairent le développement du judo à l’époque de Jigoro Kanō, les transformations de son enseignement et les trajectoires de certains des premiers judokas partis à l’étranger. Ils permettent ainsi de compléter les sources brésiliennes et d’éviter qu’une histoire transnationale soit reconstruite à partir d’un seul côté de la circulation.

Le Kodokan, fondé en 1882, s’inscrit dans le Japon de l’ère Meiji et dans les profondes transformations éducatives qui caractérisent cette période. Les écrits de Kanō montrent que son projet ne se limite pas à la conservation d’un répertoire de techniques anciennes. Il entend faire du judo un système d’éducation physique et morale adapté au Japon moderne (Kanō, 2008).

Cette dimension est essentielle pour comprendre la nature du judo diffusé au début du XXe siècle. Ce qui circule à l’étranger n’est pas une tradition immobile. Le Kodokan est lui-même engagé dans un processus de formalisation, de sélection et de développement. Les biographies de Kanō et les travaux consacrés à son projet permettent de replacer ces transformations dans une chronologie plus fine, même si ces ouvrages doivent eux aussi être lus avec les précautions habituelles de la critique historique (Watson, 2000 ; Stevens, 2013).

L’existence de cette évolution interne complique certaines lectures traditionnelles du jiu-jitsu brésilien. Présenter Maeda comme le simple transmetteur d’un système japonais parfaitement fixé conduit à sous-estimer les transformations déjà à l’œuvre au Japon.

Cela vaut notamment pour le rapport entre combat debout et travail au sol. Les formes historiques du judo du début du XXe siècle ne doivent pas être assimilées sans nuance au judo sportif contemporain. Les pratiques, les règlements et les équilibres entre différentes phases de combat ont évolué au cours du temps.

Il faut néanmoins rester prudent face à certaines affirmations fréquemment répétées dans l’historiographie populaire. Les relations précises entre différentes écoles de jūjutsu, le développement du ne-waza ou l’influence attribuée à telle ou telle tradition nécessitent une documentation spécifique. Une ressemblance technique, la coexistence de plusieurs écoles ou une proximité chronologique ne suffisent pas à établir une relation de causalité.

Les sources japonaises permettent également de replacer Mitsuyo Maeda dans un environnement plus vaste. Son parcours est exceptionnel par son ampleur géographique, mais il ne correspond pas à celui d’un représentant totalement isolé. D’autres judokas participent eux aussi à la diffusion internationale de la discipline.

Cette contextualisation est importante. Elle évite de transformer rétrospectivement Maeda en acteur dont toute la trajectoire aurait été orientée vers la future formation du jiu-jitsu brésilien. Lorsqu’il quitte le Japon, cette discipline n’existe évidemment pas encore comme identité autonome.

Les documents japonais peuvent aussi aider à déterminer ce que Maeda a vraisemblablement appris avant ses voyages. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, d’établir avec précision ce qu’il enseignera plusieurs années plus tard au Brésil. Entre ces deux moments se trouvent des déplacements, des combats, des changements de contexte et d’éventuelles adaptations auxquels les archives japonaises ne donnent qu’un accès partiel.

Il faut par conséquent résister à la tentation d’accorder aux documents du Kodokan une autorité supérieure simplement parce qu’ils sont institutionnels. Une archive officielle reste produite par une institution qui possède sa propre vision de son histoire. Le Kodokan peut valoriser Kanō, organiser les événements selon ses propres catégories et présenter son développement sous une forme plus cohérente que ne l’était nécessairement la réalité vécue.

Le principe reste donc le même que pour la presse ou les mémoires familiales : chaque document doit être replacé dans les conditions de sa production, dans les objectifs de l’institution qui l’a produit et dans le contexte où il a été conservé.

L’accès aux sources japonaises constitue par ailleurs une difficulté spécifique. Une partie importante de la documentation n’est pas traduite. Les nuances terminologiques peuvent être décisives et certains concepts changent de sens au cours du temps. Travailler à partir d’une traduction secondaire ajoute alors un intermédiaire supplémentaire entre le document original et son interprétation.

Ces limites ne diminuent pas la valeur de la documentation japonaise. Elles en précisent simplement l’usage. Les archives du Kodokan et les sources japonaises prennent tout leur intérêt lorsqu’elles sont confrontées aux documents produits au Brésil et dans les autres espaces traversés par les acteurs étudiés. Elles permettent alors de mieux distinguer ce qui appartient au contexte japonais d’origine de ce qui semble apparaître, être reformulé ou se transformer au cours des circulations ultérieures.

Elles renforcent ainsi l’idée que les origines du jiu-jitsu brésilien ne sont ni exclusivement japonaises ni exclusivement brésiliennes. Elles appartiennent à une histoire de circulations qui ne peut être comprise qu’en travaillant simultanément sur plusieurs espaces documentaires.


Hélio Gracie lors d’un entretien avec l’équipe de GRACIEMAG en 2005.
Hélio Gracie lors d’un entretien accordé à l’équipe de GRACIEMAG à Itaipava en 2005. Les témoignages rétrospectifs constituent des sources essentielles pour l’histoire du jiu-jitsu brésilien, mais ils doivent être confrontés aux archives et aux sources contemporaines des événements qu’ils décrivent — Gustavo Aragão. Graciemag. 2005.

II.4. Témoignages, autobiographies et traditions orales

Les témoignages et les traditions orales occupent une place particulière dans l’histoire du jiu-jitsu brésilien. Ils sont indispensables parce qu’une partie importante des premières décennies de la discipline ne peut être reconstruite sans les récits des acteurs. Cette richesse documentaire s’accompagne toutefois d’une difficulté évidente : le souvenir n’est pas l’événement.

Le témoignage possède pourtant une qualité que les archives administratives n’offrent pas toujours. Il donne accès au sens que les acteurs attribuent à leur expérience. Une personne peut expliquer pourquoi elle a commencé à pratiquer, comment elle percevait un adversaire, quelle importance elle accordait à un combat ou comment elle comprenait la transmission reçue. Ces dimensions ne se réduisent pas à des données factuelles : elles constituent elles-mêmes des réalités historiques.

Le problème apparaît lorsque cette valeur testimoniale est confondue avec une précision absolue du souvenir. Halbwachs a montré que la mémoire individuelle se reconstruit toujours dans des cadres sociaux et qu’elle évolue avec le temps (Halbwachs, 1997). Ricoeur insiste également sur la fragilité du témoignage, indispensable à l’histoire mais toujours exposé à l’oubli, à la sélection et à la réinterprétation (Ricoeur, 2000).

Cette remarque prend tout son sens lorsqu’un récit est recueilli plusieurs décennies après les faits. Entre l’événement et le témoignage, l’acteur a changé de statut, la discipline a évolué et certains épisodes ont pu acquérir une importance nouvelle. Le souvenir est alors nécessairement relu à la lumière de ce qui s’est produit entre-temps.

Les récits relatifs à Carlos ou Hélio Gracie doivent être replacés dans cette temporalité. Un souvenir raconté à une époque où le système familial bénéficie déjà d’une forte reconnaissance n’est pas produit dans le même contexte qu’un témoignage contemporain de ses premières années. La distance temporelle ne rend pas nécessairement le récit faux, mais elle modifie les conditions dans lesquelles il doit être interprété.

Les autobiographies accentuent encore ce phénomène, car elles ne sont pas de simples accumulations de souvenirs. Elles construisent une trajectoire. L’auteur choisit un début, sélectionne certains épisodes, établit des liens entre eux et organise son existence selon une cohérence que les événements ne possédaient peut-être pas au moment où ils ont été vécus.

Un récit autobiographique donne ainsi facilement l’impression que chaque étape annonçait déjà la suivante : une rencontre devient décisive, une victoire apparaît comme fondatrice, une difficulté ancienne peut être présentée comme l’origine d’une innovation future. Cette logique narrative ne constitue pas nécessairement une falsification. Elle est en grande partie propre au genre autobiographique. L’historien doit simplement éviter de confondre la cohérence du récit avec celle du processus historique.

Les traditions orales posent des questions comparables. L’histoire du jiu-jitsu s’est longtemps transmise dans les académies à travers les conversations entre enseignants et élèves. Les anecdotes concernant Maeda, les premiers Gracie, les défis ou les combats emblématiques peuvent ainsi circuler pendant plusieurs générations avant d’être consignées par écrit.

Jan Vansina a montré que la tradition orale constitue une véritable source historique, mais qu’elle possède ses propres modalités de transmission et de transformation (Vansina, 1985). Elle ne doit donc être ni rejetée comme une simple « légende » ni utilisée comme si elle fonctionnait à la manière d’un document administratif.

Paul Thompson défend une position comparable dans le domaine de l’histoire orale. Le témoignage ne sert pas seulement à récupérer des faits qui auraient échappé aux archives écrites. Il permet également d’accéder aux perceptions, aux expériences et aux significations qui ne laissent pas nécessairement d’autres traces (Thompson, 2000).

Dans le jiu-jitsu brésilien, les récits transmis oralement remplissent souvent plusieurs fonctions à la fois. Une anecdote sur un défi peut raconter un événement, transmettre une valeur et illustrer une certaine manière de concevoir le combat. Le même récit peut donc posséder simultanément une dimension factuelle, pédagogique et identitaire.

C’est particulièrement visible dans la construction des figures héroïques. Hélio Gracie, par exemple, n’est pas seulement présent dans les récits pour ce qu’il aurait fait. Il y apparaît également comme l’incarnation de qualités que la tradition souhaite transmettre : persévérance, intelligence technique, maîtrise de l’effort ou capacité à affronter un adversaire physiquement supérieur.

À mesure que ces histoires circulent, certains détails peuvent être renforcés, simplifiés ou réorganisés. Le personnage historique acquiert alors progressivement une fonction symbolique. Cette transformation n’est pas propre aux arts martiaux : toutes les communautés produisent des figures exemplaires. Ce qui distingue l’approche historique est la volonté de maintenir une différence analytique entre la personne documentée et l’image construite autour d’elle.

Les divergences entre témoignages sont, à cet égard, particulièrement intéressantes. Deux acteurs peuvent se souvenir différemment du même événement. Une approche naïve chercherait uniquement à déterminer lequel « dit vrai ». L’historien peut également se demander pourquoi les versions divergent, à quel moment elles apparaissent et ce que ces différences révèlent des groupes auxquels appartiennent les témoins.

Les traditions associées aux lignées Gracie, França–Fadda ou à d’autres réseaux peuvent ainsi conserver des versions différentes des mêmes périodes. Ces écarts ne constituent pas seulement des problèmes à résoudre. Ils renseignent également sur la pluralité des mémoires qui coexistent dans l’histoire du jiu-jitsu brésilien.

L’utilisation des témoignages exige donc une double lecture. Ils peuvent fournir des informations sur les événements, informations qu’il convient de chercher à confronter à d’autres documents. Mais ils renseignent aussi sur la manière dont les acteurs ont reconstruit, interprété et transmis le sens de leur propre histoire.

Le témoignage est ainsi à la fois une source sur l’événement et une source sur la mémoire de l’événement.


Hélio Gracie debout dans un ring en kimono lors d’un combat de jiu-jitsu
Hélio Gracie dans un ring, vêtu d’un kimono. Cette photographie illustre la place centrale qu’il occupe dans l’histoire et la mémoire du jiu-jitsu brésilien — Kid Peligro. The Gracie Way: An Illustrated History of the World’s Greatest Martial Arts Family. Invisible Cities Press, 2003.

II.5. Mémoire familiale et reconstruction rétrospective

L’histoire du jiu-jitsu brésilien présente une particularité notable : une part considérable de sa mémoire a été conservée et diffusée à l’intérieur d’un groupe familial devenu lui-même l’un des principaux acteurs de la discipline.

La famille Gracie ne participe donc pas seulement à l’histoire du jiu-jitsu brésilien. Elle contribue aussi, pendant plusieurs générations, à la conservation, à l’organisation et à la transmission du récit de cette histoire. Cette situation constitue à la fois une richesse documentaire et une difficulté méthodologique.

Une mémoire familiale ne se réduit pas à l’addition des souvenirs individuels de ses membres. Elle se construit au fil des générations, se transmet, se transforme et finit par fournir au groupe une représentation relativement cohérente de son propre passé. Halbwachs a montré combien la famille constitue l’un des cadres sociaux fondamentaux dans lesquels s’organise la mémoire collective (Halbwachs, 1997).

Dans ce type de mémoire, certains épisodes acquièrent une importance particulière. Les ancêtres, les moments de rupture, les réussites et les événements fondateurs occupent souvent une place disproportionnée parce qu’ils contribuent à définir l’identité du groupe.

Le récit Gracie présente plusieurs de ces caractéristiques. Kanō, Maeda, Carlos, Hélio, les défis puis l’expansion internationale forment une succession particulièrement efficace. Elle permet de relier une origine japonaise prestigieuse à l’affirmation d’une tradition familiale, puis au succès mondial de la discipline.

Cette structure n’est pas nécessairement inventée. Elle repose sur des acteurs et des événements historiquement réels. Mais le simple fait de les sélectionner, de les hiérarchiser et de les organiser dans cet ordre produit déjà une interprétation du passé.

C’est ici qu’apparaît le problème de la reconstruction rétrospective. Une histoire racontée après le succès international du jiu-jitsu brésilien n’est pas exactement la même que celle qui aurait pu être racontée avant que ce succès ne soit connu.

Les événements anciens sont alors relus à partir de leur résultat ultérieur. Une rencontre autrefois ordinaire peut devenir fondatrice parce que l’on sait désormais ce qu’elle a précédé. Une victoire peut acquérir une importance nouvelle parce qu’elle semble annoncer la réussite future du système.

Cette tendance à reconstruire le passé comme s’il conduisait naturellement au présent relève d’une lecture téléologique. Elle attribue aux événements une direction qu’ils ne possédaient pas nécessairement pour les acteurs qui les vivaient.

Dans le cas du jiu-jitsu brésilien, le risque est manifeste. Puisque nous savons aujourd’hui que la discipline deviendra mondiale, nous pouvons être tentés de lire chaque épisode des années 1920 ou 1930 comme une étape d’une expansion qui aurait déjà été en germe.

Les sources contemporaines rappellent pourtant que l’avenir était beaucoup moins déterminé. Différentes écoles coexistent, plusieurs combattants japonais sont actifs, diverses formes de lutte attirent le public et rien ne garantit alors qu’une lignée particulière deviendra quelques décennies plus tard la principale référence internationale.

La reconstruction rétrospective agit également sur les figures fondatrices. Une histoire collective tend facilement à se condenser autour de quelques individus auxquels sont attribuées les transformations les plus importantes.

Carlos et Hélio Gracie occupent logiquement cette position dans la mémoire familiale. Leur rôle historique est majeur, mais cette centralité peut aussi rendre moins visibles d’autres acteurs, d’autres lignées et d’autres réseaux.

Les travaux de Pedreira et Drysdale ont précisément contribué à réintroduire dans le récit des figures et des trajectoires beaucoup moins présentes dans l’histoire internationale du jiu-jitsu (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022). Leur apport ne consiste donc pas seulement à ajouter de nouveaux noms ; il conduit à reconsidérer la forme même d’un récit organisé autour d’une succession de figures centrales.

Pollak rappelle que toute mémoire implique à la fois conservation et oubli. Cette sélection n’est pas nécessairement volontaire ni stratégique : elle constitue une propriété ordinaire du fonctionnement de la mémoire collective (Pollak, 1993).

Cette précision est importante, car elle évite une lecture excessivement accusatrice des récits familiaux. Une omission n’est pas automatiquement une falsification, pas plus qu’une exagération ne suppose nécessairement une intention délibérée. Les souvenirs se transforment à mesure qu’ils sont racontés, répétés et transmis.

Pour l’historien, ces opérations de sélection deviennent elles-mêmes des données. Quels personnages sont conservés ? Quels événements sont racontés ? Quels épisodes disparaissent ou deviennent secondaires ? À quel moment certaines histoires apparaissent-elles dans la documentation ?

Les travaux de Nora sont utiles pour penser cette cristallisation autour de quelques repères collectifs (Nora, 1984). Certains noms, combats et anecdotes deviennent progressivement des points de référence auxquels la communauté revient pour expliquer son propre passé.

La mémoire des Gracie joue, en ce sens, un rôle historique considérable. Sans elle, de nombreux éléments de l’histoire du jiu-jitsu brésilien auraient peut-être disparu. Elle a permis de transmettre une continuité, des personnages, des récits et une identité à travers plusieurs générations.

Mais cette importance rend précisément nécessaire son examen critique. Plus une mémoire devient dominante, plus il est utile de la confronter à des documents produits en dehors du groupe qui la transmet.

Il ne s’agit donc pas d’opposer une mémoire familiale forcément subjective à des archives qui seraient parfaitement objectives. Il s’agit de comprendre que ces matériaux répondent à des logiques différentes et apportent des informations de nature différente.

La mémoire familiale renseigne sur la manière dont un groupe comprend et raconte son passé. Les archives contemporaines permettent de vérifier, nuancer ou contextualiser certains éléments de ce récit. C’est dans la confrontation entre ces deux niveaux que peut se construire une interprétation historique plus solide.


Page de presse ancienne consacrée à Helio Gracie avec portrait et photographies de combat
Page de presse brésilienne de 1951 consacrée à Hélio Gracie — Journal brésilien non identifié. 1951. Mynavi News. Takao Kondo. 25 novembre 2022.

II.6. Critique interne et critique externe des sources

Aucun document ne devient une preuve historique par le simple fait d’exister. Avant d’être utilisé, il doit être identifié, replacé dans son contexte et interrogé. Cette exigence constitue l’un des principes classiques de la méthode historique (Langlois & Seignobos, 2014 ; Bloch, 1993).

La distinction traditionnelle entre critique externe et critique interne reste utile pour organiser ce travail, même si les pratiques contemporaines de l’historien dépassent souvent cette séparation stricte.

La critique externe : identifier et contextualiser la source

La critique externe commence par des questions élémentaires. Quel type de document avons-nous devant nous ? Quand a-t-il été produit ? Par qui ? Est-ce un original, une reproduction, une traduction ou une citation reprise dans un ouvrage ultérieur ?

Ces questions peuvent sembler triviales, mais elles deviennent décisives dès que l’on travaille sur des documents ayant circulé pendant plusieurs générations.

Un article attribué à 1915 n’a de valeur que si sa date et son origine peuvent être établies. Un témoignage retranscrit soixante ans après un événement doit être identifié comme tel. Une photographie diffusée sur Internet sans provenance n’a pas le même statut qu’une image provenant d’un fonds daté et identifié.

Prenons le cas d’un combat attribué à Mitsuyo Maeda. Si un journal en fait mention, il faut encore savoir si le journaliste était présent, s’il reprend un communiqué, si l’article a été publié avant ou après le combat et si d’autres journaux rapportent le même événement.

L’étude de la circulation de l’information est tout aussi importante. Une affirmation peut paraître très documentée parce qu’elle se retrouve dans de nombreux livres, alors que tous reprennent en réalité la même source secondaire.

Remonter la chaîne des citations permet parfois de découvrir qu’une « tradition historique bien établie » repose finalement sur un témoignage unique dont la date ou les conditions de production sont mal connues.

L’écart temporel entre les faits et leur narration constitue également une donnée essentielle. Une interview réalisée dans les années 1980 à propos d’un événement supposé s’être produit dans les années 1920 n’a pas la même valeur probatoire qu’un document contemporain. Cela ne la rend pas inutile. Cela change simplement le type de questions auxquelles elle peut répondre.

La critique interne : interroger le contenu

Une fois la source identifiée, il faut encore comprendre ce qu’elle dit et pourquoi elle le dit.

La critique interne porte sur le contenu, le vocabulaire, les intentions et les représentations du document. Elle part d’une idée simple : aucune source ne parle depuis un point de vue neutre.

Un journal veut informer, mais aussi vendre. Une autobiographie cherche à raconter une vie de manière cohérente. Une fédération produit une histoire institutionnelle qui tend naturellement à souligner ses propres réussites. Une famille transmet les événements qu’elle considère comme importants pour son identité.

Ces logiques n’invalident pas les documents. Elles font partie de leur signification.

Dans le cas du jiu-jitsu brésilien, la critique interne conduit par exemple à examiner la manière dont un récit décrit Maeda, Carlos ou Hélio. Sont-ils présentés comme des enseignants, des innovateurs, des fondateurs ? Quelles qualités leur sont attribuées ? Quels autres acteurs apparaissent ou disparaissent du récit ?

Le vocabulaire utilisé pour désigner une pratique doit lui aussi être examiné. Si un article ancien emploie jiu-jitsu, il faut déterminer autant que possible ce que ce terme signifie dans ce contexte précis plutôt que de lui attribuer automatiquement son sens contemporain.

L’analyse porte également sur les silences. Une source peut être intéressante précisément parce qu’elle ne mentionne pas un élément qui deviendra plus tard central dans la tradition.

Il faut néanmoins manier l’argument du silence avec prudence. L’absence d’une information n’est significative que lorsqu’on peut raisonnablement s’attendre à ce qu’elle figure dans le document.

La critique interne permet ainsi de transformer le document en objet historique. Une source n’est plus simplement un récipient dont on extrait des faits. Sa construction, son vocabulaire et ses omissions deviennent eux-mêmes des éléments de l’analyse.

Le croisement des sources comme principe méthodologique

Aucune de ces opérations n’est pleinement efficace si les sources restent isolées.

Le croisement documentaire constitue probablement la règle la plus importante pour l’étude des origines du jiu-jitsu brésilien. Une information est d’autant plus solide qu’elle peut être retrouvée dans des matériaux indépendants produits dans des contextes différents.

Un témoignage familial confirmé par un article contemporain gagne en crédibilité. Une information présente à la fois dans une source japonaise et dans la presse brésilienne devient plus difficile à attribuer à une reconstruction tardive.

L’inverse est également vrai. Lorsqu’un récit tardif entre en contradiction avec plusieurs documents contemporains indépendants, cette contradiction doit être prise au sérieux.

Le croisement ne produit pourtant pas toujours une réponse définitive. Les sources peuvent rester inconciliables. Dans ce cas, l’historien doit parfois conserver plusieurs hypothèses et indiquer clairement le niveau de certitude disponible.

Cette manière de travailler correspond à une conception probabiliste de la connaissance historique. Il ne s’agit pas de prétendre atteindre une certitude absolue, mais de produire l’interprétation la mieux étayée par l’état des sources.

Les recherches de Pedreira et Drysdale illustrent l’intérêt d’un retour aux archives et de la confrontation entre différents types de documentation. Elles ont permis de mettre en discussion plusieurs aspects du récit traditionnel et de rendre visibles d’autres acteurs (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022). Leur propre travail reste néanmoins soumis aux mêmes exigences critiques que les sources qu’ils mobilisent.

De la critique des sources à la critique des récits

L’analyse des documents conduit finalement à une conclusion importante : les récits historiques sont eux-mêmes des objets d’histoire.

Une généalogie martiale peut contenir des informations factuelles et, simultanément, remplir une fonction de légitimation. Une autobiographie peut documenter certains événements tout en reconstruisant rétrospectivement une trajectoire. Une histoire institutionnelle peut être précise sur des dates tout en sélectionnant les événements qui valorisent l’institution.

Le travail de l’historien ne consiste donc pas uniquement à extraire des faits de ces récits. Il consiste aussi à comprendre pourquoi ils prennent une certaine forme.

Cette perspective rejoint directement les Martial Arts Studies. Les arts martiaux ne sont pas uniquement des pratiques corporelles. Ils existent également à travers des noms, des récits, des identités, des généalogies et des représentations qui évoluent avec le temps (Bowman, 2015, 2021).

La critique externe et la critique interne ne sont donc pas de simples exercices méthodologiques. Elles permettent de faire passer l’histoire du jiu-jitsu brésilien d’une logique de transmission des traditions à une véritable enquête sur les conditions dans lesquelles ces traditions ont été construites.


II.7. Limites et possibilités de la reconstruction historique

Une fois les différentes catégories de sources examinées, une question demeure : jusqu’où est-il réellement possible d’aller dans la reconstruction des origines du jiu-jitsu brésilien ?

La difficulté n’est pas propre à cet objet. Toute histoire repose sur des traces incomplètes. Marc Bloch rappelait que l’historien ne travaille jamais sur le passé lui-même, mais sur ce qui en subsiste (Bloch, 1993). Cette distinction est fondamentale : les événements n’ont eu lieu qu’une seule fois, tandis que les sources permettant de les connaître ont été produites et conservées de manière inégale, parfois accidentelle.

Certaines traces disparaissent ; d’autres n’ont jamais existé. Un combat organisé devant quelques dizaines de personnes peut n’avoir donné lieu à aucun compte rendu. Une académie peut fonctionner plusieurs années sans conserver de registre. Une transmission technique importante peut rester entièrement orale et ne laisser aucune documentation écrite.

L’histoire du jiu-jitsu brésilien est particulièrement exposée à ce type de lacunes. Les pratiques étudiées se développent souvent dans des environnements où l’enseignement oral, la démonstration corporelle et la relation directe entre enseignants et élèves occupent une place centrale. De nombreux acteurs ne produisent pas d’archives systématiques. Une partie du passé est donc probablement irrécupérable.

Ce constat impose une première règle : le silence documentaire n’est pas automatiquement une preuve d’absence. L’absence de trace d’un cours, d’un combat ou d’une rencontre ne permet pas toujours d’affirmer que l’événement n’a jamais eu lieu.

L’argument inverse serait toutefois tout aussi problématique. Le fait qu’un événement soit possible ou qu’il ait pu ne laisser aucune trace ne suffit pas à le considérer comme historique. L’absence de documentation ne peut devenir un espace dans lequel toutes les hypothèses recevraient la même valeur.

Entre ces deux positions se trouve le travail critique. Il consiste à distinguer ce qui est solidement documenté, ce qui est fortement probable, ce qui demeure seulement plausible et ce qui relève principalement de la tradition ou de l’hypothèse. La qualité d’une reconstruction historique dépend largement de cette capacité à hiérarchiser les niveaux de certitude.

Les témoignages ajoutent une autre difficulté. Une mémoire peut conserver une information précieuse tout en mélangeant les chronologies, en attribuant à une personne le rôle d’une autre ou en relisant un événement à partir de ce qui s’est produit ultérieurement. Les travaux d’Halbwachs, de Pollak et de Ricoeur rappellent, selon des perspectives différentes, que la mémoire relève d’un processus de reconstruction plutôt que d’une conservation intacte du passé (Halbwachs, 1997 ; Pollak, 1993 ; Ricoeur, 2000).

Cette situation devient particulièrement délicate lorsque les personnages étudiés ont acquis un statut presque mythique. Kanō, Maeda, Carlos ou Hélio Gracie ne sont plus seulement des individus historiques ; ils occupent également une fonction dans les récits contemporains de la discipline. L’historien doit alors chercher à distinguer, autant que possible, l’acteur documenté de la figure reconstruite, tout en reconnaissant que ces deux dimensions peuvent devenir étroitement mêlées dans les sources tardives.

Les archives écrites ne permettent pas davantage d’échapper à tout biais. La presse privilégie certains événements. Le Kodokan produit des documents qui reflètent la perspective de l’institution. Les autobiographies sélectionnent les épisodes jugés pertinents par leur auteur. Même la conservation d’une archive résulte elle-même d’une histoire.

Carlo Ginzburg a montré combien l’historien travaille souvent à partir d’indices dispersés dont la signification doit être reconstruite (Ginzburg, 1989). Cette approche convient particulièrement à un objet comme les origines du jiu-jitsu brésilien, pour lequel la documentation forme rarement une série continue et homogène.

Le caractère fragmentaire des sources ne condamne cependant pas toute connaissance historique. Lorsque plusieurs documents indépendants convergent, certains faits peuvent être établis avec un degré de confiance élevé. Une date peut être confirmée par plusieurs journaux. L’activité d’un combattant peut être suivie sur plusieurs années. Une transmission revendiquée dans un témoignage peut être confortée par des sources contemporaines.

La connaissance historique se construit ainsi de manière cumulative. Elle reste néanmoins révisable. Une nouvelle archive peut conduire à corriger une chronologie, à réévaluer la place d’un acteur ou à abandonner une interprétation jusque-là jugée plausible. Cette possibilité de révision n’est pas une faiblesse de la recherche historique ; elle en constitue une condition normale.

Les travaux récents consacrés au jiu-jitsu brésilien en donnent un bon exemple. L’ouverture des archives numériques et la consultation plus systématique de la presse brésilienne ont permis de redonner de la visibilité à des acteurs peu présents dans les récits internationaux. Des trajectoires comme celles d’Omori, Satake, França ou Fadda apparaissent alors avec davantage de relief.

Ces avancées ne signifient pas que l’on aurait désormais découvert « la véritable histoire » appelée à remplacer définitivement la précédente. Elles montrent plutôt qu’une reconstruction historique peut s’enrichir, se corriger et se complexifier à mesure que le corpus documentaire s’élargit.

Cette posture conduit à abandonner l’idée d’un récit parfaitement clos. Certaines questions peuvent être établies avec une relative solidité. D’autres doivent rester ouvertes. Certains récits peuvent être contredits par les archives disponibles ; d’autres demeurent plausibles sans pouvoir être démontrés.

Accepter ces différents niveaux de certitude permet d’éviter deux excès opposés : reproduire sans critique les traditions établies ou considérer, à l’inverse, que l’incertitude rendrait toute connaissance impossible.

Entre les deux se trouve une historiographie prudente, capable d’argumenter tout en rendant visibles les limites de ses propres conclusions.

Cette position rejoint le cadre général de cette recherche. Si la formation du jiu-jitsu brésilien résulte de circulations, de transmissions, de sélections et de transformations multiples, il est peu probable qu’une source unique ou qu’un événement unique puisse en fournir l’explication définitive.

La reconstruction historique doit donc porter moins sur la découverte d’un instant fondateur que sur l’identification progressive des processus qui ont rendu possible la constitution d’une pratique ensuite reconnue comme distincte.

L’ambition peut sembler plus modeste que celle d’une généalogie définitive. Elle est en réalité plus exigeante : elle oblige à distinguer constamment ce que les sources établissent, ce qu’elles rendent probable, ce qu’elles permettent seulement d’envisager et ce que l’interprétation ajoute à la documentation.


Sada Miyako et M. Kakihara avec des marins brésiliens pratiquant le jiu-jitsu à bord du Benjamin Constant en 1908
Sada Miyako et M. Kakihara à bord du navire-école Benjamin Constant, accompagnés de démonstrations de jiu-jitsu exécutées par des marins brésiliens. La planche, publiée dans la revue Careta le 19 décembre 1908, documente l’enseignement du jiu-jitsu au sein de la Marine brésilienne plusieurs années avant l’arrivée de Mitsuyo Maeda au Brésil — Careta (Rio de Janeiro). 19 décembre 1908. Hemeroteca Digital da Biblioteca Nacional do Brasil.

II.8. Conclusion

L’étude des sources disponibles montre d’abord qu’il n’existe pas d’accès immédiat aux origines du jiu-jitsu brésilien. Ce passé nous parvient à travers des traces de nature différente : articles de presse, documents institutionnels, archives japonaises, témoignages, autobiographies, photographies, traditions orales et mémoires familiales.

Aucune de ces catégories ne suffit à elle seule. Les archives de presse offrent une proximité précieuse avec les événements, mais elles restent soumises aux logiques du journalisme et du spectacle. Les documents du Kodokan permettent de replacer certaines trajectoires dans leur contexte japonais, tout en reflétant la perspective de l’institution qui les produit. Les témoignages donnent accès à l’expérience des acteurs, mais demeurent exposés aux transformations de la mémoire. Les récits familiaux ont permis de conserver une part considérable de l’histoire de la discipline, tout en organisant nécessairement ce passé à partir d’une identité collective.

Cette diversité ne constitue pas seulement une difficulté : elle définit la condition même du travail historique. Elle oblige à confronter les matériaux et à abandonner l’idée qu’un document décisif pourrait, à lui seul, résoudre la question des origines.

Le paysage qui apparaît à travers ces sources est d’ailleurs difficile à ramener à une trajectoire unique. Plusieurs enseignants japonais sont présents au Brésil, plusieurs lignées se développent, les termes employés pour désigner les pratiques restent longtemps instables et les défis interstyles appartiennent à un environnement martial plus large que le seul système Gracie.

Ces éléments ne conduisent pas à minimiser le rôle de Maeda ou de la famille Gracie. Ils invitent plutôt à replacer ces acteurs majeurs dans un contexte historique plus vaste.

L’histoire apparaît alors comme un travail de reconstruction et non comme la simple restitution d’un récit déjà contenu dans les sources. Comme le rappellent Bloch, Prost ou Tosh, les documents n’acquièrent de sens historique qu’à travers les questions qui leur sont posées, leur contextualisation et leur confrontation avec d’autres traces (Bloch, 1993 ; Prost, 2019 ; Tosh, 2015).

Cette méthode conduit nécessairement à reconnaître différents degrés de certitude. Certaines affirmations peuvent être solidement établies ; d’autres restent probables ; certaines ne sont que plausibles ; quelques-unes reposent presque exclusivement sur des traditions tardives et doivent être présentées comme telles.

Une histoire rigoureuse du jiu-jitsu brésilien n’a donc pas à masquer ses zones d’ombre. Elle gagne au contraire en précision lorsqu’elle distingue clairement ce qui est documenté, ce qui est probable et ce qui demeure hypothétique.

Les récits traditionnels conservent, dans ce cadre, toute leur importance. Ils ne sont ni des vérités qu’il faudrait reproduire sans examen ni des mythes qu’il suffirait de réfuter. Ils constituent à la fois des sources sur les événements et des objets permettant d’étudier la manière dont la discipline a construit et transmis son propre passé.

Cette distinction est essentielle. Une tradition peut être historiquement imprécise sur certains détails tout en ayant exercé une influence considérable sur l’identité d’une communauté. À ce titre, son rôle appartient pleinement à l’histoire.

Le travail méthodologique présenté dans ce chapitre conduit donc à trois principes : contextualiser chaque document, confronter autant que possible les sources indépendantes et rendre explicites les degrés de certitude associés aux conclusions proposées.

Cette démarche ne promet pas une reconstitution exhaustive des origines du jiu-jitsu brésilien. Elle fournit en revanche un cadre permettant de les étudier avec davantage de prudence, de cohérence et de précision.

Après avoir examiné la manière dont les sources sont produites, conservées et utilisées, il devient désormais possible de déplacer l’analyse vers l’historiographie elle-même. La question n’est plus seulement de savoir quels documents existent, mais de comprendre comment ils ont été interprétés, quelles versions de l’histoire en ont été tirées et pourquoi certaines lectures se sont progressivement imposées.

Le chapitre suivant sera donc consacré aux débats historiographiques sur les origines du jiu-jitsu brésilien, à la remise en question progressive du récit traditionnel et aux nouvelles interprétations rendues possibles par l’élargissement du corpus documentaire.


II.9. Références

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Chapitre III — Historiographie critique des origines du jiu-jitsu brésilien

III.1. Les premiers récits historiques du XXᵉ siècle

Pendant une grande partie du XXe siècle, l’histoire du jiu-jitsu au Brésil est racontée avant tout par ceux qui le pratiquent, l’enseignent ou en assurent la promotion. Elle ne constitue pas encore un objet autonome de recherche universitaire. Ce que nous appelons aujourd’hui son « histoire » circule principalement à travers les académies, les témoignages de combattants, les récits familiaux, la presse sportive et les souvenirs transmis d’une génération de pratiquants à l’autre.

Cette situation n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire des arts martiaux. Les récits internes précèdent souvent leur étude critique. Une école conserve la mémoire de ses maîtres, transmet une généalogie et sélectionne quelques épisodes jugés significatifs bien avant que des chercheurs ne commencent à confronter ces traditions aux archives. La mémoire collective se construit précisément à partir de tels cadres sociaux, qui orientent ce qu’un groupe retient de son passé et la manière dont il l’organise (Halbwachs, 1997).

