Histoire du jiu-jitsu brésilien — Partie 2 : la formation d’un système martial (1908–1960)

Carlos et Hélio Gracie entourés d’adultes et d’enfants en kimono au Brésil dans les années 1950

Des héritages japonais du combat au sol aux académies brésiliennes, la transmission des savoir-faire, les défis interstyles et l’évolution des règles ont contribué à la formation du jiu-jitsu brésilien entre 1908 et 1960.


Comment le jiu-jitsu brésilien s’est-il formé au Brésil ?

Au début du XXe siècle, les méthodes japonaises de combat connaissent une diffusion internationale qui les conduit à rencontrer des traditions martiales, des institutions et des publics dont les attentes diffèrent sensiblement. Leur implantation au Brésil s’inscrit dans cette circulation plus large, à une époque où les démonstrations publiques, les activités des professionnels du combat et les initiatives d’enseignement contribuent à faire connaître des savoir-faire encore associés à plusieurs appellations. La présence de Sada Miyako à Rio de Janeiro dès 1908, puis l’arrivée de Mitsuyo Maeda en 1914, témoignent de la pluralité des parcours qui précèdent la constitution des académies auxquelles l’histoire du jiu-jitsu brésilien sera progressivement associée.

Au cours des décennies suivantes, ces connaissances ne se diffusent pas de manière uniforme. Elles sont transmises dans des milieux différents, confrontées à d’autres pratiques et progressivement intégrées à des organisations capables d’en assurer la continuité. L’établissement d’académies, la formation de nouveaux enseignants et la multiplication des rencontres publiques favorisent ainsi l’émergence de traditions d’école dont les orientations se précisent avec le temps. Les Gracie occupent une place majeure dans cette évolution, sans pour autant en épuiser la diversité, puisque d’autres enseignants et réseaux contribuent également à l’implantation durable des pratiques japonaises au Brésil.

La compréhension de cette histoire suppose toutefois de distinguer la circulation des techniques de leur transformation. Les héritages japonais comprennent déjà des formes élaborées de combat au sol, tandis que le judo poursuit lui-même son évolution au cours de la période étudiée. La singularité des écoles brésiliennes ne peut donc être recherchée dans l’invention supposée d’un répertoire entièrement nouveau. Elle invite plutôt à examiner les conditions dans lesquelles des savoir-faire antérieurs ont pu recevoir une importance particulière, être approfondis dans l’enseignement et acquérir une cohérence propre au sein de certaines organisations.

C’est précisément cette transformation qui constitue la problématique centrale de l’étude. Comment des pratiques issues d’héritages largement partagés ont-elles progressivement donné naissance, au Brésil, à des traditions martiales suffisamment différenciées pour être reconnues à travers leurs enseignements, leurs formes de combat et leurs appartenances ? Répondre à cette question exige de considérer conjointement la continuité des écoles, les expériences de leurs pratiquants et les conditions sociales et réglementaires dans lesquelles leurs compétences ont été mises à l’épreuve, sans supposer que ces dimensions évoluent nécessairement au même rythme.

L’examen de la période comprise entre 1908 et 1960 conduit ainsi à envisager la formation du jiu-jitsu brésilien comme un processus historique de différenciation progressive plutôt que comme l’aboutissement d’une invention individuelle ou d’une rupture soudaine avec les traditions japonaises. Les transformations observées prennent sens dans la durée, lorsque des écoles parviennent à transmettre leurs savoir-faire au-delà de leurs premiers représentants, à approfondir certaines orientations et à construire des critères de reconnaissance qui leur deviennent propres. Cette différenciation demeure néanmoins inégale et ne suppose pas l’existence, dès cette époque, d’une discipline unifiée. C’est en suivant la constitution de ces continuités, leurs divergences et leurs relations avec les autres traditions de combat que l’étude cherchera à comprendre comment le jiu-jitsu a progressivement acquis une histoire spécifiquement brésilienne.


À propos de l’auteur

Florian Pourhadi, formateur et entraîneur de Jiu-jitsu Brésilien, dans la salle IMPACT à Aix-en-Provence.

Fondateur et Head Coach d’IMPACT à Aix-en-Provence, Florian Pourhadi est issu d’un double parcours, universitaire et professionnel, dans le domaine du sport. Après une formation universitaire en STAPS, il obtient le DEJEPS spécialité perfectionnement sportif dans plusieurs mentions.

Formateur et expert-certificateur, il est également ceinture noire 3e dan de judo et ceinture noire de jiu-jitsu brésilien sous Zakaria Tarik Arhab — Z Team. Son parcours sportif comprend deux titres de vice-champion du monde UWW de Grappling Gi ainsi qu’une troisième place mondiale en No-Gi.

Découvrir le parcours complet de Florian Pourhadi


Photographie historique de trois pratiquants de jiu-jitsu brésilien en kimono, dont deux présentent des trophées, avec des journaux sportifs au premier plan.
Le jiu-jitsu brésilien et la reconnaissance sportive au XXe siècle. Trois pratiquants en kimono posent avec des trophées et des journaux sportifs, témoignant de la place des compétitions et de leur médiatisation dans le développement du jiu-jitsu au Brésil. Source : BJJ Fanatics Brasil, Os 12 Mandamentos do Mestre Carlos Gracie no Jiu Jitsu. Photographie non datée, auteur inconnu.

I. Avant-propos

La première partie de cette étude examinait les conditions dans lesquelles les pratiques japonaises de combat se sont diffusées au Brésil, ainsi que la formation des récits historiques qui ont progressivement associé leur développement à certaines figures devenues emblématiques. En replaçant les trajectoires de Jigorō Kanō, Mitsuyo Maeda, Carlos et Hélio Gracie dans un ensemble plus vaste de circulations techniques, de rencontres professionnelles et d’initiatives institutionnelles, elle montrait que l’histoire du jiu-jitsu ne pouvait être ramenée à une transmission unique ni à la succession de quelques fondateurs.

Cette seconde partie déplace l’enquête vers une question complémentaire. Comment des savoir-faire déjà présents dans plusieurs traditions japonaises ont-ils pu, dans les conditions particulières du Brésil de la première moitié du XXe siècle, être approfondis, organisés et transmis jusqu’à acquérir progressivement les caractéristiques de traditions distinctes ? Répondre à cette interrogation suppose de dépasser les seuls événements qui ont établi la réputation des combattants pour examiner les relations de travail, les formes d’enseignement et les organisations grâce auxquelles leurs connaissances ont pu se prolonger au-delà de leur propre carrière.

Un reportage publié le 5 octobre 1935 dans le quotidien A Manhã illustre particulièrement bien cette difficulté. Alors qu’une rencontre entre Geo Omori et Grillo se prépare à Rio de Janeiro, le journaliste rapporte avoir trouvé le combattant japonais à l’entraînement avec Takeo Yano, présenté comme instructeur de l’Associação Cristã de Moços. Derrière la figure publique du professionnel, dont la presse s’attache à annoncer les performances, apparaît ainsi un autre enseignant, engagé dans sa préparation. Cette observation, apparemment secondaire dans un article consacré à un affrontement à venir, permet d’entrevoir les collaborations qui participent à la formation des compétences martiales, mais que les récits centrés sur les victoires et les filiations individuelles laissent souvent dans l’ombre.

La portée de ce témoignage doit néanmoins être précisément circonscrite. Le journaliste ne décrit ni les exercices réalisés ni les modalités de coopération entre les deux hommes. Rien ne permet d’établir que leur entraînement commun aurait entraîné une modification durable de leurs pratiques respectives. Le document atteste une relation de préparation à un moment déterminé, sans donner accès à l’ensemble des apprentissages qu’elle aurait pu favoriser. Il révèle ainsi l’une des principales difficultés de cette recherche : les affrontements publics, les réputations et les événements institutionnels sont généralement mieux documentés que les activités quotidiennes au cours desquelles les combattants acquièrent, éprouvent et transmettent leurs savoir-faire.

Cette dissymétrie devient particulièrement importante lorsqu’on cherche à comprendre la constitution des académies. La notoriété d’un combattant peut contribuer à attirer des élèves, mais elle ne suffit pas à expliquer la continuité d’un enseignement. Celle-ci dépend également de la stabilité des relations entre pratiquants, de l’organisation du travail collectif et de la formation de successeurs capables d’assurer la transmission. L’histoire d’une école ne se confond donc ni avec celle de son représentant le plus célèbre ni avec la succession de ses résultats sportifs. Elle comprend des collaborations, des responsabilités partagées et des transformations pédagogiques dont les traces sont parfois fragmentaires.

Les recherches de Lise, Santos, Cavichiolli et Capraro (2017) consacrées à l’histoire des Gracie donnent une illustration particulièrement significative de l’écart qui peut séparer les reconstructions ultérieures des témoignages contemporains. En confrontant les récits biographiques aux journaux de Rio de Janeiro, les auteurs ont retrouvé plusieurs comptes rendus de l’inauguration, le 6 septembre 1930, d’une académie située au 106, rue Marquês de Abrantes. Alors que certaines narrations familiales attribuent rétrospectivement cet établissement à une initiative antérieure de Carlos Gracie, les documents contemporains présentent Donato Pires dos Reis comme son fondateur ou son directeur, aux côtés de Carlos et George Gracie, également engagés dans l’enseignement.