Dans le Brésil des premières décennies du XXe siècle, les pratiques japonaises restent par ailleurs relativement périphériques au regard des grandes institutions sportives nationales. Leur histoire se donne surtout à voir dans les journaux, les salles de spectacle, les académies naissantes et les réseaux de sociabilité liés aux combats. Les articles consacrés à Mitsuyo Maeda, Geo Omori, Soishiro Satake ou à d’autres combattants japonais rendent compte d’événements contemporains : ils annoncent une démonstration, présentent un adversaire, relatent un défi ou signalent l’ouverture d’un lieu d’enseignement. Ils ne cherchent pas encore à construire une histoire générale du jiu-jitsu au Brésil.

Des éléments biographiques apparaissent néanmoins assez tôt. Lorsqu’un combattant acquiert une certaine notoriété, son parcours, ses voyages ou sa formation intéressent davantage la presse. Ces notices contribuent progressivement à relier les pratiques observées au Brésil à une histoire japonaise plus ancienne. Elles restent cependant fragmentaires et ne forment pas encore la généalogie cohérente qui s’imposera par la suite.

La situation évolue avec le développement des académies Gracie dans les années 1930 et 1940. À mesure que le système familial acquiert une visibilité propre, son passé commence lui aussi à être davantage structuré. La référence à Mitsuyo Maeda prend une importance croissante et permet d’inscrire la pratique familiale dans une continuité prestigieuse reliant le Brésil au judo du Kodokan.

Il serait toutefois anachronique de projeter sur cette période les catégories contemporaines. Les termes jiu-jitsu, judo, Kano jiu-jitsu, jiu-jitsu Gracie ou luta japonesa ne renvoient pas encore à des frontières aussi nettement stabilisées qu’aujourd’hui. Ce que nous appelons rétrospectivement « jiu-jitsu brésilien » est encore en cours de différenciation. Son identité se construit progressivement à travers les pratiques, les institutions, les réseaux et le vocabulaire qui les désigne.

Les recherches consacrées au judo brésilien renforcent cette prudence. Elles montrent que plusieurs enseignants japonais interviennent dans sa diffusion et que les réseaux de transmission sont plus nombreux que ne le laisse penser une généalogie centrée exclusivement sur Maeda et les Gracie (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012). La catégorie même de jiu-jitsu brésilien doit donc être maniée avec précaution lorsqu’elle est appliquée aux premières décennies du siècle.

Dans ce contexte encore instable, quelques figures commencent pourtant à occuper une place croissante dans les récits. L’histoire tend à se personnaliser. Kanō, Maeda puis les membres de la famille Gracie offrent des personnages autour desquels il devient possible d’organiser une chronologie et une continuité.

Cette personnalisation facilite la transmission. Les processus collectifs, les institutions et les réseaux sont plus difficiles à raconter qu’une succession de figures identifiables. Hobsbawm et Ranger ont montré comment les traditions peuvent précisément gagner en cohérence lorsqu’un passé complexe est réorganisé autour de quelques continuités immédiatement reconnaissables (Hobsbawm & Ranger, 1983).

Peu à peu se dessine ainsi la généalogie Kanō–Maeda–Gracie. Elle permet de rattacher le système familial à l’autorité du Kodokan tout en donnant au développement brésilien un point de départ identifiable. Sa force tient à sa capacité à répondre simultanément à plusieurs questions : d’où vient la pratique, par qui a-t-elle été transmise et selon quelle lignée est-elle parvenue jusqu’aux générations suivantes ?

Les défis disputés par les Gracie s’intègrent naturellement à cette histoire. Ils ne servent pas uniquement à raconter la carrière de combattants particuliers. Ils deviennent des épisodes susceptibles de démontrer, dans le récit familial, l’efficacité du système. Le passé ne se présente donc plus seulement comme une succession de filiations, mais aussi comme une série d’épreuves au cours desquelles la valeur de la méthode aurait été confirmée.

Cette articulation entre mémoire et identité est bien connue des historiens. Le passé collectif n’est jamais seulement conservé : il est sélectionné et réinterprété à partir des préoccupations du présent et des valeurs que le groupe souhaite maintenir (Halbwachs, 1997 ; Nora, 1984).

Pendant plusieurs décennies, cette histoire reste néanmoins principalement brésilienne et interne au milieu des pratiquants. Sa diffusion internationale intervient beaucoup plus tard, avec l’installation de membres de la famille Gracie aux États-Unis puis, surtout, avec l’impact mondial des premiers UFC dans les années 1990.

Les récits élaborés au cours du XXe siècle constituent donc aujourd’hui un double matériau. Ils fournissent des informations sur les événements, mais ils permettent aussi d’observer la formation progressive d’une historiographie interne à la discipline. Ils montrent comment des faits dispersés, des biographies, des combats et des filiations finissent par être organisés en un récit des origines suffisamment cohérent pour être transmis comme l’histoire du jiu-jitsu brésilien.


Couverture du livre Choque de Roberto Pedreira consacré à l’histoire du jiu-jitsu au Brésil
Couverture de Choque : The Untold Story of Jiu-Jitsu in Brazil, Volume 1: 1856–1949, de Roberto Pedreira. Fondé sur un dépouillement systématique de sources contemporaines portugaises et japonaises, cet ouvrage participe au renouvellement historiographique de l’histoire du jiu-jitsu brésilien et à la remise en question de plusieurs éléments du récit traditionnel —Roberto Pedreira. Choque. Vol. 1. GTR Publications. 2014.

III.2. Roberto Pedreira et la remise en question du récit traditionnel

Pendant longtemps, la généalogie Kano–Maeda–Gracie occupe une position dominante dans la manière dont les origines du jiu-jitsu brésilien sont présentées. L’expansion internationale de la discipline renforce encore cette situation. Les biographies, les vidéos pédagogiques, les récits transmis dans les académies et les productions médiatiques diffusent largement la même trame historique.

Le renouvellement commence lorsque certains auteurs entreprennent de revenir beaucoup plus systématiquement aux documents contemporains. Roberto Pedreira joue ici un rôle important.

Son apport tient d’abord à une différence de méthode. Plutôt que de prendre les récits familiaux comme structure de départ de l’enquête, il consacre une part considérable de son travail au dépouillement de la presse brésilienne. Les journaux deviennent alors un moyen de retrouver ce que les récits ultérieurs ont retenu, mais également ce qu’ils ont laissé à leur périphérie (Pedreira, 2014).

Il faut préciser le statut de cette contribution. Pedreira n’est pas ici mobilisé comme l’auteur d’une historiographie universitaire évaluée par les pairs. Son importance tient surtout à l’ampleur du travail documentaire réalisé dans une historiographie spécialisée qui a contribué à rouvrir de nombreuses questions.

Ce retour aux archives fait apparaître un paysage martial plus dense. Maeda conserve une place majeure, mais il n’est plus seul. Les sources font également apparaître Geo Omori, Soishiro Satake, Takeo Yano, Yasuichi Ono et d’autres combattants japonais dont les trajectoires croisent celles des pratiques martiales présentes au Brésil.

Cette pluralité modifie la structure même de l’explication. Si plusieurs enseignants donnent des cours, organisent des démonstrations, combattent et circulent simultanément, l’arrivée des pratiques japonaises ne peut plus être décrite uniquement à partir d’un face-à-face entre Maeda et la famille Gracie.

Les travaux universitaires consacrés au judo brésilien aboutissent d’ailleurs à une conclusion comparable à partir d’un autre corpus. Ils replacent Maeda et Satake dans une histoire migratoire et martiale plus large, où plusieurs foyers de transmission participent au développement du judo au Brésil (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

L’un des intérêts du travail de Pedreira est également d’avoir contribué à rendre plus visibles certaines lignées longtemps périphériques dans le récit international du jiu-jitsu. Luiz França et, plus tard, Oswaldo Fadda prennent une place beaucoup plus nette lorsque l’histoire est examinée à partir d’un corpus documentaire élargi.

Il faut toutefois rester prudent sur les filiations précises. Une lignée revendiquée ultérieurement doit elle aussi être confrontée aux documents contemporains lorsqu’ils existent. Le simple fait qu’une historiographie récente s’oppose au récit dominant ne lui confère pas automatiquement une exactitude supérieure.

Le renouvellement est surtout important parce qu’il oblige à modifier les questions.

Au lieu de demander uniquement qui transmet le jiu-jitsu à qui, l’enquête commence à s’intéresser à l’environnement dans lequel cette transmission devient possible. Qui enseigne au Brésil ? Dans quelles villes ? Selon quelles appellations ? Quels publics assistent aux démonstrations ? Quels combattants se rencontrent ? Comment les journaux présentent-ils ces pratiques ?

Le problème de la terminologie devient alors central. Les catégories utilisées dans les premières décennies du XXᵉ siècle sont beaucoup plus mouvantes que celles que l’on connaît aujourd’hui. Les mots judo et jiu-jitsu ne permettent pas toujours de séparer proprement des pratiques que les générations suivantes considéreront comme distinctes.

Cette difficulté rappelle un principe fondamental de l’histoire : les catégories contemporaines ne doivent pas être projetées sans précaution sur le passé. Ce que nous appelons aujourd’hui judo ou jiu-jitsu brésilien résulte lui-même d’une histoire de différenciation.

Le travail de Pedreira contribue donc moins à substituer une nouvelle généalogie à l’ancienne qu’à rendre plus difficile toute explication exclusivement généalogique. La place de Maeda reste importante. Celle de la famille Gracie également. Mais elles doivent désormais être étudiées dans un environnement peuplé d’autres enseignants, d’autres académies et d’autres trajectoires.

Cette modification du regard rapproche l’histoire du jiu-jitsu des approches relationnelles développées ailleurs en historiographie. L’histoire connectée, par exemple, insiste précisément sur la nécessité d’étudier les relations entre espaces et acteurs plutôt que de traiter chaque monde social comme une unité indépendante (Subrahmanyam, 2005).

L’intérêt de Pedreira se situe donc à un moment charnière. Son travail contribue à faire passer l’histoire du jiu-jitsu brésilien d’un corpus dominé par les traditions internes vers une historiographie davantage préoccupée par la documentation contemporaine.

Cette transition ne clôt aucun débat. Elle en ouvre beaucoup.


Couverture du livre Opening Closed Guard de Robert Drysdale sur les origines du jiu-jitsu au Brésil
Couverture de Opening Closed Guard : The Origins of Jiu-Jitsu in Brazil, de Robert Drysdale. L’ouvrage mobilise archives, témoignages et sources historiques pour replacer l’émergence du jiu-jitsu brésilien dans un ensemble plus large de trajectoires, de réseaux et de circulations — Robert Drysdale. Opening Closed-Guard : The Origins of Jiu-Jitsu in Brazil : The Story Behind the Film. Kindle Direct Publishing. 2020.

III.3. Robert Drysdale et l’approche archivistique

Robert Drysdale intervient dans ce paysage avec une position particulière. Il appartient au monde du jiu-jitsu de haut niveau, mais entreprend parallèlement un travail historique consacré aux origines de la discipline. Opening Closed Guard constitue la réalisation la plus connue de cette démarche (Drysdale, 2022).

Comme pour Pedreira, il convient de préciser le statut du travail. Drysdale produit une historiographie spécialisée ambitieuse et abondamment documentée. Il ne s’agit pas pour autant d’une monographie universitaire soumise au même processus d’évaluation qu’une recherche académique. Cette distinction n’interdit nullement son utilisation, mais elle impose de confronter ses conclusions aux sources qu’il cite et, lorsque c’est possible, aux travaux universitaires existants.

L’intérêt majeur de son approche réside dans l’élargissement du terrain documentaire. Il mobilise les archives brésiliennes, les trajectoires de combattants japonais, la presse et diverses sources permettant de replacer la famille Gracie dans un environnement beaucoup plus vaste.

Cette démarche conduit d’abord à décentrer l’histoire. La famille Gracie demeure essentielle, mais elle n’en constitue plus l’unique point d’observation. Des personnages comme Omori, Satake, Yano ou Ono retrouvent une visibilité qui avait largement disparu de la narration internationale.

Maeda lui-même change de statut historiographique. Il reste un acteur majeur de la circulation des pratiques japonaises vers le Brésil, mais sa trajectoire apparaît désormais comme l’une de plusieurs circulations internationales impliquant des combattants japonais au début du XXᵉ siècle.

Cette recontextualisation rejoint ce que l’histoire transnationale cherche à faire lorsqu’elle suit les individus, les savoirs et les pratiques au-delà des frontières nationales (Conrad, 2016). Les déplacements de Maeda n’ont pas seulement lieu entre deux pôles, le Japon et le Brésil. Ils passent par plusieurs espaces et le confrontent à des environnements de pratique différents.

Drysdale accorde une place importante à ces expériences et à la possibilité qu’elles aient transformé la manière dont Maeda combattait ou enseignait.

C’est précisément sur ce point qu’il faut maintenir une prudence méthodologique. Les contacts avec des boxeurs, des lutteurs ou des catch wrestlers peuvent être documentés. Il est beaucoup plus difficile de démontrer qu’un combat précis a produit une modification technique précise.

Par conséquent, parler d’« hybridation technique » doit rester une hypothèse historiquement argumentée et non un fait déduit automatiquement de l’existence d’un contact. L’histoire connectée permet d’identifier des circulations. Elle ne dispense jamais d’établir les mécanismes réels de transmission.

La question du combat au sol appelle la même prudence. Il est aujourd’hui difficile de soutenir l’idée selon laquelle les Gracie auraient découvert ou inventé le ne-waza. Le judo du début du XXᵉ siècle possède déjà une histoire riche du combat au sol, et la distinction avec certaines pratiques ultérieures du jiu-jitsu brésilien ne peut pas être formulée comme une opposition simple entre un judo essentiellement debout et un système brésilien qui aurait créé le sol.

Les écrits de Kano et les recherches consacrées à l’évolution du Kodokan montrent au contraire que le judo connaît plusieurs phases de développement et qu’il demeure traversé par une réflexion technique et martiale bien au-delà de sa première période de constitution (Kano, 2008).

Reconnaître ces continuités ne signifie pas nier les évolutions qui auront lieu au Brésil. Le problème historique consiste justement à comprendre à quel niveau ces transformations interviennent. Certaines peuvent relever de la sélection technique, d’autres de la pédagogie, des règles de combat, de la fréquence de certaines situations ou encore de la manière dont le système est conceptualisé et enseigné.

L’approche de Drysdale est également intéressante pour ce qu’elle fait des récits Gracie. Ceux-ci ne sont pas simplement rejetés. Ils sont confrontés à d’autres documents.

Cette position évite deux caricatures. La première consisterait à accepter le récit familial comme une description exhaustive du passé. La seconde serait de considérer que tout élément provenant de cette mémoire devient suspect par principe. Une tradition orale ou familiale peut conserver des informations exactes tout en les intégrant à une narration rétrospective.

Les travaux d’Halbwachs et de Ricoeur permettent précisément de comprendre ce double statut de la mémoire : elle constitue un accès indispensable au passé vécu tout en étant continuellement reconstruite (Halbwachs, 1997 ; Ricoeur, 2000).

documentaire s’élargit, l’histoire apparaît moins comme une transmission linéaire dont chaque étape aurait été clairement définie à l’avance, et davantage comme un processus impliquant plusieurs milieux, plusieurs acteurs et plusieurs temporalités.

C’est en ce sens que Opening Closed Guard occupe une place importante dans l’historiographie contemporaine. L’ouvrage ne doit pas être transformé en nouvelle orthodoxie ; son apport tient plutôt à ce qu’il rend désormais beaucoup plus difficile le retour à une généalogie unique considérée comme suffisante pour expliquer les origines du jiu-jitsu brésilien.


Ziro Yanagimori, Masaru Yanagimori et Massanori Yanagimori dans le dojo d’Osasco lors de son inauguration en 1969
Ziró Yanagimori, Masaru Yanagimori et Massanori Yanagimori lors de l’inauguration du dojo Yanaguimori à Osasco en 1969. Cette photographie illustre l’institutionnalisation progressive du judo au Brésil à travers la création de dojos, de réseaux associatifs et de structures durables de transmission — Federação Paulista de Judô. Article consacré à l’Esporte Clube Osasco Yanaguimori.

III.4. Les contributions de l’histoire du sport brésilien

Le renouvellement de l’histoire du jiu-jitsu brésilien ne provient pas uniquement des ouvrages qui lui sont directement consacrés. Les recherches menées dans le champ plus large de l’histoire du sport brésilien permettent de poser des questions que les récits internes à la discipline ont longtemps laissées au second plan. Elles conduisent notamment à replacer les combattants, les académies et les pratiques dans les transformations sociales, urbaines et culturelles du Brésil moderne, plutôt qu’à les considérer comme les seuls produits d’une succession de transmissions martiales.

Cette perspective change profondément l’échelle d’analyse. Une discipline ne se développe pas seulement parce qu’un enseignant transmet un savoir technique à des élèves. Pour s’installer durablement, elle a aussi besoin de lieux de pratique, de publics, de réseaux de sociabilité, de formes de financement, de circuits de compétition, d’institutions et d’un environnement culturel capable de lui reconnaître une place. L’histoire du sport permet précisément de restituer ces conditions, sans lesquelles l’action des individus les plus importants resterait difficile à comprendre.

Le Brésil du tournant des XIXe et XXe siècles constitue, à cet égard, un contexte particulièrement dynamique. L’abolition de l’esclavage en 1888, la proclamation de la République en 1889, l’accélération de l’urbanisation et l’intensification des migrations transforment profondément la société. Des villes comme São Paulo, Rio de Janeiro ou Belém deviennent des espaces de circulation où se rencontrent des populations, des pratiques culturelles et de nouvelles formes de loisir. L’histoire culturelle du Brésil urbain montre notamment combien les années 1920 sont marquées par une transformation rapide des sociabilités, des spectacles et des représentations du corps moderne, en particulier à São Paulo (Sevcenko, 1992).

Le sport participe pleinement de cette évolution. Football, boxe, aviron, athlétisme, gymnastique et différentes formes de lutte se développent dans des environnements urbains où le spectacle sportif prend une importance croissante. Les arts martiaux japonais ne s’implantent donc pas dans un espace vide. Ils arrivent au contraire dans un marché déjà occupé par d’autres pratiques et doivent y trouver leur place, attirer un public et construire leur propre légitimité.

Cette contextualisation modifie la manière dont les démonstrations et les combats de Maeda, Omori ou Satake peuvent être interprétés. Ils ne relèvent pas uniquement de la transmission d’un savoir martial. Ils appartiennent aussi à une économie du spectacle dans laquelle les performances corporelles sont montrées, comparées et parfois mises en scène. Lutteurs, boxeurs, hommes forts, acrobates et artistes de cirque évoluent eux aussi dans des circuits où le public vient observer des formes de performance exceptionnelles. Les pratiques japonaises peuvent ainsi être présentées simultanément comme méthodes de combat, curiosités culturelles et spectacles susceptibles d’attirer des spectateurs.

Les défis interstyles prennent davantage de sens lorsqu’ils sont replacés dans cet environnement. Ils ne constituent pas une singularité propre à la famille Gracie. Ils s’inscrivent dans une culture plus large de la confrontation publique, où différents pratiquants cherchent à démontrer la valeur de leur méthode face à d’autres systèmes. Cette culture du défi existe déjà dans les circuits internationaux de combat et dans plusieurs formes de spectacle sportif avant d’être intégrée de manière particulièrement efficace à la stratégie de promotion des Gracie.

Le rôle ultérieur de la famille peut justement être compris par sa capacité à donner à cette logique du défi une continuité institutionnelle et narrative. Les combats cessent progressivement d’être de simples événements isolés pour devenir des éléments récurrents d’un dispositif de promotion. Ils participent à la réputation des académies, alimentent les récits transmis aux élèves et renforcent l’image d’un système qui prétend démontrer son efficacité dans l’opposition réelle.

L’histoire du sport apporte également un éclairage décisif sur les processus d’institutionnalisation. Une pratique devient durable lorsqu’elle développe des structures capables de la reproduire au-delà de quelques individus. Académies, clubs, associations, compétitions, règles et dispositifs de formation participent donc autant à l’existence d’une discipline que son contenu technique. Elias et Dunning ont montré combien la constitution des sports modernes est liée à des processus de codification, de régulation et de stabilisation des formes d’affrontement (Elias & Dunning, 1986).

Appliquée au jiu-jitsu brésilien, cette perspective conduit à considérer les académies autrement. Elles ne sont pas de simples lieux dans lesquels un savoir technique est transmis. Elles deviennent des institutions qui sélectionnent ce qui mérite d’être enseigné, organisent des relations entre enseignants et élèves, créent des routines de pratique et contribuent à définir progressivement l’identité de la discipline. Le développement du jiu-jitsu dépend donc autant des structures sociales qui permettent à la pratique de se reproduire et de se diffuser que de ce qui est effectivement réalisé sur le tatami.

Les migrations japonaises constituent un autre élément essentiel de cette histoire. L’arrivée du Kasato Maru en 1908 représente l’un des grands repères de l’immigration japonaise au Brésil, mais les pratiques martiales doivent être replacées dans un mouvement beaucoup plus large de circulation des personnes, des institutions et des habitudes culturelles. Les savoirs corporels voyagent avec les migrants, de la même manière que les formes de sociabilité, les pratiques éducatives et les traditions communautaires.

Les travaux de Nunes montrent précisément combien l’histoire du judo brésilien gagne à être replacée dans ces réseaux migratoires plutôt qu’à être reconstruite exclusivement à partir de quelques trajectoires individuelles (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012). Maeda, Satake, Omori et d’autres enseignants japonais apparaissent alors comme des acteurs singuliers dont l’action prend place dans des dynamiques de circulation beaucoup plus vastes. Ce déplacement d’échelle est historiographiquement important, car il évite de confondre le rôle remarquable d’un individu avec l’ensemble des conditions qui rendent son action possible.

L’histoire sociale du sport permet également de mieux comprendre qui pratique le jiu-jitsu et qui assiste aux combats. Les publics et les pratiquants ne constituent pas un groupe homogène. Selon les périodes et les villes, les académies peuvent accueillir des militaires, des policiers, des étudiants, des membres des classes urbaines ou encore des individus engagés dans les circuits professionnels du combat. Cette diversité contribue probablement à expliquer les différentes fonctions prises par la pratique selon les contextes : compétition, défense personnelle, éducation physique, activité professionnelle ou spectacle.

Les représentations de la masculinité doivent elles aussi être replacées dans ce cadre plus large. Courage, résistance, virilité, endurance et capacité à affronter un adversaire appartiennent au vocabulaire de nombreux sports de combat et de plusieurs cultures sportives de l’époque. Elles ne constituent donc pas des caractéristiques exclusivement propres au jiu-jitsu. Leur présence dans les récits martiaux doit être analysée comme une partie des normes corporelles et sociales qui traversent plus largement le monde sportif brésilien.

L’histoire du sport permet ainsi de décentrer fortement le regard porté sur les origines du jiu-jitsu brésilien. Les maîtres et les techniques conservent toute leur importance, mais ils ne suffisent plus à expliquer la formation de la discipline. Il faut également prendre en compte les villes dans lesquelles elle se développe, les transformations sociales qui créent de nouveaux publics, les migrations qui permettent aux pratiques de circuler, les spectacles qui leur donnent une visibilité et les institutions qui rendent leur transmission durable.

C’est probablement l’un des apports les plus importants de cette littérature. Elle révèle tout ce qu’une lecture strictement généalogique laisse dans l’ombre et montre que la formation du jiu-jitsu brésilien appartient autant à l’histoire sociale et culturelle du Brésil moderne qu’à celle des traditions martiales dont il est issu.


Couverture du premier numéro de la revue Martial Arts Studies publié en 2015
Couverture du premier numéro de la revue Martial Arts Studies, publié en 2015 sous la direction de Paul Bowman et Benjamin N. Judkins. La création de cette revue marque une étape importante dans la constitution d’un champ académique interdisciplinaire consacré à l’étude historique, culturelle, sociale et politique des arts martiaux — Martial Arts Studies. Issue 1. Cardiff University Press. 2015.

III.5. Les Martial Arts Studies et les approches contemporaines

Le développement des Martial Arts Studies au cours des années 2010 a contribué à renouveler profondément la manière dont les arts martiaux sont étudiés. Ce champ demeure relativement jeune, mais il a permis de déplacer l’attention portée aux traditions martiales. Plutôt que de les considérer comme des ensembles techniques dont l’identité serait donnée une fois pour toutes, les chercheurs s’intéressent davantage aux processus historiques, culturels et sociaux par lesquels ces pratiques se constituent, se transforment et acquièrent progressivement des frontières reconnaissables.

Paul Bowman occupe une place importante dans cette évolution. Ses travaux invitent à ne pas réduire les arts martiaux à leurs seules dimensions corporelles ou techniques. Une discipline existe également à travers les discours qui la définissent, les images qui la représentent, les institutions qui l’organisent et les productions culturelles qui contribuent à façonner sa réception (Bowman, 2015, 2021). L’objet d’étude s’élargit alors considérablement : une pratique martiale ne peut plus être isolée des récits et des représentations à travers lesquels elle devient intelligible.

Cette perspective rejoint les travaux de Benjamin Judkins sur l’histoire du Wing Chun. Son analyse montre qu’une tradition présentée comme ancienne et continue peut être profondément liée à des transformations politiques, sociales et identitaires beaucoup plus récentes (Judkins, 2014). L’intérêt d’une telle approche ne réside pas dans la volonté de « démasquer » les traditions, mais dans la possibilité de comprendre comment elles se construisent, se stabilisent et finissent par apparaître comme cohérentes.

Sixt Wetzler propose, dans le même esprit, de penser les Martial Arts Studies comme une forme de Kulturwissenschaft, attentive aux significations culturelles que les pratiques martiales acquièrent selon les contextes dans lesquels elles sont produites et reçues (Wetzler, 2015). Une même discipline peut ainsi changer de sens lorsqu’elle passe d’un environnement militaire à un cadre sportif, éducatif, commercial ou identitaire. Ces changements de fonction ne sont pas périphériques à son histoire : ils en font pleinement partie.

Appliquées au jiu-jitsu brésilien, ces approches conduisent à déplacer la question des origines. Il ne s’agit plus seulement de dater des événements ou de reconstruire une succession de transmissions. Il faut également comprendre à partir de quel moment les pratiquants commencent à se percevoir comme appartenant à une tradition distincte, quand une appellation se stabilise, comment certaines généalogies deviennent centrales et par quels moyens ces récits sont diffusés.

La notion de « tradition inventée » développée par Hobsbawm et Ranger constitue ici un outil important, à condition de ne pas l’utiliser comme synonyme de tradition fictive ou mensongère (Hobsbawm & Ranger, 1983). Une tradition inventée peut parfaitement reposer sur des personnages, des événements et des pratiques historiquement réels. Ce qui se construit est souvent la continuité elle-même : certains éléments sont sélectionnés, ordonnés et reliés afin de produire un passé suffisamment cohérent pour soutenir une identité collective.

La généalogie Kanō–Maeda–Gracie peut être analysée sous cet angle. Elle ne repose pas sur des figures imaginaires. Jigoro Kanō, Mitsuyo Maeda et les membres de la famille Gracie occupent tous une place réelle dans l’histoire des pratiques concernées. Ce qui mérite d’être interrogé est la manière dont leurs trajectoires ont été reliées pour former une continuité relativement simple, alors que les processus historiques dont elles relèvent étaient plus dispersés et impliquaient un nombre plus important d’acteurs.

Ce déplacement conduit également à se méfier de l’idée d’une tradition martiale culturellement pure. Les arts martiaux circulent, changent de fonction et se transforment lorsqu’ils passent d’un environnement social à un autre. Farrer et Whalen-Bridge ont notamment montré l’intérêt d’étudier les pratiques martiales asiatiques à travers leurs circulations transnationales plutôt que comme des héritages culturellement figés (Farrer & Whalen-Bridge, 2011).

Cette remarque s’applique directement au jiu-jitsu brésilien. Les pratiques qui arrivent au Brésil au début du XXe siècle s’inscrivent bien dans une histoire japonaise, mais cette histoire est déjà en mouvement. Le judo du Kodokan est lui-même en transformation, tandis que plusieurs combattants japonais circulent entre différents pays, affrontent des adversaires issus d’autres traditions et enseignent dans des environnements sociaux très éloignés de celui dans lequel ils ont été formés.

Le jiu-jitsu qui se développe au Brésil ne peut donc être décrit ni comme la conservation intacte d’un objet japonais ni comme une création entièrement détachée de cet héritage. Il s’inscrit dans une continuité transformée, au sein de laquelle la transmission s’accompagne de sélections, d’adaptations et de reformulations dont l’ampleur doit être établie à partir des sources.

À cette histoire des circulations s’ajoute celle des médias. Les arts martiaux ne se diffusent pas uniquement par la transmission directe entre enseignants et élèves. Ils circulent également par les journaux, les livres, les films, les magazines, les vidéos, les documentaires puis, plus récemment, les réseaux numériques. Ces supports ne se contentent pas de représenter les pratiques existantes : ils participent aussi à la manière dont elles sont perçues, comprises et parfois transformées (Bowman, 2021).

Le jiu-jitsu brésilien en fournit un exemple particulièrement clair. Son expansion internationale à partir des années 1990 est indissociable des images produites autour de la discipline et de la famille Gracie. Les premiers UFC permettent à un vaste public de découvrir non seulement une manière de combattre, mais également une histoire destinée à expliquer l’efficacité du système présenté. Performances sportives et récit généalogique circulent alors simultanément.

La mondialisation du jiu-jitsu brésilien ne correspond donc pas seulement à la diffusion de techniques. Elle entraîne également celle d’une mémoire, d’une généalogie et d’une certaine manière de raconter la discipline. À mesure que les académies se multiplient, cette histoire devient elle-même un élément de la culture transmise aux pratiquants.

Cette articulation entre récit, identité et transmission conduit naturellement à la question de la légitimité. Une généalogie ne communique pas seulement des informations sur le passé. Elle peut aussi produire du prestige et contribuer à organiser des hiérarchies dans le présent. La sociologie de Bourdieu permet de penser ce phénomène à travers la notion de capital symbolique : la proximité revendiquée avec un fondateur, une lignée prestigieuse ou un épisode considéré comme central dans l’histoire d’une discipline peut devenir une ressource de légitimité (Bourdieu, 1980, 1984).

Cette perspective aide à comprendre pourquoi certains débats historiographiques sont particulièrement sensibles. Réévaluer le rôle d’une lignée ou remettre en lumière un acteur longtemps marginalisé ne constitue pas seulement une correction portant sur le passé. Une telle révision peut également modifier la manière dont le prestige historique est distribué entre des groupes qui continuent, aujourd’hui encore, à se réclamer de ces filiations.

La généalogie foucaldienne fournit un autre outil pour penser ce problème. Foucault invite à se méfier des recherches d’une origine pure et stable qui permettrait d’expliquer rétrospectivement tout ce qui suit. L’analyse généalogique s’intéresse davantage aux discontinuités, aux contingences, aux conflits et aux rapports de force qui participent à la constitution progressive d’un objet historique (Foucault, 1971).

Cette approche rejoint directement l’évolution récente de l’historiographie du jiu-jitsu brésilien. Plus le corpus documentaire s’élargit, plus l’idée d’une origine simple, située dans un moment unique et portée par une seule lignée devient difficile à maintenir. Cela ne signifie pas que toute généalogie serait fausse, mais que les relations de filiation doivent être replacées dans des processus historiques plus vastes.

Les Martial Arts Studies ne fournissent donc pas une nouvelle version prête à l’emploi de l’histoire du jiu-jitsu brésilien. Leur principal apport est méthodologique et théorique. Elles permettent de considérer la discipline comme une construction historique, sociale et culturelle dont l’identité résulte autant des pratiques et des institutions que des récits, des représentations et des circulations qui les accompagnent.

Dans cette perspective, l’histoire du jiu-jitsu brésilien ne consiste plus seulement à rechercher ce qui aurait été transmis depuis une origine lointaine. Elle cherche à comprendre comment une tradition se forme, comment elle devient progressivement reconnaissable, comment elle produit une mémoire de ses propres origines et comment cette mémoire continue, à son tour, d’agir sur la manière dont la discipline se définit.


Caricature Jiu-Jitsu contra Capoeira publiée dans O Malho en 1909
« Jiu-Jitsu contra Capoeira », caricature publiée dans O Malho à Rio de Janeiro le 8 mai 1909. L’image met en scène l’opposition entre le jiu-jitsu japonais et la capoeira brésilienne dans le contexte des débats sur les pratiques de combat au début du XXe siècle — O Malho. 8 mai 1909. p. 43. Hemeroteca Digital da Biblioteca Nacional do Brasil.

III.6. Débats historiographiques actuels

Le renouvellement documentaire engagé depuis le début du XXIe siècle n’a pas fait disparaître les désaccords concernant les origines du jiu-jitsu brésilien. Il les a plutôt déplacés et, surtout, rendus plus précis. À mesure que les archives de presse sont davantage exploitées, que les sources japonaises sont mieux prises en compte et que de nouvelles trajectoires individuelles sont documentées, certaines affirmations autrefois répétées comme des évidences deviennent des questions de recherche. Inversement, plusieurs éléments centraux du récit traditionnel résistent à l’examen critique et continuent d’occuper une place importante dans la reconstruction historique.

Cette situation n’est pas le signe d’une historiographie incapable de parvenir à des conclusions. Elle correspond au fonctionnement ordinaire d’un champ de recherche qui gagne en maturité et apprend à distinguer plus rigoureusement ce qui est établi, ce qui paraît probable et ce qui demeure hypothétique.

La place de Mitsuyo Maeda

La figure de Mitsuyo Maeda demeure au centre de ces débats. Son appartenance au Kodokan, l’ampleur de sa trajectoire internationale et sa présence au Brésil sont suffisamment documentées pour que son importance historique ne soit guère contestable. Les recherches récentes conduisent cependant à préciser la nature de cette importance.

Dans le récit traditionnel, Maeda apparaît généralement comme le maillon décisif d’une chaîne reliant Jigoro Kanō à Carlos Gracie. Cette représentation conserve une part de pertinence, mais elle devient insuffisante dès lors que sa trajectoire est replacée dans l’environnement plus large des combattants japonais qui circulent dans les Amériques au début du XXe siècle.

Maeda n’est en effet ni le seul judoka japonais à voyager ni le seul enseignant à participer à la diffusion des pratiques japonaises au Brésil. Les travaux consacrés à l’histoire du judo brésilien font apparaître plusieurs réseaux de transmission et montrent que des acteurs tels que Soishiro Satake ou d’autres pratiquants japonais contribuent eux aussi à l’implantation de ces pratiques (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012). Les recherches spécialisées de Pedreira et Drysdale élargissent encore ce paysage en redonnant de la visibilité à plusieurs combattants progressivement effacés du récit international du jiu-jitsu (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Le débat ne consiste donc plus réellement à choisir entre un Maeda fondateur et un Maeda historiquement secondaire. Une formulation aussi binaire ferait perdre l’essentiel du problème. Il s’agit plutôt de comprendre ce qui relève spécifiquement de son action, comment celle-ci s’inscrit dans des circulations plus larges et par quels mécanismes sa trajectoire devient ensuite centrale dans la mémoire du jiu-jitsu brésilien.

La transmission entre Maeda et Carlos Gracie

Cette question conduit directement à l’un des points les plus sensibles de l’historiographie : la relation entre Mitsuyo Maeda et Carlos Gracie.

Dans la tradition familiale, cette rencontre fonctionne comme une scène fondatrice. Maeda transmet son savoir à Carlos, qui le transmet ensuite à ses frères, ouvrant ainsi la voie au développement du système Gracie. Cette séquence possède une cohérence narrative remarquable, ce qui explique en grande partie sa longévité.

L’enquête historique oblige toutefois à distinguer plusieurs problèmes que cette narration tend à réunir. L’existence d’un contact entre Carlos Gracie et Maeda n’est pas exactement la même question que celle de la durée de l’apprentissage, de sa régularité, de son contenu ou du degré d’exclusivité de cette relation. Or les sources disponibles ne permettent pas toujours de répondre avec la même assurance à chacun de ces points.

Reconnaître cette limite documentaire ne revient pas à nier la transmission. Cela signifie simplement qu’il faut éviter de transformer quelques éléments attestés en une description détaillée d’un apprentissage dont toutes les modalités ne sont pas connues.

Cette prudence est essentielle parce que l’interprétation de cette relation influence directement la manière dont l’ensemble des origines est reconstruit. Une transmission longue, exclusive et techniquement bien définie renforcerait le modèle d’une filiation Kanō–Maeda–Gracie relativement linéaire. Une transmission plus discontinue, associée à d’autres influences ou intégrée à un environnement martial plus large conduirait au contraire à privilégier une histoire davantage relationnelle.

Dans l’état actuel des connaissances, le rôle de l’historien consiste moins à forcer l’une de ces deux versions qu’à préciser les différents degrés de certitude disponibles.

Les lignées extérieures à la famille Gracie

Le retour aux archives a également rendu beaucoup plus visibles les trajectoires qui ne relèvent pas directement de la famille Gracie. Luiz França et Oswaldo Fadda occupent ici une place importante, puisqu’ils témoignent de l’existence d’autres voies de transmission et d’autres espaces de développement du jiu-jitsu au Brésil.

Cette réévaluation constitue l’un des principaux acquis de l’historiographie récente, car elle empêche désormais d’assimiler entièrement l’histoire de la discipline à celle d’une seule famille.

Il faut néanmoins éviter de remplacer une simplification par une autre. Reconnaître l’existence de plusieurs lignées ne signifie pas qu’elles aient toutes exercé une influence équivalente ni joué le même rôle dans la constitution du jiu-jitsu brésilien contemporain. Certaines ont pu contribuer à son implantation dans des milieux sociaux différents, d’autres à sa diffusion géographique, à certaines évolutions techniques ou à la formation de nouvelles communautés de pratiquants.

Leur importance doit donc être évaluée en fonction des processus auxquels elles participent plutôt qu’à partir d’une recherche de « cofondateurs » qui reproduirait, sous une forme multipliée, le modèle généalogique traditionnel.

L’histoire devient ainsi polycentrique sans pour autant devenir indifférenciée. La famille Gracie peut conserver une importance majeure dans la structuration, la promotion et l’internationalisation de la discipline, tandis que d’autres lignées participent simultanément à son développement dans des espaces et selon des modalités différentes. Ces contributions ne s’annulent pas ; elles doivent être articulées.

Judo, jūjutsu et catégories historiques

La nature exacte des pratiques introduites au Brésil au début du XXe siècle constitue un autre problème historiographique important. Les sources de l’époque emploient des termes comme judo, jiu-jitsu, Kano jiu-jitsu, ju-jutsu ou luta japonesa sans respecter nécessairement les frontières disciplinaires auxquelles un lecteur contemporain est habitué.

Cette instabilité lexicale n’est pas un simple problème de vocabulaire. Elle renseigne sur un moment où les identités martiales elles-mêmes ne sont pas encore complètement stabilisées.

Il serait dès lors risqué de chercher à déterminer, à partir des catégories actuelles, si Maeda enseignait « du judo » ou « du jiu-jitsu » comme s’il s’agissait de deux ensembles parfaitement séparés dans le contexte étudié. Sa formation au Kodokan constitue un élément fondamental de son parcours, mais le judo auquel il est formé appartient lui-même à une période de développement et de transformation.

L’image d’un système japonais immobile qui aurait ensuite été modifié seulement après son arrivée au Brésil rend donc mal compte de cette historicité.

Les années passées par Maeda dans les circuits internationaux ont également pu modifier certaines dimensions de sa manière de combattre, d’enseigner ou de présenter son art. Cette possibilité mérite d’être étudiée, mais elle doit rester distincte d’une affirmation plus forte selon laquelle il aurait construit un système clairement identifiable combinant judo, jūjutsu et catch wrestling.

Le terme d’« hybridation » peut être utile pour décrire certains processus de transformation, à condition de ne pas servir de raccourci lorsque la nature précise des emprunts ne peut être établie.

Le problème historiographique consiste donc moins à choisir la bonne étiquette qu’à reconstruire les pratiques dans leur contexte. Quelles techniques sont attestées ? Selon quelles règles les combats ont-ils lieu ? Que désignent les termes employés par les sources elles-mêmes ? Comment ces catégories évoluent-elles avec le temps ? Ces questions permettent de sortir d’un débat terminologique souvent insoluble pour revenir aux pratiques effectivement documentées.

Les influences extérieures au Japon

Cette prudence devient particulièrement importante lorsqu’il est question des influences issues des systèmes de lutte occidentaux.

Les déplacements internationaux de Maeda et d’autres combattants japonais les mettent effectivement en présence de boxeurs, de lutteurs professionnels et de catch wrestlers. Ces rencontres sont historiquement importantes, car elles montrent que les arts martiaux japonais ne circulent pas dans des espaces culturellement fermés.

Il serait néanmoins excessif de déduire automatiquement de ces confrontations une transformation technique identifiable. L’existence d’un contact constitue une possibilité de transfert, non sa démonstration.

Établir que Maeda a rencontré ou combattu des représentants du catch wrestling est historiquement différent de démontrer qu’il a adopté telle technique, qu’il l’a intégrée durablement à sa pratique puis qu’il l’a transmise à ses élèves au Brésil. Entre ces différents niveaux d’affirmation, la quantité de preuves nécessaires n’est pas la même.

L’histoire croisée fournit à ce titre un cadre particulièrement utile. Werner et Zimmermann invitent précisément à ne pas supposer les effets d’une rencontre, mais à examiner les transformations observables produites par l’interaction entre des espaces ou des traditions différents (Werner & Zimmermann, 2003).

Appliquée au jiu-jitsu brésilien, cette exigence conduit à reconnaître l’importance des circulations internationales sans transformer toute proximité historique en filiation technique.

Quelle place attribuer à la famille Gracie ?

Le renouvellement de l’historiographie a parfois été interprété comme une tentative de diminuer le rôle de la famille Gracie. Cette lecture dépend largement de la manière traditionnelle de poser le problème. Si l’histoire est organisée autour de fondateurs, toute apparition de nouveaux acteurs semble nécessairement retirer une part de mérite aux anciens.

Une approche relationnelle permet précisément de sortir de cette logique de concurrence.

Le rôle historique des Gracie demeure considérable. Le développement des académies, la pérennisation d’un système d’enseignement familial, l’usage des défis comme instrument de promotion, la construction d’un discours spécifique sur la pratique puis, plusieurs décennies plus tard, la diffusion internationale du système constituent des contributions majeures.

La question est donc moins de savoir s’ils sont importants que de préciser la nature de cette importance.

La notion de fondateur devient ici trop générale pour être véritablement explicative. Elle peut désigner celui qui invente des techniques, celui qui organise une pédagogie, celui qui crée une institution, celui qui donne à une pratique une identité ou encore celui qui la fait connaître à grande échelle. Ces fonctions ne sont pourtant pas identiques.

Les distinguer permet de mieux comprendre les contributions respectives de Carlos, Hélio et des autres membres de la famille sans leur attribuer nécessairement l’invention ex nihilo de principes techniques dont l’histoire est plus ancienne.

Cette lecture ne diminue pas leur importance ; elle la rend historiquement plus précise. La structuration d’une tradition, sa formalisation pédagogique, sa promotion et sa capacité à produire une identité collective peuvent constituer des transformations aussi décisives que l’invention d’une technique particulière.

Mémoire et histoire : une opposition insuffisante

Les controverses relatives aux origines ramènent finalement à une question qui dépasse le seul jiu-jitsu brésilien : que doit faire l’historien des récits transmis par une communauté lorsque certains de leurs éléments sont difficiles à confirmer ou doivent être nuancés ?

Opposer frontalement mémoire et histoire apporte peu de réponses. La mémoire collective ne poursuit pas les mêmes objectifs qu’une enquête historiographique. Elle transmet des repères, préserve des figures exemplaires et produit une continuité à partir de laquelle un groupe peut comprendre son identité.

L’histoire, au contraire, cherche à contextualiser ces récits, à les confronter aux documents et à restituer les incertitudes que la mémoire tend naturellement à réduire. Halbwachs, Nora et Ricoeur ont montré, chacun à leur manière, que ces deux rapports au passé sont distincts sans être indépendants l’un de l’autre (Halbwachs, 1997 ; Nora, 1984 ; Ricoeur, 2000).

Un récit peut donc être historiquement imprécis sur certains détails tout en ayant exercé une influence parfaitement réelle sur la formation de la discipline. À l’inverse, le fait qu’un événement soit documenté ne suffit pas à expliquer la place qu’il occupe dans la mémoire collective.

Une histoire complète du jiu-jitsu brésilien doit pouvoir tenir ces deux dimensions ensemble.

L’enjeu ne consiste donc ni à protéger la tradition contre la critique ni à la dissoudre dans une succession de rectifications factuelles. Il s’agit de comprendre comment les événements et les récits produits à leur sujet ont agi conjointement dans la constitution du jiu-jitsu brésilien.

Une historiographie désormais plurielle

L’historiographie contemporaine ne se réduit plus à l’affrontement entre une « histoire traditionnelle » et une « histoire révisionniste ». Cette opposition devient de moins en moins pertinente à mesure que les objets et les méthodes de recherche se diversifient.

L’histoire du sport replace les pratiquants dans les structures sociales et institutionnelles du Brésil. L’histoire transnationale suit les circulations entre le Japon, les Amériques et d’autres espaces. Les Martial Arts Studies étudient la construction culturelle des disciplines et de leurs récits. L’histoire de la mémoire analyse les processus par lesquels certaines versions du passé s’imposent, tandis que le travail archivistique permet de reconstruire avec davantage de précision des trajectoires longtemps restées à l’arrière-plan.

Ce déplacement transforme finalement la question elle-même. Demander « qui a créé le jiu-jitsu brésilien ? » suppose déjà qu’une création puisse être isolée, attribuée à un individu et située dans un moment suffisamment précis. Or c’est précisément ce que les recherches contemporaines rendent de moins en moins évident.

Une interrogation historiquement plus féconde consiste alors à comprendre comment, au fil de plusieurs décennies, des pratiques, des acteurs, des institutions et des récits qui ne formaient initialement aucun ensemble parfaitement unifié ont fini par produire une tradition suffisamment cohérente pour être reconnue, nommée et transmise comme le jiu-jitsu brésilien.


Ryō Mizuno, organisateur de l’émigration japonaise vers le Brésil au début du XXe siècle
Ryō Mizuno, figure majeure de l’organisation des premières migrations japonaises vers le Brésil. Son action permet de replacer l’histoire des pratiques martiales japonaises dans un ensemble plus vaste de circulations humaines, de réseaux migratoires et de transferts culturels entre le Japon et le Brésil — Collection du Museu Histórico da Imigração Japonesa no Brasil.

III.7. Vers une approche systémique et relationnelle des origines

Le déplacement historiographique décrit précédemment conduit à reconsidérer la manière même dont le problème des origines est formulé. Les biographies restent indispensables. Jigoro Kanō, Mitsuyo Maeda, Carlos et Hélio Gracie, Luiz França, Oswaldo Fadda, Geo Omori ou Soishiro Satake appartiennent pleinement à l’histoire étudiée. Pourtant, aucune de leurs trajectoires, prise isolément, ne paraît pouvoir expliquer à elle seule la formation de ce qui deviendra le jiu-jitsu brésilien.

La difficulté réside précisément dans le passage de l’histoire des individus à celle d’une discipline. Un enseignant peut transmettre un ensemble de techniques, une famille peut organiser une école et une académie peut stabiliser une méthode d’enseignement. Mais une tradition martiale ne se réduit à aucun de ces éléments pris séparément. Elle suppose aussi qu’un ensemble de pratiques acquière une certaine cohérence, qu’il puisse être reproduit par d’autres, qu’il développe des institutions, des règles, des catégories et, progressivement, une mémoire suffisamment partagée pour se différencier d’autres traditions. C’est ce niveau collectif qu’une approche relationnelle permet d’interroger.

Une telle perspective ne consiste pas à faire disparaître les individus derrière un « système » abstrait. Elle part au contraire de leur action concrète, mais considère que sa portée dépend des relations dans lesquelles elle s’inscrit. Maeda n’est pas seulement un judoka formé au Japon : sa trajectoire relie le Kodokan aux réseaux internationaux de combattants, puis ces réseaux à différents territoires des Amériques. Carlos Gracie n’est pas uniquement un élève recevant un enseignement : il agit dans un environnement familial, urbain et commercial qui rend possibles l’ouverture d’académies, l’organisation de défis et la construction progressive d’une identité propre. Hélio lui-même ne peut être compris indépendamment du travail de ses frères, de ses élèves, de ses adversaires et des récits qui transformeront ultérieurement son parcours en figure fondatrice.

L’histoire connectée offre un cadre particulièrement pertinent pour analyser ces relations. Subrahmanyam propose de ne pas considérer les espaces historiques comme des unités closes, mais d’étudier les connexions par lesquelles circulent les hommes, les idées et les pratiques (Subrahmanyam, 2005). Cette perspective convient particulièrement à une histoire dont plusieurs protagonistes traversent les frontières et dont les pratiques changent précisément parce qu’elles passent d’un environnement social à un autre.

Le premier de ces environnements est celui du Japon de l’ère Meiji. La constitution du judo du Kodokan prend place dans une période de transformation profonde de la société japonaise. Kanō ne conserve pas simplement un patrimoine martial existant : il sélectionne, réorganise et reformule des pratiques issues du jūjutsu afin de les inscrire dans un projet éducatif et social compatible avec les nouvelles institutions du Japon moderne. Le point de départ de cette histoire n’est donc déjà pas une tradition immobile, mais un ensemble lui-même en cours de constitution et de redéfinition.

À ce premier processus s’ajoutent les circulations internationales. À partir de la fin du XIXe siècle et au début du XXe, des pratiquants japonais quittent l’archipel dans le cadre de trajectoires d’enseignement, de migration ou de professionnalisation du combat. Les savoirs martiaux voyagent avec eux, changent de publics, de lieux et parfois de fonctions. Les travaux de Nunes consacrés au judo brésilien montrent précisément que ces pratiques doivent être replacées dans les réseaux beaucoup plus vastes de l’immigration japonaise et des communautés qui se développent au Brésil (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

Les circuits internationaux de combat prolongent ce mouvement. Maeda et certains de ses contemporains évoluent dans des environnements où démonstrations, luttes professionnelles et affrontements entre représentants de traditions différentes se côtoient. Ces situations créent des occasions d’observation, d’ajustement et éventuellement de transformation. Elles ne permettent cependant pas d’affirmer mécaniquement qu’un transfert technique s’est produit. Une approche véritablement relationnelle doit au contraire chercher, chaque fois que les sources le permettent, à distinguer ce qui a effectivement circulé, ce qui a été adopté, ce qui a été reformulé et ce qui demeure de l’ordre de l’hypothèse.

Le Brésil ne constitue donc pas simplement le terme d’un déplacement commencé au Japon. Il représente un nouvel environnement historique dans lequel ces pratiques rencontrent une société elle-même en transformation, des villes où se développent de nouveaux loisirs, des spectacles sportifs, des traditions de lutte déjà présentes et des publics dont les attentes diffèrent de celles rencontrées ailleurs. Les règles des confrontations, la place accordée aux défis, la structure des académies, la possibilité de professionnaliser l’enseignement ou encore les caractéristiques sociales des pratiquants peuvent alors influencer la sélection et l’organisation des formes de pratique.

La transmission apparaît dès lors moins comme le déplacement intact d’un objet déjà constitué que comme une succession de recontextualisations. Cette idée rejoint directement les travaux consacrés aux transferts culturels et à l’histoire croisée. Lorsqu’un savoir passe d’un espace social à un autre, il est reçu à travers de nouvelles catégories, sélectionné en fonction de nouveaux usages et parfois reformulé pour répondre à d’autres contraintes (Werner & Zimmermann, 2003).

Une telle perspective permet de dépasser l’opposition souvent trop rigide entre continuité et invention. Le jiu-jitsu brésilien peut conserver des continuités techniques profondes avec le judo et le jūjutsu japonais tout en développant progressivement des caractéristiques propres. Une transformation historique n’implique pas nécessairement une rupture totale avec ce qui la précède. Elle peut intervenir dans la fréquence avec laquelle certaines situations sont travaillées, dans la structure des règles, dans les choix pédagogiques, dans la manière de hiérarchiser les positions ou encore dans le discours qui donne une cohérence à l’ensemble.

C’est précisément à ce niveau que la notion d’émergence peut apporter un outil supplémentaire. Dans les sciences de la complexité, elle désigne l’apparition, au niveau d’un système, de propriétés résultant des interactions entre ses composantes sans pouvoir être attribuées simplement à l’une d’elles prise isolément (Mitchell, 2009). Byrne et Callaghan ont montré que ce type de raisonnement pouvait également être mobilisé dans les sciences sociales, à condition de ne pas transposer mécaniquement aux sociétés humaines des modèles élaborés pour d’autres types de systèmes (Byrne & Callaghan, 2013).

Appliquée au problème des origines, cette notion conduit à poser une question simple : le jiu-jitsu brésilien peut-il être compris comme le résultat d’un processus collectif dont aucun des acteurs n’avait initialement conçu la forme finale ?

Les sources disponibles rendent cette hypothèse particulièrement intéressante. Kanō transforme le jūjutsu et développe le judo sans concevoir ce que deviendra plusieurs décennies plus tard le jiu-jitsu brésilien. Maeda participe à l’internationalisation de ces pratiques, mais rien ne permet de lui attribuer un projet visant à créer une discipline brésilienne nouvelle. Les Gracie interviennent ensuite de manière décisive dans la structuration, l’enseignement et la promotion de leur système, mais ils agissent dans un environnement où existent déjà des traditions, des enseignants, des pratiques de combat, des publics et des règles qui les précèdent.

Le jiu-jitsu brésilien ne semble donc pas avoir été contenu à l’état achevé dans l’intention d’un de ses protagonistes. Son identité se dessine progressivement à mesure que certaines pratiques sont conservées, que d’autres deviennent plus centrales, que des académies se développent, que certaines formes de confrontation deviennent récurrentes et qu’un récit particulier commence à relier ces différents éléments.

Cette manière de raisonner modifie également le statut accordé aux figures fondatrices. L’importance historique d’un individu ne dépend plus de sa capacité supposée à avoir inventé seul l’ensemble d’un système. Un acteur peut jouer un rôle décisif parce qu’il relie des réseaux jusque-là séparés, stabilise une pédagogie, crée une institution, formalise des principes, sélectionne certaines pratiques ou produit un récit suffisamment puissant pour donner à une communauté le sentiment de partager une tradition commune.

Les contributions de Kanō, Maeda, Carlos et Hélio Gracie, de França, de Fadda ou d’autres acteurs peuvent ainsi être étudiées selon leurs fonctions propres plutôt que placées en concurrence pour un titre de fondateur. Kanō participe à la transformation et à l’institutionnalisation du judo moderne. Maeda joue un rôle important dans sa circulation internationale et dans son implantation dans de nouveaux environnements. La famille Gracie contribue à la structuration d’un système d’enseignement, à sa promotion, à la consolidation d’une identité propre puis à son internationalisation. Les lignées parallèles montrent, de leur côté, que la diffusion et la transformation des pratiques ne sont pas entièrement contrôlées par un centre unique.

Ces contributions appartiennent à des niveaux différents et n’ont aucune raison d’être considérées comme équivalentes. Leur articulation permet toutefois de comprendre comment une tradition nouvelle peut progressivement se constituer sans qu’il soit nécessaire d’identifier un acte de création unique.

C’est aussi ce qui fait l’intérêt d’une approche systémique. Elle permet de mettre en relation des dimensions que l’histoire généalogique tend à traiter séparément. Une technique n’existe jamais indépendamment des situations dans lesquelles elle est utilisée. Les règles d’un combat modifient les solutions qui deviennent pertinentes. Une académie organise la transmission et sélectionne ce qu’elle souhaite enseigner. Une communauté produit une mémoire qui donne une continuité aux générations successives. Les médias, les démonstrations et les compétitions peuvent ensuite modifier profondément la manière dont la pratique se diffuse et se représente elle-même.

L’histoire du jiu-jitsu brésilien apparaît alors comme celle d’une configuration qui se transforme à mesure que ses composantes interagissent. Les pratiques techniques, les règles, les institutions, les individus et les récits ne constituent pas des histoires parallèles. Ils se conditionnent mutuellement et contribuent ensemble à la formation progressive d’une discipline identifiable.

Cette proposition théorique doit néanmoins rester subordonnée au travail historique. Les notions de réseau, de système ou d’émergence ne peuvent se substituer aux archives et ne doivent pas servir à postuler des relations que les sources ne permettent pas d’établir. Leur intérêt est méthodologique : elles fournissent un cadre suffisamment large pour organiser les connexions effectivement documentées sans les réduire à une seule filiation.

La question des origines change alors profondément de nature. Il devient moins pertinent de rechercher l’instant précis où le jiu-jitsu brésilien aurait commencé à exister que d’identifier les étapes par lesquelles une configuration nouvelle s’est progressivement stabilisée. Il faut comprendre comment certains héritages ont circulé, comment ils ont été sélectionnés et transformés, comment des institutions ont permis leur reproduction et comment une identité spécifique a fini par donner à cet ensemble un nom, une histoire et des frontières reconnaissables.

Dans cette lecture, l’émergence du jiu-jitsu brésilien ne correspond ni à la simple transplantation du judo japonais ni à l’invention soudaine d’un système entièrement nouveau. Elle désigne un processus historique de longue durée au cours duquel continuités, sélections et transformations s’entremêlent jusqu’à rendre possible la formation d’une tradition suffisamment différenciée pour être perçue, pratiquée et finalement racontée comme telle.


Façade de la Biblioteca Nacional do Brasil à Rio de Janeiro photographiée par Marc Ferrez en 1910
Biblioteca Nacional do Brasil à Rio de Janeiro en 1910. Les fonds de la Biblioteca Nacional et de son Hemeroteca Digital constituent aujourd’hui des ressources majeures pour réexaminer l’histoire du jiu-jitsu et des pratiques de combat au Brésil à partir de sources contemporaines — Marc Ferrez. 1910. Biblioteca Nacional do Brasil.

III.8. Conclusion

L’histoire des origines du jiu-jitsu brésilien n’a pas toujours été écrite de la même manière. Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, elle est avant tout produite et transmise par les acteurs de la discipline eux-mêmes. Témoignages, traditions orales, articles de presse et mémoires familiales contribuent progressivement à organiser un récit dans lequel Jigoro Kano, Mitsuyo Maeda puis la famille Gracie occupent des positions centrales. Cette première historiographie ne doit pas être disqualifiée au motif qu’elle serait issue du milieu martial. Elle a permis de conserver des informations, de structurer une identité collective et de transmettre une mémoire. À ce titre, elle constitue elle-même une composante importante de l’histoire du jiu-jitsu brésilien.

Ses limites apparaissent cependant lorsqu’elle est utilisée comme une reconstruction exhaustive du passé. Le retour aux archives entrepris notamment par Roberto Pedreira a contribué à rendre visibles des acteurs, des lignées et des trajectoires qui apparaissaient peu dans la narration dominante (Pedreira, 2014). Robert Drysdale a prolongé cette dynamique en proposant une synthèse historiographique plus large fondée sur l’exploitation de nombreuses sources relatives aux premières décennies de la discipline (Drysdale, 2022). Ces travaux spécialisés ont joué un rôle important dans le renouvellement du débat, mais ils gagnent à être confrontés à la recherche universitaire et replacés dans un ensemble documentaire plus vaste.

Les études consacrées au judo brésilien et aux migrations japonaises vont dans le même sens lorsqu’elles replacent Maeda dans une histoire plus large de circulation des pratiquants japonais au Brésil (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012). L’histoire du sport élargit encore la perspective en réinscrivant les combats, les académies et les démonstrations dans les transformations de la société brésilienne, le développement des spectacles sportifs et l’émergence de nouvelles cultures corporelles. Les Martial Arts Studies ajoutent une autre dimension en montrant que les arts martiaux ne doivent pas être étudiés uniquement comme des ensembles techniques. Ils existent également à travers des identités, des discours, des institutions et des représentations culturelles qui évoluent dans le temps (Bowman, 2015, 2021 ; Wetzler, 2015).

À mesure que ces approches se croisent, plusieurs certitudes anciennes deviennent plus difficiles à maintenir sous leur forme la plus simple. Maeda demeure un acteur majeur, mais il n’apparaît plus comme l’unique vecteur de diffusion des pratiques japonaises. La famille Gracie conserve une importance considérable dans le développement, la structuration et l’internationalisation du jiu-jitsu brésilien, sans que son histoire suffise pour autant à résumer celle de toute la discipline. Les lignées França–Fadda et d’autres réseaux introduisent une géographie plus polycentrique. De même, le ne-waza ne peut être présenté comme une invention brésilienne, même si son développement au Brésil connaît ensuite des orientations particulières. Enfin, les contacts entre traditions sont largement attestés, mais leurs effets techniques doivent être établis à partir des sources plutôt que déduits de leur simple existence.

Ces débats signalent moins une crise de l’historiographie qu’un changement de maturité. L’histoire gagne en profondeur lorsqu’elle cesse de produire une généalogie parfaitement ordonnée et accepte de restituer les incertitudes, les discontinuités et les interactions qui structurent réellement le processus historique. Une lecture relationnelle permet alors de tenir ensemble ce que les récits linéaires ont tendance à séparer. Le Japon de l’ère Meiji, le Kodokan, les migrations japonaises, les circuits internationaux de combat, les villes brésiliennes, les académies, les défis et les récits familiaux ne constituent pas des histoires indépendantes. Ils appartiennent à une même configuration, au sein de laquelle chaque élément agit sur les autres.

La notion d’émergence peut aider à penser cette configuration, à condition de rester un outil heuristique plutôt qu’une explication automatique. Elle permet de comprendre comment une discipline peut acquérir progressivement une identité propre sans avoir été conçue dans son ensemble par un fondateur unique. Dans cette perspective, les propriétés qui finiront par caractériser le jiu-jitsu brésilien apparaissent au fil d’interactions entre acteurs, institutions, règles, pratiques et récits, plutôt qu’à partir d’un acte de création clairement identifiable (Mitchell, 2009 ; Byrne & Callaghan, 2013).

L’historiographie contemporaine conduit ainsi à déplacer la question des origines. Il devient moins pertinent de rechercher le premier moment où le jiu-jitsu brésilien aurait existé sous une forme déjà achevée que de comprendre comment, au cours de plusieurs décennies, des pratiques, des hommes, des institutions et des représentations ont progressivement produit une tradition suffisamment cohérente pour être reconnue comme distincte. Cette évolution du regard permet de mieux saisir le caractère historique de l’identité elle-même, qui ne précède pas nécessairement les processus qui la constituent.

Ce déplacement prépare directement la suite de l’étude. Une fois reconnues les limites des récits généalogiques et la nécessité de replacer les principaux protagonistes dans les réseaux auxquels ils appartiennent, il devient possible de revenir aux acteurs eux-mêmes. Il ne s’agit plus de constituer une nouvelle galerie de fondateurs, mais de suivre des trajectoires, d’identifier les espaces qu’elles relient et de comprendre ce que chacune rend historiquement possible.

La partie suivante examinera donc les hommes, les institutions et les circulations qui participent à cette histoire, depuis le Japon de l’ère Meiji jusqu’au Brésil de la première moitié du XXᵉ siècle. L’objectif sera de restituer progressivement la configuration historique au sein de laquelle ce que nous appelons aujourd’hui le jiu-jitsu brésilien a pu se constituer, se différencier et finalement acquérir une identité propre.


III.9. Références

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Plantation de café dans l’État de São Paulo au début du XXe siècle
Plantation de café dans l’État de São Paulo entre 1908 et 1919. Les circulations japonaises vers le Brésil s’inscrivent dans un contexte économique, migratoire et social plus large qui participe à la constitution des communautés nippo-brésiliennes — National Photo Company Collection, Library of Congress.

Conclusion de la section I

L’objectif de cette première section était de comprendre comment s’est construite la connaissance historique des origines du jiu-jitsu brésilien. Avant d’interroger les acteurs, les pratiques et les contextes ayant contribué à la formation de la discipline, il était nécessaire d’examiner les récits qui en ont transmis la mémoire, les sources sur lesquelles ils reposent et les méthodes permettant d’en évaluer la portée historique.

L’analyse du récit traditionnel a montré que la mémoire collective du jiu-jitsu brésilien s’est longtemps organisée autour d’une généalogie fondatrice reliant Jigoro Kanō, Mitsuyo Maeda et la famille Gracie. Cette narration a joué un rôle central dans la structuration identitaire de la discipline. Elle a permis de produire une continuité historique, de légitimer une filiation technique et de transmettre un ensemble de valeurs qui participent encore aujourd’hui à sa culture. À travers les figures de Carlos Gracie, d’Hélio Gracie et les récits associés aux Gracie Challenges, s’est progressivement constituée une représentation des origines qui a profondément marqué la manière dont l’histoire du jiu-jitsu brésilien a été comprise, au Brésil comme à l’échelle internationale.

L’examen critique des sources montre toutefois que cette mémoire fondatrice ne peut être assimilée à une restitution immédiate du passé. Archives de presse, documents du Kodokan, témoignages, autobiographies, traditions orales et mémoires familiales appartiennent à des régimes documentaires différents, dont les conditions de production, de conservation et de transmission ne sont pas les mêmes. L’histoire des origines du jiu-jitsu brésilien apparaît ainsi comme un terrain particulièrement révélateur des relations complexes entre mémoire et histoire, entre transmission identitaire et reconstruction historiographique.

Le travail de critique interne et externe conduit, dans cette perspective, à dépasser une opposition trop simple entre vérité et erreur. Il s’agit plutôt de contextualiser les documents, d’identifier les conditions dans lesquelles ils ont été produits, de confronter les traces disponibles et de rendre explicites les différents degrés de certitude qu’elles autorisent. Les témoignages sont à la fois des sources sur les événements et des constructions mémorielles. Les archives, de leur côté, ne constituent jamais des reflets parfaitement neutres du passé : elles sont elles-mêmes produites, sélectionnées et conservées dans des contextes institutionnels, sociaux et culturels particuliers.

Cette réflexion méthodologique permet de mieux comprendre le renouvellement récent de l’historiographie du jiu-jitsu brésilien. Le retour systématique aux archives, notamment dans les travaux de Roberto Pedreira, a contribué à rendre visibles des acteurs et des trajectoires longtemps restés à la périphérie du récit dominant. Robert Drysdale a prolongé ce mouvement en proposant une relecture plus large des premières décennies de la discipline à partir d’un corpus documentaire considérablement élargi. Parallèlement, l’histoire du sport brésilien, les approches transnationales et les Martial Arts Studies ont déplacé l’attention vers des dimensions longtemps moins présentes dans les récits internes : migrations, circulations internationales, réseaux d’acteurs, transformations institutionnelles, constructions identitaires et formation progressive des traditions martiales.

L’une des principales conséquences de ce renouvellement est la difficulté croissante à maintenir des modèles explicatifs fondés sur une causalité unique. Les origines du jiu-jitsu brésilien ne peuvent plus être réduites à l’action d’un seul individu, d’une seule famille ou d’un événement fondateur clairement isolable. Les recherches contemporaines font apparaître une pluralité d’acteurs, de trajectoires et de processus historiques dont les interactions contribuent progressivement à la formation de la discipline.

Cette évolution conduit à privilégier une lecture plus relationnelle des origines. Le jiu-jitsu brésilien apparaît moins comme le résultat d’une transmission linéaire que comme le produit d’interactions successives entre plusieurs dynamiques historiques : les transformations des arts martiaux japonais à l’époque Meiji, les migrations japonaises, les circulations internationales de combattants, les spectacles et circuits professionnels de lutte, les cultures corporelles brésiliennes, les défis interstyles, le développement des académies et les différentes formes de transmission mises en place au sein de plusieurs lignées.

La notion d’émergence peut contribuer à penser ce processus, à condition de rester un outil heuristique et non une explication autosuffisante. Elle permet de comprendre comment une tradition peut progressivement acquérir une identité propre sans avoir été conçue dans sa forme finale par un acteur unique. Les pratiques, les institutions, les règles, les modes d’enseignement et les récits qui finiront par caractériser le jiu-jitsu brésilien se développent dans des temporalités différentes avant de former un ensemble de plus en plus cohérent.

L’histoire du jiu-jitsu brésilien ne peut donc être comprise à partir d’une logique exclusivement généalogique. Elle doit être envisagée comme un processus historique dans lequel individus, institutions, communautés, réseaux et contextes interagissent continuellement. Sa formation apparaît moins comme le résultat d’une invention ponctuelle que comme celui d’un long processus de circulation, de sélection, d’adaptation, de stabilisation et de recomposition.

Cette conclusion possède une conséquence méthodologique directe pour la suite de l’étude. Si les origines du jiu-jitsu brésilien ne se laissent pas réduire à une simple filiation, l’analyse doit désormais revenir aux acteurs eux-mêmes, mais en les replaçant dans les réseaux, les institutions et les espaces qui donnent sens à leur action.

La deuxième partie sera donc consacrée aux acteurs, aux réseaux et aux circulations transnationales qui participent à cette histoire entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle. Du Japon de l’ère Meiji aux communautés japonaises installées au Brésil, des trajectoires internationales de Mitsuyo Maeda aux différentes lignées de transmission qui se développent sur le territoire brésilien, il s’agira de reconstruire progressivement la configuration historique au sein de laquelle ce qui sera plus tard identifié comme le jiu-jitsu brésilien a pu se constituer et se différencier.

L’enjeu ne sera donc plus de rechercher un fondateur unique, mais de comprendre comment des acteurs, des réseaux, des institutions et des pratiques, inscrits dans des trajectoires différentes, ont progressivement contribué à la formation d’une tradition martiale devenue identifiable comme le jiu-jitsu brésilien.


Portrait de Ryō Mizuno, organisateur de l’immigration japonaise vers le Brésil au début du XXe siècle
Ryō Mizuno, l’un des principaux organisateurs des premières migrations japonaises vers le Brésil au début du XXe siècle. Son parcours illustre les réseaux humains et logistiques qui structurent les circulations entre le Japon et le Brésil, contexte dans lequel s’inscrivent également les trajectoires de pratiquants japonais comme Mitsuyo Maeda —Vers 1900. Collection de la famille Mizuno.

Section II – LES ACTEURS, LES RÉSEAUX ET LES CIRCULATIONS TRANSNATIONALES (1882-1950)

Introduction

L’analyse historiographique menée dans la première partie a montré que les origines du jiu-jitsu brésilien ne peuvent être réduites à un récit unique ni à une filiation linéaire reliant quelques figures fondatrices. Les recherches contemporaines invitent au contraire à envisager sa formation comme le résultat de circulations, de transmissions et d’interactions entre des acteurs inscrits dans des contextes géographiques, sociaux et historiques différents.

Ce constat impose un déplacement du regard. Après avoir étudié les récits produits sur les origines de la discipline, il convient désormais de revenir aux acteurs, aux institutions et aux réseaux qui ont contribué à rendre possible sa formation. L’enjeu n’est plus seulement de comprendre comment l’histoire du jiu-jitsu brésilien a été racontée, mais d’examiner les processus historiques auxquels ces récits renvoient.