Ces éléments ne permettent pas de reconstituer intégralement les relations entre les protagonistes, ni d’exclure l’existence d’activités pédagogiques antérieures. Ils montrent cependant que la constitution des écoles doit être étudiée à partir des organisations effectivement documentées, plutôt qu’à travers les seules continuités généalogiques affirmées après coup. Les récits de fondation appartiennent eux-mêmes à cette histoire, puisqu’ils participent à la reconnaissance des enseignants, à la légitimation des filiations et à la construction progressive d’une mémoire collective.

Une difficulté comparable concerne l’interprétation des documents techniques. Les manuels de Taro Miyake et Yukio Tani (1906), de Sumitomo Arima (1908) et, plus tard, l’ouvrage de Carlos Gracie publié en 1948 permettent d’identifier des répertoires de techniques et des conceptions déclarées de leur enseignement. Ils ne renseignent toutefois pas directement sur la fréquence des exercices, les formes d’opposition réellement pratiquées ou les adaptations développées au contact des élèves. De même, la présence de procédés comparables dans plusieurs traditions ne suffit pas à démontrer une filiation directe. La continuité des gestes doit être distinguée de celle de leurs usages, de leurs conditions d’apprentissage et des significations qui leur sont progressivement attribuées.

Ces précautions sont d’autant plus nécessaires que la documentation disponible présente d’importantes disparités. Les académies cariocas, particulièrement exposées dans la presse sportive, ont laissé des traces plus abondantes que certains réseaux régionaux, établissements militaires ou groupes de pratiquants moins médiatisés. L’importance acquise par les Gracie dans la mémoire publique ne saurait donc être confondue avec une représentation exhaustive des transformations du jiu-jitsu au Brésil. Les trajectoires d’autres enseignants, notamment celles de Geo Omori, Takeo Yano, des réseaux liés au judo et des écoles indépendantes, permettent de replacer cette évolution dans une histoire plus diverse, sans supposer que toutes les pratiques de combat au sol convergeaient nécessairement vers une identité commune.

Le choix de la période 1908–1960 répond à cette volonté de suivre une transformation plutôt que de fixer arbitrairement une date de naissance. L’année 1908 correspond à des témoignages particulièrement précis sur les activités d’enseignants japonais au Brésil, notamment celles de Sada Miyako, sans constituer pour autant le commencement absolu de la circulation des pratiques japonaises dans le pays. À l’autre extrémité, 1960 ne marque ni l’achèvement de la différenciation technique ni la reconnaissance définitive d’une discipline autonome. Cette borne permet d’observer plusieurs décennies au cours desquelles des établissements se sont constitués, des enseignants ont formé leurs successeurs et certaines orientations ont acquis une continuité suffisante pour être progressivement identifiées à des écoles particulières. La fondation de la Fédération de jiu-jitsu de Guanabara en 1967 relève d’une phase ultérieure de cette institutionnalisation.

Il convient enfin de préciser que l’expression « jiu-jitsu brésilien » est employée ici comme une désignation historiographique dont la portée doit être appréciée selon les périodes considérées. Les contemporains utilisent des appellations telles que jiu-jitsu, judo ou jiu-jitsu japonais dans des contextes où les frontières entre les enseignements ne correspondent pas nécessairement à celles qui seront établies par la suite. Employer rétrospectivement le nom actuel de la discipline ne doit donc pas conduire à présupposer l’existence, dès les premières décennies du siècle, d’un système technique homogène ou d’une identité collectivement reconnue.

L’ambition de cette étude est ainsi de comprendre comment des pratiques issues d’héritages partagés ont progressivement acquis, dans certains milieux brésiliens, des formes particulières d’organisation, de transmission et de reconnaissance. Plutôt que de rechercher un événement fondateur ou d’attribuer à un acteur unique l’invention d’un ensemble de techniques, elle suivra les conditions historiques dans lesquelles des savoir-faire ont été sélectionnés, approfondis et durablement associés à des communautés de pratiquants. C’est dans cette articulation entre les expériences de combat, les apprentissages collectifs et la construction des appartenances que sera examinée la formation du jiu-jitsu brésilien comme tradition martiale distincte.


Illustration historique extraite du manuel The Game of Ju-Jitsu de Taro Miyake et Yukio Tani, publié en 1906, présentant des techniques traditionnelles de jūjutsu japonais.
Le jūjutsu japonais au début du XXe siècle. Illustration extraite de The Game of Ju-Jitsu: For the Use of Schools and Colleges, manuel publié à Londres en 1906 par les instructeurs japonais Taro Miyake et Yukio Tani. L’ouvrage témoigne de la codification et de la diffusion internationale des techniques de combat japonaises, notamment à travers la description des saisies, des projections et des contrôles. Source : Miyake, T., & Tani, Y. (1906). The Game of Ju-Jitsu: For the Use of Schools and Colleges. Londres : Hazell, Watson & Viney. Illustrations de George Morrow.

Plan détaillé

Comment le jiu-jitsu brésilien s’est-il formé au Brésil ?

À propos de l’auteur

I. AVANT-PROPOS

II. CADRE THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE

Introduction — Ce qui se transforme lorsqu’une pratique devient une tradition distincte

1. L’anthropologie des techniques corporelles : replacer les gestes dans leurs usages

2. La transmission des savoir-faire : comprendre la formation des pratiquants

3. L’histoire croisée : suivre les transformations entre Japon et Brésil

4. La sportivisation et les règles : étudier la transformation des épreuves

5. Les organisations et la légitimité : comprendre comment une école s’impose

6. La différenciation historique : expliquer la stabilisation d’une orientation

Conclusion du cadre théorique — Articuler les niveaux de transformation

INTRODUCTION GÉNÉRALE

III. LES CONDITIONS BRÉSILIENNES DE LA TRANSFORMATION MARTIALE

Introduction de la section III

Chapitre VIII — Le Brésil comme espace de recomposition martiale

Chapitre IX — Les Gracie et l’organisation des académies

Conclusion de la section III — Des espaces de réception aux organisations de transmission

IV. LES HÉRITAGES JAPONAIS DU COMBAT AU SOL

Introduction de la section IV

Chapitre X — La place du sol dans les traditions japonaises avant le judo

Chapitre XI — Le développement du ne-waza dans le Japon moderne

Conclusion de la section IV — Des héritages pluriels et des pratiques japonaises en transformation

V. LA DIFFÉRENCIATION DU JIU-JITSU AU BRÉSIL

Introduction de la section V

Chapitre XII — Les confrontations et la transformation des conditions du combat

Chapitre XIII — L’organisation du combat au sol dans les écoles brésiliennes

Chapitre XIV — La construction d’une tradition reconnue comme brésilienne

Conclusion de la section V — Des transformations de la pratique à l’affirmation d’une identité

VI. CONCLUSION GÉNÉRALE

Comment le jiu-jitsu s’est-il différencié au Brésil ?

VII. FAQ — LA FORMATION DU JIU-JITSU BRÉSILIEN

Le combat au sol existait-il avant la création du judo ?

Quelle place le ne-waza occupait-il dans le judo japonais ?

Quels rapports peut-on établir entre le Kōsen judo et le jiu-jitsu brésilien ?

Qu’ont apporté Carlos et Hélio Gracie à la formation du jiu-jitsu brésilien ?

Comment les défis et les règles ont-ils influencé les pratiques ?

Pourquoi le combat au sol a-t-il pris une telle importance dans le jiu-jitsu brésilien ?

À partir de quand peut-on parler d’une tradition brésilienne distincte ?


II. Cadre théorique et méthodologique

Introduction — Ce qui se transforme lorsqu’une pratique devient une tradition distincte

L’existence ancienne d’une technique, la présence d’un enseignant japonais au Brésil ou la victoire d’un combattant ne suffisent pas, considérées isolément, à expliquer la formation d’une tradition martiale distincte. Ces éléments renseignent sur la circulation des connaissances, leur mise en œuvre ou leur reconnaissance ponctuelle, mais ils ne permettent pas encore de comprendre comment des pratiques initialement partagées acquièrent une continuité propre au sein de communautés d’enseignement. Entre l’introduction d’un savoir-faire et sa transmission durable interviennent des transformations qui concernent les usages du corps, les situations d’apprentissage, les formes d’organisation et les critères à partir desquels les compétences sont appréciées.

La difficulté historique tient notamment au fait que ces transformations ne suivent pas nécessairement une chronologie commune. Une école peut acquérir une stabilité institutionnelle avant de développer des orientations techniques reconnaissables. À l’inverse, des pratiquants peuvent approfondir certaines manières de combattre sans disposer d’une organisation permanente ni revendiquer une appartenance distincte. Les règles d’une confrontation peuvent favoriser l’emploi de procédés déjà connus, tandis que les catégories utilisées pour désigner les combattants continuent de varier selon les publics et les circonstances. La différenciation d’une tradition ne saurait donc être déduite d’un événement fondateur ou d’une innovation technique particulière. Elle doit être recherchée dans les relations progressivement établies entre plusieurs dimensions de l’activité martiale.