Cette démarche prolonge directement le cadre théorique adopté précédemment. L’histoire connectée permet de suivre les relations entre des espaces que des récits nationaux tendraient à isoler. L’histoire transnationale attire l’attention sur les déplacements d’individus, de pratiques et de savoirs au-delà des frontières. La notion d’émergence, enfin, invite à considérer qu’une tradition peut progressivement acquérir une identité propre sans avoir été conçue dans son ensemble par un acteur unique.

Dans cette perspective, les origines du jiu-jitsu brésilien apparaissent au croisement de plusieurs dynamiques : les transformations des arts martiaux japonais durant l’ère Meiji, la constitution et le développement du Kodokan, les migrations japonaises, les circulations internationales de combattants, les circuits professionnels de lutte et les transformations sociales du Brésil du début du XXe siècle.

Cette partie examinera donc les principaux acteurs et espaces de cette configuration historique. Elle reviendra d’abord sur les transformations du Japon moderne et sur la constitution du judo du Kodokan autour de Jigoro Kanō. Elle suivra ensuite la trajectoire internationale de Mitsuyo Maeda, figure centrale des circulations martiales du début du siècle, avant d’élargir l’analyse aux différents pratiquants japonais présents au Brésil ainsi qu’aux lignées qui se développent en dehors du seul réseau Gracie.

L’objectif n’est pas d’établir une nouvelle généalogie fondatrice. Il s’agit plutôt de reconstituer la constellation d’acteurs, de réseaux, d’institutions et de relations au sein de laquelle ce qui sera plus tard identifié comme le jiu-jitsu brésilien a pu progressivement se constituer, se différencier et acquérir une identité propre.


Portrait historique de Jigoro Kano, fondateur du Kodokan
Photographie de Jigoro Kano, fondateur du Kodokan, vers 1937. Son travail de réorganisation du jūjutsu dans le Japon de l’ère Meiji constitue une étape essentielle de l’histoire qui conduira plus tard au jiu-jitsu brésilien — Collection The Asahi Shimbun.

Chapitre IV – Le Japon de l’ère Meiji et la transformation des arts martiaux

IV.1. La modernisation du Japon après 1868

Pour comprendre les origines du jiu-jitsu brésilien, il faut remonter bien avant l’arrivée de Mitsuyo Maeda au Brésil et même avant la fondation du Kodokan par Jigoro Kanō en 1882. Le système martial qui commence à circuler hors du Japon à la fin du XIXe et au début du XXe siècle est lui-même le produit d’une période de transformations politiques, sociales et culturelles particulièrement profondes. L’émergence du judo ne peut donc être dissociée de la construction du Japon moderne engagée avec la restauration de Meiji en 1868 (Jansen, 2000 ; Gordon, 2003).

Pendant plus de deux siècles, l’archipel avait vécu sous le régime du shogunat Tokugawa, établi au début du XVIIe siècle. Cette longue période se caractérise par une organisation politique fortement hiérarchisée, une relative stabilité intérieure et un contrôle étroit des relations avec l’étranger. La politique traditionnellement désignée sous le terme de sakoku ne correspond pas à une fermeture absolue du Japon, mais elle limite fortement les échanges extérieurs et les place sous le contrôle du pouvoir shogunal.

Dans cet ordre social, les samouraïs occupent une position privilégiée. Leur fonction ne se réduit cependant plus, au cours de l’époque Tokugawa, à celle de guerriers au sens strict. Une part importante d’entre eux exerce des fonctions administratives, éducatives ou intellectuelles, tandis que les pratiques martiales continuent d’occuper une place significative dans leur culture de classe (Hurst, 1998 ; Jansen, 2000).

Cet équilibre est profondément ébranlé au milieu du XIXe siècle. L’arrivée des navires du commodore Matthew Perry en 1853 symbolise la pression croissante exercée par les puissances occidentales sur le Japon. L’ouverture progressive de plusieurs ports et la signature de traités jugés défavorables mettent en évidence la vulnérabilité militaire et diplomatique du shogunat. La crise qui en résulte dépasse rapidement le seul cadre des relations internationales : elle fragilise l’ordre politique intérieur et contribue aux affrontements qui conduisent finalement à la restauration impériale de 1868 (Jansen, 2000 ; Gordon, 2003).

Le nouveau gouvernement engage alors une transformation d’une ampleur exceptionnelle. Les domaines féodaux sont supprimés et remplacés par un système préfectoral placé sous l’autorité de l’État central. Une armée de conscription est mise en place, les structures fiscales et administratives sont réorganisées et l’éducation devient l’un des principaux instruments de la modernisation nationale. Dans le même temps, le développement industriel, les infrastructures de transport et l’adoption de nombreuses connaissances scientifiques et techniques venues d’Europe et d’Amérique du Nord transforment profondément les institutions japonaises et les conditions de vie (Gordon, 2003).

Ces réformes modifient directement la place des anciennes pratiques martiales. Les systèmes de combat issus de la société guerrière avaient été constitués dans des contextes politiques et militaires qui disparaissent rapidement. L’abolition progressive des privilèges de la classe samouraï, puis l’interdiction générale du port du sabre en public en 1876, symbolisent cette rupture. Dans le même mouvement, la création d’une armée nationale fondée sur la conscription transforme la manière dont la puissance militaire est organisée.

Les anciennes écoles martiales ne disparaissent cependant pas du jour au lendemain. La période est plutôt marquée par une profonde recomposition de leur place sociale. Certaines perdent des élèves, d’autres voient leurs fonctions traditionnelles décliner, tandis que plusieurs parviennent à se maintenir en adaptant leurs modes de transmission ou en recherchant de nouveaux publics. L’histoire des arts martiaux japonais de l’époque Meiji doit donc être comprise moins comme celle d’un effacement uniforme que comme celle d’une crise de légitimité accompagnée de transformations importantes (Hurst, 1998).

Cette recomposition oblige à reconsidérer la fonction même des pratiques martiales. Les techniques autrefois associées à la formation des guerriers doivent désormais trouver leur place dans une société où leurs usages militaires traditionnels ont largement perdu leur raison d’être. C’est précisément dans cet environnement que se développent des projets cherchant à transformer les anciennes pratiques en moyens d’éducation physique, morale et sociale.

La question dépasse d’ailleurs largement les arts martiaux. Une part importante des débats de l’ère Meiji porte sur la manière dont le Japon peut adopter les institutions et les connaissances jugées nécessaires à sa modernisation sans rompre entièrement avec son propre héritage culturel. Les pratiques corporelles deviennent l’un des espaces dans lesquels cette tension entre transformation et continuité prend forme.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’entreprise de Jigoro Kanō. Le judo n’apparaît pas comme une simple continuation du jūjutsu prémoderne. Il résulte d’un travail de sélection, de réorganisation et de redéfinition destiné à donner à certains savoirs martiaux une place compatible avec les nouvelles institutions éducatives du Japon moderne (Todo, 1981 ; Kanō, 2008).

Cette observation est essentielle pour l’histoire du jiu-jitsu brésilien. Ce qui circulera ensuite hors du Japon n’est déjà plus un héritage ancien transmis sans modification. Avant même les voyages de Maeda, les savoirs dont il est issu ont été confrontés à plusieurs décennies de transformations sociales, institutionnelles et pédagogiques.

L’histoire du jiu-jitsu brésilien commence donc, dans une certaine mesure, avec cette première recomposition des traditions martiales japonaises : non pas au moment où un système achevé quitte le Japon, mais lorsqu’un ensemble de pratiques est déjà en train d’être sélectionné, réorganisé et redéfini dans le contexte du Japon moderne.


Illustration d’une technique de projection du Tenjin Shinyo-ryu jujutsu publiée en 1893
Technique de projection du Tenjin Shin’yō-ryū jūjutsu, publiée en 1893. Cette illustration témoigne de la permanence et de la formalisation des écoles de jūjutsu à l’époque Meiji, alors même que le paysage martial japonais se transforme profondément avec l’essor du judo du Kodokan — Tenjin Shin’yō-ryū Jūjutsu Gokui Kyōju Zukai. 1893.

IV.2. La crise et la transformation des écoles de jūjutsu

Le contexte de l’ère Meiji affecte particulièrement les différentes traditions regroupées sous le terme de jūjutsu. Il faut toutefois commencer par rappeler que ce mot ne désigne pas, durant l’époque Tokugawa, une discipline unique comparable à ce que seront plus tard le judo ou certaines formes modernes de jiu-jitsu. Il renvoie à une grande diversité d’écoles, ou ryūha, possédant leurs propres corpus techniques, leurs méthodes de transmission et leurs conceptions du combat (Hurst, 1998).

Certaines de ces écoles accordent une place importante aux projections, d’autres aux immobilisations, aux étranglements ou aux luxations. Plusieurs intègrent également des pratiques avec armes ou des méthodes correspondant à des situations qui ne coïncident plus avec les conditions d’un affrontement sportif contemporain. Parler du « jūjutsu traditionnel » au singulier peut donc être trompeur lorsque cette expression donne l’impression d’un système homogène qui aurait existé sous une forme unifiée.

Cette diversité technique s’accompagne d’une organisation sociale particulière de la transmission. Les savoirs sont structurés au sein d’écoles disposant de leurs propres lignées, de leurs licences et de corpus parfois réservés à différents niveaux de pratiquants. Ces institutions ne fonctionnent pas indépendamment du monde qui les entoure : elles prennent place dans un ordre politique, social et culturel précis. Lorsque cet ordre se transforme profondément après 1868, c’est donc moins une pratique isolée qu’un véritable écosystème de transmission martiale qui se trouve fragilisé.

La disparition des domaines féodaux, la perte progressive des privilèges des samouraïs et la création d’institutions militaires modernes réduisent la fonction sociale de certaines écoles. Dans le même temps, les nouvelles élites japonaises accordent une importance croissante à des modèles éducatifs, scientifiques et militaires inspirés en partie des puissances occidentales. Les anciennes pratiques martiales doivent alors justifier leur place dans un environnement où les institutions qui leur donnaient autrefois sens ont été profondément transformées.

Plusieurs traditions traversent ainsi une période difficile. Certaines lignées disparaissent, d’autres survivent au sein de communautés limitées, tandis que quelques-unes cherchent à adapter leurs méthodes ou à redéfinir leurs finalités. Les démonstrations publiques et les spectacles constituent parfois l’un des moyens par lesquels certains pratiquants continuent à exercer ou à rendre visibles leurs compétences. Cette évolution peut contribuer à associer ponctuellement le jūjutsu à des formes de divertissement populaire qui ne correspondent guère au prestige institutionnel recherché dans le Japon en voie de modernisation.

Il serait néanmoins excessif de décrire ces décennies comme une simple période de déclin. La crise agit aussi comme un puissant facteur de transformation. À partir du moment où les anciennes fonctions militaires et sociales ne suffisent plus à justifier la transmission des pratiques, une nouvelle question se pose : comment conserver certains savoirs martiaux tout en leur attribuant une fonction compatible avec le Japon moderne ?

Le parcours de Jigoro Kanō prend tout son sens dans cet environnement. Né en 1860, il appartient à une génération qui grandit au moment même où le pays réorganise ses institutions. Sa formation s’inscrit pleinement dans le nouveau système éducatif, ce qui place son rapport au jūjutsu dans un contexte très différent de celui des maîtres formés plusieurs décennies auparavant.

Kanō étudie notamment la Tenjin Shin’yō-ryū puis la Kitō-ryū. Il ne cherche cependant pas seulement à devenir le dépositaire de ces traditions. Son projet consiste progressivement à sélectionner les éléments qu’il juge les plus pertinents, à en dégager certains principes et à construire un système susceptible d’être enseigné dans un cadre éducatif moderne (Todo, 1981 ; Kanō, 2008).

La fondation du Kodokan en 1882 apparaît ainsi moins comme le simple prolongement d’une école ancienne que comme l’une des réponses possibles à la crise de légitimité traversée par les jūjutsu. Le projet de Kanō repose sur une opération de transformation : conserver une partie de cet héritage tout en modifiant ses finalités, ses modes d’enseignement et sa présentation sociale.

Cette recomposition est déterminante pour la suite de l’histoire. Bien avant que le judo ne circule dans les Amériques, les pratiques japonaises dont il procède ont déjà fait l’objet d’un travail de sélection, de réorganisation et de redéfinition. Le système auquel Mitsuyo Maeda sera formé n’est donc pas la survivance intacte d’un jūjutsu ancien, mais le produit d’une première transformation majeure opérée dans le contexte du Japon moderne.


Ancien dojo du Kodokan rempli de judokas lors d’une cérémonie de Kagami Biraki
Cérémonie de Kagami Biraki dans l’ancien grand dojo du Kōdōkan à Tokyo. Cette photographie montre le développement institutionnel du Kōdōkan après sa fondation par Jigorō Kanō en 1882 et l’ampleur prise par le judo au cours des décennies suivantes — Lance Gatling, The Kano Chronicles, 13 janvier 2020.

IV.3. Jigoro Kano et la création du Kodokan

La figure de Jigoro Kanō occupe une place centrale dans cette histoire parce que son projet dépasse largement la création d’une nouvelle école de combat. Lorsqu’il fonde le Kodokan en 1882, Kanō cherche à repenser la fonction même des pratiques martiales dans une société profondément transformée. Son œuvre s’inscrit à la fois dans l’héritage du jūjutsu et dans les préoccupations éducatives du Japon de Meiji (Todo, 1981 ; Kanō, 2008).

Né en 1860 à Mikage, Kanō grandit durant les premières décennies de la modernisation japonaise. Sa formation est étroitement liée au nouveau système éducatif. Il étudie à Tokyo, fréquente l’université et développe très tôt un intérêt pour l’enseignement et les questions pédagogiques. Cette trajectoire intellectuelle est essentielle pour comprendre son rapport aux pratiques martiales : il ne les aborde pas seulement comme un patrimoine à préserver, mais comme un matériau susceptible d’être réorganisé en fonction de finalités nouvelles.

Son apprentissage du jūjutsu passe notamment par la Tenjin Shin’yō-ryū et la Kitō-ryū. Ces traditions jouent un rôle important dans sa formation technique, mais le judo du Kodokan ne peut être ramené à leur simple addition. Kanō compare, sélectionne et réorganise les savoirs qu’il reçoit afin de construire un ensemble qu’il juge plus cohérent avec ses objectifs éducatifs et avec les conditions de la pratique moderne (Todo, 1981).

La création du Kodokan en 1882 marque le début institutionnel de ce projet. Les moyens sont alors modestes, mais l’ambition est considérable. Kanō ne souhaite pas seulement ouvrir une nouvelle ryūha. Il cherche à élaborer une méthode capable d’articuler efficacité martiale, développement physique et formation morale.

Le choix du terme jūdō prend tout son sens dans cette perspective. L’opposition entre jutsu et dō ne doit sans doute pas être interprétée de manière trop rigide, car les deux termes possèdent une histoire plus complexe que ne le suggère une traduction littérale. Il reste néanmoins clair que Kanō cherche à présenter son système comme une « voie » dont la finalité dépasse la seule maîtrise technique du combat (Kanō, 2008).

Cette redéfinition des finalités s’accompagne d’une réorganisation du corpus technique et des modes d’entraînement. Certaines pratiques sont conservées, d’autres sont modifiées ou déplacées vers des formes d’étude plus contrôlées lorsque leur dangerosité les rend difficilement compatibles avec une opposition répétée. Le principe n’est donc pas de préserver intégralement les écoles dont Kanō est issu, mais de construire un environnement d’apprentissage dans lequel les pratiquants peuvent s’engager intensément tout en limitant certains risques.

C’est dans ce cadre que le randori acquiert une importance majeure. La pratique libre n’est pas inventée ex nihilo par Kanō, mais elle devient un élément central de l’organisation pédagogique du Kodokan. Elle place l’élève face à un partenaire résistant et permet d’éprouver les techniques dans une situation mouvante, où l’adaptation, le timing et la capacité à exploiter les réactions de l’adversaire prennent une importance décisive.

Cette organisation modifie profondément la manière dont les savoirs martiaux sont transmis. Les techniques ne sont plus seulement conservées à travers des formes codifiées ; elles sont également mises à l’épreuve de façon répétée dans l’opposition. Un tel cadre tend nécessairement à favoriser certaines coordinations, certains enchaînements et certaines stratégies, tout en reléguant d’autres éléments vers des modalités de pratique moins ouvertes.

Le projet de Kanō se prolonge progressivement dans une réflexion plus générale sur l’efficacité et sur la fonction sociale du judo. Les notions de seiryoku zen’yō, généralement associée à l’usage le plus efficace de l’énergie, et de jita kyōei, souvent traduite par l’idée de prospérité ou de bénéfice mutuel, prennent une place importante dans la formulation mature de sa pensée (Kanō, 2008 ; Kanō, 2014).

Ces principes ne doivent pas être réduits à des slogans techniques. Kanō cherche à faire du judo une méthode susceptible d’organiser l’action au-delà du seul combat. Son ambition pédagogique explique en grande partie l’importance qu’il accorde à l’éducation physique, à la formation du caractère et à l’intégration progressive du judo dans les institutions scolaires et sociales.

La reconnaissance du Kodokan se construit ainsi au croisement de plusieurs dimensions. Ses pratiquants participent à différentes confrontations avec des représentants d’autres écoles, tandis que l’institution développe progressivement ses liens avec les milieux éducatifs et policiers. Le judo acquiert alors une légitimité croissante dans le Japon moderne, non seulement comme méthode de combat, mais comme système éducatif organisé.

Kanō apparaît donc moins comme le gardien d’une tradition immobile que comme un réformateur. Son œuvre conserve une partie de l’héritage du jūjutsu tout en en modifiant profondément l’organisation, les finalités et les modalités de transmission. C’est cette première transformation qui fournit le cadre à partir duquel le judo pourra ensuite circuler hors du Japon et être à nouveau recontextualisé dans d’autres environnements.


Élèves et enseignants d’un club scolaire de judo à Okinawa avant la Seconde Guerre mondiale
Élèves et enseignants de la troisième école moyenne préfectorale d’Okinawa lors d’une séance ou d’une photographie de groupe liée au judo, vers 1941–1944. Cette image témoigne de l’intégration du judo dans l’enseignement secondaire japonais durant la première moitié du XXe siècle — Tirage issu d’un ensemble de négatifs récupérés par les forces américaines à Okinawa en 1945. Ryūkyū Shimpō.

IV.4. Judo, éducation et projet national

La dimension éducative du projet de Kanō constitue l’une des clés permettant de comprendre la réussite du Kodokan. Dans le Japon de Meiji, la construction d’un système scolaire moderne occupe une place centrale dans les politiques de transformation de l’État. L’éducation doit contribuer à diffuser les connaissances jugées nécessaires à la modernisation, mais aussi à former des individus capables de s’inscrire dans les nouvelles institutions nationales (Jansen, 2000 ; Gordon, 2003).

Kanō participe directement à cet univers. Son activité professionnelle dans l’éducation n’est pas secondaire par rapport à son travail martial ; les deux dimensions se répondent étroitement. Son intérêt pour le judo s’inscrit dans une réflexion plus générale sur la formation physique, intellectuelle et morale des individus.

Cette articulation permet de comprendre pourquoi le Kodokan ne peut être réduit à une simple école d’autodéfense. Kanō cherche progressivement à montrer que l’entraînement martial peut devenir une méthode d’éducation corporelle compatible avec les exigences du système scolaire moderne. La maîtrise du combat conserve une importance réelle, mais elle n’épuise plus les finalités de la pratique (Kanō, 2008 ; Kanō, 2014).

L’éducation physique constitue une première dimension de ce projet. Le judo doit développer la maîtrise corporelle, l’équilibre, la coordination et les qualités physiques générales du pratiquant. Kanō cherche toutefois à distinguer cette formation d’un simple exercice musculaire. L’entraînement doit aussi apprendre à employer les ressources disponibles avec discernement et à ajuster l’action aux contraintes de la situation.

Cette conception rejoint le principe de seiryoku zen’yō. Dans les écrits de Kanō, l’efficacité ne se limite pas à l’économie de force dans une projection. Elle renvoie progressivement à une conception plus générale de l’action rationnelle, selon laquelle les moyens employés doivent être adaptés aux objectifs poursuivis (Kanō, 2008).

La dimension intellectuelle s’intègre naturellement à cette logique. Le randori place constamment le pratiquant devant des problèmes qui ne peuvent être résolus par la seule répétition mécanique d’une forme. Il doit observer, anticiper, ajuster son équilibre et adapter ses actions à celles d’un partenaire poursuivant ses propres objectifs. L’opposition devient ainsi un espace d’apprentissage dans lequel perception, décision et action restent étroitement liées.

Cette dimension contribue à expliquer pourquoi Kanō attribue au judo une valeur éducative dépassant largement la seule préparation physique. L’entraînement doit former la capacité à agir avec efficacité dans une situation incertaine, mais aussi à contrôler son comportement et à apprendre dans la relation avec autrui.

C’est dans cette continuité qu’apparaît la dimension morale et sociale du projet. Jita kyōei exprime l’idée que le perfectionnement individuel ne doit pas être séparé du bénéfice collectif. L’entraînement suppose des partenaires dont la coopération rend précisément le progrès possible. La relation d’opposition devient ainsi, paradoxalement, une condition du développement réciproque.

Il convient toutefois de manier avec prudence la notion de « projet national ». Kanō agit bien dans un Japon où l’éducation, la discipline corporelle et la construction nationale sont étroitement liées, mais son projet ne peut être réduit à un simple instrument de la politique gouvernementale. Sa pensée développe aussi des ambitions éducatives et universalistes propres, qui évoluent au cours de sa vie.

L’intégration progressive du judo dans les institutions scolaires contribue néanmoins fortement à son développement. Le Kodokan bénéficie de la position importante de Kanō dans le monde de l’éducation et parvient peu à peu à présenter sa méthode comme une pratique compatible avec les exigences des nouvelles institutions japonaises.

Cette institutionnalisation transforme profondément le statut du judo. Ce qui avait commencé dans un dojo de dimensions modestes devient progressivement un système susceptible d’être enseigné dans des établissements scolaires, des universités, des structures policières et d’autres institutions publiques. Le judo n’est plus seulement une pratique transmise entre maîtres et élèves ; il devient une méthode structurée, dotée d’un langage, de principes pédagogiques et d’une légitimité institutionnelle croissante.

Cette transformation joue ensuite un rôle essentiel dans son expansion hors du Japon. Le judo peut être présenté aux publics étrangers non seulement comme une méthode de combat japonaise, mais aussi comme un système d’éducation physique et morale. Cette double identité facilite sa circulation internationale et contribue à sa capacité d’adaptation à des contextes très différents.

Pour l’histoire du jiu-jitsu brésilien, cette étape est essentielle. Maeda ne transporte pas simplement un ensemble de techniques. Il appartient à une institution qui a déjà construit une pédagogie, un vocabulaire, des principes d’entraînement et une conception particulière de la fonction des pratiques martiales.

La question historique qui se posera ensuite sera donc de savoir ce qui, de cet ensemble, circule effectivement avec les pratiquants du Kodokan, ce qui se maintient, ce qui se transforme et ce qui disparaît lorsqu’ils évoluent dans d’autres environnements sociaux et culturels.


Mae-sankaku-jime lors d’une compétition de Kōsen jūdō au Butokuden de Kyoto, vers 1920. La scène est attribuée à un combattant de la Sixième École Supérieure (Rokukō), établissement particulièrement important dans le développement du travail au sol et du sankaku-jime — journal japonais non identifié des années 1920.
Mae-sankaku-jime lors d’une compétition de Kōsen jūdō au Butokuden de Kyoto, vers 1920. La scène est attribuée à un combattant de la Sixième École Supérieure (Rokukō), établissement particulièrement important dans le développement du travail au sol et du sankaku-jime — journal japonais non identifié des années 1920.

IV.5. Le développement du ne-waza au Kodokan

La place du ne-waza est particulièrement importante pour l’histoire du jiu-jitsu brésilien, car le combat au sol deviendra l’une des caractéristiques les plus visibles de la discipline. Cette importance ultérieure a toutefois favorisé plusieurs récits rétrospectifs parfois trop simples, notamment celui qui oppose un judo japonais essentiellement centré sur les projections à un jiu-jitsu brésilien qui aurait découvert ou développé presque seul le travail au sol.

Les sources historiques rendent cette opposition difficile à soutenir. Le combat au sol occupe déjà une place significative dans plusieurs traditions de jūjutsu antérieures au Kodokan, et Kanō intègre lui-même les immobilisations, les étranglements et certaines clés articulaires dans son système. Le ne-waza appartient donc pleinement à l’histoire du judo dès ses premières décennies, même si sa place relative varie selon les périodes, les règlements et les milieux de pratique (Nagaki, 2009).

Le Kodokan articule ainsi projections et travail au sol dans un ensemble qui ne correspond pas encore aux spécialisations contemporaines. Une projection peut se prolonger par une immobilisation, un étranglement ou une clé, et les pratiquants sont formés à poursuivre l’action après la chute lorsque la situation l’exige.

Le développement du randori fournit un environnement particulièrement important pour cette évolution. Parce que les techniques y sont confrontées à une opposition réelle, les pratiquants doivent résoudre des problèmes qui ne peuvent pas être entièrement anticipés par les formes codifiées. Le combat au sol devient lui aussi un espace d’expérimentation dans lequel contrôles, sorties, retournements et soumissions peuvent être continuellement éprouvés.

L’histoire du ne-waza au tournant du XXe siècle est cependant plus complexe que le récit souvent reproduit d’une confrontation décisive entre le Kodokan et le Fusen-ryū. La figure de Mataemon Tanabe et la réputation de certains spécialistes du combat au sol occupent une place importante dans les récits ultérieurs, mais les détails de leur influence ont parfois été simplifiés ou amplifiés. Il serait donc imprudent d’expliquer l’ensemble du développement du ne-waza au Kodokan par une seule série de rencontres.

Ce qui paraît plus solide est l’existence, au Japon, d’un environnement technique dans lequel le combat au sol fait l’objet d’un développement continu. Certains pratiquants s’y spécialisent progressivement et différents contextes de compétition favorisent l’approfondissement de cette dimension du judo.

Le judo universitaire constitue à cet égard un terrain particulièrement important. Au cours des premières décennies du XXe siècle, certains règlements universitaires accordent une place importante au combat au sol et favorisent des stratégies parfois différentes de celles privilégiées dans d’autres contextes compétitifs. Les traditions qui seront ensuite associées au Kōsen jūdō témoignent de cette histoire spécifique du ne-waza japonais.

Cette observation ne doit toutefois pas conduire à présenter le Kōsen jūdō comme l’ancêtre direct du jiu-jitsu brésilien. Les deux phénomènes suivent des trajectoires distinctes et rien ne permet d’établir une transmission linéaire de l’un vers l’autre. Leur comparaison reste néanmoins historiquement instructive, car elle montre que des formes élaborées de garde, de contrôle, de renversement et de soumission se développent au Japon indépendamment de l’évolution ultérieure du système Gracie.

Le combat au sol caractéristique du jiu-jitsu brésilien doit donc être situé dans une relation de continuité et de transformation. Une part importante de ses fondements techniques possède des précédents japonais. Cela n’empêche nullement que les conditions brésiliennes de pratique, les règles, les choix pédagogiques et plusieurs décennies d’évolution autonome produisent ensuite des différences importantes.

Cette distinction devient particulièrement importante lorsqu’on aborde Mitsuyo Maeda. Formé au Kodokan à une époque où le ne-waza fait pleinement partie du judo, il est raisonnable de considérer que son bagage technique ne se limite pas aux projections. En revanche, déterminer précisément la place qu’il accordait au combat au sol à différentes périodes de sa carrière exige des sources plus précises que la seule connaissance de sa formation au Kodokan.

Il faut donc éviter deux excès symétriques. Le premier consisterait à faire du combat au sol une innovation essentiellement brésilienne. Le second reviendrait à considérer le jiu-jitsu brésilien comme une simple survivance intacte d’un ne-waza japonais ancien.

Les continuités techniques sont réelles, mais elles n’empêchent ni la sélection, ni la spécialisation, ni la transformation progressive des pratiques.

L’histoire du ne-waza permet ainsi de replacer le jiu-jitsu brésilien dans une histoire plus longue du grappling japonais, tout en maintenant ouverte la question de ce qui, au Brésil, sera ensuite réorganisé, privilégié et transformé.


Yoshiaki Yamashita lors d’une démonstration de judo aux États-Unis vers 1904
Yoshiaki Yamashita lors d’une démonstration de judo aux États-Unis, vers 1904. Cette photographie illustre l’une des premières phases de diffusion internationale du judo du Kōdōkan hors du Japon — Yoshiaki Yamashita Photograph Album. Vers 1904. Special Collections & University Archives. University of Massachusetts Amherst.

IV.6. Les premiers acteurs de l’internationalisation du judo

L’internationalisation du judo ne peut être comprise uniquement à partir des trajectoires des pratiquants qui quittent le Japon. Elle dépend également des caractéristiques du système élaboré par Jigoro Kanō et de la manière dont celui-ci inscrit progressivement son projet dans les réseaux internationaux de l’éducation physique et du sport.

Kanō appartient à une génération de réformateurs japonais confrontés à une question centrale du Japon de Meiji : comment intégrer les connaissances et les institutions associées à la modernité internationale tout en reformulant certains éléments de l’héritage culturel japonais ? Le judo participe directement de cette dynamique de sélection, de transformation et de réinterprétation (Jansen, 2000 ; Gordon, 2003).

Le système développé au Kodokan possède à cet égard plusieurs caractéristiques favorables à sa circulation. Les pratiques ne sont plus présentées uniquement comme l’héritage particulier d’une école de jūjutsu. Elles sont intégrées à une méthode structurée, dotée d’un vocabulaire commun, de principes pédagogiques et d’une réflexion plus générale sur l’éducation physique et morale.

Les notions de seiryoku zen’yō et de jita kyōei prennent progressivement place dans cette formulation. Elles permettent à Kanō de présenter le judo non seulement comme une méthode de combat, mais comme une pratique dont les principes peuvent recevoir une portée éducative et sociale plus large (Kanō, 2008 ; Kanō, 2014).

Cette reformulation contribue à rendre le judo particulièrement transmissible hors du Japon. Là où certaines écoles de jūjutsu restent étroitement liées à leurs traditions particulières, le Kodokan propose un système susceptible d’être présenté dans le langage de l’éducation physique moderne et de dialoguer avec des institutions étrangères qui ne partagent pas nécessairement la culture martiale japonaise.

L’ouverture internationale de Kanō dépasse d’ailleurs la seule promotion du judo. Son entrée au Comité international olympique en 1909, comme premier membre asiatique de l’institution, témoigne de sa participation aux réseaux internationaux du sport et de l’éducation physique. Ses voyages lui permettent également d’observer différents systèmes éducatifs et de situer son propre projet dans un espace de réflexion dépassant les frontières japonaises.

Il serait cependant excessif d’en déduire que l’expansion internationale du judo résulte d’une stratégie entièrement planifiée depuis le Kodokan. Kanō contribue à créer un système capable de circuler et souhaite incontestablement le faire connaître au-delà du Japon, mais les formes concrètes prises par cette expansion dépendent largement des trajectoires individuelles de ceux qui voyagent.

Certains s’insèrent dans des cadres éducatifs ou institutionnels, d’autres créent des dojos, tandis que d’autres encore participent à des démonstrations publiques ou à des circuits de combat professionnel dont les logiques peuvent être très éloignées du projet éducatif du Kodokan.

La distinction est particulièrement importante dans le cas de Mitsuyo Maeda. Son parcours ne correspond pas simplement au déplacement d’un représentant institutionnel chargé de reproduire à l’étranger le fonctionnement du Kodokan. Les environnements qu’il traverse l’amènent à présenter et à pratiquer son art dans des situations très différentes de celles qui avaient présidé à sa formation au Japon.

L’internationalisation du judo doit donc être comprise comme un processus de circulation plutôt que comme une simple exportation. Ce qui voyage n’est pas nécessairement reproduit à l’identique. Les pratiques sont reçues dans de nouveaux environnements, confrontées à d’autres attentes et parfois utilisées selon des fonctions différentes de celles qui avaient été privilégiées dans leur contexte d’origine.

Cette lecture rejoint directement les approches de l’histoire transnationale et de l’histoire connectée, qui insistent sur le caractère potentiellement transformateur des circulations plutôt que sur une diffusion unidirectionnelle depuis un centre vers des périphéries (Subrahmanyam, 2005 ; Conrad, 2016).

Sous cet angle, Kanō apparaît moins comme l’architecte d’un réseau mondial qu’il aurait entièrement conçu à l’avance que comme l’un des principaux initiateurs d’un système devenu capable de circuler largement. Son œuvre fournit une structure institutionnelle, un langage, une pédagogie et une légitimité qui rendent cette mobilité possible. Les usages et les transformations produits par la circulation échappent ensuite en partie à ses intentions.

Cette nuance est essentielle pour comprendre la place du judo dans les origines du jiu-jitsu brésilien. L’arrivée de Maeda au Brésil ne constitue ni un événement isolé ni l’aboutissement direct d’un projet conçu par Kanō pour créer de nouvelles traditions à l’étranger.

Elle appartient plutôt à un enchaînement historique dans lequel le Kodokan rend certaines pratiques plus structurées et transmissibles, les déplacements internationaux créent de nouveaux réseaux, les combattants rencontrent d’autres publics et les pratiques changent de contexte avant que des institutions locales ne commencent à leur donner de nouvelles formes.

L’apport de Kanō se situe donc à un niveau fondamental : son projet contribue à transformer des savoirs martiaux japonais en un système suffisamment structuré, institutionnalisé et mobile pour circuler à l’échelle internationale. Les conséquences de cette circulation dépasseront cependant largement les intentions initiales de ses promoteurs


Illustration du grand dojo du Kodokan à Tokyo en 1920 avec des judokas travaillant debout et au sol
Grand dojo du Kōdōkan à Tokyo, illustration publiée en 1920. Plusieurs groupes de judokas y travaillent simultanément des situations debout et au sol, témoignant du développement du Kōdōkan comme institution structurée d’enseignement du judo au début du XXe siècle — David S. Hofhine. Judo 100 Years Ago. American Judo. 2006.

IV.8. Conclusion

L’étude du Japon de l’ère Meiji permet de comprendre que les origines du jiu-jitsu brésilien ne commencent ni avec l’arrivée de Mitsuyo Maeda à Belém ni même avec son départ du Japon. Elles s’inscrivent dans un processus plus ancien, lié aux transformations politiques, sociales et éducatives qui modifient profondément les arts martiaux japonais à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

La restauration de Meiji constitue le cadre général de cette transformation. La disparition progressive de l’ordre féodal, la remise en cause des privilèges de la classe samouraï, la création d’une armée nationale et le développement de nouvelles institutions éducatives modifient les fonctions sociales des anciennes pratiques martiales. Les écoles de jūjutsu ne disparaissent pas uniformément, mais elles doivent désormais évoluer dans un environnement où les structures qui avaient soutenu leur existence ont profondément changé.

La création du Kodokan en 1882 doit être replacée dans cette crise et dans les possibilités qu’elle ouvre. Kanō ne se contente pas de conserver les savoirs reçus des écoles qu’il a étudiées. Il les sélectionne, les réorganise et les inscrit dans un projet nouveau, où la pratique martiale doit pouvoir répondre à des objectifs éducatifs, sociaux et institutionnels compatibles avec le Japon moderne (Todo, 1981 ; Kanō, 2008).

Le judo qui se constitue au Kodokan apparaît ainsi comme une tradition à la fois héritée et transformée. Il conserve des éléments issus de plusieurs écoles de jūjutsu tout en modifiant profondément leurs conditions de transmission. Cette transformation ne concerne pas seulement le corpus technique. Elle touche également la pédagogie, la place du randori, la sécurité des pratiquants, les finalités éducatives de l’entraînement et la capacité du système à être enseigné dans de nouvelles institutions.

La dimension éducative joue à cet égard un rôle essentiel. À travers les principes de seiryoku zen’yō et de jita kyōei, Kanō cherche progressivement à donner au judo une portée qui dépasse le seul combat. La pratique devient un moyen de formation physique, intellectuelle et sociale, ce qui contribue à sa légitimité croissante dans le système éducatif japonais (Kanō, 2008 ; Kanō, 2014).

L’histoire du ne-waza montre parallèlement que le combat au sol appartient déjà pleinement à cette évolution avant la formation du jiu-jitsu brésilien. Immobilisations, étranglements, clés articulaires et formes de contrôle font partie du corpus du Kodokan, tandis que certains environnements universitaires favoriseront ensuite un approfondissement particulièrement important du travail au sol. Cette continuité interdit de présenter le ne-waza comme une création brésilienne, sans pour autant nier les transformations qu’il connaîtra ultérieurement au Brésil (Nagaki, 2009).

La question du Fusen-ryū et des spécialistes du combat au sol doit néanmoins rester abordée avec prudence. Certaines narrations ont attribué à ces confrontations un rôle direct et décisif dans le développement du ne-waza du Kodokan. Les sources invitent à une lecture plus mesurée. Ce qui peut être établi avec davantage de sécurité est l’existence, au Japon, d’un environnement dans lequel le combat au sol fait déjà l’objet d’un développement important au tournant du XXe siècle.

À cette transformation interne du judo s’ajoute enfin son internationalisation. En quelques décennies, des pratiquants japonais commencent à enseigner, démontrer et combattre hors de l’archipel. Le judo passe ainsi d’un projet institutionnel japonais à une pratique capable de circuler dans des espaces sociaux et culturels très différents.

Cette expansion ne doit toutefois pas être interprétée comme l’exécution parfaitement maîtrisée d’un programme conçu depuis le Kodokan. Kanō contribue à rendre cette circulation possible, mais les trajectoires concrètes de ses élèves produisent des effets qui dépassent largement ses intentions initiales. Les circuits professionnels fréquentés par Maeda, ses déplacements dans les Amériques et son installation au Brésil appartiennent précisément à cette dimension plus ouverte et moins centralisée de l’internationalisation.

À la veille de l’arrivée de Maeda au Brésil, plusieurs conditions déterminantes sont donc réunies. Des traditions martiales japonaises ont été profondément réorganisées. Une institution capable d’en assurer la reproduction et la diffusion s’est consolidée. Le combat au sol appartient déjà à leur histoire technique. Des pratiquants circulent désormais entre plusieurs continents et confrontent leurs savoirs à des publics, des règles et des usages différents.

Ces éléments ne constituent pourtant pas encore le jiu-jitsu brésilien. Ils forment plutôt l’environnement historique à partir duquel sa formation deviendra possible. Cette distinction est essentielle, car elle évite de transformer rétrospectivement toute l’histoire du Kodokan en prélude nécessaire à une discipline qui n’existe pas encore.

L’histoire du jiu-jitsu brésilien apparaît ainsi comme la continuation transformée de plusieurs processus plutôt que comme la conséquence directe d’un événement unique. Elle plonge ses racines dans les traditions du jūjutsu, dans la réforme entreprise par Kanō, dans le développement du judo moderne et dans les premières circulations internationales de ses pratiquants. Mais ce sont les rencontres, les réorganisations et les transformations ultérieures qui donneront progressivement à cet héritage une configuration nouvelle.

Parmi les acteurs de cette circulation, Mitsuyo Maeda occupe une place particulièrement importante. Sa trajectoire permet précisément de relier le Japon du Kodokan aux réseaux internationaux de combat, puis ces réseaux au contexte brésilien. L’étude de son parcours constitue donc l’étape suivante de cette enquête, non parce qu’il serait à lui seul l’origine du jiu-jitsu brésilien, mais parce que son itinéraire relie plusieurs des mondes historiques dont l’interaction contribuera à rendre sa formation possible.


IV.9. Références

Conrad, S. (2016). What Is Global History? Princeton University Press.

Gordon, A. (2003). A Modern History of Japan: From Tokugawa Times to the Present. Oxford University Press.

Hurst, G. C. III. (1998). Armed Martial Arts of Japan: Swordsmanship and Archery. Yale University Press.

Jansen, M. B. (2000). The Making of Modern Japan. Harvard University Press.

Kano, J. (2008). Mind Over Muscle: Writings from the Founder of Judo. Kodansha International.

Kanō, J. (2014). Du jūdō et de sa valeur éducative comme pédagogique (Y. Cadot, trad. et comm.). Éditions Metatext.

Nagaki, K. (2009). Jigoro Kano’s pursuit of “Judo as a martial art”: Judo’s continuity with Jujutsu, and its spread overseas. Japan Journal of Sport Anthropology, 10–11, 1–17.

Subrahmanyam, S. (2005). Explorations in Connected History: From the Tagus to the Ganges. Oxford University Press.

Todo, Y. (1981). The background of Kodokan Judo’s thoughts: From Jujitsu to Judo. Research Journal of Budo, 14(1), 36–43.


Portrait de Mitsuyo Maeda vers 1910
Mitsuyo Maeda vers 1910-1911, en Amérique centrale — Shin Jūdō Musha Shugyō : Sekai Ōkō. Dai-ni. Hakubunkan. National Diet Library of Japan. 1912.

Chapitre V – Mitsuyo Maeda : trajectoire d’un combattant global

V.1. La formation de Maeda au Kodokan

Mitsuyo Maeda occupe une place centrale dans l’histoire du jiu-jitsu brésilien, mais sa trajectoire ne peut être comprise si elle est isolée du cadre institutionnel et technique dans lequel il a été formé. Avant de devenir le combattant itinérant que les récits ultérieurs associeront aux origines du jiu-jitsu brésilien, Maeda appartient d’abord à la génération de judokas formés dans le Japon de Meiji, à un moment où le Kodokan connaît une expansion rapide et où le judo affirme progressivement son identité propre par rapport aux anciennes écoles de jūjutsu (Kanō, 2008 ; Guttmann & Thompson, 2001).

Né le 18 novembre 1878 dans la préfecture d’Aomori, au nord du Japon, Maeda grandit dans un pays déjà profondément transformé par la restauration de Meiji. Il ne connaît donc pas directement l’ordre féodal qui avait structuré la société japonaise avant 1868. Sa jeunesse se déroule dans un environnement marqué par la centralisation de l’État, la réforme de l’éducation, le développement de l’armée de conscription et l’ouverture croissante du Japon aux échanges internationaux. Le monde martial dans lequel il entre à la fin du XIXe siècle est lui-même le produit de cette transition.

Les informations relatives à ses premières années demeurent fragmentaires. Les biographies disponibles indiquent néanmoins qu’il rejoint Tokyo à la fin de son adolescence et entre au Kodokan dans les années 1890. À cette date, l’institution fondée par Jigoro Kanō en 1882 a déjà acquis une place importante dans le paysage martial japonais. Son influence s’étend progressivement au-delà du cercle initial de ses élèves, tandis que le judo bénéficie d’une reconnaissance croissante dans les milieux éducatifs et institutionnels (Watson, 2000 ; Stevens, 2013).

Le Maeda qui se forme au Kodokan évolue ainsi dans un environnement où l’apprentissage technique ne repose pas uniquement sur la répétition de formes codifiées. Le randori occupe une place centrale dans l’organisation pédagogique du judo et confronte régulièrement les pratiquants à la résistance d’un partenaire. Il oblige à ajuster les actions, à exploiter les réactions adverses et à résoudre des situations qui ne peuvent être entièrement prévues à l’avance (Kanō, 2008 ; Kodokan, 2009).

Les descriptions ultérieures de Maeda insistent volontiers sur sa robustesse, son tempérament compétitif et son goût pour l’affrontement. Ces caractérisations doivent néanmoins être utilisées avec prudence lorsqu’elles sont mobilisées pour expliquer des choix techniques précis. Ce que l’on peut établir avec davantage de sécurité est qu’il se forme dans une institution où l’opposition répétée avec des partenaires de niveaux et de morphologies variés occupe une place importante, favorisant nécessairement une relation pragmatique à l’efficacité des techniques.

Cette formation intervient également à une période où le judo du Kodokan continue lui-même d’évoluer. La séparation contemporaine entre un judo perçu comme essentiellement centré sur les projections et un jiu-jitsu brésilien fortement associé au combat au sol ne correspond pas aux réalités techniques de cette période. Immobilisations, étranglements et certaines clés articulaires appartiennent déjà au corpus du Kodokan, tandis que le ne-waza fait pleinement partie des situations travaillées dans la pratique (Kodokan, 2009).

Il serait toutefois difficile de déterminer avec précision la place que Maeda accorde personnellement au travail au sol durant ses années de formation ou d’établir qu’il se distingue déjà nettement de ses contemporains dans ce domaine. Les sources permettent surtout d’affirmer qu’il est formé dans un système où phases debout et au sol appartiennent à une même pratique. Cette seule donnée suffit déjà à nuancer fortement les récits qui feraient du combat au sol une innovation apparue seulement après la circulation du judo vers le Brésil.

L’environnement du Kodokan contribue également à inscrire cette formation dans une culture où l’efficacité des techniques peut être éprouvée dans l’opposition. Les confrontations avec des représentants d’autres écoles, les démonstrations et la place accordée au randori participent à cette culture. Il ne s’agit pas pour autant de réduire le Kodokan à un simple laboratoire de combat : le projet éducatif de Kanō demeure central. Ces deux dimensions, pédagogique et martiale, ne sont pas contradictoires ; elles sont précisément articulées dans la conception du judo développée au Kodokan (Kanō, 2008).

Lorsque Maeda achève cette première phase de formation, le judo commence déjà à circuler hors du Japon. Les voyages d’enseignants, les démonstrations à l’étranger et l’ouverture internationale de Kanō créent de nouvelles possibilités pour les pratiquants capables de représenter le Kodokan au-delà de l’archipel. Maeda appartient à cette génération pour laquelle une trajectoire martiale peut désormais prendre une dimension internationale.

Il serait cependant excessif de présenter son départ comme la simple exécution d’une politique parfaitement organisée de diffusion mondiale. Les parcours des premiers pratiquants japonais partis à l’étranger prennent rapidement des formes très différentes et ne restent pas entièrement sous le contrôle institutionnel du Kodokan (Guttmann & Thompson, 2001 ; Green & Svinth, 2010).

La formation de Maeda apparaît ainsi comme le produit d’un moment historique particulier. Elle associe l’héritage du jūjutsu réorganisé par Kanō, une pédagogie accordant une place importante au randori, l’existence d’un travail au sol déjà intégré au judo et l’ouverture internationale croissante du Kodokan.

Lorsque Maeda quitte le Japon, il ne transporte donc pas seulement un répertoire de techniques. Il emporte avec lui une manière d’apprendre, de tester et d’organiser la pratique martiale élaborée dans le contexte du judo moderne. La question suivante sera précisément de comprendre ce que ses années de circulation internationale maintiendront de ce cadre, ce qu’elles en modifieront et ce que les sources permettent réellement d’établir à ce sujet.


Mitsuyo Maeda assis au centre d’un groupe de pratiquants de judo à Boston en 1905
Mitsuyo Maeda à Boston en 1905, assis au centre du groupe. Cette photographie est contemporaine de son séjour aux États-Unis, période durant laquelle Maeda participe à plusieurs démonstrations et rencontres qui comptent parmi les premières étapes de la diffusion internationale du judo du Kōdōkan — The Kodokan Institute

V.2. Les tournées aux États-Unis

Le départ de Mitsuyo Maeda vers les États-Unis constitue une étape décisive de sa trajectoire. Il marque son passage d’un environnement encore largement structuré par le Kodokan à un univers beaucoup plus hétérogène, dans lequel le judo doit trouver sa place parmi des pratiques de lutte, de boxe et de spectacle déjà solidement implantées.

Les premiers contacts entre le Kodokan et les États-Unis précèdent son arrivée. Yoshitsugu Yamashita s’y rend dès le début du XXe siècle et contribue à donner au judo une visibilité nouvelle, notamment dans certains milieux institutionnels américains. L’intérêt de Theodore Roosevelt pour les pratiques japonaises participe lui aussi à cette notoriété croissante (Guttmann & Thompson, 2001 ; Green & Svinth, 2010).

Maeda rejoint les États-Unis en 1904 en compagnie de Tsunejirō Tomita, l’un des anciens élèves de Kanō. Leur présence s’inscrit donc initialement dans le mouvement plus large de diffusion internationale du judo. Une fois sur place, cependant, les conditions concrètes de pratique et les attentes du public américain tendent rapidement à déplacer leur activité hors du seul cadre institutionnel.

Les grandes villes américaines disposent déjà d’une culture spectaculaire du combat. La boxe professionnelle, différentes formes de lutte, les exhibitions athlétiques et les défis organisés par des promoteurs attirent un public important. Dans cet environnement, la valeur d’un combattant se construit non seulement par ses compétences techniques ou son appartenance à une école, mais aussi par sa réputation, sa capacité à affronter des adversaires variés et l’intérêt qu’il suscite auprès du public.

Maeda semble s’adapter particulièrement bien à ce milieu. Les journaux de l’époque font état de démonstrations et de combats organisés contre des adversaires issus d’autres traditions. Les règles peuvent varier d’une rencontre à l’autre, ce qui oblige les participants à négocier les conditions de l’affrontement et à ajuster leur manière de combattre aux contraintes retenues.

Ces confrontations occupent une place importante dans sa carrière, mais elles doivent être interprétées avec prudence. Le fait que Maeda affronte des lutteurs occidentaux et évolue dans un environnement différent de celui du Kodokan est bien documenté. Il est en revanche beaucoup plus difficile de déterminer précisément quelles modifications techniques résultent de telle ou telle rencontre.

Le séjour américain élargit néanmoins de manière certaine la diversité des situations auxquelles il est confronté. Les adversaires, les règlements, les formats de combat et les attentes du public ne sont pas toujours ceux qu’il connaissait au Japon. Maeda doit donc apprendre à présenter et à pratiquer son art dans des contextes où les contraintes changent, parfois de façon importante.

L’un des déplacements les plus significatifs concerne son rapport au spectacle. Dans le cadre du Kodokan, l’efficacité martiale s’inscrit dans un projet éducatif plus large. Dans les circuits professionnels américains, le combat doit également attirer des spectateurs, intéresser des promoteurs et, dans certains cas, fournir une source de revenus aux participants. La performance martiale se trouve ainsi intégrée à une économie du spectacle qui transforme les conditions sociales de sa pratique.

Cette évolution contribue progressivement à faire de Maeda un combattant itinérant plutôt qu’un simple représentant institutionnel du judo. Cela ne signifie pas qu’il abandonne sa formation ni qu’il cesse de se définir à partir de son héritage japonais. Cela signifie plutôt que son activité ne peut plus être décrite uniquement à partir du cadre dans lequel il a été formé.

Cette période est parfois reléguée au second plan dans les récits centrés sur sa future rencontre avec la famille Gracie. Elle précède pourtant de plusieurs années son installation au Brésil et joue un rôle important dans la construction de sa réputation, de ses habitudes professionnelles et de sa capacité à évoluer entre plusieurs cultures du combat.

Les États-Unis constituent ainsi une phase de transition majeure dans la trajectoire de Maeda. Il reste profondément marqué par sa formation au Kodokan, mais son activité se déploie désormais dans des environnements où les règles, les adversaires et les attentes diffèrent sensiblement de ceux qu’il avait connus au Japon.

Cette capacité à se déplacer d’un cadre à l’autre, à adapter la présentation de sa pratique et à évoluer dans des circuits de combat hétérogènes deviendra l’une des caractéristiques les plus constantes de sa carrière internationale.


Taro Miyake et Henry Irslinger en position de lutte lors d’une annonce de match de catch wrestling
Tarro Miyake et Henry Irslinger, photographiés dans une pose de lutte à l’occasion de l’annonce d’un possible affrontement en catch-as-catch-can, 1914. La coupure témoigne des rencontres entre pratiquants japonais de jiu-jitsu et lutteurs professionnels occidentaux dans les circuits internationaux du début du XXe siècle —Lincoln Daily Star. Tarro Miyake, Champion Jiujitsu Wrestler, And Henry Irslinger, Likely To Be Matched. Lincoln (Nebraska), 6 décembre 1914.

V.3. Les combats contre les lutteurs occidentaux

Les affrontements de Maeda avec des représentants des différentes formes de lutte occidentale constituent l’un des aspects les plus commentés de sa trajectoire. Ils ont parfois servi à soutenir l’idée qu’il aurait progressivement construit un système hybride mêlant judo et catch wrestling. Une telle interprétation est séduisante, mais elle exige davantage de prudence que ne le laissent entendre certains récits.

Au début du XXᵉ siècle, le paysage occidental des sports de combat est extrêmement diversifié. La lutte gréco-romaine coexiste avec plusieurs formes de lutte libre, notamment le catch-as-catch-can, tandis que la boxe professionnelle et les combats de défi occupent eux aussi une place importante dans les spectacles sportifs. Ces disciplines ne sont pas organisées selon un cadre unique et leurs règles peuvent varier sensiblement d’un événement à l’autre (Green & Svinth, 2010 ; Sayenga, 2001).

Le catch-as-catch-can présente évidemment un intérêt particulier pour l’histoire du grappling. Il associe amenées au sol, contrôles, immobilisations et, selon les règles et les contextes, différentes prises de soumission. Ces caractéristiques créent des zones de proximité avec certaines pratiques japonaises, mais cette proximité ne suffit pas à démontrer une filiation directe.

Lorsque Maeda affronte des lutteurs occidentaux, il se trouve confronté à des morphologies, des stratégies et des habitudes de combat différentes de celles auxquelles il a été exposé au Japon. Les rencontres lui imposent donc nécessairement des adaptations tactiques. Elles constituent également l’occasion d’observer d’autres solutions techniques.

L’existence de cette exposition est bien documentée. La nature précise des emprunts éventuels l’est beaucoup moins. Les archives de presse permettent généralement de connaître les adversaires, les lieux, les résultats ou certaines circonstances des combats. Elles décrivent beaucoup plus rarement, avec la précision nécessaire, les apprentissages techniques qui auraient pu en découler.

Il convient donc d’éviter une formulation trop forte de l’« hybridation ». Maeda évolue clairement dans un environnement de contact entre traditions. On peut raisonnablement penser qu’une telle expérience influence sa manière de combattre, mais il est beaucoup plus difficile d’identifier les techniques qui auraient été adoptées, modifiées ou rejetées.

Cette prudence n’enlève rien à l’importance historique de ces affrontements. Même sans pouvoir reconstruire chaque transfert, ils montrent que la trajectoire de Maeda ne se résume plus à la transmission d’un corpus appris au Japon. Son expérience s’enrichit continuellement de confrontations menées sous des règles différentes et contre des adversaires issus de cultures techniques diverses.

Les combats participent également à la construction de son image publique. Dans la presse et les affiches promotionnelles, Maeda est souvent présenté comme un représentant du « jiu-jitsu japonais », terminologie alors beaucoup plus familière aux publics occidentaux que celle de judo. Cette appellation ne permet donc pas, à elle seule, de déduire la nature exacte du système pratiqué.

La notoriété acquise dans ces circuits renforce simultanément la visibilité des arts martiaux japonais. Chaque combat devient une démonstration de l’efficacité supposée d’une méthode encore largement exotique pour une partie du public occidental. La promotion du combattant et celle de la pratique sont ainsi étroitement associées.

La trajectoire de Maeda illustre donc un phénomène plus large de circulation martiale. Les combattants voyagent, rencontrent d’autres styles et exercent dans des environnements où les frontières disciplinaires sont moins stables qu’aujourd’hui. C’est dans cet espace que doivent être situées les transformations possibles de sa pratique, sans transformer des interactions documentées en transferts techniques certains.


Frank Gotch et George Hackenschmidt lors de leur combat de catch wrestling à Chicago en 1911
Frank Gotch et George Hackenschmidt lors de leur combat pour le championnat du monde à Comiskey Park, Chicago, le 4 septembre 1911. Cette photographie illustre la transformation du catch-as-catch-can en véritable spectacle sportif de masse aux États-Unis, avec un ring installé devant un large public. — E. W. Kelley. Chicago. 1911. Collection : Library of Congress, Prints and Photographs Division.

V.4. L’expérience des spectacles et du catch wrestling

L’immersion prolongée de Mitsuyo Maeda dans les circuits du spectacle sportif constitue un élément essentiel de sa trajectoire. Les récits les plus linéaires des origines du jiu-jitsu brésilien ont parfois présenté son parcours comme celui d’un représentant du Kodokan transportant intact son savoir vers le Brésil. Les archives rassemblées par l’historiographie spécialisée invitent à une lecture plus nuancée, dans laquelle les années passées hors du Japon occupent une place beaucoup plus importante (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Entre son départ du Japon et son installation au Brésil, Maeda évolue dans des milieux où la distinction entre sport, spectacle, démonstration, défi et activité professionnelle reste souvent difficile à tracer. Théâtres, foires, salles de spectacle et événements sportifs offrent autant d’occasions de présenter les pratiques japonaises à de nouveaux publics et de les inscrire dans une économie du divertissement.

Cette culture du spectacle agit directement sur les conditions dans lesquelles les combats sont organisés. L’opposition doit être suffisamment lisible pour attirer l’attention du public, tandis que les promoteurs valorisent volontiers les confrontations entre styles, nationalités ou traditions, qui fournissent immédiatement une trame narrative à l’événement. Le combat ne se réduit donc plus à une épreuve technique : il devient aussi un produit destiné à être vu, raconté et promu.

Le catch wrestling occupe une place importante dans cet univers. Sa diffusion dans plusieurs pays anglophones et sa présence dans les circuits professionnels en font un interlocuteur fréquent des pratiquants japonais. Les similitudes fonctionnelles entre certaines formes de contrôle ou de soumission peuvent favoriser des comparaisons et des échanges, mais elles ne permettent pas, à elles seules, d’établir des emprunts techniques précis (Sayenga, 2001).

Les interactions entre Maeda et les lutteurs de catch doivent donc être situées sur un continuum. À une extrémité se trouvent les éléments relativement solides : Maeda fréquente ces milieux, affronte des lutteurs et adapte sa conduite aux règles rencontrées. À l’autre se trouvent les hypothèses plus difficiles à démontrer, selon lesquelles certaines techniques auraient été intégrées à son répertoire puis transmises au Brésil.

Les travaux de Pedreira et de Drysdale ont eu le mérite de remettre cette période au centre de la discussion historiographique. Ils montrent combien le parcours de Maeda devient difficile à comprendre si l’on ne tient compte que de sa formation initiale au Kodokan (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022). Leur travail relève cependant d’une historiographie spécialisée, ce qui rend nécessaire la confrontation de leurs reconstructions avec les sources primaires disponibles et, lorsqu’ils existent, avec les travaux universitaires.

Il paraît dès lors plus prudent de décrire Maeda comme un pratiquant issu du judo du Kodokan ayant accumulé une expérience internationale exceptionnelle, plutôt que comme le créateur clairement identifiable d’un système hybride. Son socle technique reste celui de sa formation japonaise, mais les années de voyages, de combats et d’expositions à d’autres cultures de lutte enrichissent son expérience d’une manière inhabituelle pour un judoka de sa génération.

Cette professionnalisation modifie également son rapport au défi. Le combat n’est plus seulement un moyen d’éprouver une technique ou une méthode. Il devient aussi un instrument de visibilité, de réputation et parfois de recrutement. L’affrontement public acquiert donc une fonction sociale et économique qui dépasse le seul contenu du combat.

Cette culture de la confrontation trouvera plus tard des échos dans certaines formes de promotion du jiu-jitsu au Brésil. Il serait toutefois trop rapide d’en déduire une continuité directe entre les spectacles auxquels participe Maeda et les futurs desafios associés aux Gracie. La ressemblance mérite d’être étudiée, mais elle ne constitue pas, à elle seule, une preuve de transmission culturelle.

Ce que l’on peut affirmer avec davantage de sécurité est que Maeda arrive au Brésil après avoir passé de nombreuses années dans un espace transnational du combat, où techniques, règles, publics et fonctions sociales de la pratique varient considérablement d’un contexte à l’autre.

Cette donnée modifie profondément la manière dont son rôle doit être compris. Maeda n’est plus seulement un relais entre Kanō et les pratiquants brésiliens. Il est aussi un acteur dont la pratique, l’expérience professionnelle et la manière de présenter le combat se sont construites au contact de plusieurs environnements martiaux avant de se stabiliser en Amérique du Sud.


Mitsuyo Maeda, dit Conde Koma, photographié au Mexique vers 1909
Mitsuyo Maeda, dit Conde Koma, au Mexique, vers 1909. Cette photographie documente la trajectoire transnationale de Maeda avant son installation au Brésil, à une période où il circule entre l’Amérique du Nord, les Caraïbes et l’Amérique centrale — Fonds Casasola. Inv. 19092. Sistema Nacional de Fototecas. Instituto Nacional de Antropología e Historia (INAH). Mexique.

V.5. Caraïbes, Mexique et Amérique centrale : une trajectoire transnationale

Après ses premières années aux États-Unis, Mitsuyo Maeda poursuit ses déplacements dans les Caraïbes, au Mexique et en Amérique centrale. Cette période demeure moins connue du grand public que son séjour brésilien, mais elle est essentielle pour mesurer l’ampleur de sa trajectoire transnationale et comprendre dans quels environnements son activité se transforme progressivement.

Les premières décennies du XXe siècle sont marquées par l’intensification des circulations maritimes dans les Amériques. Les grands ports relient les centres commerciaux, les migrations s’accélèrent et les spectacles sportifs empruntent eux aussi ces réseaux. Les combattants professionnels participent pleinement à cette mobilité, se déplaçant au gré des contrats, des démonstrations et des opportunités offertes par les promoteurs.

Cuba occupe une place importante dans ce parcours. La Havane constitue alors un centre commercial et culturel majeur des Caraïbes, où les sports de combat disposent déjà d’un public actif. Maeda y participe à des combats et à des démonstrations, poursuivant ainsi le type d’activité qu’il avait commencé à développer aux États-Unis tout en consolidant progressivement sa réputation.

C’est également au cours de cette période que se diffuse le surnom « Conde Koma », dont l’origine exacte reste discutée. Les explications proposées sont nombreuses et parfois contradictoires, ce qui invite à ne pas retenir l’une d’entre elles comme définitivement établie sans documentation supplémentaire. Historiquement, l’intérêt de cette appellation réside surtout dans sa fonction publique : elle contribue à transformer le judoka japonais en personnage identifiable dans les circuits de spectacle et de combat.

Les activités de Maeda dans les Caraïbes, au Mexique et en Amérique centrale prolongent ainsi les mécanismes déjà observés aux États-Unis. Il combat, réalise des démonstrations et, selon les contextes, enseigne. Ses déplacements suivent largement les grandes voies commerciales et maritimes, rappelant que la circulation des pratiques martiales dépend elle aussi des infrastructures matérielles qui rendent les déplacements possibles.

Cette géographie du voyage invite à replacer l’histoire martiale dans une histoire plus large des mobilités. Les techniques ne circulent jamais seules. Elles voyagent avec des individus qui se déplacent pour travailler, commercer, migrer ou se produire devant un public. Les approches transnationales et connectées permettent précisément de suivre ces trajectoires et les espaces qu’elles mettent en relation (Iriye & Saunier, 2009 ; Saunier, 2013 ; Subrahmanyam, 2005).

Le parcours de Maeda illustre particulièrement bien cette logique. Sa pratique est constamment replacée dans de nouveaux environnements, où elle est observée, décrite et comprise à travers des catégories locales. L’usage fréquent du terme « jiu-jitsu » dans la presse occidentale montre notamment que la circulation d’une pratique s’accompagne aussi d’une transformation de son vocabulaire public et de ses représentations.

Il faut toutefois distinguer ces changements de contexte d’une transformation technique démontrée. Le passage d’un pays à l’autre ne permet pas, à lui seul, d’affirmer que le répertoire de Maeda se modifie à chacune de ses étapes. Il établit en revanche que les conditions dans lesquelles il combat, enseigne et présente son art ne sont plus celles du Japon.

Les activités d’enseignement temporaires qui lui sont attribuées dans plusieurs régions des Amériques indiquent également que la diffusion des savoirs japonais ne commence pas avec son installation au Brésil. Celle-ci représente plutôt le moment où une trajectoire jusque-là dominée par la mobilité commence à s’inscrire plus durablement dans un espace local.

Lorsque Maeda rejoint finalement le Brésil, il possède déjà une expérience internationale exceptionnelle. Il a traversé plusieurs pays, participé à différents circuits de combat et appris à présenter sa pratique à des publics variés. Son arrivée ne peut donc être comprise comme le simple déplacement d’un savoir japonais demeuré inchangé depuis le Kodokan, mais comme une nouvelle étape d’une trajectoire déjà profondément transnationale.


Mitsuyo Maeda avec son épouse et leur fille adoptive au Brésil vers 1940
Mitsuyo Maeda avec son épouse et leur fille adoptive au Brésil, vers 1940. Cette photographie, prise plusieurs décennies après son arrivée dans le pays, témoigne de l’enracinement durable de Maeda au Brésil après ses années de voyages et de combats internationaux — National Diet Library of Japan.

V.6. L’arrivée et l’installation au Brésil

L’arrivée de Mitsuyo Maeda au Brésil occupe une place centrale dans les récits consacrés aux origines du jiu-jitsu brésilien. Elle est souvent présentée comme un commencement. L’examen de sa trajectoire conduit plutôt à y voir un point de convergence entre plusieurs processus déjà engagés : l’internationalisation du judo, les circuits professionnels du combat, les migrations japonaises et les transformations sociales du Brésil du début du XXe siècle.

Les sources situent son installation durable au Brésil au milieu des années 1910. Son parcours se fixe progressivement dans la région de Belém, dans l’État du Pará. Cette localisation est historiquement importante, car elle rappelle que les premières étapes de cette histoire ne se déroulent ni à Rio de Janeiro ni à São Paulo, villes qui occuperont plus tard une place beaucoup plus importante dans les récits consacrés au jiu-jitsu brésilien.

Belém est alors profondément reliée aux échanges internationaux. L’activité portuaire et le commerce amazonien inscrivent la ville dans des réseaux où circulent voyageurs, commerçants, travailleurs et entrepreneurs. Les spectacles et démonstrations sportives trouvent place dans cette culture urbaine ouverte sur l’extérieur, offrant à un combattant itinérant comme Maeda un environnement familier tout en lui permettant de s’inscrire plus durablement dans un nouveau contexte local.

Son installation doit également être replacée dans l’histoire plus large de l’immigration japonaise au Brésil. L’arrivée du Kasato Maru en 1908 constitue l’un des grands repères de cette migration, sans résumer à elle seule l’histoire des relations entre les deux pays. Les communautés japonaises se développent progressivement et participent à la constitution de nouveaux réseaux économiques, sociaux et culturels (Lesser, 2013 ; Seyferth, 2000).

Plusieurs travaux attribuent à Maeda un rôle dans des initiatives liées à l’immigration japonaise et aux relations entre le Japon et le Brésil. Drysdale insiste notamment sur cette dimension de sa trajectoire (Drysdale, 2022). Elle rappelle que Maeda ne peut être réduit à son activité de combattant, même si le détail de ses fonctions doit être apprécié en fonction du niveau de documentation disponible et distingué des reconstructions ultérieures qui lui attribuent un rôle diplomatique ou migratoire plus général.

Ses démonstrations et ses combats au Brésil prolongent en revanche clairement les pratiques développées au cours de ses années de circulation internationale. La presse contribue à construire l’image d’un spécialiste japonais expérimenté, habitué à affronter des adversaires issus de traditions différentes. Cette réputation constitue probablement l’une des conditions qui favorisent l’intérêt porté à son enseignement.

Le Brésil dans lequel Maeda s’installe possède cependant ses propres cultures du combat. La capoeira, la boxe, différentes formes de lutte et les spectacles physiques appartiennent déjà au paysage corporel et sportif. Les pratiques japonaises ne sont donc pas introduites dans un espace vide : elles rencontrent des traditions existantes, des publics constitués et des manières locales de concevoir l’affrontement.

Cette donnée est essentielle pour la suite de l’histoire. Ce qui est enseigné par Maeda est désormais reçu dans un environnement social différent de celui du Kodokan et des circuits qu’il avait auparavant traversés. L’existence de ce nouveau contexte ouvre des possibilités de sélection, d’appropriation et de transformation, sans qu’il soit possible d’en déduire automatiquement la nature précise.

La question de ses élèves doit elle aussi être abordée avec prudence. Les récits centrés sur la famille Gracie ont longtemps donné l’impression que son enseignement se serait transmis principalement, voire exclusivement, à Carlos Gracie. L’élargissement du corpus documentaire fait apparaître un paysage plus complexe dans lequel plusieurs pratiquants et plusieurs trajectoires doivent être pris en compte (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Luiz França est fréquemment cité dans cette perspective, même si les modalités précises de certaines filiations restent discutées. L’enjeu historiographique n’est donc pas de remplacer une lignée unique par une nouvelle généalogie concurrente, mais de reconnaître que les pratiques japonaises présentes au Brésil circulent dans plusieurs réseaux dont l’importance respective doit être établie à partir des sources.

L’installation de Maeda marque ainsi moins un acte de fondation qu’un changement de situation historique. Après des années de mobilité, son activité s’inscrit plus durablement dans un espace local, ce qui crée les conditions d’une transmission plus régulière et de relations prolongées avec des élèves, des institutions et des milieux brésiliens.

C’est à partir de ce moment que la question de la transmission devient centrale. Il ne suffit plus de suivre Maeda comme combattant itinérant ; il faut désormais examiner ce qu’il enseigne, à qui, pendant combien de temps et dans quelles conditions.

C’est précisément à ce niveau que les sources deviennent plus difficiles à interpréter et que la distance entre mémoire familiale et documentation contemporaine prend toute son importance.


Portrait de Mitsuyo Maeda en tenue de judo lors de son séjour à Cuba
Mitsuyo Maeda lors de son séjour à Cuba au début du XXe siècle. Ce portrait montre Maeda en tenue de pratique durant la période de ses voyages internationaux, avant son installation durable au Brésil — Takao Marushima. Maeda Mitsuyo. Sekai Jūdō Musha Shugyō. Shimazu Shobō. 1997.

V.7. Quel système Maeda enseignait-il réellement ?

La question du système enseigné par Mitsuyo Maeda est l’une des plus difficiles à résoudre. Elle est pourtant essentielle, car une grande partie des récits généalogiques consacrés aux origines du jiu-jitsu brésilien repose implicitement sur l’idée qu’un corpus relativement stable aurait été transmis de Jigoro Kanō à Maeda, puis de Maeda à ses élèves brésiliens.

Le premier problème est terminologique. Au début du XXe siècle, les mots judo, jūjutsu, jiu-jitsu ou encore « lutte japonaise » ne sont pas employés avec la précision disciplinaire qu’on leur attribue aujourd’hui. Dans les journaux occidentaux, le terme jiu-jitsu sert fréquemment à désigner des pratiquants issus du Kodokan, sans que cela signifie nécessairement qu’ils enseignent un système distinct du judo.

Il serait donc imprudent de déduire la nature exacte de la pratique de Maeda à partir du seul vocabulaire utilisé par la presse. Sa formation au Kodokan, en revanche, est solidement établie. Il appartient à l’institution de Kanō et son socle technique provient du judo qui s’y développe à la fin du XIXe siècle (Kanō, 2008 ; Kodokan, 2009).

La difficulté commence lorsque l’on cherche à comprendre ce que deviennent ces connaissances après plus d’une décennie de voyages, de démonstrations et de combats. Entre son départ du Japon et son installation durable au Brésil, Maeda affronte des adversaires issus de plusieurs traditions, évolue dans des environnements professionnels variés et participe à des rencontres organisées selon des règles qui ne correspondent pas toujours à celles du judo institutionnel.