Pour examiner ces relations, l’étude mobilise six approches complémentaires. L’anthropologie des techniques corporelles permet d’interroger les usages socialement appris des gestes, tandis que l’analyse de la transmission des savoir-faire porte sur les conditions dans lesquelles les compétences sont acquises, entretenues et communiquées à de nouveaux pratiquants. L’histoire croisée replace les transformations brésiliennes dans des circulations internationales qui affectent également les pratiques japonaises. L’étude de la sportivisation examine la manière dont les conventions de combat contribuent à modifier les problèmes auxquels les combattants doivent répondre. La sociologie des organisations et de la légitimité éclaire les ressources, les autorités et les relations nécessaires à la continuité des écoles. Enfin, l’analyse de la différenciation historique permet de distinguer l’apparition d’une pratique, sa diffusion, sa stabilisation et sa reconnaissance institutionnelle.

Ces perspectives ne constituent ni des explications concurrentes ni les étapes obligatoires d’une évolution prédéterminée. Leur articulation répond à une exigence méthodologique : ne pas confondre ce que les documents attestent directement avec les processus qu’ils permettent d’interpréter. Une annonce d’ouverture d’académie établit l’existence déclarée d’une organisation, sans renseigner nécessairement sur son fonctionnement quotidien. Un règlement indique les actions autorisées et les critères de victoire, mais ne démontre pas à lui seul les préférences techniques des combattants. Un manuel décrit des connaissances disponibles et des intentions pédagogiques, sans garantir que les exercices correspondants aient été pratiqués uniformément. Les récits rétrospectifs, enfin, renseignent autant sur la mémoire et la légitimation des filiations que sur les événements auxquels ils se rapportent.

La confrontation de ces matériaux doit ainsi permettre de distinguer les continuités effectivement documentées, les interprétations formulées par les acteurs et les hypothèses relatives aux transformations des pratiques. Il ne s’agit pas de rechercher dans chaque source la confirmation d’une identité brésilienne déjà constituée, mais de déterminer à quelles conditions certaines orientations ont pu devenir durables, transmissibles et progressivement reconnaissables. Le cadre théorique définit les questions nécessaires à cette enquête, tandis que les chapitres historiques examineront les documents à partir desquels des réponses peuvent être proposées.


Planche ancienne de jūjutsu japonais de l’école Sekiguchi-ryū, illustrant différentes techniques de saisie et de contrôle corporel entre deux combattants.
Techniques de jūjutsu de l’école Sekiguchi-ryū. Planche extraite du manuscrit japonais Jūjutsu Ganso Sekiguchi-ryū — Omote (柔術元祖関口流 表), illustrant différentes configurations corporelles et techniques de saisie. Manuscrit non daté, conservé à la Bibliothèque préfectorale de Wakayama, Japon. Cote TWA56.4//4. Source et crédit : Wakayama Prefectural Library, Digital Archive.

1. L’anthropologie des techniques corporelles : replacer les gestes dans leurs usages

1.1. Les techniques du corps comme acquisitions sociales

Lorsqu’en 1906 Taro Miyake et Yukio Tani publient à Londres The Game of Ju-Jitsu, ils ne se contentent pas de présenter un ensemble de procédés de combat japonais à un public occidental. Leur ouvrage propose également une organisation de l’apprentissage dans laquelle la connaissance des gestes doit être prolongée par leur mise en pratique. La progression décrite, depuis les premières acquisitions jusqu’aux exercices réalisés avec un partenaire, rappelle qu’une technique ne devient véritablement opératoire qu’à travers les expériences corporelles qui permettent d’en maîtriser les conditions d’exécution.

Cette distinction entre la description d’un mouvement et l’acquisition d’un savoir-faire trouve un prolongement théorique dans les travaux de Marcel Mauss. Dans sa communication de 1934, publiée en 1936 sous le titre Les techniques du corps, l’anthropologue montre que les manières d’utiliser le corps ne peuvent être comprises comme de simples expressions de capacités biologiques universelles. Elles résultent également d’apprentissages socialement organisés, à travers lesquels les individus acquièrent des habitudes, des coordinations et des dispositions reconnues comme efficaces dans leur milieu. Le corps apparaît ainsi comme le lieu d’une transmission culturelle dont les effets deviennent parfois si familiers qu’ils cessent d’être perçus comme des acquisitions.

Appliquée aux pratiques martiales, cette perspective conduit à distinguer la forme observable d’une technique des compétences nécessaires à sa réalisation. Une projection peut être décrite à partir de la position des appuis, de l’orientation du bassin et des directions de force recherchées. Sa réussite contre un adversaire actif suppose néanmoins des ajustements qui ne se laissent pas entièrement réduire à cette description. Le pratiquant doit reconnaître les déplacements favorables, adapter ses prises aux résistances rencontrées et coordonner son action avec les réactions de son partenaire. De même, le maintien d’une position au sol ne dépend pas seulement de la connaissance d’un placement corporel, mais de la capacité à préserver un contrôle malgré les tentatives de dégagement.

Ces compétences prennent forme dans des relations d’apprentissage dont les partenaires constituent une composante essentielle. Les premières répétitions peuvent permettre de découvrir les relations corporelles nécessaires à une action, mais leur réussite ne garantit pas que celle-ci demeure efficace lorsque l’opposition devient plus élaborée. À mesure que les pratiquants apprennent à défendre, les situations se transforment et imposent de nouvelles adaptations. Les savoir-faire ne se transmettent donc pas comme des formes immuables dont il suffirait de reproduire les caractéristiques visibles. Leur acquisition engage une familiarisation progressive avec les conditions dans lesquelles les actions deviennent possibles, se maintiennent ou échouent.

L’intérêt historique de cette distinction apparaît lorsqu’on examine la constitution des écoles martiales. L’existence d’un professeur, d’un programme déclaré ou d’un établissement ne renseigne qu’imparfaitement sur les compétences effectivement développées par ses élèves. Pour comprendre la continuité d’une tradition, il faudrait également connaître les situations d’entraînement, les relations entre pratiquants expérimentés et débutants, ainsi que les modalités par lesquelles certaines exigences deviennent communes à plusieurs générations. Or ces dimensions sont rarement décrites avec précision dans les documents disponibles pour la première moitié du XXe siècle.

L’inauguration d’une académie dirigée par Donato Pires dos Reis à Rio de Janeiro, en septembre 1930, fournit un exemple de cette difficulté documentaire. Les témoignages contemporains permettent d’identifier une organisation d’enseignement réunissant plusieurs professionnels, parmi lesquels Carlos et George Gracie, sans donner accès au déroulement quotidien des séances ni aux modalités précises de progression des élèves. L’événement sera étudié dans son contexte historique au chapitre IX. Il suffit ici de constater que l’existence documentée d’une structure pédagogique ne permet pas, à elle seule, de reconstituer les mécanismes d’acquisition des compétences qu’elle entend transmettre.

L’anthropologie des techniques corporelles invite ainsi à considérer les pratiques martiales comme des savoir-faire socialement constitués, dont la continuité dépend autant des relations d’apprentissage que de la conservation de leurs formes gestuelles. Cette perspective ne permet pas de déduire les contenus effectifs d’un enseignement à partir de sa seule existence institutionnelle. Elle définit en revanche les questions nécessaires pour comprendre comment une communauté de pratiquants peut progressivement stabiliser des manières particulières de combattre.

1.2. Les relations entre geste, finalité et situation d’usage

La reconnaissance d’une technique à travers différentes périodes historiques soulève une difficulté supplémentaire. Deux gestes peuvent présenter des ressemblances importantes sans remplir la même fonction dans les activités auxquelles ils appartiennent. Une immobilisation, une projection ou une contrainte articulaire ne possède pas une signification indépendante des objectifs poursuivis, des possibilités laissées à l’adversaire et des critères selon lesquels son efficacité est appréciée. La comparaison historique doit donc dépasser la seule analogie des placements corporels pour examiner les problèmes pratiques auxquels les actions permettent de répondre.

Cette orientation rejoint les travaux de Pierre Lemonnier (1992), qui propose d’étudier les techniques à partir des relations entre les gestes, les moyens matériels, les connaissances et les représentations engagés dans leur réalisation. Une activité technique ne se réduit pas à l’exécution d’un mouvement isolé. Elle s’inscrit dans un ensemble de conditions qui contribuent à déterminer les actions possibles et les résultats recherchés. Des groupes peuvent ainsi employer des procédés comparables tout en leur attribuant des fonctions différentes, parce que leurs objectifs, leurs environnements ou leurs conventions de pratique ne sont pas identiques.

Dans les arts martiaux, cette distinction est particulièrement importante pour comprendre les usages du combat au sol. Une position de contrôle peut servir à contenir momentanément une menace, à immobiliser une personne ou à préparer une soumission dans un affrontement codifié. Les relations corporelles peuvent demeurer proches, mais les risques acceptés, les possibilités de poursuite et les conditions de réussite varient sensiblement. Une immobilisation qui répond efficacement à un problème donné ne possède donc pas nécessairement la même valeur lorsqu’elle est employée dans une situation organisée selon d’autres conventions.