Pedreira et Drysdale ont largement contribué à replacer cette période au centre de l’historiographie contemporaine. Leurs travaux montrent combien la trajectoire de Maeda est difficile à réduire à celle d’un professeur quittant le Japon pour reproduire simplement, à l’étranger, le programme du Kodokan (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Cette complexité ne doit toutefois pas être transformée trop rapidement en preuve d’hybridation technique. Le fait que Maeda ait été confronté au catch wrestling, à la boxe ou à différentes formes de lutte établit l’existence de contacts et de situations d’adaptation. Il ne permet pas, à lui seul, d’identifier les techniques qu’il aurait empruntées, modifiées ou intégrées durablement à son propre répertoire.

L’hypothèse d’une adaptation progressive reste plausible. Un combattant professionnel exposé pendant plusieurs années à des adversaires, des règles et des contextes variés développe nécessairement des réponses adaptées aux contraintes rencontrées. Mais passer de ce constat général à une cartographie précise des emprunts techniques exige un niveau de documentation que les sources disponibles n’offrent pas toujours.

Le cas du ne-waza illustre particulièrement bien cette difficulté. Il n’est pas nécessaire de supposer une influence occidentale pour expliquer la présence du combat au sol dans l’enseignement de Maeda, puisque celui-ci appartient déjà au judo dans lequel il a été formé. Immobilisations, étranglements et certaines clés articulaires font partie du corpus du Kodokan avant son départ du Japon (Kodokan, 2009).

Cela n’exclut évidemment pas que son expérience internationale ait modifié la fréquence, la sélection ou la manière de présenter certaines de ces techniques. Mais une telle transformation doit être documentée plutôt que déduite de la seule existence de ses voyages et de ses combats.

La documentation relative à son enseignement au Brésil ajoute une difficulté supplémentaire. Contrairement au Kodokan, Maeda ne laisse pas, à notre connaissance, un corpus pédagogique suffisamment détaillé pour reconstruire avec précision le contenu de ses cours, leur progression ou la place respective accordée aux différentes dimensions du combat. L’historien dépend donc largement de témoignages ultérieurs, de la presse et de comparaisons indirectes.

Cette situation explique en partie la diversité des interprétations. Certaines insistent sur la continuité avec le judo du Kodokan. D’autres accordent davantage d’importance aux transformations susceptibles d’avoir été produites par ses années de combat professionnel. Il paraît plus prudent de tenir ensemble ces deux dimensions plutôt que de choisir entre elles de manière exclusive.

Le système enseigné par Maeda semble ainsi avoir reposé sur une base profondément kodokanienne, portée toutefois par un pratiquant dont l’expérience dépassait largement le cadre de l’institution japonaise. Cette formulation permet de reconnaître une continuité solidement documentée sans transformer les adaptations possibles en faits établis.

Il faut également tenir compte du rôle des élèves eux-mêmes. Aucun processus de transmission n’est parfaitement passif. Les pratiquants sélectionnent ce qu’ils retiennent, accordent davantage d’importance à certaines situations, réorganisent leur pédagogie et adaptent les pratiques aux contextes dans lesquels ils évoluent.

Chercher un système parfaitement défini que Maeda aurait transmis intact à ses élèves risque donc de poser le problème de manière trop rigide. Il paraît plus fécond d’étudier un ensemble de savoirs en circulation, dont certaines composantes sont relativement stables tandis que d’autres peuvent être sélectionnées, réorganisées ou transformées au cours de la transmission.

Maeda apparaît alors moins comme le dépositaire d’un système achevé que comme un médiateur entre plusieurs espaces historiques. Il transporte au Brésil un héritage profondément lié au Kodokan, mais il le fait après des années de circulation internationale et d’expérience professionnelle dans des environnements martiaux variés.

Son enseignement constitue ainsi moins le passage intact d’un système d’un pays à un autre qu’un point de rencontre entre l’histoire du judo japonais, les circulations transnationales du combat et les appropriations qui commenceront ensuite au Brésil.


Mitsuyo Maeda à gauche, Shigemoto Furukawa au centre et Kiyoshi Oshikawa à droite, durant leurs années à Waseda Middle School, probablement dans la seconde moitié des années 1890. — Photographe et provenance originale non identifiés.
Mitsuyo Maeda à gauche, Shigemoto Furukawa au centre et Kiyoshi Oshikawa à droite, durant leurs années à Waseda Middle School, probablement dans la seconde moitié des années 1890 — Takao Marushima. Maeda Mitsuyo. Sekai Jūdō Musha Shugyō. Shimazu Shobō. 1997.

V.8. Conclusion

L’étude de la trajectoire de Mitsuyo Maeda conduit à dépasser l’image d’un simple intermédiaire placé entre Jigoro Kanō et la famille Gracie. Cette représentation conserve une part de vérité, puisque Maeda appartient bien au Kodokan et joue un rôle important dans la diffusion des pratiques japonaises au Brésil. Elle devient cependant insuffisante dès que son parcours est replacé dans sa durée et dans la diversité des espaces qu’il traverse.

Sa formation japonaise constitue le premier niveau de cette histoire. Maeda est façonné par le judo d’une période où le Kodokan continue de se développer techniquement et institutionnellement. Il apprend dans un environnement où le randori, l’opposition et l’articulation entre phases debout et au sol occupent déjà une place importante (Kanō, 2008 ; Kodokan, 2009).

Les années de circulation internationale modifient ensuite profondément les conditions dans lesquelles il pratique son art. Aux États-Unis, dans les Caraïbes, au Mexique et en Amérique centrale, Maeda combat, donne des démonstrations, fréquente des promoteurs et rencontre des représentants d’autres traditions. Cette expérience transforme indéniablement sa carrière et lui donne une connaissance pratique exceptionnelle des circuits professionnels de combat. Elle l’oblige aussi à évoluer sous des règles variées et devant des publics très différents.

Ce que ces expériences transforment exactement dans son répertoire technique reste en revanche plus difficile à établir. La distinction est essentielle. Il est historiquement raisonnable de décrire Maeda comme un combattant ayant acquis une expérience transnationale considérable. Il serait plus risqué de reconstruire, à partir de cette seule expérience, un système hybride dont chaque composante pourrait être attribuée à une tradition précise.

Ses déplacements doivent donc être compris comme des circulations plutôt que comme une succession mécanique d’emprunts. Les approches transnationales permettent précisément de saisir cette trajectoire comme un itinéraire reliant plusieurs pays, institutions et cultures du combat, sans supposer à l’avance la nature exacte des transformations produites par ces contacts (Iriye & Saunier, 2009 ; Saunier, 2013 ; Subrahmanyam, 2005).

Son installation au Brésil modifie encore la situation. Après des années de mobilité, Maeda s’inscrit progressivement dans un espace local plus stable. Cette stabilisation crée des conditions nouvelles pour l’enseignement et permet à ses connaissances de circuler plus durablement auprès de pratiquants brésiliens.

Le jiu-jitsu brésilien n’apparaît toutefois pas encore sous une forme achevée. Les pratiques transmises doivent encore être appropriées, sélectionnées, réorganisées et transformées par les générations suivantes. L’histoire ne s’arrête donc pas au moment où Maeda enseigne ; elle change simplement de niveau.

Cette observation remet en cause la logique d’une généalogie parfaitement linéaire. Kanō n’enseigne pas un futur jiu-jitsu brésilien à Maeda. Maeda n’arrive pas au Brésil avec une discipline déjà constituée. Ses élèves, à leur tour, ne reproduisent pas nécessairement de manière identique ce qu’ils ont reçu.

La trajectoire de Maeda se situe précisément dans cet espace intermédiaire. Elle relie le Japon du Kodokan aux réseaux internationaux de combat, puis ces réseaux au Brésil. C’est cette fonction de connexion qui explique en grande partie son importance historique.

Elle ne doit pourtant pas conduire à lui attribuer un rôle exclusif. D’autres pratiquants japonais sont présents au Brésil et plusieurs réseaux de transmission se développent au cours de la même période. Les recherches consacrées aux origines du jiu-jitsu brésilien montrent de plus en plus clairement que la discipline se forme dans un environnement polycentrique, où plusieurs lignées, plusieurs espaces et plusieurs acteurs participent à son développement (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Le chapitre suivant devra donc élargir le regard. Après avoir suivi Maeda, il faudra replacer sa trajectoire parmi celles d’autres combattants, enseignants et migrants japonais présents au Brésil. Ce déplacement permettra de comprendre comment plusieurs circulations parallèles contribuent à structurer le paysage martial dans lequel le jiu-jitsu brésilien commencera progressivement à prendre forme.


V.9. Références

Drysdale, R. (2022). Opening Closed Guard: The Origins of Jiu-Jitsu in Brazil. Closed Guard Publishing.

Green, T. A., & Svinth, J. R. (Eds.). (2010). Martial Arts of the World: An Encyclopedia of History and Innovation. ABC-CLIO.

Guttmann, A., & Thompson, L. (2001). Japanese Sports: A History. University of Hawai‘i Press.

Iriye, A., & Saunier, P.-Y. (Eds.). (2009). The Palgrave Dictionary of Transnational History. Palgrave Macmillan.

Kano, J. (2008). Mind Over Muscle: Writings from the Founder of Judo. Kodansha International.

Kodokan. (2009). Kodokan Judo. Kodansha International.

Lesser, J. (2013). Immigration, Ethnicity, and National Identity in Brazil, 1808 to the Present. Cambridge University Press.

Pedreira, R. (2014). Choque: The Untold Story of Jiu-Jitsu in Brazil. Smashwords.

Saunier, P.-Y. (2013). Transnational History. Palgrave Macmillan.

Sayenga, D. (2001). Wrestling: Catch-as-Catch-Can Style. Trafford Publishing.

Seyferth, G. (2000). A imigração japonesa no Brasil. Editora da Universidade Federal do Rio de Janeiro.

Stevens, J. (2013). The Way of Judo: A Portrait of Jigoro Kano and His Students. Shambhala.

Subrahmanyam, S. (2005). Explorations in Connected History: From the Tagus to the Ganges. Oxford University Press.

Watson, B. N. (2000). The Father of Judo: A Biography of Jigoro Kano. Kodansha International.


Kasato Maru au port de Santos en 1908 lors des débuts de l’immigration japonaise au Brésil
Le Kasato Maru au port de Santos en 1908. L’implantation des arts martiaux japonais au Brésil s’inscrit dans une histoire plus large de migrations, de communautés et de circulations transnationales — Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística

Chapitre VI — La constellation japonaise au Brésil

Introduction du chapitre VI

L’histoire des arts martiaux japonais au Brésil ne se réduit pas à la trajectoire de Mitsuyo Maeda. Si celui-ci occupe une place centrale dans les récits consacrés aux origines du jiu-jitsu brésilien, les sources disponibles révèlent un environnement beaucoup plus dense, formé de combattants, d’enseignants, de migrants, de promoteurs, d’institutions militaires et d’associations communautaires dont les trajectoires se croisent au cours des premières décennies du XXe siècle. Les travaux consacrés aux origines du judo et du jiu-jitsu au Brésil mettent ainsi en évidence l’activité de plusieurs figures japonaises, parmi lesquelles Sada Miyako, Soishiro Satake, Geo Omori, Takeo Yano, Yasuichi Ono ou encore Ryuzo Ogawa, dans des contextes parfois très différents (Nunes & Rubio, 2012 ; Nunes, 2011).

Cette pluralité est importante sur le plan historiographique. Elle montre que la présence du judo et du jiu-jitsu au Brésil ne procède pas d’une introduction unique suivie d’une diffusion linéaire. Dès 1908, Sada Miyako et Kakihara sont documentés à Rio de Janeiro, où ils enseignent le jiu-jitsu à des membres de la Marine brésilienne et participent à des démonstrations et à des confrontations publiques, plusieurs années avant l’arrivée de Maeda au Brésil. Au cours des décennies suivantes, d’autres Japonais enseignent, combattent ou participent à l’organisation de pratiques martiales dans plusieurs régions du pays, notamment à Rio de Janeiro, São Paulo, Manaus, Belém ou dans le Nordeste (Santos Júnior, 2017 ; Nunes & Rubio, 2012).

Leurs activités relèvent de cadres très différents. Certaines prennent place dans des institutions militaires ou policières, d’autres dans des académies privées, des clubs sportifs, des circuits de lutte professionnelle ou des réseaux associatifs liés à l’immigration japonaise. Les pratiques japonaises de combat circulent ainsi entre plusieurs espaces sociaux, ce qui contribue à leur implantation progressive au Brésil (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

Les catégories utilisées dans les sources de l’époque restent elles-mêmes instables. Les termes judo, jiu-jitsu, ju-jutsu ou Kano jiu-jitsu peuvent désigner des pratiques dont les frontières ne correspondent pas encore aux classifications contemporaines. Les travaux sur les origines du judo brésilien montrent notamment que des pratiquants issus du Kodokan sont fréquemment présentés dans la presse comme enseignants ou combattants de « jiu-jitsu », tandis que le terme judo ne s’impose que progressivement dans les usages institutionnels (Nunes & Rubio, 2012). Cette instabilité terminologique impose donc de ne pas projeter rétrospectivement les distinctions actuelles sur les premières décennies du XXe siècle.

L’intérêt de ces trajectoires ne consiste pas à rechercher une nouvelle série de « fondateurs » destinés à remplacer Maeda ou les Gracie. Il s’agit plutôt de reconstituer l’environnement humain, social et institutionnel dans lequel les pratiques japonaises de combat prennent place au Brésil. Certaines de ces figures exercent une influence directe sur des élèves brésiliens, tandis que d’autres jouent surtout un rôle dans la diffusion du judo, les spectacles de combat, les institutions militaires ou les communautés nippo-brésiliennes.

Ensemble, elles forment moins une chaîne généalogique qu’une constellation de trajectoires partiellement connectées. Leur étude permet de replacer l’émergence du jiu-jitsu brésilien dans un environnement plus large, marqué par les circulations internationales, l’immigration japonaise, l’enseignement institutionnel, les défis interstyles et la structuration progressive d’écoles et de réseaux de pratique. Cette perspective évite de réduire l’histoire du jiu-jitsu brésilien à une transmission unique et permet d’envisager son développement comme le produit de plusieurs processus convergents.

Portrait de Saku Miura, parfois identifié dans des sources secondaires contemporaines à Sada Miyako. Cette identification demeure toutefois incertaine et ne bénéficie pas du même niveau de documentation que les activités de Sada Miyako attestées dans la presse brésilienne de 1908-1909.
Saku Miura, parfois identifié dans des sources secondaires à Sada Miyako, figure active dans les milieux japonais du Brésil et devenu président de la Nippaku Shimbun Sha à São Paulo — National Diet Library of Japan, 100 Years of Japanese Emigration to Brazil.

VI.1. Sada Miyako et Kakihara : le jiu-jitsu au Brésil avant Maeda

La présence documentée de Sada Miyako au Brésil oblige à nuancer l’idée selon laquelle l’arrivée de Mitsuyo Maeda constituerait le premier contact significatif entre le jiu-jitsu japonais et le territoire brésilien. Les recherches menées à partir de la presse du début du XXe siècle montrent que le jiu-jitsu circule déjà au Brésil avant Maeda et que Miyako est actif à Rio de Janeiro dès 1908. Il est associé à un autre Japonais dont le nom apparaît sous différentes graphies dans les sources et la littérature secondaire, notamment Kakihara ou Kakiora (Lise & Capraro, 2018 ; Moraes e Silva, 2025).

Leur présence s’inscrit dans un contexte directement lié à la modernisation de la Marine brésilienne. Lors du voyage du navire-école Benjamin Constant au Japon en 1908, des enseignants japonais sont recrutés afin d’introduire le jiu-jitsu dans la formation des marins. De retour à Rio de Janeiro, l’enseignement associé à Miyako est notamment organisé à la Fortaleza de São Francisco Xavier, sur l’île de Villegagnon. La presse contemporaine documente cette tentative d’intégration du jiu-jitsu dans la préparation physique et la défense personnelle des marins brésiliens (Cancella, 2014 ; Lise & Capraro, 2018 ; Moraes e Silva, 2025).

Cet épisode est important parce qu’il montre que la première diffusion documentée du jiu-jitsu au Brésil ne relève pas uniquement des circuits privés ou familiaux auxquels seront ensuite associés les Gracie. Dès la première décennie du XXe siècle, la pratique fait l’objet d’un intérêt institutionnel. Elle s’inscrit alors dans un contexte plus large de modernisation militaire et d’admiration pour certaines méthodes japonaises après la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Les publications de l’époque présentent volontiers le jiu-jitsu comme une méthode rationnelle, moderne et « scientifique » d’éducation physique et de défense personnelle, même si cette représentation doit elle-même être comprise comme un discours historiquement situé (Moraes e Silva, 2025).

L’activité de Miyako déborde rapidement le cadre militaire. La presse le montre participant à des exhibitions et à des défis publics au cours desquels il affronte différents adversaires. Ces rencontres prennent place dans une culture du spectacle sportif où démonstration, défi et combat professionnel se chevauchent encore largement. Miyako propose notamment des récompenses à ceux qui seraient capables de lui résister, dispositif qui contribue à attirer des adversaires et à donner au jiu-jitsu une visibilité auprès du public carioca (Lise & Capraro, 2018).

L’épisode le plus célèbre est son affrontement avec Francisco da Silva Ciríaco, capoeiriste généralement connu sous le nom de Cyríaco, le 1er mai 1909. La victoire de Cyríaco connaît un retentissement considérable dans la presse de Rio de Janeiro. Plusieurs journaux interprètent rapidement le combat au-delà de sa dimension sportive, en opposant le jiu-jitsu, présenté comme une pratique japonaise importée, à la capoeira, revendiquée par certains auteurs comme une expression corporelle nationale. La victoire de Cyríaco nourrit ainsi les débats contemporains sur les « étrangérismes », la modernisation et la valorisation d’une culture physique brésilienne (Lise & Capraro, 2018 ; Moraes e Silva, 2025).

Il convient toutefois d’éviter de relire ce combat à travers les catégories contemporaines du MMA ou du vale-tudo. Les sources le replacent plutôt dans les cultures de défi, d’exhibition et de spectacle caractéristiques de cette période. Les règles, les conditions de rencontre et les représentations associées à ces affrontements ne correspondent pas nécessairement aux formats sportifs qui se stabiliseront plusieurs décennies plus tard.

La trajectoire de Miyako est particulièrement instructive pour l’histoire du jiu-jitsu au Brésil, non parce qu’une lignée contemporaine clairement identifiable pourrait lui être rattachée, mais parce qu’elle montre que plusieurs éléments souvent associés à la période ultérieure sont déjà présents avant Maeda : enseignement institutionnel, démonstrations publiques, défis ouverts, confrontations entre pratiques différentes et médiatisation des combats (Lise & Capraro, 2018).

Cette antériorité ne diminue pas l’importance historique de Maeda. Elle modifie plutôt la manière de situer son arrivée. Lorsqu’il atteint le Brésil dans les années 1910, les pratiques japonaises de combat ont déjà été présentées dans la presse, introduites dans certaines institutions, enseignées à des Brésiliens et confrontées publiquement à d’autres formes de combat. Maeda doit donc être replacé dans une circulation déjà engagée plutôt que présenté comme son point de départ absolu.

Plusieurs zones d’ombre subsistent néanmoins autour de la biographie de Miyako. Son parcours avant et après les événements de 1908-1909 reste beaucoup moins solidement établi que son activité documentée au Brésil. Certaines sources secondaires modernes proposent de l’identifier à Saku Miura, mais cette identification ne bénéficie pas du même niveau de documentation que les articles de presse contemporains relatifs à Sada Miyako. Pour rester au plus près des sources, il est donc préférable de conserver le nom sous lequel il apparaît dans la documentation brésilienne et de distinguer les faits attestés des reconstructions biographiques ultérieures.

L’importance de Miyako est ainsi d’abord historiographique. Sa présence montre que l’histoire du jiu-jitsu au Brésil commence avant les lignées qui structureront ensuite la mémoire de la discipline. Elle révèle un premier espace de circulation dans lequel les pratiques japonaises rencontrent déjà des institutions brésiliennes, des publics, des adversaires et des débats sur l’identité nationale. C’est dans cet environnement, antérieur à l’installation de Maeda, que commencent à se mettre en place certaines des conditions sociales et culturelles dans lesquelles les pratiques japonaises de combat continueront ensuite à évoluer.


Portrait de Nobushiro Satake, judoka japonais ayant contribué à la diffusion du judo et du jiu-jitsu au début du XXe siècle.
Nobushirō Satake, judoka japonais et compagnon de voyage de Mitsuyo Maeda, actif dans la diffusion du judo et du jiu-jitsu en Amérique latine au début du XXe siècle — Jun’ya Yokota, [Tengu Club] Kaiketsuden : Genki to Seigi no Otokotachi, Asahi Sonorama, 1993.

VI.2. Soishiro Satake : un acteur de la première mondialisation des arts martiaux japonais

Soishiro Satake appartient à la même génération de judokas voyageurs que Mitsuyo Maeda et constitue l’une des figures importantes de la première diffusion internationale du judo du Kodokan. Les travaux consacrés aux origines du judo brésilien associent régulièrement leurs trajectoires et les placent parmi les premiers représentants japonais ayant organisé des démonstrations de judo et de jiu-jitsu au Brésil à partir de 1914 (Nunes & Rubio, 2012 ; Nunes, 2011).

Avant leur arrivée au Brésil, Maeda et Satake évoluent dans un environnement international où enseignement, démonstration et combat professionnel sont étroitement liés. Ils appartiennent à une génération de pratiquants japonais qui quittent le Japon et présentent leurs méthodes dans des contextes très éloignés de celui du Kodokan. Ces déplacements les mettent au contact des circuits de lutte professionnelle et des cultures du défi qui occupent alors une place importante dans les spectacles sportifs d’Europe et des Amériques (Green & Svinth, 2011).

Satake et Maeda ne doivent donc pas être considérés comme deux ambassadeurs entièrement indépendants. Ils appartiennent à des réseaux de combattants dont les membres voyagent parfois ensemble, participent aux mêmes démonstrations et saisissent les mêmes opportunités professionnelles. Cette circulation collective est importante pour comprendre la manière dont le judo et le jiu-jitsu se diffusent au début du XXe siècle : les pratiques se déplacent avec des individus insérés dans des réseaux transnationaux plutôt qu’à travers un programme uniforme organisé depuis le Japon.

Satake arrive au Brésil en 1914 avec Maeda et d’autres combattants japonais. Les travaux sur les origines du judo brésilien situent ensuite son implantation durable à Manaus, où il s’établit vers 1916. Son activité constitue l’un des premiers foyers documentés d’enseignement régulier du judo dans le pays. Une école associée à Satake fonctionne notamment dans le quartier de Cachoeirinha, avant que son enseignement ne se poursuive également au Clube Atlético Rio Negro (Nunes & Rubio, 2012).

Cette implantation amazonienne est particulièrement importante. Elle montre que les premières formes organisées d’enseignement du judo au Brésil ne se concentrent pas uniquement à Rio de Janeiro ou à São Paulo. Belém et Manaus constituent elles aussi des espaces majeurs de circulation et d’implantation des pratiques japonaises au cours des années 1910. Dans cette géographie plus large, Maeda est principalement associé à Belém tandis que Satake développe une activité durable à Manaus (Nunes & Rubio, 2012).

Satake participe également pendant plusieurs années aux démonstrations et aux défis qui caractérisent cette première phase de diffusion. Les sources secondaires mentionnent même des affrontements avec Maeda. Ces résultats doivent cependant être interprétés avec prudence, car les spectacles professionnels de l’époque obéissent parfois à des logiques économiques et promotionnelles qui rendent difficile l’interprétation purement sportive de certaines rencontres (Nunes & Rubio, 2012).

Son rôle dépasse néanmoins celui du combattant professionnel. Les travaux consacrés à la généalogie du judo brésilien le considèrent comme l’un des premiers enseignants ayant contribué à l’implantation durable de la discipline au Brésil. Son action à Manaus s’inscrit ainsi dans une histoire plus large de la transmission du judo au sein d’institutions, de clubs et de réseaux locaux, avant même la structuration fédérale qui interviendra plusieurs décennies plus tard (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

La tradition de la lignée França-Fadda attribue également à Satake un rôle dans la formation de Luiz França. Cette filiation est aujourd’hui fréquemment reprise dans les généalogies du jiu-jitsu brésilien, aux côtés de Maeda et parfois de Geo Omori. La documentation contemporaine permettant d’en préciser la nature, la durée ou le contenu reste cependant limitée. Il est donc préférable de présenter cette relation comme une tradition de lignée plutôt que comme une transmission entièrement reconstruite par les archives.

Cette distinction est importante, car Satake appartient simultanément à plusieurs histoires qui ne doivent pas être confondues. Son appartenance au monde du judo du Kodokan, son activité de combattant professionnel, son implantation à Manaus et son éventuelle place dans certaines généalogies du jiu-jitsu brésilien correspondent à des niveaux de documentation différents. Les réunir est nécessaire pour comprendre sa trajectoire, mais sans transformer chacune de ces dimensions en certitude équivalente.

Le cas de Satake montre également combien les frontières entre judo et jiu-jitsu restent instables au début du XXe siècle. Des pratiquants formés au Kodokan peuvent être présentés dans la presse ou dans les spectacles comme combattants de « jiu-jitsu » ou de « Kano jiu-jitsu ». Cette terminologie ne signifie pas nécessairement qu’ils pratiquent alors une discipline distincte du judo au sens où nous l’entendrions aujourd’hui. Elle reflète plutôt un moment où les appellations varient selon les publics, les langues et les contextes de présentation (Nunes & Rubio, 2012 ; Green & Svinth, 2011).

L’intérêt historique de Satake tient donc moins à la possibilité d’en faire un fondateur du jiu-jitsu brésilien qu’à sa position au croisement de plusieurs processus. Il participe à la circulation internationale du judo, aux circuits de combat professionnel et à l’implantation durable d’un enseignement japonais au Brésil. Sa trajectoire montre ainsi comment une pratique issue du Kodokan peut changer de contexte, de vocabulaire et de fonction au fur et à mesure de son déplacement.

Satake constitue en ce sens l’un des acteurs importants de la constellation japonaise au Brésil. Son parcours permet de passer d’une histoire centrée sur quelques transmissions individuelles à une histoire de réseaux, de déplacements et d’implantations régionales. À Manaus comme dans les circuits internationaux qu’il avait auparavant fréquentés, il participe à la création de l’environnement dans lequel le judo et le jiu-jitsu vont progressivement prendre place dans le paysage martial brésilien.


Geo Omori en position de combat, au Brésil au début du XXe siècle
Geo Omori, judoka japonais actif au Brésil dans les années 1920 et 1930, photographié en position de combat. Photographie d’archive, auteur et date non indiqués — Ivan Gomes Jiu Jitsu. Brazilian Jiu Jitsu “The origin”. 2022.

VI.3. Geo Omori : enseignement, combats et implantation au Brésil

Parmi les Japonais qui participent à la diffusion des pratiques de combat au Brésil dans l’entre-deux-guerres, Geo Omori occupe une place particulièrement intéressante. Son parcours se situe à l’intersection de plusieurs mondes : celui du judo et du jiu-jitsu japonais, celui des spectacles de combat, celui des confrontations interstyles et celui des premières formes d’enseignement destinées à un public brésilien. Les sources de presse et les travaux plus récents montrent qu’il bénéficie d’une réelle notoriété de son vivant, même si sa place sera ensuite en partie éclipsée par les récits centrés sur Mitsuyo Maeda et la famille Gracie.

Les données biographiques disponibles restent cependant inégalement documentées. La littérature secondaire situe généralement sa naissance à Tokyo en 1898 et son installation au Brésil dans les années 1920. Ces éléments sont fréquemment repris, mais ils ne bénéficient pas tous du même niveau de confirmation documentaire. Ce qui est mieux établi est son activité dans les circuits de combat au Brésil à partir de la fin des années 1920, puis tout au long des années 1930. Omori apparaît alors comme un pratiquant expérimenté de judo et de jiu-jitsu, engagé dans des démonstrations, des défis et des combats professionnels (Green & Svinth, 2010 ; Serrano, 2010).

À partir de cette période, sa carrière devient de plus en plus visible dans la presse. Omori affronte des adversaires issus de différentes traditions, notamment des lutteurs, des pratiquants de capoeira et d’autres combattants associés au jiu-jitsu. Cette diversité le replace dans un univers de confrontation interstyles déjà bien installé au Brésil, où les combats publics servent à la fois de spectacle, de moyen de promotion et de mise à l’épreuve des réputations techniques.

Sa notoriété est suffisamment importante pour que la presse sportive revienne régulièrement sur ses combats. Des notices publiées après sa mort en 1938 rappellent plusieurs de ses affrontements et soulignent la reconnaissance dont il bénéficie dans les milieux de combat. Ce point est important, car il montre que son importance historique ne résulte pas uniquement d’une reconstruction récente : Omori est déjà perçu à son époque comme une figure notable du jiu-jitsu au Brésil.

Son implantation à São Paulo constitue un autre aspect essentiel de sa trajectoire. Plusieurs sources lui attribuent une activité d’enseignement régulière et la création d’une structure consacrée au jiu-jitsu. Certaines traditions paulistes présentent même son école comme l’une des premières académies de jiu-jitsu de la ville. Cette affirmation doit toutefois être formulée avec prudence, car les dates et les priorités revendiquées varient selon les récits. Il est néanmoins bien établi qu’Omori ne fut pas seulement un combattant itinérant : il participa aussi à la stabilisation de formes d’enseignement plus durables dans la capitale paulista (Serrano, 2010).

Cette dimension pédagogique est importante pour comprendre la diversification des voies de diffusion du jiu-jitsu au Brésil. L’enseignement des pratiques japonaises ne se développe pas uniquement autour de la famille Gracie à Rio de Janeiro. São Paulo devient également un foyer important, où des pratiquants japonais transmettent leurs savoirs à des élèves d’origines diverses. Omori appartient ainsi à cette génération qui contribue au passage progressif d’une pratique surtout visible dans les théâtres, les cirques et les défis vers une pratique enseignée dans des structures plus permanentes.

Les relations entre Omori et la famille Gracie sont également révélatrices de cet environnement martial complexe. Plusieurs sources rapportent des combats entre Omori et Carlos ou George Gracie dans les années 1930. Les dates, les règles et parfois même l’interprétation de certains résultats divergent selon les récits, ce qui impose de rester prudent. Ce que ces rencontres permettent en revanche d’établir avec davantage de sécurité, c’est que les différents foyers de jiu-jitsu présents au Brésil ne se développent pas indépendamment les uns des autres. Ils se rencontrent, se confrontent et participent à un même espace compétitif.

Cette proximité ne signifie pas pour autant qu’il faille transformer Omori en un « fondateur oublié » du jiu-jitsu brésilien. Certains récits contemporains lui attribuent un rôle très large, allant jusqu’à le présenter comme l’un des créateurs du jiu-jitsu ou du vale-tudo brésiliens. Les travaux historiographiques récents invitent à davantage de prudence, notamment lorsque ces affirmations reposent sur des publications secondaires ou mémorielles sans sources primaires clairement identifiées. Son importance historique peut être formulée de manière plus solide : Omori est l’un des acteurs japonais les mieux documentés à avoir combiné enseignement, combats professionnels et circulation entre plusieurs traditions martiales au Brésil.

À travers sa trajectoire, on observe également la porosité des catégories de l’époque. Les termes judo, jiu-jitsu et parfois Kano jiu-jitsu ne renvoient pas encore à des identités aussi nettement séparées qu’aujourd’hui. Les mêmes pratiquants peuvent être désignés différemment selon les journaux, les promoteurs ou les contextes de présentation. Omori est ainsi un bon exemple de ces zones de continuité entre judo du Kodokan, jiu-jitsu présenté au public brésilien et lutte professionnelle.

La tradition de la lignée França-Fadda lui attribue également un rôle dans la formation de Luiz França. Cette filiation est fréquemment reprise dans les généalogies contemporaines du jiu-jitsu brésilien. La documentation permettant d’en établir précisément la durée, la nature et l’importance reste cependant limitée. Comme pour Satake, il est donc préférable de distinguer la tradition de lignée de ce que permettent de reconstituer les sources contemporaines.

La mort d’Omori en 1938 donne lieu à des notices nécrologiques qui témoignent de la place qu’il avait acquise dans le milieu sportif brésilien. La presse revient alors sur sa carrière, ses combats et sa réputation, confirmant qu’il figurait parmi les pratiquants japonais les plus visibles de sa génération au Brésil.

Geo Omori doit donc être compris moins comme un maillon d’une généalogie unique que comme un acteur d’un milieu martial en formation. Son parcours relie enseignement, défis publics, circuits professionnels et rencontres entre écoles. Il confirme que l’histoire du jiu-jitsu au Brésil se construit à partir de plusieurs foyers et de plusieurs réseaux, dont les interactions précèdent la stabilisation ultérieure de lignées clairement identifiées.


Photographie de groupe identifiée comme montrant Takeo Yano à gauche et Maeda à droite
Photographie de groupe représentant Takeo Yano debout à gauche et Maeda debout à droite, aux côtés d’autres pratiquants. Ce cliché illustre les réseaux de combattants japonais actifs au Brésil au début du XXᵉ siècle — Ivan Gomes Jiu Jitsu. Brazilian Jiu Jitsu “The origin”. 2022

VI.4. Takeo Yano : une trajectoire entre judo, jiu-jitsu et combat professionnel

Takeo Yano appartient à cette génération de combattants japonais dont la trajectoire brouille les frontières entre judo, jiu-jitsu, enseignement institutionnel et combat professionnel. Son parcours au Brésil est particulièrement intéressant parce qu’il ne se concentre ni dans une seule ville ni dans une seule structure. Les sources le montrent actif dans plusieurs régions du pays, ce qui en fait l’un des acteurs les plus mobiles de la constellation japonaise implantée au Brésil.

Yano arrive à Rio de Janeiro au début des années 1930. Les synthèses consacrées à l’histoire du judo brésilien le comptent parmi les premiers enseignants japonais présents dans la ville, aux côtés notamment de Geo Omori et, quelques années plus tard, de Masami Ogino ou Yoshimasa Nagashima. À cette période, les catégories de judo et de jiu-jitsu demeurent encore largement perméables dans la presse et dans les annonces publiques, de sorte qu’un pratiquant formé au judo peut être présenté comme professeur ou combattant de jiu-jitsu selon les circonstances.

Les sources secondaires lui attribuent également une activité d’enseignement dans plusieurs institutions brésiliennes au cours des années 1930. Certaines mentionnent notamment des liens avec des structures militaires et sportives à Rio de Janeiro. Ces éléments sont cohérents avec la trajectoire générale de Yano, mais leur chronologie exacte et les modalités de ses fonctions demandent à être distinguées selon le niveau de documentation disponible. Il est donc préférable de retenir avec certitude son activité d’enseignant et de combattant à Rio sans surinterpréter la durée ou le statut institutionnel précis de chaque engagement.

Parallèlement, Yano participe activement aux circuits de combat professionnel. Il apparaît dans des événements où se rencontrent jiu-jitsu, judo, lutte libre et autres formes de combat, dans un environnement où les frontières techniques et sportives restent encore instables. Comme Geo Omori ou les frères Ono, il appartient à un monde dans lequel l’enseignement et le combat public ne constituent pas deux activités séparées, mais deux dimensions souvent complémentaires d’une même carrière.

L’un de ses affrontements les plus connus l’oppose à Hélio Gracie le 13 juin 1936. Le combat se termine par un match nul après plusieurs reprises. Les récits ultérieurs insistent sur les projections répétées de Yano et sur les tentatives de soumission d’Hélio, mais le détail technique de la rencontre dépend largement des comptes rendus disponibles et doit être interprété avec prudence. L’importance historique du combat réside surtout dans ce qu’il révèle : les Japonais implantés au Brésil et les représentants de la famille Gracie participent alors au même espace compétitif et confrontent directement leurs méthodes.