Les règlements des rencontres publiques permettent d’approcher historiquement ces variations. Celui annoncé dans la Gazeta de Notícias du 11 mars 1915, à l’occasion d’un championnat organisé autour de la troupe de Mitsuyo Maeda, prévoit notamment qu’un combattant ne soit pas considéré comme vaincu du seul fait que ses épaules touchent le sol après une chute. Cette disposition montre que certaines confrontations japonaises présentées au Brésil autorisaient déjà la poursuite du combat après la projection. Elle ne permet cependant pas de déterminer, à elle seule, la fréquence des échanges au sol ni la place effectivement accordée aux différentes solutions techniques.

L’intérêt de cet exemple est avant tout méthodologique. Il montre qu’une règle contribue à définir la fonction d’un geste en modifiant les conséquences reconnues de son exécution. Lorsqu’une projection n’entraîne pas automatiquement la victoire, elle peut constituer une étape dans une confrontation qui se poursuit. Le sens pratique de l’action dépend alors de ce qu’elle permet d’obtenir dans l’organisation particulière du combat. Les conséquences historiques de ces conventions seront examinées plus précisément dans l’étude des confrontations publiques.

Cette attention aux finalités permet également d’éviter une lecture rétrospective des documents techniques japonais. La présence d’une position familière au pratiquant contemporain dans un manuel ancien n’établit ni une continuité directe de transmission ni une identité de fonction. Il faut déterminer, lorsque les sources le permettent, les situations envisagées par l’auteur, les objectifs attribués aux gestes et les conditions dans lesquelles ceux-ci devaient être réalisés. Il convient également de distinguer les usages déclarés des usages effectivement documentés, puisqu’une méthode présentée comme un enseignement de défense personnelle peut comporter des procédés également employés dans des confrontations sportives.

La différenciation historique ne suppose donc pas nécessairement l’apparition de techniques inédites. Elle peut résulter de transformations dans les usages d’un répertoire partagé, lorsque certaines actions reçoivent une importance particulière au sein d’une activité et deviennent progressivement caractéristiques d’une manière de combattre. Pour établir qu’une telle évolution s’est produite, il reste toutefois nécessaire de disposer d’indices concernant sa continuité, son enseignement et sa reconnaissance au-delà d’une confrontation isolée.

1.3. Les conditions matérielles du combat : surfaces, vêtements et équipements

Les techniques corporelles ne se déploient jamais indépendamment des conditions matérielles dans lesquelles elles sont réalisées. Les vêtements, les surfaces, les dimensions de l’espace et les équipements disponibles participent à l’organisation de l’activité en rendant certaines actions possibles, en facilitant leur exécution ou en limitant leur emploi. Dans les pratiques martiales, ces éléments influencent directement les prises, les déplacements, les chutes et les formes de contrôle qui peuvent être recherchées.

L’approche anthropologique permet de considérer ces conditions matérielles comme des composantes de la pratique plutôt que comme un simple environnement extérieur. Dans la perspective développée par Lemonnier, les objets et les moyens techniques entretiennent des relations avec les gestes et les connaissances nécessaires à leur utilisation. Leurs effets ne peuvent être entièrement compris sans tenir compte des activités auxquelles ils participent et des conventions qui en organisent l’usage.

Le règlement annoncé par la troupe de Maeda en mars 1915 fournit un exemple particulièrement éclairant. Il prévoit le port d’un kimono, définit certaines actions interdites et précise les conditions de reprise lorsque les adversaires quittent l’espace de combat. Ces dispositions témoignent de l’importance accordée à la tenue, aux possibilités corporelles et aux limites spatiales dans l’organisation des rencontres. Leur portée ne doit toutefois pas être étendue au-delà de ce que le document permet d’établir. Elles décrivent les conditions annoncées pour une manifestation déterminée, sans démontrer que toutes les rencontres contemporaines obéissaient aux mêmes conventions.

La tenue constitue une première variable significative. Un vêtement résistant et susceptible d’être saisi permet d’établir des prises dont la fonction dépasse le simple contact avec le corps adverse. Il peut faciliter certaines formes de contrôle, modifier les possibilités de déséquilibre et contribuer à stabiliser des relations corporelles qui seraient plus difficiles à maintenir sans tissu. Inversement, l’absence de telles prises impose d’autres modalités de contrôle et peut transformer la manière dont les pratiquants organisent leurs actions.

La surface de combat intervient également dans les conditions d’exécution. La possibilité de chuter, de poursuivre une action au sol ou de se déplacer jusqu’aux limites de l’aire disponible dépend de propriétés matérielles qui ne sont pas neutres. Les règles de sortie et de reprise modifient en outre les conséquences d’un déplacement vers la périphérie. Une action qui permettrait de prolonger un contrôle dans un espace sans interruption peut perdre sa continuité lorsque le règlement impose une remise en position initiale.

Ces observations ne permettent pas de déduire directement les préférences techniques d’une école à partir de son équipement. Elles invitent plutôt à examiner les relations entre les conditions matérielles, les conventions de pratique et les compétences susceptibles d’être développées. Pour comprendre l’évolution historique d’un enseignement, il faut déterminer autant que possible si ces conditions étaient ponctuelles ou durables, si elles étaient partagées par plusieurs établissements et si elles participaient à l’organisation régulière des apprentissages.

La prise en compte de l’environnement matériel contribue ainsi à déplacer l’analyse de l’histoire des techniques vers celle des situations dans lesquelles elles deviennent opératoires. Elle rappelle qu’une tradition martiale ne se définit pas uniquement par les gestes qu’elle conserve, mais également par les conditions qu’elle organise pour les pratiquer, les éprouver et les transmettre.

1.4. La comparaison historique des techniques : continuités, transformations et limites de l’interprétation

L’analyse des techniques corporelles conduit finalement à préciser les conditions dans lesquelles deux pratiques peuvent être comparées historiquement. La ressemblance d’un geste constitue un point de départ, mais elle ne suffit pas à établir une filiation, une identité d’usage ou une continuité pédagogique. Une même configuration corporelle peut apparaître dans plusieurs traditions parce qu’elle répond à des contraintes physiques communes, parce qu’elle a circulé entre des groupes ou parce qu’elle a été conservée au sein d’une transmission identifiable. Ces explications ne sont pas équivalentes et ne peuvent être départagées sans documents supplémentaires.

La difficulté est particulièrement sensible dans l’histoire du jiu-jitsu brésilien, puisque les pratiques japonaises antérieures comprennent déjà des formes élaborées de projection, de contrôle et de soumission. L’existence de ces procédés interdit de présenter leur apparition dans les écoles brésiliennes comme une invention sans antécédent. Elle ne démontre pas davantage que leur emploi y serait demeuré identique. Entre la présence d’un répertoire technique et sa place effective dans une organisation d’enseignement peuvent intervenir des transformations qui concernent les finalités, les modalités de pratique et les critères d’efficacité.

La comparaison doit par conséquent distinguer plusieurs niveaux d’observation. La forme gestuelle renseigne sur les relations corporelles visibles. La fonction renvoie au problème que l’action permet de résoudre dans une situation donnée. Les conditions d’apprentissage concernent les expériences à travers lesquelles les pratiquants acquièrent les compétences nécessaires à son emploi. Enfin, la continuité historique suppose de rechercher les relations documentées entre les acteurs, les établissements et les générations de pratiquants. Ces dimensions peuvent être liées, mais aucune ne doit être automatiquement déduite des autres.

Les manuels techniques offrent à cet égard un matériau précieux, quoique limité. Ils permettent d’identifier des procédés décrits, des principes explicitement formulés et certaines intentions pédagogiques. Ils ne restituent cependant ni l’ensemble des pratiques effectives ni les ajustements produits au cours de l’opposition. Les photographies et les illustrations présentent des limites comparables. Elles rendent visibles des configurations corporelles, mais ne renseignent qu’imparfaitement sur leur déroulement, leur fréquence ou leur importance dans l’activité quotidienne.

Les documents institutionnels et les récits de confrontation apportent d’autres informations, sans combler entièrement ces lacunes. L’annonce d’une académie peut établir l’existence d’un enseignement organisé, tandis qu’un compte rendu de combat permet parfois d’identifier les actions qui ont conduit à un résultat. Aucun de ces témoignages ne suffit isolément à reconstituer l’ensemble des compétences transmises. Leur confrontation peut néanmoins faire apparaître des continuités, des différences d’orientation ou des transformations dont la portée doit être appréciée en fonction de la précision et de l’indépendance des sources.

Cette méthode conduit à distinguer l’héritage technique de la différenciation historique. Le premier concerne la présence et la circulation de savoir-faire dont certains peuvent être anciens. La seconde suppose que des groupes leur attribuent progressivement une place particulière dans leurs pratiques, organisent leur transmission et développent des formes de reconnaissance relativement durables. Il n’est donc pas nécessaire de démontrer l’invention d’un geste pour établir qu’une tradition a acquis une orientation propre. Encore faut-il montrer que cette orientation dépasse les préférences momentanées d’un individu et se retrouve, avec une certaine continuité, dans les activités d’une communauté.