Yano entretient également des relations avec d’autres combattants japonais présents au Brésil. Il est notamment associé aux frères Ono et évolue dans des réseaux où se croisent enseignement, entraînement commun et participation aux mêmes manifestations. Cette proximité rappelle que les différents acteurs japonais de cette période ne doivent pas être étudiés comme des trajectoires entièrement indépendantes. Ils appartiennent à un milieu de relations, de collaborations et de rivalités dont les contours changent au fil de leurs déplacements.

Son parcours prend ensuite une importance particulière dans le Nordeste. Les recherches consacrées à la mémoire du judo à Recife identifient Takeo Yano comme l’une des principales références de la première génération locale. Diógenes Morais, l’un des témoins étudiés dans ces travaux, commence ainsi le judo à Recife en 1950 sous sa direction. La généalogie reconstruite à partir des témoignages et des sources documentaires associe également Yano à Geraldo Fernandes et Valnezir, qui commencent leur pratique entre 1947 et 1948 (Gondim et al., 2019).

Cette documentation permet de mieux mesurer la dimension pédagogique de sa trajectoire. L’importance de Yano ne tient donc pas uniquement aux combats qui lui valent une visibilité dans la presse des années 1930. Elle réside aussi dans sa capacité à transmettre le judo sur le long terme et à participer à la formation de pratiquants brésiliens qui contribueront ensuite à son implantation durable dans le Nordeste.

Takeo Yano est ainsi difficile à enfermer dans une seule généalogie. Il appartient à l’histoire du judo brésilien par son activité d’enseignement, à celle du jiu-jitsu par les catégories sous lesquelles lui-même et ses combats sont présentés dans les sources de l’époque, et à celle du combat professionnel par les nombreuses confrontations auxquelles il participe. Cette pluralité ne constitue pas une incohérence. Elle correspond à un moment où les distinctions entre disciplines, méthodes d’enseignement et formes de spectacle sportif ne sont pas encore entièrement stabilisées.

Son parcours illustre donc particulièrement bien les mécanismes de diffusion des pratiques japonaises au Brésil. Celles-ci circulent entre les grandes villes, les clubs, les réseaux professionnels et les foyers régionaux d’enseignement. Elles peuvent être présentées comme judo dans un contexte, comme jiu-jitsu dans un autre, puis être intégrées à des structures pédagogiques plus durables.

Yano ne peut ainsi être considéré comme un fondateur du jiu-jitsu brésilien au sens strict. Son importance tient davantage à son rôle d’intermédiaire entre plusieurs mondes : le judo japonais, le jiu-jitsu tel qu’il est nommé au Brésil, les circuits professionnels et les réseaux locaux d’enseignement. Sa trajectoire contribue à montrer que l’environnement dans lequel se développe le futur jiu-jitsu brésilien est déjà largement connecté, mobile et pluriel.


Yasuichi Ono, combattant japonais de jiu-jitsu au Brésil en 1936
Yasuichi Ono en 1936, présenté dans la presse brésilienne à l’occasion de ses combats de jiu-jitsu — Fundação Biblioteca Nacional. BNDigital, extrait de A Offensiva, 30 septembre 1936.

VI.5. Les frères Yasuichi et Naoichi Ono : l’Academia Ono et les circuits de combat

Les frères Yasuichi et Naoichi Ono occupent une place importante dans l’histoire du judo et du jiu-jitsu à São Paulo. Leur trajectoire permet de suivre le passage d’une pratique encore largement structurée à l’intérieur de la colonie japonaise vers des formes d’enseignement, de compétition et d’organisation ouvertes à un public brésilien plus large. Les travaux récents consacrés à l’institutionnalisation du judo au Brésil les identifient comme deux des principaux organisateurs de la période comprise entre l’avant-guerre et les premières années de la structuration fédérale du judo paulista (Macaneiro, 2024).

Les deux frères apparaissent dans les compétitions de la Hakkoku Jûkendô Renmei dès le milieu des années 1930. En 1935, Naoichi Ono se classe parmi les premiers de la catégorie dangaisha, tandis que Yasuichi remporte la catégorie yûdansha. L’année suivante, les deux frères remportent leurs catégories respectives. Ces résultats montrent qu’ils sont déjà pleinement intégrés au milieu compétitif du judo de la colonie japonaise avant que leur activité ne s’étende vers les circuits professionnels (Macaneiro, 2024).

À partir de cette période, Yasuichi et Naoichi Ono participent également à des combats professionnels de jiu-jitsu. Leur engagement dans ces spectacles les rapproche des univers fréquentés par les Gracie, les lutteurs professionnels et d’autres combattants japonais installés au Brésil. Cette évolution contribue à les éloigner d’une partie des dirigeants du judo communautaire, attachés à une conception plus orthodoxe du Kodokan et hostiles à la professionnalisation des combattants (Macaneiro, 2024 ; Gracie, 2008).

L’Academia Ono devient progressivement le centre de leur activité. Elle constitue moins une simple école privée qu’un véritable foyer d’organisation sportive. Les compétitions associées aux frères Ono remontent au milieu des années 1930 et survivent aux profondes ruptures provoquées par la Seconde Guerre mondiale. À la fin des années 1940, les tournois de l’Academia Ono comptent parmi les manifestations de judo les plus visibles auprès du public brésilien à São Paulo (Macaneiro, 2024).

Cette continuité est particulièrement importante. Alors qu’une partie des structures japonaises d’avant-guerre se fragmente ou disparaît, l’Academia Ono parvient à maintenir des compétitions, des enseignements et un réseau de pratiquants. Les frères Ono jouent ainsi un rôle de transition entre le judo organisé dans les associations de la colonie japonaise et un judo progressivement intégré aux structures sportives brésiliennes.

Leur activité se distingue aussi par leur volonté de diffuser la pratique hors du seul milieu nippo-brésilien. La presse paulista de la fin des années 1940 et du début des années 1950 présente Yasuichi Ono comme l’un des principaux diffuseurs du judo et du jiu-jitsu auprès des Brésiliens. Un article de 1951 oppose ainsi deux tendances : celle des frères Ono, décrite comme plus ouverte à la popularisation de la pratique auprès du public brésilien, et celle de responsables comme Ryuzo Ogawa ou Tatsuo Okochi, davantage attachés aux formes institutionnelles de la colonie et aux normes du Kodokan (Macaneiro, 2024).

Cette distinction ne doit pas être interprétée comme une séparation technique parfaitement nette entre judo et jiu-jitsu. À cette époque, les termes restent encore employés de manière fluctuante au Brésil. Les frères Ono enseignent et organisent des compétitions relevant du judo, tout en participant à des combats professionnels présentés comme du jiu-jitsu. Leur trajectoire illustre donc particulièrement bien la porosité des catégories durant les années 1930 et 1940.

Leur rapport aux circuits professionnels aura également des conséquences institutionnelles importantes. L’expérience acquise dans le monde du pugilisme facilite leur rapprochement avec la Federação Paulista de Pugilismo. À partir de 1949, des membres et élèves liés à l’Academia Ono participent directement à la commission technique chargée d’intégrer le judo aux structures de la fédération. Le judo et le jiu-jitsu commencent alors à être organisés comme deux modalités distinctes au sein d’un même cadre administratif (Macaneiro, 2024).

Cette évolution aboutit en 1951 à l’organisation d’un championnat brésilien de judo sous l’impulsion de l’Academia Ono, avec le soutien de la Federação Paulista de Pugilismo et du journal São Paulo Shimbun. Vingt-deux équipes y participent et l’Academia Ono remporte la compétition par équipes. La présence de Masahiko Kimura, Toshio Yamaguchi et Yukio Kato lors des manifestations organisées cette année-là souligne également l’importance acquise par ce réseau dans le paysage du judo paulista (Macaneiro, 2024).

Les relations entre les frères Ono et les autres organisations japonaises restent néanmoins conflictuelles. Après la guerre, trois pôles principaux se distinguent à São Paulo : la Kodokan do Brasil autour de Tatsuo Okochi, la Budokan de Ryuzo Ogawa et l’Academia Ono. Les tentatives de rapprochement se heurtent notamment au passé professionnel des frères Ono. Certains dirigeants liés au Kodokan refusent de reconnaître pleinement ceux qui ont participé à des spectacles rémunérés de jiu-jitsu, de lutte libre ou de boxe, révélant des divergences profondes sur la définition légitime du judo (Macaneiro, 2024).

Cette opposition montre que la structuration du judo brésilien ne résulte pas d’un processus linéaire dans lequel l’autorité du Kodokan se serait simplement imposée. Plusieurs groupes revendiquent des formes différentes de légitimité. L’Academia Ono s’appuie sur son implantation locale, son réseau de pratiquants, ses compétitions et ses relations avec les institutions sportives brésiliennes, tandis que d’autres organisations privilégient une filiation plus directement reconnue par le Kodokan japonais.

La figure de Yasuichi Ono acquiert dans ce contexte une importance particulière. Au début des années 1950, il est sollicité dans l’organisation de manifestations réunissant des judokas japonais de premier plan. Lors de la tournée de Masahiko Kimura au Brésil en 1951, il est choisi comme coordinateur technique de la saison de combats. Son expérience des circuits professionnels lui permet ainsi d’occuper une position intermédiaire entre le judo institutionnel japonais et les formes de spectacle sportif développées au Brésil (Macaneiro, 2024).

Les frères Ono doivent donc être compris moins comme de simples représentants d’une école japonaise implantée à São Paulo que comme des acteurs de la transformation du paysage martial brésilien. Ils participent successivement au judo communautaire, aux combats professionnels, à la diffusion auprès d’un public non japonais et à l’intégration de la pratique dans les structures fédérales paulistas.

Leur trajectoire est particulièrement révélatrice des tensions qui accompagnent la différenciation progressive entre judo et jiu-jitsu au Brésil. Elle montre que cette séparation ne découle pas uniquement de différences techniques. Elle se construit aussi autour de questions de professionnalisme, d’organisation institutionnelle, de relations avec le Kodokan et de choix concernant les publics auxquels les pratiques doivent être ouvertes.


Ryūzō Ogawa assis au centre du rang supérieur avec des pratiquants de judo au Brésil.
Ryūzō Ogawa, assis au centre du rang supérieur, entouré de pratiquants de judo. Son premier élève est assis devant lui — Archives personnelles de la famille Ogawa, reproduites par Globo Esporte, 27 septembre 2014.

VI.6. Ryuzo Ogawa et l’institutionnalisation du judo dans les communautés japonaises

Ryuzo Ogawa représente une étape différente dans l’histoire des pratiques japonaises de combat au Brésil. Là où Maeda, Satake, Omori, Yano ou les frères Ono restent encore largement associés aux démonstrations, aux défis et aux circuits professionnels, Ogawa est surtout lié à la consolidation institutionnelle du judo et à la constitution de réseaux d’enseignement durables à São Paulo (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012 ; Macaneiro, 2024).

Installé à São Paulo dans les années 1930, Ogawa développe une activité d’enseignement qui donnera naissance à la Budokan, appelée à devenir l’une des organisations importantes de l’histoire du judo brésilien. Nunes et Rubio situent sa fondation en 1936, tandis que des recherches plus récentes ont retrouvé dans la presse un dojo ouvert par Ogawa en août 1937 et une présentation postérieure situant la matrice de son organisation en 1938. Cette divergence invite à distinguer la constitution progressive de son réseau de la date formelle attribuée rétrospectivement à la Budokan (Nunes & Rubio, 2012 ; Macaneiro, 2024).

Les sources de 1937 montrent qu’Ogawa ne se présente pas seulement comme professeur de judo. Il revendique également l’enseignement de la Kashima Shin’yō-ryū, du goshinjutsu et d’autres formes de défense personnelle. Il se présente alors comme cinquième dan de judo et membre d’une organisation japonaise consacrée à la préservation des arts martiaux anciens. Ces éléments témoignent moins d’une séparation nette entre judo et jūjutsu que de la coexistence, chez certains enseignants de cette période, de plusieurs références techniques et identitaires (Macaneiro, 2024).

La trajectoire d’Ogawa est étroitement liée aux réseaux de l’immigration japonaise et aux premières organisations du judo paulista. Avant la Seconde Guerre mondiale, il participe notamment à la Hakkoku Jûkendô Renmei, l’une des principales structures qui cherchent à organiser les pratiquants japonais au Brésil. Son rôle ne repose donc pas seulement sur l’existence d’un dojo, mais sur son insertion dans un milieu associatif déjà engagé dans la structuration de compétitions, de grades et de formes d’autorité technique (Macaneiro, 2024).

Contrairement aux combattants dont la notoriété se construit principalement par les spectacles publics, l’influence d’Ogawa repose surtout sur l’enseignement et la formation d’élèves. La Budokan développe progressivement un réseau de pratiquants et de filiales qui dépasse le cadre d’un seul dojo. Cette capacité de reproduction institutionnelle constitue l’un des traits les plus importants de son action.

Les travaux généalogiques consacrés au judo brésilien soulignent d’ailleurs l’importance exceptionnelle de son héritage. Nunes et Rubio identifient Ryuzo Ogawa comme le « genearque » ayant influencé le plus grand nombre de judokas brésiliens devenus ensuite médaillés olympiques, directement ou par l’intermédiaire de plusieurs générations d’enseignants. Cette influence permet de mesurer la profondeur de son implantation dans l’histoire du judo brésilien organisé (Nunes, 2011 ; Nunes & Rubio, 2012).

Son réseau comprend également des acteurs qui joueront un rôle dans la structuration ultérieure du judo national. Parmi les pratiquants associés à la Budokan figurent notamment des enseignants et dirigeants appelés à participer à la construction des institutions du judo brésilien après la guerre. L’importance d’Ogawa réside ainsi autant dans les hommes qu’il forme que dans la structure qu’il met en place.

Cette distinction est essentielle pour le présent chapitre. Intégrer Ogawa à la constellation japonaise ne signifie pas lui attribuer un rôle direct dans la formation du jiu-jitsu brésilien. Son influence est beaucoup plus clairement établie dans l’histoire du judo. Sa présence permet cependant de comprendre comment l’environnement martial japonais au Brésil se transforme progressivement : des pratiques initialement mobiles, souvent présentées dans des démonstrations ou des défis, prennent place dans des écoles, des associations et des réseaux pédagogiques plus stables.

Cette évolution contribue également à une différenciation progressive entre judo et jiu-jitsu. Au cours des premières décennies du XXe siècle, les deux termes peuvent encore être employés de manière fluctuante dans les journaux, les affiches et parfois par les enseignants eux-mêmes. À mesure que des structures comme la Budokan se consolident et que les liens avec les normes du Kodokan deviennent plus importants, le judo tend à acquérir une identité institutionnelle plus précise, distincte des formes de jiu-jitsu associées aux combats professionnels ou à d’autres écoles.

Cette séparation ne doit toutefois pas être pensée comme immédiate ni absolue. Le cas d’Ogawa lui-même rappelle que des enseignants identifiés au judo peuvent continuer à revendiquer des formations ou des techniques issues d’écoles plus anciennes de jūjutsu. Les frontières disciplinaires se stabilisent progressivement, au fil des institutions, des règlements, des systèmes de grades et des réseaux d’enseignement.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Budokan poursuit son développement et devient l’un des principaux pôles du judo à São Paulo. Elle se distingue alors d’autres organisations comme la Kodokan do Brasil ou l’Academia Ono, avec lesquelles elle entretient des relations parfois concurrentielles. Cette pluralité institutionnelle montre que le judo brésilien ne se structure pas autour d’un centre unique, mais à travers plusieurs réseaux qui revendiquent des formes différentes de légitimité (Macaneiro, 2024).

La présence d’Ogawa dans ce chapitre permet donc de montrer que la « constellation japonaise » ne doit pas être comprise uniquement comme une constellation de combattants. Elle comprend aussi des enseignants, des organisateurs et des responsables de réseaux dont l’action donne aux pratiques japonaises une continuité institutionnelle.

À travers Ryuzo Ogawa apparaît ainsi une autre dimension des conditions d’émergence du paysage martial brésilien : celle de la stabilisation. Après les circulations, les démonstrations et les confrontations viennent les académies, les associations, les réseaux pédagogiques et les structures de compétition. Cette institutionnalisation du judo ne produit pas directement le jiu-jitsu brésilien, mais elle contribue à organiser le champ martial dans lequel judo et jiu-jitsu vont progressivement se différencier.


Hélio Gracie affrontant Sumiyuki Kotani lors d’une démonstration de judo à Rio de Janeiro en 1939
Hélio Gracie face à Sumiyuki Kotani lors d’une démonstration à Rio de Janeiro, 1939. Cette photographie témoigne des échanges entre pratiquants brésiliens et représentants du judo japonais à la veille de la Seconde Guerre mondiale — Gazeta de Notícias, 1er août 1939. Acervo Fundação Biblioteca Nacional do Brasil.

VI.7. Communautés japonaises, réseaux et espaces de transmission

L’histoire des pratiques japonaises de combat au Brésil ne peut être réduite aux seules trajectoires de Maeda, Satake, Omori, Yano ou des frères Ono. Leur activité s’inscrit dans un phénomène beaucoup plus large : l’installation durable de communautés japonaises au Brésil au cours du XXe siècle. Cette dimension migratoire est essentielle pour comprendre comment des pratiques introduites par un nombre limité d’individus ont pu se maintenir, se diffuser et s’inscrire progressivement dans des réseaux plus stables.

L’arrivée du Kasato Maru à Santos en juin 1908 constitue traditionnellement l’un des grands repères symboliques du début de l’immigration japonaise de masse au Brésil. Au cours des décennies suivantes, des dizaines de milliers de migrants japonais s’installent dans le pays, principalement dans l’État de São Paulo, même si des communautés se développent également dans d’autres régions (Lesser, 2013 ; Seyferth, 2000).

Cette migration résulte de facteurs économiques, sociaux et politiques qui concernent à la fois le Japon et le Brésil. Les autorités et les propriétaires brésiliens recherchent alors une main-d’œuvre immigrée pour l’agriculture, tandis que les transformations économiques et démographiques du Japon favorisent les départs vers l’étranger. Les conditions rencontrées sur place se révèlent cependant souvent beaucoup plus difficiles que ne le laissaient espérer les discours accompagnant le recrutement des migrants.

Face à ces réalités, les communautés japonaises développent progressivement leurs propres formes d’organisation. Associations locales, écoles, journaux, coopératives et structures culturelles permettent de maintenir certains liens avec le Japon tout en répondant aux besoins de la vie quotidienne au Brésil. Ces institutions participent à la formation d’une identité nippo-brésilienne et à la stabilisation de réseaux sociaux qui jouent un rôle important dans la continuité des pratiques culturelles (Lesser, 2013).

Les arts martiaux trouvent leur place dans certaines de ces structures. Le judo et le kendo peuvent y être pratiqués comme activités physiques, mais aussi comme formes d’éducation, de sociabilité et de transmission culturelle. Cette fonction ne doit cependant pas être généralisée à l’ensemble des communautés japonaises ni à toutes les périodes. Les usages varient selon les régions, les générations et les institutions concernées.

L’importance de ces réseaux apparaît surtout lorsqu’on considère les conditions nécessaires à la continuité d’une pratique. Un art martial ne se maintient pas uniquement parce qu’un enseignant possède un savoir technique. Sa transmission suppose des élèves, des lieux d’entraînement, des relations permettant d’accueillir de nouveaux pratiquants ou enseignants et des structures suffisamment durables pour organiser l’apprentissage dans le temps.

Les communautés japonaises fournissent précisément une partie de cet environnement. Elles facilitent l’accueil de nouveaux arrivants, créent des espaces de rencontre et peuvent favoriser l’organisation de cours, de démonstrations ou d’activités sportives. Leur rôle dans l’implantation des arts martiaux japonais doit donc être compris avant tout en termes de continuité humaine, sociale et institutionnelle.

À partir des années 1920 et 1930, certaines de ces pratiques commencent toutefois à dépasser progressivement le cadre communautaire. Des Brésiliens sans ascendance japonaise fréquentent les cours, tandis que les démonstrations, les combats publics et la couverture de presse donnent au judo et au jiu-jitsu une visibilité croissante. Cette ouverture marque une étape importante : des pratiques initialement liées à des réseaux migratoires commencent à s’inscrire dans des espaces sociaux brésiliens plus diversifiés.

L’histoire transnationale permet de mieux comprendre ce processus. Les pratiques ne circulent jamais indépendamment des individus, des institutions et des représentations qui les accompagnent. Lorsqu’elles changent de milieu, elles peuvent également changer de fonction, de public et de signification. Elles ne sont donc pas simplement transportées d’un pays à un autre, mais réinscrites dans de nouveaux contextes sociaux (Iriye & Saunier, 2009 ; Saunier, 2013 ; Subrahmanyam, 2005).

Cette circulation ne permet toutefois pas de conclure automatiquement à des hybridations techniques précises. La coexistence du judo, du jiu-jitsu, de la capoeira, de la boxe, de la lutte professionnelle ou d’autres formes de combat peut être documentée, tout comme les confrontations entre leurs représentants. Démontrer qu’une technique ou une méthode particulière a été transférée d’une pratique à une autre exige en revanche des sources beaucoup plus précises.

Le rôle des communautés japonaises peut donc être établi avec davantage de certitude sur les plans social, institutionnel et culturel que sur celui d’une influence technique directe sur le futur jiu-jitsu brésilien. Elles créent des réseaux, des lieux de pratique et des formes de continuité qui rendent possible l’installation durable des arts martiaux japonais, puis leur diffusion progressive au-delà du seul cercle des migrants.

Cette histoire n’est cependant pas linéaire. La montée des nationalismes, puis la Seconde Guerre mondiale, affectent profondément les communautés nippo-brésiliennes. Les restrictions portant sur la langue, l’enseignement et les formes d’expression culturelle, ainsi que les tensions liées au conflit, modifient leurs conditions de vie et leurs relations avec les institutions brésiliennes (Morais, 2000 ; Lesser, 2013).

Malgré ces ruptures, les réseaux constitués au cours des décennies précédentes ne disparaissent pas. Ils permettent aux pratiques martiales japonaises de conserver une présence durable et de se réorganiser après la guerre. Leur histoire ne se confond pas avec celle du jiu-jitsu brésilien, mais elle constitue l’un des cadres sociaux essentiels à partir desquels le judo et le jiu-jitsu ont pu être enseignés, transmis à de nouveaux publics et progressivement intégrés au paysage martial brésilien.


Mitsuyo Maeda et Akitarō Ōno lors d’une démonstration au début du XXᵉ siècle.
Mitsuyo Maeda et Akitarō Ōno dans une démonstration au début du XXᵉ siècle — Mitsuyo Maeda et Usuda Zan’un. Shin Jūdō Musha Shugyō : Sekai Ōkō Dai-ni. 1912.

VI.8. Réseaux, collaborations et rivalités : la constellation japonaise au Brésil

L’étude des pratiquants japonais présents au Brésil montre qu’ils ne doivent pas être compris comme une succession d’individus isolés. Maeda, Satake, Omori, Yano, les frères Ono ou encore Ogawa évoluent dans des milieux qui se recoupent partiellement. Leurs trajectoires se croisent dans les circuits de démonstration, les combats professionnels, les institutions sportives, les réseaux communautaires et, parfois, les mêmes espaces d’enseignement.

Cette proximité ne signifie pas pour autant qu’ils appartiennent à un groupe homogène ou à un projet commun. Les parcours diffèrent, les objectifs aussi. Certains privilégient l’enseignement, d’autres les combats publics, d’autres encore la structuration du judo dans les communautés japonaises. Les relations entre eux peuvent prendre la forme de collaborations, de rivalités sportives, de contacts ponctuels ou simplement d’une coexistence dans un même environnement martial.

Les collaborations sont particulièrement visibles dans les événements publics. Plusieurs de ces combattants apparaissent dans les mêmes programmes de démonstration ou de combat. Les occasions de se produire ensemble, de partager des élèves ou de participer à des réseaux de promotion contribuent à créer un milieu dans lequel les pratiques circulent rapidement. Dans ce contexte, la transmission ne suit pas nécessairement une logique verticale, d’un maître vers un disciple unique. Elle peut aussi être horizontale, par contacts entre pratiquants, observations réciproques et fréquentation des mêmes espaces.

Les rivalités jouent également un rôle important. Les combats publics opposent parfois des Japonais entre eux, parfois des Japonais à des Brésiliens, ou encore des représentants de différentes formes de lutte. Ces affrontements ne doivent pas être interprétés uniquement comme des épisodes spectaculaires. Ils participent aussi à la construction des réputations, à la comparaison des méthodes et à la visibilité des écoles.

Les relations avec la famille Gracie illustrent bien cette dynamique. Omori, Yano ou d’autres combattants japonais apparaissent dans des rencontres qui les placent face à des représentants du jiu-jitsu développé à Rio de Janeiro. Ces confrontations montrent que les différentes traditions ne se construisent pas dans des univers séparés. Elles se définissent aussi par opposition, comparaison et interaction avec d’autres écoles.

Les communautés japonaises jouent un rôle de fond dans cette organisation en réseau. Elles fournissent des lieux, des contacts, des associations et des relais qui facilitent l’accueil de nouveaux pratiquants ou enseignants. Mais les circuits professionnels, les clubs sportifs et les institutions militaires élargissent progressivement ces relations au-delà du seul milieu nippo-brésilien.

Il faut toutefois éviter de transformer cette densité de relations en un système parfaitement organisé. Les sources montrent plutôt une constellation mouvante : certaines relations sont durables, d’autres ponctuelles, certaines bien documentées, d’autres seulement suggérées par des apparitions dans les mêmes événements ou par des récits ultérieurs. L’image du réseau est donc utile à condition de ne pas lui donner une cohérence excessive.

Cette prudence est particulièrement importante lorsqu’on cherche à reconstruire des filiations techniques. Le fait que deux pratiquants se rencontrent, combattent ou évoluent dans le même milieu ne permet pas à lui seul d’établir une transmission précise. Il faut distinguer les contacts attestés, les collaborations probables et les influences que les sources ne permettent pas de démontrer.

La notion de constellation reste néanmoins particulièrement pertinente pour comprendre cette période. Elle permet de dépasser les récits centrés sur un seul acteur et de restituer un espace dans lequel plusieurs pratiques, plusieurs institutions et plusieurs trajectoires coexistent. Certaines figures deviennent célèbres, d’autres disparaissent presque entièrement des récits ultérieurs, mais toutes contribuent à façonner un environnement martial déjà complexe.

Cette constellation japonaise n’est donc pas à comprendre comme l’origine directe et unique du jiu-jitsu brésilien. Elle constitue plutôt l’un des milieux historiques dans lesquels se mettent en place les conditions de son émergence : circulation de savoirs, visibilité publique des pratiques de combat, implantation d’écoles, confrontations interstyles, institutionnalisation progressive et ouverture à des pratiquants brésiliens.

En ce sens, la formation du paysage martial brésilien repose moins sur une filiation unique que sur l’entrecroisement de réseaux partiels, de collaborations et de rivalités. C’est précisément cette pluralité qui permet de mieux comprendre pourquoi le jiu-jitsu brésilien ne peut être expliqué par une seule transmission, un seul maître ou une seule lignée.


Groupe de migrants japonais avant leur départ à bord du Kasato Maru pour le Brésil en 1908.
Futurs passagers du Kasato Maru au Japon, peu avant leur départ pour le Brésil en 1908. Leur traversée s’inscrit dans les vastes circulations migratoires qui relient le Japon et le Brésil au début du XXᵉ siècle — Kasato Maru passengers in Japan before travel to Brazil, 1908. Collection du Museu da Imigração do Estado de São Paulo.

VI.9. Conclusion

L’étude de la présence japonaise au Brésil conduit à abandonner l’idée d’une histoire organisée autour d’un seul vecteur de transmission. Mitsuyo Maeda conserve une importance considérable, mais sa trajectoire appartient à un environnement beaucoup plus large dans lequel plusieurs combattants, enseignants et communautés participent à la diffusion des pratiques japonaises.

Soishiro Satake, Geo Omori, Takeo Yano et d’autres acteurs moins bien documentés rappellent que cette diffusion possède plusieurs foyers et plusieurs temporalités. Leur importance n’est pas équivalente, et les sources ne permettent pas de leur attribuer le même degré d’influence. Leur présence suffit néanmoins à montrer que l’histoire des pratiques japonaises au Brésil ne peut être réduite à une seule lignée ni à un seul centre de transmission.

Les communautés japonaises constituent l’autre dimension majeure de ce processus. Les migrations créent des réseaux humains durables, tandis que les associations, les écoles, les clubs et d’autres structures de sociabilité fournissent progressivement les conditions matérielles et institutionnelles nécessaires au maintien des pratiques (Lesser, 2013 ; Seyferth, 2000).

Ces réseaux n’expliquent pas à eux seuls la formation du jiu-jitsu brésilien, mais ils contribuent à créer un environnement dans lequel les pratiques japonaises peuvent s’enraciner, être transmises dans la durée et entrer progressivement en relation avec des publics et des institutions brésiliennes.

L’étude de ces circulations montre également que diffusion et transformation ne peuvent être entièrement séparées. Les combattants changent de pays, les pratiques changent de public, les formes d’enseignement s’inscrivent dans de nouveaux cadres et les fonctions sociales de l’activité peuvent elles-mêmes évoluer. Les approches transnationales permettent précisément de suivre ces déplacements sans supposer qu’un savoir resterait identique au cours de sa circulation (Iriye & Saunier, 2009 ; Saunier, 2013 ; Subrahmanyam, 2005).

Cette perspective oblige toutefois à maintenir une distinction essentielle. Les contacts entre traditions peuvent être documentés, alors que leurs effets techniques précis le sont beaucoup moins souvent. Une histoire rigoureuse doit donc distinguer l’existence d’interactions de la démonstration d’une filiation ou d’un emprunt technique précis.

Le principal apport de cette analyse est ainsi de restituer au paysage martial brésilien sa pluralité. Plusieurs foyers de pratique se développent, plusieurs enseignants interviennent et plusieurs générations d’élèves commencent à se former dans des contextes différents. Aucune trajectoire, prise isolément, ne suffit à rendre compte de l’ensemble du processus.

Le jiu-jitsu brésilien commence progressivement à prendre forme au sein de cette configuration sans qu’un acteur unique puisse en contrôler l’évolution. Cette observation ne diminue pas l’importance de Maeda, de la famille Gracie ou des autres figures majeures. Elle permet au contraire de préciser leur rôle en les replaçant dans l’ensemble des relations historiques qui lui donnent sa portée.

La suite de l’étude peut dès lors déplacer l’analyse des circulations vers les transformations qu’elles rendent possibles. Une fois identifiés les principaux acteurs, réseaux et espaces dans lesquels les pratiques japonaises s’implantent au Brésil, il reste à comprendre ce qui change lorsqu’elles sont enseignées, appropriées, réorganisées et transmises dans de nouveaux contextes.

C’est dans ce passage de la circulation à la transformation que se joue une part essentielle de la formation historique du jiu-jitsu brésilien.


VI.10. Références

Bowman, P. (2021). The Invention of Martial Arts: Popular Culture Between Asia and America. Oxford University Press.

Drysdale, R. (2022). Opening Closed Guard: The Origins of Jiu-Jitsu in Brazil. Closed Guard Publishing.

Gondim, D. F., Melo, E. H. R. de, Mazzei, L. C., Kohl, H. G., & Menezes, V. G. (2019). Memória do judô na cidade do Recife: uma análise a partir de sua relação com a educação e o processo civilizatório. Movimento, 25, e25075.

Gracie, R. (2008). Carlos Gracie: O Criador de uma Dinastia. Editora Record.

Green, T. A., & Svinth, J. R. (Eds.). (2010). Martial Arts of the World: An Encyclopedia of History and Innovation. ABC-CLIO.

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Maçaneiro, G. G. B. (2024). Desenvolvimento organizacional do judô brasileiro. Dissertação de Mestrado, Escola de Educação Física e Esporte, Universidade de São Paulo.

Moraes e Silva, M. (2025). Jiu-jitsu X capoeira: entre os estrangeirismos e a valorização de uma cultura nacional (1905–1909). História (São Paulo), 44, e20240001.

Morais, F. (2000). Corações Sujos: A História da Shindo Renmei. Companhia das Letras.

Nunes, A. V. (2011). A influência da imigração japonesa no desenvolvimento do judô brasileiro: uma genealogia dos atletas brasileiros medalhistas em Jogos Olímpicos e Campeonatos Mundiais. Tese de Doutorado, Escola de Educação Física e Esporte, Universidade de São Paulo.

Nunes, A. V., & Rubio, K. (2012). As origens do judô brasileiro: a árvore genealógica dos medalhistas olímpicos. Revista Brasileira de Educação Física e Esporte, 26(4), 667–678.

Pedreira, R. (2014). Choque: The Untold Story of Jiu-Jitsu in Brazil. Smashwords.

Saunier, P.-Y. (2013). Transnational History. Palgrave Macmillan.

Serrano, M. (2010). O Livro Proibido do Jiu-Jitsu. Clube de Autores.

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Oswaldo Fadda lors d’une démonstration de jiu-jitsu en 1963
Oswaldo Fadda lors d’une démonstration de jiu-jitsu en 1963. Héritier de la lignée associée à Luiz França, Fadda contribue au développement d’un réseau de jiu-jitsu distinct de celui de la famille Gracie — Archives de l’Academie Fadda. 1963. Publication de William Fadda (2013).

Chapitre VII — Luiz França, Oswaldo Fadda et les lignées alternatives

VII.1. Luiz França (1910-1982) : une autre voie de transmission

Dans les récits les plus diffusés sur les origines du jiu-jitsu brésilien, la transmission entre Mitsuyo Maeda et la famille Gracie occupe une place centrale. Cette généalogie a largement structuré la mémoire de la discipline, au point de reléguer au second plan d’autres trajectoires qui se développent pourtant au cours de la même période. Luiz França appartient à ces figures dont l’importance est devenue plus visible à mesure que l’historiographie s’est intéressée aux lignées extérieures au réseau Gracie (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Né en 1910 dans l’État du Pará, França est présenté par la tradition de sa lignée comme l’un des pratiquants ayant reçu un enseignement lié à Mitsuyo Maeda. Cette filiation constitue aujourd’hui l’un des fondements mémoriels de la lignée França-Fadda. Elle dessine une généalogie distincte de celle des Gracie tout en faisant elle aussi remonter son origine à la présence japonaise dans la région de Belém.

La documentation disponible impose toutefois de distinguer clairement tradition de lignée et démonstration archivistique. La présence de Maeda dans la région et son activité d’enseignement sont bien établies, mais les sources contemporaines deviennent beaucoup moins précises lorsqu’il s’agit de reconstituer la liste de ses élèves, la durée de leur formation ou le contenu exact des enseignements reçus. La relation entre Maeda et França appartient ainsi à ces épisodes pour lesquels la mémoire transmise par les pratiquants joue un rôle important alors que les traces directes demeurent limitées (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Cette situation ne justifie pas d’écarter la tradition orale. Elle oblige plutôt à lui attribuer le statut qui lui revient. Les récits de lignée peuvent préserver des informations que les archives écrites n’ont pas conservées, mais ils sont également transmis, reformulés et parfois réorganisés au fil des générations. Les travaux consacrés à la mémoire collective ont précisément montré que la conservation du passé ne consiste jamais en une reproduction parfaitement intacte de l’expérience antérieure (Halbwachs, 1997 ; Ricoeur, 2000).

L’intérêt historique de França dépasse cependant la seule question de savoir s’il fut directement formé par Maeda, et dans quelles conditions. Sa place devient plus nettement observable lorsque l’analyse se déplace vers ce qu’il transmet lui-même et vers les réseaux dans lesquels cette transmission se poursuit.

La lignée qui se réclame de França développe en effet une trajectoire différente de celle qui deviendra dominante dans la mémoire internationale du jiu-jitsu brésilien. Son histoire est moins associée à la construction d’une identité familiale fortement médiatisée qu’à des réseaux d’enseignement locaux et à la formation de pratiquants qui prolongeront ensuite cette transmission.