L’anthropologie des techniques corporelles apporte ainsi une première réponse méthodologique à la problématique de cette étude. Elle invite à rechercher la singularité historique d’une pratique dans l’organisation sociale de ses usages plutôt que dans la seule nouveauté de ses procédés. Elle ne permet cependant pas, à elle seule, d’expliquer comment les compétences se perpétuent au-delà de leurs premiers détenteurs. Cette question conduit à examiner plus précisément les mécanismes de transmission des savoir-faire, les relations entre enseignants et élèves, ainsi que les conditions dans lesquelles une communauté parvient à reproduire et à transformer ses propres compétences.


Photographie historique de Jigorō Kanō entouré des membres de la section féminine du Kōdōkan à Tokyo, vers 1935, illustrant l'enseignement du judo aux femmes au Japon.
Jigorō Kanō et les membres de la section féminine du Kōdōkan, Tokyo, vers 1935. Cette photographie témoigne de l’institutionnalisation de l’enseignement du judo au Japon et de son ouverture progressive aux femmes durant l’entre-deux-guerres. Source : Joseph Svinth Collection, reproduite dans Journal of Combative Sport, avril 2000.

2. La transmission des savoir-faire : comprendre la formation des pratiquants

2.1. Du savoir explicite à la compétence incorporée

L’existence d’un répertoire technique ne suffit pas à expliquer la continuité d’une tradition martiale. Pour qu’une manière de combattre se perpétue, il faut que les connaissances dont disposent certains pratiquants puissent être acquises par d’autres, mobilisées dans des situations variables et progressivement intégrées à des activités collectives. Cette transmission ne consiste pourtant pas en un simple transfert d’informations. Elle suppose la formation de compétences dont une partie demeure difficile à décrire indépendamment des circonstances dans lesquelles elles sont exercées.

Michael Polanyi (1966) a donné une formulation particulièrement importante à cette difficulté en développant la notion de connaissance tacite. Son analyse repose sur l’idée qu’une part de ce que les individus savent faire excède ce qu’ils sont capables d’exprimer explicitement. Cette proposition ne signifie pas que les compétences seraient étrangères à toute explication verbale, mais que leur réalisation engage des relations, des discriminations perceptives et des ajustements pratiques qui ne peuvent être intégralement restitués sous la forme d’instructions.

Dans les activités martiales, cette distinction apparaît dès lors qu’on compare la description d’une technique à sa réalisation contre un adversaire actif. Un enseignant peut expliquer la position des mains, l’orientation des appuis ou les principes mécaniques d’un déséquilibre. Ces indications contribuent à organiser l’apprentissage, mais elles ne déterminent pas à elles seules le moment où l’action devient possible. Le pratiquant doit encore apprendre à reconnaître les variations de résistance, à ajuster son engagement corporel et à modifier son intervention lorsque les réactions de son partenaire transforment la situation initiale.

La compétence ne se confond donc ni avec la mémorisation d’une procédure ni avec la reproduction d’une forme gestuelle. Elle implique la capacité à maintenir une relation fonctionnelle entre les moyens employés, les transformations de la situation et les résultats recherchés. Cette capacité peut être accompagnée par des explications, des démonstrations et des corrections, mais elle se développe également à travers les expériences au cours desquelles le pratiquant apprend à distinguer les circonstances favorables des configurations qui rendent son action inefficace.

Cette perspective permet de préciser la valeur historique des manuels techniques. Les ouvrages publiés par Miyake et Tani en 1906, par Arima en 1908 ou par Carlos Gracie en 1948 constituent des témoignages importants sur les connaissances que leurs auteurs entendaient présenter et organiser. Ils ne peuvent cependant être assimilés à une restitution complète des compétences effectivement possédées par leurs lecteurs ou leurs élèves. Entre la formulation d’un procédé et son appropriation pratique intervient un apprentissage dont les modalités ne sont pas nécessairement accessibles à l’historien.

La distinction entre connaissance explicite et compétence incorporée conduit ainsi à déplacer l’attention vers les conditions de l’apprentissage. Comprendre comment une tradition se maintient suppose d’examiner non seulement ce qui est enseigné, mais également les relations et les expériences à travers lesquelles les pratiquants deviennent capables d’utiliser les savoir-faire transmis. La question de la continuité historique ne porte plus exclusivement sur la conservation d’un répertoire. Elle concerne la reproduction, toujours partielle et susceptible de transformation, des compétences nécessaires à son emploi.

2.2. L’apprentissage comme participation à une communauté de pratique

La dimension tacite des savoir-faire ne doit pas conduire à considérer leur acquisition comme un processus exclusivement individuel. Les compétences se développent dans des environnements sociaux où les pratiquants observent, imitent, expérimentent et ajustent leurs comportements au contact d’autres personnes. L’enseignement formel constitue une composante de ces relations, mais il n’en épuise pas les possibilités. Les partenaires d’entraînement, les pratiquants expérimentés et les situations d’opposition contribuent également à définir ce qu’un groupe apprend à reconnaître comme une action appropriée.

Harry Collins (2010), dans ses travaux sur la connaissance tacite, distingue plusieurs formes de savoir dont la transmission dépend, à des degrés différents, de la participation à des pratiques collectives. Son analyse souligne notamment que certaines compétences ne peuvent être acquises par la seule réception d’énoncés explicites, parce qu’elles supposent une familiarisation avec les conventions, les jugements et les activités d’une communauté. L’apprentissage engage alors l’intégration progressive à un milieu dans lequel les critères de réussite deviennent intelligibles à travers leur usage partagé.

Cette proposition présente un intérêt particulier pour l’histoire des écoles martiales. Un pratiquant peut apprendre à exécuter un procédé sans nécessairement comprendre la place qu’il occupe dans l’organisation générale du combat telle qu’elle est valorisée par son groupe. À l’inverse, la fréquentation régulière de partenaires expérimentés peut contribuer à développer des compétences qui ne font pas toujours l’objet d’une formulation pédagogique explicite. Les manières de gérer la distance, de préserver un contrôle ou de reconnaître une occasion d’attaque peuvent ainsi être progressivement stabilisées à travers des expériences répétées et des ajustements réciproques.

Il convient toutefois de ne pas assimiler cette socialisation à une reproduction parfaitement fidèle. Chaque pratiquant rencontre des partenaires différents, dispose de ressources corporelles particulières et développe des solutions qui ne correspondent pas nécessairement à celles de son enseignant. La continuité d’une école peut dès lors reposer sur la conservation de certains problèmes pratiques, de critères de réussite ou de principes d’organisation, sans impliquer l’identité des réponses motrices produites par tous ses membres.

Les recherches de Greg Downey (2005) sur la capoeira au Brésil permettent d’approfondir cette question. En étudiant les relations entre apprentissage corporel, expérience perceptive et participation culturelle, Downey montre que l’acquisition d’une compétence ne consiste pas simplement à appliquer des représentations préalablement constituées. Elle transforme progressivement les manières de percevoir, de se mouvoir et d’interagir dans un environnement socialement organisé. Son étude porte sur une pratique distincte du jiu-jitsu et ne saurait être utilisée comme preuve directe des méthodes d’enseignement des académies brésiliennes de la première moitié du XXe siècle. Elle fournit néanmoins un cadre comparatif utile pour comprendre comment une activité corporelle peut contribuer à former des dispositions partagées.

Dans cette perspective, une communauté martiale ne se définit pas uniquement par les techniques qu’elle revendique. Elle se constitue également autour des expériences qu’elle rend possibles, des formes d’opposition qu’elle privilégie et des critères par lesquels ses membres évaluent leurs progrès. Ces dimensions peuvent produire une certaine continuité malgré les différences individuelles, parce que les pratiquants apprennent à résoudre des problèmes comparables et à reconnaître les solutions jugées pertinentes dans leur milieu.

Pour l’historien, cette hypothèse exige néanmoins une prudence particulière. La présence d’élèves autour d’un professeur ne suffit pas à établir l’existence d’une communauté de pratique homogène. Il faudrait pouvoir examiner la régularité des entraînements, la nature des interactions entre pratiquants, la place des exercices collectifs et les formes de reconnaissance interne. Lorsque les sources ne fournissent pas ces informations, l’analyse doit distinguer l’existence attestée d’un groupe de l’organisation pédagogique que l’on pourrait être tenté de lui attribuer.

2.3. La formation des successeurs et la continuité des écoles

La transmission acquiert une portée historique particulière lorsqu’elle permet à une activité de se prolonger au-delà de la présence de son premier enseignant. Tant que les compétences demeurent concentrées autour d’un individu, leur continuité dépend largement de sa capacité à poursuivre son enseignement. La formation de successeurs modifie cette situation en rendant possible la reproduction des apprentissages dans d’autres circonstances, auprès de nouveaux pratiquants et parfois dans des établissements distincts.

Cette transformation ne suppose pas nécessairement l’existence d’une institution juridiquement constituée. Des relations pédagogiques relativement stables peuvent se développer dans des groupes informels, des associations, des établissements sportifs ou des réseaux professionnels. Inversement, la création officielle d’une académie ne garantit pas que ses activités se poursuivront durablement. Il importe donc de distinguer l’existence administrative d’une organisation de sa capacité effective à former des pratiquants susceptibles d’assurer sa continuité.

La succession pédagogique ne se réduit pas davantage à la désignation d’un héritier. Un élève expérimenté peut posséder des compétences importantes sans disposer des ressources matérielles, des relations sociales ou de la reconnaissance nécessaires pour enseigner de manière autonome. À l’inverse, un établissement peut continuer à fonctionner grâce à plusieurs enseignants dont les responsabilités sont réparties, sans qu’une autorité unique concentre l’ensemble des décisions pédagogiques.

Cette distinction est particulièrement utile pour examiner la formation des académies brésiliennes. Les documents relatifs à l’établissement dirigé par Donato Pires dos Reis en 1930 attestent une organisation dans laquelle plusieurs professionnels participent à l’enseignement. Ils permettent d’identifier des responsabilités déclarées, mais ne suffisent pas à reconstituer les relations d’apprentissage antérieures, la répartition quotidienne des tâches ou les modalités de formation des successeurs. Ces questions seront examinées dans le chapitre consacré à l’organisation des académies, à partir des témoignages disponibles et de leurs limites.

Sur le plan théorique, la formation d’un successeur suppose au moins deux transformations distinctes. La première concerne l’acquisition d’une compétence pratique suffisamment développée pour être mobilisée de manière autonome. La seconde concerne la capacité à organiser des situations dans lesquelles d’autres personnes pourront à leur tour développer cette compétence. Un combattant expérimenté ne devient donc pas automatiquement un enseignant capable d’assurer la continuité d’une école. Cette continuité dépend également de la possibilité de rendre les savoir-faire accessibles, de reconnaître les progrès et de maintenir des conditions d’apprentissage relativement stables.

Il ne faudrait cependant pas interpréter cette distinction comme l’existence nécessaire de deux fonctions institutionnellement séparées. Dans les milieux martiaux, les activités de combattant, de partenaire expérimenté et d’enseignant peuvent se recouvrir. La transmission peut également résulter d’interactions collectives qui ne sont pas entièrement contrôlées par le responsable officiel d’un établissement. L’enjeu historique consiste précisément à déterminer, lorsque les documents le permettent, comment ces responsabilités ont été distribuées et transformées.

La continuité d’une tradition ne se mesure donc pas uniquement au nombre d’années pendant lesquelles un établissement conserve son nom. Elle dépend de la persistance de relations pédagogiques, de la formation de nouveaux enseignants et de la possibilité pour plusieurs générations de reconnaître certaines orientations comme appartenant à un héritage partagé. Cette reconnaissance peut demeurer locale, se diffuser entre établissements ou devenir progressivement l’objet de revendications plus explicites.

2.4. Fidélité, adaptation et transformation des savoir-faire transmis

L’idée de transmission pourrait laisser supposer qu’une tradition se maintient dans la mesure où les générations successives reproduisent fidèlement les connaissances reçues. Une telle conception rend cependant difficilement compte de la nature des compétences corporelles et des conditions variables dans lesquelles elles sont exercées. Transmettre un savoir-faire ne consiste pas nécessairement à préserver toutes ses manifestations observables. Il peut s’agir de maintenir certaines fonctions ou certains critères d’efficacité tout en permettant l’apparition de solutions nouvelles.

Cette distinction découle directement de la nature située des compétences. Une action apprise dans un environnement particulier peut nécessiter des adaptations lorsqu’elle est employée face à d’autres adversaires, selon des règles différentes ou dans des conditions matérielles modifiées. Ces ajustements ne constituent pas automatiquement une rupture avec l’enseignement initial. Ils peuvent au contraire témoigner de la capacité des pratiquants à mobiliser les connaissances acquises pour répondre à des problèmes qui n’avaient pas été rencontrés sous une forme identique.

La transformation d’une pratique peut ainsi résulter d’une succession d’adaptations relativement modestes. Certaines solutions se révèlent utiles dans les confrontations régulières, sont reprises par des partenaires et finissent par occuper une place plus importante dans l’enseignement. D’autres demeurent associées à des préférences individuelles ou disparaissent avec leurs premiers utilisateurs. Le passage d’une innovation ponctuelle à une orientation durable suppose donc une forme de sélection collective, sans que celle-ci soit nécessairement consciente, organisée ou explicitement revendiquée.

Cette proposition ne permet pas d’affirmer que les écoles brésiliennes auraient toutes connu une évolution comparable. Les transformations doivent être établies à partir des trajectoires particulières, des relations entre enseignants et des documents disponibles. La présence de techniques similaires dans plusieurs établissements peut résulter d’un héritage commun, d’échanges entre pratiquants ou de réponses indépendantes à des problèmes analogues. En l’absence de témoignages permettant de distinguer ces possibilités, la comparaison doit rester ouverte.

Il importe également de ne pas confondre transformation des savoir-faire et différenciation d’une tradition. Une modification technique peut demeurer limitée à un individu sans être reprise par son groupe. Elle peut également circuler entre plusieurs écoles sans devenir caractéristique de l’une d’elles. Pour qu’une orientation acquière une portée historique plus large, il faut rechercher les conditions dans lesquelles elle se maintient, se transmet et devient reconnaissable dans les pratiques de plusieurs personnes.

La fidélité à un héritage peut dès lors prendre des formes différentes. Elle peut concerner la conservation de gestes particuliers, le maintien de principes pédagogiques, la valorisation de certaines situations de combat ou la référence à une filiation enseignante. Ces dimensions ne coïncident pas nécessairement. Une école peut modifier une partie de son répertoire tout en affirmant une continuité avec ses prédécesseurs, tandis que deux groupes employant des procédés proches peuvent progressivement construire des appartenances distinctes.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi l’histoire d’une tradition ne peut être écrite exclusivement à partir de l’évolution de ses techniques. Elle suppose également d’étudier les relations sociales qui rendent certaines transformations transmissibles et les processus de reconnaissance par lesquels elles deviennent significatives pour les pratiquants.

2.5. Ce que les sources permettent d’établir sur la transmission

L’étude historique de la transmission se heurte à une difficulté documentaire majeure. Les sources conservées rendent souvent visibles les personnes qui enseignent, les établissements qui annoncent leurs activités et les combattants qui participent à des confrontations publiques. Elles renseignent beaucoup plus rarement sur les interactions ordinaires à travers lesquelles les compétences sont acquises et progressivement transformées.

Les annonces d’académies peuvent identifier des enseignants, préciser les publics recherchés ou présenter les disciplines proposées. Elles ne décrivent pas nécessairement le contenu des séances, la durée des apprentissages ou les modalités de progression. Les manuels techniques offrent un accès plus direct aux connaissances formalisées, mais leur publication ne démontre pas que les exercices présentés aient été enseignés de manière uniforme. Quant aux comptes rendus de combat, ils permettent parfois d’identifier certaines actions efficaces sans restituer les expériences pédagogiques qui ont rendu leur réalisation possible.

La confrontation de ces documents peut néanmoins fournir des indices utiles. Lorsqu’un élève apparaît ultérieurement comme enseignant, lorsqu’un établissement poursuit son activité après le départ de son responsable initial ou lorsque plusieurs pratiquants revendiquent un apprentissage commun, il devient possible d’étudier certaines formes de continuité pédagogique. La portée de ces indices dépend toutefois de la précision des témoignages. Une filiation déclarée ne renseigne pas automatiquement sur la durée, l’intensité ou le contenu de la relation d’enseignement.

Les récits rétrospectifs doivent faire l’objet d’une attention particulière. Ils peuvent conserver des informations précieuses sur des relations pédagogiques insuffisamment documentées par les archives contemporaines. Ils participent également à la construction des appartenances, notamment lorsqu’ils attribuent à certains enseignants une autorité fondatrice ou présentent des transformations collectives comme l’œuvre d’un individu. Leur intérêt historique ne réside donc pas uniquement dans les faits qu’ils rapportent, mais aussi dans la manière dont les groupes reconstruisent leur propre continuité.

L’analyse de la transmission doit par conséquent distinguer les relations pédagogiques attestées, les continuités institutionnelles observables et les mécanismes d’apprentissage qui ne peuvent être qu’indirectement inférés. Cette distinction ne réduit pas la portée de l’enquête. Elle permet au contraire de préciser ce que l’on peut raisonnablement conclure à partir de documents dont la fonction première n’était généralement pas de décrire le fonctionnement quotidien des écoles.

La transmission des savoir-faire constitue ainsi un niveau d’analyse indispensable pour comprendre la formation du jiu-jitsu brésilien, mais elle ne peut être isolée des circulations plus larges dans lesquelles les enseignants et les pratiquants étaient engagés. Les compétences se transmettent à l’intérieur des groupes tout en étant susceptibles de se transformer au contact d’autres milieux, d’autres adversaires et d’autres conventions. L’étude doit donc maintenant dépasser le cadre de chaque école pour examiner les relations historiques entre les espaces japonais et brésiliens, ainsi que les transformations qui se produisent de part et d’autre de ces circulations.