Cette différence est historiographiquement importante, car elle montre qu’une pratique martiale peut se diffuser selon plusieurs modalités simultanément. Certaines lignées acquièrent une forte visibilité publique grâce aux défis, aux récits familiaux et à leur capacité à construire une identité reconnaissable. D’autres se développent de manière plus discrète, par la continuité de l’enseignement, la multiplication des élèves et l’implantation progressive de nouveaux lieux de pratique.

França peut ainsi être envisagé comme l’un des relais entre la période d’implantation des pratiques japonaises et celle de leur appropriation par des pratiquants brésiliens. Sa contribution ne réside pas nécessairement dans la création d’un système nouveau clairement identifiable, mais dans sa participation à une voie de transmission qui connaîtra ensuite une continuité propre.

C’est précisément cette continuité qui lui donne son importance dans l’histoire du jiu-jitsu brésilien. À travers les générations suivantes, et notamment la lignée qui conduira à Oswaldo Fadda, une tradition distincte du réseau Gracie parvient à se maintenir et à acquérir sa propre visibilité.

Cette lecture évite de transformer França en « fondateur alternatif » qu’il faudrait opposer aux Gracie. Son intérêt historique réside au contraire dans ce qu’il révèle : plusieurs trajectoires de transmission peuvent coexister, se développer parallèlement et contribuer différemment à la formation d’une même pratique.

La question devient alors moins de déterminer quelle lignée posséderait la filiation la plus légitime que de comprendre comment différents groupes de pratiquants ont reçu, sélectionné, réorganisé et transmis des savoirs dont les racines japonaises sont en partie communes.


Portrait de Luiz França, figure historique du jiu-jitsu brésilien et professeur d’Oswaldo Fadda
Luiz França, figure historique du jiu-jitsu brésilien et professeur d’Oswaldo Fadda — Photographie ancienne restaurée numériquement. Image obtenue auprès de la famille de Luiz França grâce aux recherches de Rafhael Sampaio Lopes, reproduite par Fadda BJJ.

VII.2. La diffusion du jiu-jitsu hors des réseaux Gracie

L’histoire sociale du jiu-jitsu brésilien reste plus difficile à documenter que celle de ses principaux combattants. Les récits de lignée insistent volontiers sur les maîtres, les défis et les transmissions techniques, mais ils renseignent beaucoup moins systématiquement sur la composition sociale des premiers publics.

Il faut donc être prudent avec l’idée d’un jiu-jitsu qui aurait d’abord appartenu exclusivement aux élites avant de devenir une pratique populaire. Certaines académies installées dans les grandes villes brésiliennes accueillent effectivement des membres de catégories sociales disposant de ressources, de temps libre ou de réseaux permettant d’accéder à une pratique encore peu répandue. Mais militaires, policiers, combattants professionnels et pratiquants issus d’autres milieux apparaissent eux aussi relativement tôt dans cette histoire.

Ce que la trajectoire França-Fadda permet davantage de mettre en évidence est l’existence d’une diffusion vers des quartiers et des publics qui restent moins présents dans les récits centrés sur les académies les plus connues. Cette expansion contribue à élargir la base sociale de la pratique et à multiplier les lieux dans lesquels le jiu-jitsu peut être appris.

L’enseignement devient alors moins dépendant de quelques institutions centrales. Les connaissances circulent à travers des relations de proximité, des élèves qui deviennent à leur tour enseignants et des réseaux locaux qui reproduisent la pratique à une échelle de plus en plus large.

Cette forme de diffusion mérite d’être étudiée pour elle-même. Elle montre qu’une discipline ne devient pas socialement importante uniquement grâce à ses champions ou à ses événements les plus visibles. Sa croissance dépend également d’une multitude de situations ordinaires d’enseignement, de clubs de quartier et de pratiquants dont les noms ne sont jamais conservés dans les grandes narrations historiques.

Cette observation rejoint les enseignements plus généraux de l’histoire sociale du sport. Une pratique se transforme profondément lorsqu’elle devient accessible à des groupes sociaux plus diversifiés et lorsqu’elle s’inscrit dans des réseaux locaux durables. Les espaces sportifs ne servent alors pas seulement à transmettre des gestes. Ils produisent également des sociabilités, des identités et des formes d’appartenance (Wacquant, 2000).

Il serait cependant risqué d’en déduire que les motivations des pratiquants populaires seraient radicalement différentes de celles des pratiquants issus d’autres milieux. Les sources disponibles ne permettent pas d’établir avec précision une opposition entre un jiu-jitsu « élitiste » et un jiu-jitsu « populaire » possédant des fonctions sociales clairement séparées.

L’intérêt du contraste se situe davantage dans l’accès à la pratique. Les réseaux associés à França puis à Fadda contribuent à installer le jiu-jitsu dans des zones urbaines et auprès de publics moins présents dans certaines académies centrales. Cette diffusion modifie progressivement la géographie sociale de la discipline.

Il faut également se montrer prudent lorsque l’on attribue à cette ouverture des transformations techniques précises. Le contact avec d’autres formes de lutte, la boxe ou la luta livre est possible et parfois documenté, mais il ne suffit pas à établir que ces échanges auraient mécaniquement produit des innovations spécifiques.

Ce qui peut être affirmé plus solidement est que la multiplication des pratiquants et des milieux de pratique augmente nécessairement la diversité des expériences. Une discipline enseignée dans plusieurs réseaux, confrontée à des partenaires différents et soumise à plusieurs contextes de compétition possède davantage d’occasions de se différencier.

La trajectoire qui conduit de França à Fadda doit donc être replacée dans ce mouvement d’élargissement plutôt que présentée comme une opposition sociale parfaitement tranchée avec les autres lignées. Son importance réside dans la capacité de ce réseau à faire vivre le jiu-jitsu dans des espaces qui ont longtemps reçu beaucoup moins d’attention historiographique.


Bento Ribeiro à Rio de Janeiro vers 1929, quartier lié à l’histoire d’Oswaldo Fadda
Vue de Bento Ribeiro, dans la Zona Norte de Rio de Janeiro, vers 1929. C’est dans ce secteur qu’Oswaldo Fadda développera plus tard son enseignement du jiu-jitsu brésilien — S. H. Holland / Arquivo Brascan – Cem Anos no Brasil / Acervo Instituto Moreira Salles, via Brasiliana Fotográfica, vers 1929.

VII.3. Oswaldo Fadda (1921-2005) et l’implantation du jiu-jitsu dans les périphéries de Rio

Oswaldo Fadda constitue la figure la mieux connue de la lignée issue de Luiz França. Son rôle dans la diffusion du jiu-jitsu à Rio de Janeiro permet de mieux comprendre comment une pratique peut se développer en dehors des réseaux qui bénéficient de la plus grande visibilité médiatique.

Né en 1921 à Rio de Janeiro, Fadda se forme auprès de França selon la tradition de cette lignée. Son activité se développe ensuite dans des zones urbaines éloignées des espaces généralement associés aux académies les plus prestigieuses de l’époque. Cette implantation constitue l’un des éléments essentiels de sa postérité.

La ville de Rio connaît alors de profondes transformations. La croissance démographique, l’expansion urbaine et le développement des quartiers périphériques modifient les formes de sociabilité et les possibilités d’accès aux pratiques sportives. Dans ce contexte, les clubs locaux et les structures de proximité jouent un rôle important dans la diffusion des activités physiques.

Fadda inscrit son enseignement dans ce tissu urbain. Plutôt que de concentrer toute l’activité dans une institution unique, son influence se propage à travers des élèves qui deviennent à leur tour enseignants et contribuent à multiplier les lieux de pratique.

Cette organisation contribue à créer un réseau dont la force réside moins dans la visibilité d’un centre prestigieux que dans sa capacité de diffusion. Plusieurs générations de pratiquants peuvent ainsi être formées dans des espaces qui restent relativement éloignés des principaux foyers médiatiques du jiu-jitsu carioca.

Il serait toutefois excessif de présenter cette différence comme une opposition absolue entre deux modèles. Les écoles Gracie possèdent elles aussi des élèves issus de milieux divers, tandis que les réseaux liés à Fadda ne forment pas nécessairement un ensemble social homogène. La distinction doit donc rester une tendance historique plutôt qu’une frontière rigide.

L’importance de Fadda apparaît surtout dans sa capacité à consolider une tradition durable. Là où França reste une figure relativement difficile à documenter, Fadda laisse derrière lui un réseau beaucoup plus visible de pratiquants et d’enseignants. C’est en grande partie par cette continuité que la lignée acquiert une identité historique identifiable.

Les académies associées à cette tradition remplissent également une fonction sociale qui dépasse l’apprentissage technique. Comme dans de nombreux clubs de sports de combat, elles deviennent des lieux de sociabilité, de discipline collective et d’appartenance communautaire. Il faut toutefois éviter d’idéaliser cette dimension ou de lui attribuer des effets sociaux qui ne sont pas directement documentés.

L’héritage de Fadda s’observe surtout dans la persistance du réseau formé autour de son enseignement. Sa reconnaissance historiographique tardive tient précisément au fait que cette transmission a continué d’exister alors que le récit international du jiu-jitsu mettait principalement en avant d’autres lignées.

Fadda occupe donc une place importante non parce qu’il représenterait une alternative totale au développement incarné par les Gracie, mais parce qu’il montre qu’une autre voie de diffusion a existé et s’est maintenue sur plusieurs générations.

Oswaldo Fadda en kimono de jiu-jitsu dans son dojo
Oswaldo Fadda dans son dojo, en kimono, devant des coupures de presse consacrées à son parcours et à son école de jiu-jitsu — Archives Fadda / Mestre Fadda Jiu Jitsu

VII.4. La question des particularités techniques de la lignée Fadda

La lignée França-Fadda est souvent associée à certaines spécialités techniques, en particulier aux attaques des membres inférieurs. Cette réputation fait aujourd’hui partie intégrante de son identité, mais son histoire doit être abordée avec davantage de prudence que ne le permettent parfois les récits rétrospectifs.

Les clés de jambe ne constituent évidemment pas une invention de Fadda ou de ses élèves. Les attaques articulaires sur les membres inférieurs existent dans plusieurs traditions de grappling antérieures et contemporaines au développement du jiu-jitsu brésilien. Les associer à la lignée Fadda signifie donc surtout qu’elles semblent y avoir bénéficié d’une attention particulière.

Les témoignages produits au sein de cette tradition insistent régulièrement sur cette spécialisation. Les affrontements avec d’autres écoles ont ensuite contribué à renforcer cette réputation, notamment lorsque les attaques sur les jambes apparaissaient comme l’un des traits distinctifs des pratiquants issus de ce réseau (Vieira & Freitas, 2003 ; Virgílio, 2002).

Il reste cependant difficile de reconstituer avec précision le moment où cette spécialisation se serait constituée, les enseignants qui l’auraient développée ou les sources techniques exactes dont elle serait issue.

Cette réserve est importante, car la tentation serait grande de relier directement les techniques de la lignée Fadda au judo ancien, au catch wrestling ou à la luta livre. De telles connexions peuvent être plausibles, mais elles doivent être établies par des sources spécifiques. La simple ressemblance entre des techniques ne suffit pas à démontrer leur filiation.

La réputation technique de la lignée n’en demeure pas moins historiquement significative. Lorsqu’un groupe devient connu pour certaines attaques, cette spécialisation contribue à façonner aussi bien son entraînement que la perception qu’en ont ses adversaires.

Les différences entre écoles peuvent ainsi produire des cultures techniques distinctes sans que celles-ci soient totalement isolées les unes des autres. Les compétitions et les rencontres offrent ensuite des occasions de circulation, car les pratiquants doivent apprendre à défendre les solutions employées par leurs adversaires.

Il est donc préférable de parler d’une tradition ayant accordé une place importante aux attaques des membres inférieurs plutôt que d’une lignée qui aurait inventé ou introduit ces techniques dans le jiu-jitsu brésilien.

Cette formulation conserve ce qui semble constituer une caractéristique historique réelle sans transformer une réputation de lignée en affirmation technique impossible à vérifier entièrement.

La question est d’autant plus intéressante aujourd’hui que le développement spectaculaire des attaques de jambes dans le grappling contemporain peut inciter à relire le passé à partir des préoccupations actuelles. Il faut résister à cette tentation. Les systèmes modernes de leg locks sont le produit d’évolutions beaucoup plus récentes et ne peuvent être projetés directement sur les pratiques du milieu du XXᵉ siècle.

La contribution de la lignée Fadda à l’histoire technique du jiu-jitsu doit donc être reconnue sans exagération. Elle constitue l’un des exemples de diversification interne de la discipline et rappelle que le développement technique n’a jamais été produit par une seule école.


Oswaldo Fadda en kimono, figure historique du jiu-jitsu brésilien
Oswaldo Fadda, l’un des principaux représentants historiques d’une lignée du jiu-jitsu brésilien développée en dehors de la famille Gracie — archives de la famille Fadda.

VII.5. Les confrontations avec la famille Gracie

Les relations entre les pratiquants issus de la lignée Fadda et ceux associés à la famille Gracie occupent une place importante dans la mémoire de cette tradition. Elles sont souvent racontées comme le moment où une école longtemps marginalisée aurait démontré publiquement sa valeur face à la lignée dominante.

Ces récits doivent être replacés dans la culture du défi qui structure une partie du jiu-jitsu brésilien au milieu du XXᵉ siècle. Les confrontations entre académies ne servent pas seulement à déterminer la supériorité sportive d’un groupe. Elles jouent également un rôle dans la construction de la réputation, dans le recrutement des élèves et dans la définition publique de la valeur d’un système.

Au cours des années 1940 et 1950, la famille Gracie bénéficie déjà d’une visibilité considérable. Les défis, les combats publics et la production d’un récit familial cohérent participent à cette reconnaissance (Reila Gracie, 2004).

Fadda et ses élèves évoluent dans une position différente. Leur réseau se développe principalement par l’enseignement et par la multiplication d’écoles locales. Les confrontations avec les représentants d’autres lignées offrent donc une occasion importante de construire leur propre légitimité.

L’épisode de 1955 occupe une place particulièrement importante dans cette mémoire. Plusieurs récits rapportent une confrontation entre élèves issus de ces deux traditions, au cours de laquelle les pratiquants de Fadda auraient obtenu des résultats favorables.

Les détails précis de cet événement doivent cependant être traités avec prudence. Les versions disponibles proviennent largement de témoignages ultérieurs et de récits de lignées dont l’objectif n’est pas toujours celui d’une reconstruction historique critique (Vieira & Freitas, 2003 ; Virgílio, 2002).

Il serait notamment risqué de reproduire des résultats précis, d’attribuer certaines victoires à des individus ou de reconstruire la chronologie détaillée de la rencontre sans disposer d’archives contemporaines suffisantes.

Ce qui ressort de manière plus solide est l’importance symbolique de ces confrontations pour la lignée Fadda. Elles deviennent un élément central de sa mémoire et participent à démontrer que d’autres écoles sont capables de produire des combattants compétitifs.

La question des attaques de jambes apparaît régulièrement dans ces récits. Là encore, la réputation technique de la lignée contribue à structurer la manière dont les confrontations sont racontées. La victoire sportive et l’identité technique deviennent ainsi étroitement liées dans la mémoire du groupe.

Ces épisodes permettent également de comprendre que la légitimité du jiu-jitsu ne se construit pas seulement par transmission généalogique. Elle se construit aussi par la confrontation. Une école peut revendiquer un lignage prestigieux, mais elle doit également démontrer la valeur de ses pratiquants dans les espaces compétitifs reconnus par la communauté.

Les rivalités entre lignées jouent donc un rôle important dans la structuration du champ martial, sans qu’il soit nécessaire de leur attribuer automatiquement une fonction d’innovation technique.

Elles contribuent surtout à rendre visibles les différences entre écoles et à produire des récits identitaires durables. La mémoire de la lignée França-Fadda s’est en partie construite autour de ces moments où elle affirme sa légitimité face à un groupe beaucoup plus connu.


Avenida Central à Rio de Janeiro au début du XXe siècle
L’Avenida Central, aujourd’hui Avenida Rio Branco, dans le centre de Rio de Janeiro au début du XXe siècle — Marc Ferrez / Coleção Gilberto Ferrez / Acervo Instituto Moreira Salles, Rio de Janeiro, vers 1906.

VII.6. Mémoire et marginalisation historiographique

L’histoire de la lignée França-Fadda soulève une question qui dépasse largement ses seuls protagonistes : pourquoi certaines trajectoires deviennent-elles centrales dans la mémoire d’une discipline alors que d’autres restent longtemps périphériques ?

La réponse ne peut être recherchée uniquement dans les résultats sportifs ou dans l’importance technique supposée des différentes écoles. La mémoire collective ne reproduit jamais le passé dans son intégralité. Elle sélectionne, organise et hiérarchise des événements afin de produire une représentation intelligible et transmissible de l’histoire (Halbwachs, 1997 ; Ricoeur, 2000).

Dans le cas du jiu-jitsu brésilien, la généalogie Kano–Maeda–Gracie possède une puissance narrative évidente. Elle propose quelques figures facilement identifiables, une transmission claire et une continuité permettant de relier le Japon à la diffusion internationale contemporaine de la discipline.

Cette efficacité narrative contribue à expliquer sa longévité. Elle ne signifie pas que les personnages ou les relations qu’elle décrit seraient fictifs. Elle signifie que la sélection de ces éléments produit une cohérence beaucoup plus forte que celle de l’ensemble des processus historiques.

Les récits familiaux jouent ici un rôle particulier. Les ouvrages, interviews et témoignages produits autour de la famille Gracie constituent des sources importantes, mais ils participent également à la construction d’une mémoire propre à cette lignée (Reila Gracie, 2004).

Les réseaux França-Fadda disposent historiquement de moyens de mise en récit beaucoup moins puissants. Leur histoire se transmet davantage par les élèves, les témoignages locaux et les traditions orales. Cette différence dans la production documentaire influence nécessairement la visibilité dont chaque groupe bénéficie auprès des générations suivantes.

Bourdieu permet de penser cette asymétrie à partir du concept de capital symbolique. Dans un champ social, tous les acteurs ne disposent pas des mêmes ressources pour faire reconnaître leur définition de la réalité ou imposer leur propre récit comme légitime (Bourdieu, 1980).

Appliquée au jiu-jitsu brésilien, cette perspective permet de comprendre comment la notoriété sportive, les réseaux médiatiques, la visibilité internationale et la capacité à produire des récits peuvent renforcer mutuellement la position d’une lignée.

Il faut toutefois éviter d’en déduire que la marginalisation de França ou de Fadda serait le produit d’une volonté consciente d’effacement. Les processus de mémoire sont souvent beaucoup moins intentionnels. Certaines histoires circulent davantage simplement parce qu’elles disposent de relais plus nombreux et d’une forme narrative plus facilement transmissible.

Les travaux de Nora et Ricoeur permettent justement de sortir d’une opposition trop simple entre mémoire fidèle et mémoire falsifiée. Les communautés construisent des représentations du passé qui remplissent des fonctions identitaires dans le présent (Nora, 1984 ; Ricoeur, 2000).

La redécouverte de la lignée França-Fadda doit donc être comprise comme un élargissement de l’histoire plutôt que comme une opération destinée à remplacer un récit par un autre.

L’enjeu n’est pas de déplacer le centre du récit des Gracie vers Fadda. Il est de comprendre comment plusieurs réseaux ont coexisté et pourquoi certains ont occupé une place beaucoup plus importante que d’autres dans la mémoire collective de la discipline.


Démonstration de jiu-jitsu par des pratiquants de la lignée Oswaldo Fadda au Brésil
Démonstration de jiu-jitsu associée à l’école d’Oswaldo Fadda, au Brésil, au milieu du XXe siècle — Budo International, septembre 2005.

VII.7. La réhabilitation contemporaine de la lignée França-Fadda

Au cours des dernières décennies, la lignée França-Fadda a bénéficié d’une visibilité historiographique nouvelle. Cette évolution accompagne un mouvement plus large de réexamen des origines du jiu-jitsu brésilien, favorisé par l’accès aux archives numérisées, la multiplication des travaux spécialisés et l’intérêt croissant pour l’histoire sociale des arts martiaux.

Les travaux de Roberto Pedreira et Robert Drysdale participent directement à ce renouvellement en attirant l’attention sur la pluralité des acteurs et des réseaux présents au Brésil durant les premières décennies du XXᵉ siècle (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Ces auteurs appartiennent à une historiographie spécialisée plutôt qu’à la recherche académique classique, mais leurs recherches archivistiques ont largement contribué à remettre en discussion certains éléments du récit traditionnel.

Dans ce nouveau cadre, Luiz França cesse progressivement d’apparaître comme une simple figure périphérique. Sa place est surtout réévaluée parce que son nom permet de suivre une voie de transmission distincte de celle de la famille Gracie et qui se poursuit durablement à travers Fadda et ses élèves.

La reconnaissance de Fadda connaît une évolution comparable. Son importance ne tient pas uniquement à quelques confrontations célèbres, mais à la longévité d’un réseau d’enseignement qui a formé plusieurs générations de pratiquants.

La mondialisation récente du jiu-jitsu contribue également à cette redécouverte. La circulation internationale des pratiquants et l’accès à une quantité croissante de documents ont créé un public moins dépendant des traditions mémorielles locales.

Cette ouverture favorise la comparaison des lignées et encourage la recherche de trajectoires longtemps restées secondaires dans les récits les plus diffusés.

L’intérêt contemporain pour les attaques de jambes joue aussi un rôle dans la visibilité retrouvée de la lignée Fadda. Les pratiquants actuels, confrontés à l’importance prise par les leg locks dans le grappling moderne, redécouvrent volontiers les traditions plus anciennes associées à ces attaques.

Cette comparaison doit toutefois rester prudente. Le grappling contemporain possède des systèmes techniques, des règles et des environnements compétitifs qui diffèrent profondément de ceux du milieu du XXᵉ siècle. La proximité thématique ne doit donc pas devenir une filiation technique automatique.

Les Martial Arts Studies fournissent un autre cadre permettant d’interroger ces transformations de mémoire. Ce champ s’intéresse précisément à la manière dont les traditions martiales construisent leurs identités, leurs lignées et leurs représentations du passé (Bowman, 2015, 2021).

La redécouverte de França et Fadda constitue un cas intéressant parce qu’elle montre que l’histoire d’une discipline change lorsque de nouvelles sources apparaissent, mais également lorsque les questions posées au passé se transforment.

Ce processus de réévaluation ne doit donc pas conduire à rechercher une nouvelle histoire définitive. Les sources relatives à França restent fragmentaires et plusieurs épisodes associés à Fadda demeurent connus principalement par des traditions rétrospectives.

La fonction de l’historiographie contemporaine consiste précisément à conserver ces incertitudes tout en intégrant les acteurs que les récits plus anciens avaient laissés en marge.

França et Fadda occupent aujourd’hui une place plus importante dans l’histoire du jiu-jitsu brésilien non parce qu’une nouvelle généalogie aurait définitivement remplacé l’ancienne, mais parce que le récit devient progressivement capable d’intégrer plusieurs trajectoires à la fois.


Montage de coupures de presse consacrées à Oswaldo Fadda et à son académie de jiu-jitsu au Brésil
Coupures de presse brésiliennes consacrées à Oswaldo Fadda, à son académie et à la diffusion de sa lignée de jiu-jitsu hors du réseau Gracie — Sources documentaires : Revista do Esporte, janvier 1955. Presse brésilienne d’époque, reproduite dans les archives consacrées à Oswaldo Fadda.

VII.8. Conclusion

L’étude de la lignée França-Fadda permet d’élargir considérablement l’histoire des origines du jiu-jitsu brésilien. Elle montre que le développement de la discipline ne peut être compris uniquement à partir de la généalogie Kano–Maeda–Gracie, même si cette dernière conserve une importance historique majeure.

La relation entre Maeda et Luiz França reste difficile à documenter dans tous ses détails. La tradition de lignée en fait un élément central de sa propre mémoire, tandis que les archives disponibles permettent surtout d’établir l’existence d’un environnement de transmission dans lequel cette relation demeure plausible (Pedreira, 2014 ; Drysdale, 2022).

Cette incertitude ne réduit pas l’intérêt historique de França. Son importance apparaît davantage dans la continuité qu’il contribue à établir avec la génération suivante et dans l’existence d’un réseau qui se développera ensuite autour d’Oswaldo Fadda.

Fadda constitue la figure la mieux documentée de cette tradition. Son activité contribue à diffuser le jiu-jitsu dans des espaces urbains moins présents dans les grands récits de la discipline et à former plusieurs générations de pratiquants.

Cette diffusion constitue l’un des apports les plus solides de la lignée. Elle montre comment une pratique peut s’implanter durablement grâce à des réseaux d’enseignement locaux qui ne bénéficient pas nécessairement d’une forte visibilité nationale ou internationale.

La question de ses particularités techniques mérite davantage de précautions. Les attaques de jambes appartiennent bien à l’identité rétrospective de la lignée Fadda, mais leur histoire exacte reste difficile à reconstruire. Il est donc préférable de parler d’une spécialisation reconnue plutôt que d’une invention ou d’une origine unique.

Les confrontations avec les pratiquants liés aux Gracie jouent également un rôle important dans la mémoire de cette tradition. Elles constituent des moments de légitimation et de construction identitaire, même si plusieurs détails transmis par les récits ultérieurs demandent encore à être examinés avec prudence.

Le principal enseignement du chapitre concerne finalement la mémoire elle-même. La visibilité inégale des différentes lignées montre que l’importance historique et la place occupée dans le récit collectif ne coïncident pas toujours. Les mécanismes de mémoire, de prestige et de diffusion médiatique jouent un rôle essentiel dans la manière dont une discipline raconte son propre passé (Halbwachs, 1997 ; Bourdieu, 1980 ; Ricoeur, 2000).

La réévaluation contemporaine de França et Fadda permet donc moins de corriger une histoire « fausse » que d’en élargir le champ. Elle oblige à tenir compte de plusieurs réseaux de transmission, de plusieurs espaces sociaux et de plusieurs formes de développement.

Au terme de ce chapitre, le jiu-jitsu brésilien apparaît une nouvelle fois comme le produit d’un processus historique pluriel. Les lignées n’évoluent pas isolément. Elles se rencontrent, se concurrencent, échangent et construisent des récits permettant à leurs membres de se situer dans une histoire commune.

Cette pluralité prépare directement la question suivante : comment les pratiques reçues des enseignants japonais et transmises par les premières générations brésiliennes se transforment-elles progressivement en un système doté d’une identité propre ? C’est dans l’étude de ces changements techniques, pédagogiques et culturels que se situe désormais l’enjeu principal.


VII.9. Références

Bloch, M. (1993). Apologie pour l’histoire ou métier d’historien. Armand Colin. (Ouvrage original publié en 1949).

Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Éditions de Minuit.

Bowman, P. (2015). Martial Arts Studies: Disrupting Disciplinary Boundaries. Rowman & Littlefield.

Bowman, P. (2021). The Invention of Martial Arts: Popular Culture Between Asia and America. Oxford University Press.

Drysdale, R. (2022). Opening Closed Guard: The Origins of Jiu-Jitsu in Brazil. Closed Guard Publishing.

Halbwachs, M. (1997). La mémoire collective. Albin Michel. (Ouvrage original publié en 1950).

Nora, P. (1984). Les lieux de mémoire. Gallimard.

Pedreira, R. (2014). Choque: The Untold Story of Jiu-Jitsu in Brazil. Smashwords.

Reila Gracie. (2004). Carlos Gracie: O Criador de uma Dinastia. Record.

Ricoeur, P. (2000). La mémoire, l’histoire, l’oubli. Seuil.

Vieira, S., & Freitas, L. (2003). O Jogo do Jiu-Jitsu. Sprint.

Virgílio, S. (2002). A Arte Suave. Editora Átomo.

Wacquant, L. (2000). Corps et âme : carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur. Agone.


Oswaldo Fadda entouré des pratiquants de son académie de jiu-jitsu à Rio de Janeiro
Oswaldo Fadda et les pratiquants de son équipe, dans les premières années de l’Academia Fadda à Rio de Janeiro — Graciemag, archives consacrées à Oswaldo Fadda.

Conclusion de la section II

L’examen des acteurs, des réseaux et des lieux qui participent à la diffusion des pratiques japonaises de combat au Brésil montre que cette histoire ne peut être réduite à une transmission unique. Mitsuyo Maeda y occupe une place centrale, mais son parcours s’inscrit dans un ensemble plus large de circulations, de rencontres et d’implantations.

D’autres pratiquants japonais, les communautés immigrées, les réseaux de démonstration et de combat, ainsi que plusieurs trajectoires brésiliennes participent eux aussi à la diffusion et à l’appropriation de ces pratiques. Les parcours associés à la famille Gracie, à Luiz França ou à Oswaldo Fadda doivent ainsi être replacés dans une configuration plus vaste, où les transmissions ne suivent pas une seule ligne généalogique.

La documentation disponible reste toutefois inégale. Certaines filiations sont relativement bien établies par les sources, tandis que d’autres reposent davantage sur des témoignages tardifs, des récits de lignée ou des reconstructions mémorielles. Il convient donc de distinguer ce qui peut être solidement documenté de ce qui appartient davantage à la mémoire des groupes et à la tradition orale.

Cette section met ainsi en évidence un espace martial brésilien déjà pluriel au cours des premières décennies du XXe siècle. Les pratiques japonaises de combat y circulent à travers plusieurs acteurs, plusieurs réseaux et plusieurs environnements sociaux. Cette diversité constitue le cadre à partir duquel il devient possible d’aborder la question suivante : comment ces pratiques vont-elles progressivement être sélectionnées, adaptées et transformées au Brésil ?


Le Kasato Maru, navire ayant transporté des migrants japonais vers le Brésil en 1908.
Le Kasato Maru, navire qui transporta en 1908 l’un des premiers grands groupes d’immigrants japonais arrivés au Brésil, reliant directement les ports japonais à Santos — Vers 1908. Museu Histórico da Imigração Japonesa no Brasil, São Paulo.

CONCLUSION DE LA PARTIE 1 — DES ORIGINES AUX CONDITIONS D’ÉMERGENCE

Revenir sur les origines du jiu-jitsu brésilien conduit d’abord à interroger la manière dont son histoire a été racontée. Les récits les plus diffusés ont longtemps privilégié une généalogie relativement linéaire reliant les traditions japonaises, Mitsuyo Maeda, la famille Gracie, puis l’émergence du jiu-jitsu brésilien. Cette trame repose sur des éléments historiques importants, mais elle tend à simplifier un processus qui apparaît, à l’examen des sources, beaucoup plus complexe.

L’histoire étudiée dans cette première partie révèle au contraire une pluralité d’acteurs, de circulations et de contextes. Les transformations du judo et du jujutsu au Japon, leur diffusion internationale, les déplacements de combattants japonais, les communautés immigrées installées au Brésil, les rencontres avec d’autres formes de lutte et les trajectoires de pratiquants brésiliens participent toutes à la constitution d’un environnement martial en constante évolution.

Dans cette perspective, Mitsuyo Maeda demeure une figure majeure. Mais son rôle gagne à être compris non comme celui d’un fondateur isolé, mais comme celui d’un acteur particulièrement important au sein d’un phénomène transnational plus large. De la même manière, la famille Gracie joue un rôle essentiel dans la formation et la diffusion ultérieure du jiu-jitsu brésilien, sans pour autant épuiser à elle seule l’histoire de ses origines.

L’enjeu n’est donc pas de remplacer un récit fondateur par un autre, mais de changer d’échelle et de perspective. Les notions de circulation transnationale, de transferts culturels et d’histoire connectée permettent de mieux comprendre que les pratiques martiales ne se déplacent jamais intactes d’un espace à un autre. Elles sont sélectionnées, réinterprétées et adaptées aux contextes dans lesquels elles s’insèrent.

Cette approche conduit aussi à relativiser la recherche d’un inventeur unique du jiu-jitsu brésilien. Une discipline n’apparaît généralement ni en un instant ni sous l’action d’un seul individu. Elle se constitue progressivement, lorsque certaines pratiques, certains modes d’entraînement, certaines règles et certains savoirs commencent à former un ensemble suffisamment cohérent pour être identifié comme distinct.

À ce stade de l’enquête, il serait donc prématuré de parler d’un jiu-jitsu brésilien pleinement constitué. Ce que l’on observe plutôt, ce sont les conditions historiques de son émergence : des pratiques venues du Japon, des réseaux de circulation internationale, des acteurs implantés au Brésil, des confrontations avec d’autres traditions de combat et des processus locaux d’appropriation.

La question centrale change alors de nature. Il ne s’agit plus seulement de demander qui a créé le jiu-jitsu brésilien, mais de comprendre comment des pratiques issues de plusieurs trajectoires ont progressivement été transformées jusqu’à constituer un système de combat identifiable comme spécifiquement brésilien.

C’est cette transformation que la seconde partie cherchera à analyser : les évolutions techniques et pédagogiques, la place croissante du travail au sol, les transformations des formes d’entraînement et, plus largement, le processus par lequel cet ensemble de pratiques va progressivement acquérir une identité propre.


FAQ — Origines et histoire du jiu-jitsu brésilien

Quelles sont les origines du jiu-jitsu brésilien ?

Le jiu-jitsu brésilien s’est formé au Brésil au cours de la première moitié du XXe siècle à partir de plusieurs traditions japonaises de combat, en particulier du judo du Kodokan et de différentes formes de jūjutsu. Son développement ne peut toutefois pas être réduit à une transmission unique : il résulte de circulations transnationales, de rencontres entre combattants japonais et brésiliens, de pratiques de défi, de lutte professionnelle et de transformations progressivement opérées dans les académies brésiliennes.

Qui a créé le jiu-jitsu brésilien ?

Il est historiquement réducteur d’attribuer la création du jiu-jitsu brésilien à une seule personne. Carlos et Hélio Gracie ont joué un rôle majeur dans sa systématisation et sa diffusion, mais d’autres acteurs et lignées, notamment celles associées à Luiz França et Oswaldo Fadda, ainsi que plusieurs judokas et combattants japonais présents au Brésil, ont également participé à la formation du système martial qui deviendra progressivement le JJB.

Quel rôle Mitsuyo Maeda a-t-il joué dans l’histoire du jiu-jitsu brésilien ?

Mitsuyo Maeda, judoka formé au Kodokan et voyageur professionnel, constitue l’une des figures centrales de l’histoire du JJB. Installé au Brésil dans les années 1910, il participa à la diffusion des pratiques japonaises de combat et fut notamment associé à l’apprentissage de Carlos Gracie. Son rôle est fondamental, mais il s’inscrit dans un réseau plus vaste de pratiquants japonais, de combats publics et d’échanges techniques qui dépassent largement une transmission linéaire de Maeda aux Gracie.

Le jiu-jitsu brésilien vient-il du judo japonais ?

En grande partie, oui, mais la relation est plus complexe qu’une simple filiation directe. Une part importante des techniques, principes et méthodes de combat au sol qui ont contribué au JJB provient du judo du Kodokan, lui-même issu de traditions antérieures de jūjutsu japonais. Au Brésil, ces pratiques ont ensuite été transformées par les règles, les défis interstyles, les méthodes d’entraînement et les environnements sociaux dans lesquels elles ont évolué.

Quel rôle les Gracie et la lignée França-Fadda ont-ils joué dans l’histoire du JJB ?

La famille Gracie a joué un rôle décisif dans la codification, la promotion et la diffusion internationale du jiu-jitsu brésilien, notamment à travers les académies et les combats de défi. Parallèlement, la lignée associée à Luiz França puis Oswaldo Fadda montre que le développement du JJB ne s’est pas limité au réseau Gracie. L’histoire du jiu-jitsu brésilien apparaît ainsi comme celle de plusieurs lignées, communautés de pratique et processus de transformation ayant contribué à l’émergence progressive d’un système martial proprement brésilien.


Florian Pourhadi

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