Passagers japonais du Kasato Maru avant leur départ vers le Brésil en 1908
Des passagers du Kasato Maru avant leur départ pour le Brésil, Japon, 1908. Groupe de migrants japonais photographiés près d’un temple, la veille ou l’avant-veille de leur embarquement. Selon la légende d’archive, ils s’y étaient réunis pour prier pour le bon déroulement du voyage. Le navire arrivera au port de Santos le 18 juin 1908, marquant une étape majeure dans l’organisation de l’immigration japonaise vers le Brésil.
Source : Museu da Imigração do Estado de São Paulo, cote MI_ICO_AMP_019_001_166_001. Auteur non identifié.

3. L’histoire croisée : suivre les transformations entre Japon et Brésil

3.1. Dépasser le modèle d’une transmission linéaire

L’histoire du jiu-jitsu brésilien a longtemps été présentée à travers une succession relativement simple d’événements et de personnages. Des enseignants japonais auraient introduit leurs connaissances au Brésil, certains élèves brésiliens se les seraient appropriées, puis leurs successeurs auraient progressivement constitué une pratique distincte. Cette représentation possède une certaine cohérence narrative, puisqu’elle permet d’identifier des acteurs, de situer des déplacements et d’établir des relations de transmission. Elle devient néanmoins insuffisante lorsqu’elle conduit à considérer les traditions japonaises comme un ensemble initialement homogène, dont les formes auraient été conservées ou modifiées après leur arrivée dans un nouvel environnement.

Une telle lecture suppose implicitement que les connaissances circulent entre des espaces relativement stables. Le Japon apparaît alors comme le lieu d’origine d’un répertoire constitué, tandis que le Brésil devient celui de sa réception et de sa transformation. Or les pratiques martiales japonaises connaissent elles-mêmes, à la fin du XIXe siècle et durant les premières décennies du XXe siècle, d’importantes évolutions. La consolidation institutionnelle du Kodokan, la diffusion internationale du judo, le développement des compétitions et la coexistence de traditions d’enseignement différentes contribuent à modifier les conditions dans lesquelles les techniques sont pratiquées et transmises. Les enseignants qui quittent le Japon ne transportent donc pas nécessairement les éléments d’un système uniforme et définitivement stabilisé.

Les propositions méthodologiques de Michael Werner et Bénédicte Zimmermann (2006) permettent de dépasser cette difficulté. L’histoire croisée invite à examiner les phénomènes historiques à partir des relations qui les constituent, plutôt qu’en considérant les sociétés ou les traditions comme des entités indépendantes entrant secondairement en contact. Elle s’intéresse aux transformations produites par les circulations, aux changements de perspective qu’elles imposent et à la manière dont les catégories utilisées pour décrire les objets historiques évoluent elles-mêmes au cours de l’enquête.

Appliquée à l’histoire des pratiques martiales, cette perspective conduit à ne pas réduire les relations entre Japon et Brésil à un transfert technique orienté dans une seule direction. Les déplacements d’enseignants, les rencontres professionnelles, les démonstrations publiques et les publications participent à des circulations dont les effets dépendent des conditions dans lesquelles les acteurs interviennent. Les connaissances transmises peuvent être réorganisées, recevoir de nouvelles fonctions ou être associées à des formes d’autorité différentes, sans que ces transformations impliquent nécessairement une rupture consciente avec les enseignements antérieurs.

Il importe toutefois de distinguer la possibilité théorique de telles transformations de leur réalité historiquement documentée. Le fait qu’un enseignant exerce au Brésil ne démontre pas qu’il ait modifié sa méthode au contact de ses élèves. De même, la présence de techniques comparables dans plusieurs établissements ne suffit pas à établir l’existence d’échanges directs entre leurs responsables. L’histoire croisée ne dispense donc pas de rechercher des relations attestées. Elle oblige plutôt à examiner les circulations sans présupposer leur direction, leur portée ou leurs conséquences.

La question centrale n’est plus seulement de déterminer quelles connaissances ont été introduites au Brésil, mais de comprendre comment les pratiques ont évolué dans des espaces déjà traversés par des transformations sociales, institutionnelles et techniques. Cette orientation permet d’étudier la formation du jiu-jitsu brésilien sans lui attribuer rétrospectivement une origine unique ni considérer sa différenciation comme l’aboutissement nécessaire d’une transmission japonaise.

3.2. Des acteurs situés dans plusieurs espaces sociaux et professionnels

Les circulations martiales ne concernent pas uniquement des techniques ou des doctrines. Elles sont portées par des individus dont les trajectoires s’inscrivent dans des environnements professionnels et institutionnels parfois très différents. Un même enseignant peut intervenir dans une académie, participer à des spectacles, préparer des combattants, effectuer des démonstrations ou entretenir des relations avec des associations sportives. Ces activités ne correspondent pas nécessairement à des identités professionnelles séparées. Elles peuvent se succéder, se compléter ou se recouvrir au cours d’une même carrière.

Cette pluralité des engagements constitue une dimension essentielle de l’enquête historique. Les catégories de professeur, de lutteur professionnel, de démonstrateur ou de représentant d’une tradition japonaise ne décrivent pas toujours des positions stables. Elles peuvent dépendre du contexte dans lequel un individu apparaît, du public auquel il s’adresse et de la manière dont les journaux ou les organisateurs présentent son activité. Une annonce de spectacle mettra en valeur ses performances, tandis qu’une publicité d’académie insistera davantage sur ses compétences pédagogiques. Ces descriptions ne sont pas nécessairement contradictoires, mais elles ne donnent accès qu’à certaines dimensions de sa trajectoire.

Les parcours de Mitsuyo Maeda, de Geo Omori ou de Takeo Yano permettent d’illustrer l’intérêt de cette perspective. Leurs activités documentées renvoient à des milieux où les pratiques japonaises rencontrent les formes locales de spectacle, d’enseignement et de confrontation. Il serait toutefois réducteur de considérer ces différents engagements comme les manifestations d’un programme collectif visant à établir une nouvelle tradition. Les acteurs poursuivent des objectifs qui peuvent être professionnels, pédagogiques, économiques ou sportifs, sans nécessairement partager une conception commune de l’avenir des pratiques qu’ils représentent.

Le reportage de 1935 évoquant la préparation de Geo Omori avec Takeo Yano constitue, à cet égard, un témoignage significatif. Il rend visible une relation entre deux professionnels dont les activités ne se laissent pas enfermer dans une opposition simple entre spectacle et enseignement. Sa portée demeure néanmoins limitée à la situation rapportée. Le document ne permet ni de reconstituer l’ensemble de leurs échanges ni de conclure à l’existence d’une méthode commune. Il montre surtout que les trajectoires individuelles peuvent se croiser dans des circonstances que les récits de filiation, centrés sur les relations entre maîtres et disciples, ne suffisent pas à restituer.

L’histoire croisée invite ainsi à suivre les individus au-delà des catégories qui leur seront attribuées rétrospectivement. Un combattant japonais présent au Brésil ne doit pas être considéré uniquement comme le représentant d’une tradition nationale, pas plus qu’un élève brésilien ne peut être réduit au rôle de destinataire d’un savoir déjà constitué. Les relations professionnelles, les collaborations et les changements de milieu peuvent contribuer à modifier les conditions d’exercice d’une pratique, même lorsque les documents ne permettent pas d’établir précisément leurs effets techniques.

Cette attention aux trajectoires conduit également à prendre en considération les acteurs moins visibles. Les partenaires d’entraînement, les organisateurs, les responsables d’établissements et les intermédiaires contribuent aux conditions matérielles et sociales dans lesquelles les connaissances circulent. Leur rôle n’est pas nécessairement celui d’un innovateur ou d’un fondateur. Il peut consister à rendre possible une rencontre, à soutenir une activité d’enseignement ou à assurer la continuité d’une organisation. L’analyse historique doit pouvoir leur accorder une place proportionnée aux témoignages disponibles, sans leur attribuer des responsabilités que les sources ne permettent pas de démontrer.

3.3. Les circulations techniques et la transformation des contextes d’usage

Lorsqu’une pratique circule entre plusieurs milieux, les connaissances qui lui sont associées ne changent pas nécessairement de forme. Elles peuvent cependant être employées dans des situations différentes, selon des conventions qui modifient leur fonction et leur importance relative. La circulation d’un savoir-faire doit donc être distinguée de sa reproduction à l’identique. Une technique peut conserver des caractéristiques corporelles reconnaissables tout en participant à une activité organisée autour d’autres objectifs.

Les pratiques martiales offrent un terrain particulièrement favorable à cette distinction. Les projections, les immobilisations et les soumissions peuvent être enseignées dans des contextes de défense personnelle, de formation physique ou de confrontation sportive. Ces activités partagent parfois une partie de leur répertoire, mais elles ne soumettent pas nécessairement les pratiquants aux mêmes contraintes. Les conditions de victoire, les actions interdites, les surfaces disponibles et les modalités de reprise influencent les problèmes auxquels les combattants doivent répondre.

L’histoire croisée permet d’interroger la manière dont ces contextes se rencontrent sans supposer que les pratiques japonaises auraient conservé une signification uniforme jusqu’à leur implantation au Brésil. Les transformations réglementaires et pédagogiques observées au Japon doivent être replacées dans leur propre chronologie, tandis que les rencontres organisées au Brésil doivent être étudiées à partir de leurs conventions particulières. La comparaison ne peut devenir pertinente qu’à condition de ne pas confondre des phénomènes contemporains avec des relations causales démontrées.

Cette précaution est notamment nécessaire pour examiner les rapprochements entre les traditions japonaises du combat au sol et les orientations ultérieurement associées au jiu-jitsu brésilien. La présence de procédés comparables dans les deux espaces établit l’existence de répertoires susceptibles d’être mis en relation. Elle ne démontre pas, en revanche, que les formes d’enseignement ou les critères de réussite aient suivi une évolution identique. Les circulations doivent être étudiées à partir des contacts documentés, des publications accessibles et des conditions concrètes dans lesquelles les acteurs ont exercé.

Une autre difficulté tient au caractère sélectif des témoignages conservés. Les journaux privilégient les rencontres publiques, les résultats et les personnages susceptibles de retenir l’attention de leurs lecteurs. Les manuels présentent des connaissances organisées pour être communiquées, sans restituer nécessairement les pratiques quotidiennes. Les documents institutionnels rendent visibles certaines structures, mais laissent souvent dans l’ombre les échanges informels entre pratiquants. L’historien doit donc éviter de confondre l’intensité de la documentation avec celle des circulations réelles.

Il devient alors possible d’envisager la transformation des pratiques comme un processus de réorganisation plutôt que comme une succession d’inventions isolées. Des techniques déjà connues peuvent recevoir une place différente dans l’enseignement, certaines situations d’opposition peuvent être privilégiées et des critères d’efficacité peuvent progressivement acquérir une importance particulière. Ces changements ne deviennent historiquement significatifs que lorsqu’ils peuvent être rapportés à des activités documentées et à une continuité dépassant les préférences individuelles.

Cette approche permet ainsi de comprendre pourquoi la comparaison entre Japon et Brésil ne doit pas rechercher exclusivement des ressemblances ou des différences techniques. Elle doit examiner les relations entre les savoir-faire disponibles, les contextes dans lesquels ils sont employés et les organisations qui contribuent à leur transmission.

3.4. Les catégories historiques : jiu-jitsu, judo et traditions nationales

L’histoire croisée ne concerne pas seulement les pratiques et les individus. Elle conduit également à examiner les catégories utilisées pour désigner les activités étudiées. Les termes de jiu-jitsu, de judo ou, plus tard, de jiu-jitsu brésilien ne possèdent pas nécessairement une signification stable au cours de la période considérée. Leur emploi dépend des institutions, des publics, des circonstances et des stratégies de présentation des acteurs.

Cette difficulté est particulièrement importante lorsque l’historien utilise des distinctions devenues familières au lecteur contemporain. La séparation actuelle entre judo et jiu-jitsu brésilien peut conduire à rechercher rétrospectivement deux traditions déjà constituées dans des documents produits à une époque où leurs frontières étaient moins nettement établies. Une telle lecture risque de transformer des catégories historiquement variables en identités permanentes, puis d’interpréter les événements comme les étapes d’une séparation inévitable.

Les travaux de Rogers Brubaker et Frederick Cooper (2000) sur les usages du concept d’identité apportent ici un éclairage complémentaire. Les auteurs invitent à distinguer les catégories employées par les acteurs pour se définir ou définir autrui des instruments analytiques mobilisés par les chercheurs. Cette distinction permet d’étudier les processus d’identification sans présupposer l’existence de groupes homogènes et durablement constitués. Elle ne remplace pas la méthode de l’histoire croisée, mais contribue à préciser la manière dont les appartenances doivent être abordées.

Dans le cas des pratiques martiales, une appellation peut désigner un enseignement, une filiation, une réputation professionnelle ou une manière de se distinguer dans un environnement concurrentiel. Le fait qu’un combattant soit présenté comme représentant du jiu-jitsu japonais ne signifie pas nécessairement qu’il revendique une doctrine identique à celle d’autres enseignants portant la même désignation. De même, l’usage ultérieur de l’expression « jiu-jitsu brésilien » ne permet pas de supposer qu’une identité correspondante était déjà collectivement reconnue dans les premières décennies du XXe siècle.

L’enquête doit donc conserver autant que possible les termes employés dans les documents contemporains, tout en précisant leur contexte. Lorsque l’expression « jiu-jitsu brésilien » est utilisée pour désigner rétrospectivement les pratiques étudiées, elle doit être comprise comme une catégorie historiographique commode et non comme la preuve de l’existence précoce d’une discipline unifiée. Cette précaution n’interdit pas d’étudier la formation d’une identité distincte. Elle permet au contraire d’en faire un problème historique plutôt qu’un point de départ.

La transformation des appellations peut également renseigner sur les relations entre les écoles. Lorsqu’un groupe cherche à affirmer la spécificité de son enseignement, les mots qu’il emploie participent à la construction de sa légitimité. Cependant, la revendication d’une différence ne démontre pas automatiquement l’existence d’une divergence technique correspondante. Il faut examiner séparément les discours de distinction, les pratiques effectivement documentées et les organisations qui leur donnent une continuité.

L’histoire croisée contribue ainsi à éviter deux simplifications opposées. La première consisterait à considérer les traditions japonaises et brésiliennes comme des ensembles entièrement séparés. La seconde reviendrait à effacer leurs transformations particulières au motif qu’elles partagent certains héritages. Entre ces deux lectures, l’enquête peut suivre la formation progressive de distinctions dont les dimensions techniques, institutionnelles et symboliques ne se développent pas nécessairement au même rythme.

3.5. Construire une comparaison historique sans présupposer son résultat

La mise en relation des trajectoires japonaises et brésiliennes exige enfin une réflexion sur la manière de construire la comparaison. Il ne suffit pas de juxtaposer deux chronologies pour établir une histoire croisée. Encore faut-il déterminer les phénomènes qui peuvent être raisonnablement rapprochés, les échelles auxquelles ils doivent être étudiés et les relations documentaires susceptibles de justifier leur mise en correspondance.

Werner et Zimmermann (2006) insistent sur la nécessité d’une démarche réflexive, attentive à la construction des objets historiques et aux transformations des catégories d’analyse. Cette exigence est particulièrement pertinente lorsque les phénomènes comparés ont été ultérieurement intégrés à des récits nationaux ou institutionnels distincts. Les catégories contemporaines risquent alors d’orienter la sélection des documents et de donner une cohérence rétrospective à des pratiques dont les acteurs ne percevaient pas nécessairement l’unité.

Dans cette étude, la comparaison entre Japon et Brésil ne repose donc pas sur l’hypothèse selon laquelle une tradition japonaise homogène aurait été progressivement remplacée par une tradition brésilienne. Elle consiste à examiner des transformations situées, dont certaines sont liées par des relations documentées et dont d’autres peuvent être comparées sans qu’une influence directe soit démontrée.

Les pratiques du ne-waza dans les milieux japonais, les enseignements proposés par les professionnels installés au Brésil et les orientations développées dans les académies brésiliennes doivent ainsi être étudiés dans leurs contextes respectifs. Leurs ressemblances peuvent révéler des héritages partagés, tandis que leurs différences peuvent résulter de conditions réglementaires, pédagogiques ou institutionnelles particulières. L’analyse doit toutefois éviter de transformer ces possibilités en conclusions avant d’avoir examiné les documents correspondants.

Cette méthode implique également de distinguer les échelles d’observation. Les choix d’un combattant lors d’une confrontation ne permettent pas de caractériser immédiatement l’ensemble d’une école. Les orientations déclarées par un établissement ne peuvent être attribuées sans précaution à tous ses pratiquants. Enfin, les évolutions observées dans quelques académies particulièrement documentées ne doivent pas être généralisées à l’ensemble du territoire brésilien. La portée de chaque conclusion dépend de l’étendue des sources qui la soutiennent.

La comparaison doit enfin demeurer ouverte à des évolutions qui ne suivent pas une direction unique. Certaines pratiques peuvent se différencier tout en conservant des relations étroites. Des écoles peuvent partager des techniques et développer des appartenances concurrentes. Des innovations locales peuvent circuler entre groupes sans entraîner de transformation institutionnelle durable. L’histoire croisée permet d’examiner ces possibilités sans les ordonner artificiellement dans une succession allant de l’héritage japonais à l’autonomie brésilienne.

L’intérêt de cette approche réside ainsi dans sa capacité à replacer la formation du jiu-jitsu brésilien au sein de transformations simultanées, de circulations inégalement documentées et de processus de différenciation qui ne se confondent pas nécessairement. Elle fournit les conditions d’une comparaison attentive aux relations historiques, sans présupposer l’existence d’une filiation unique ni attribuer aux acteurs des intentions qu’ils n’ont pas explicitement formulées.

Cette perspective appelle néanmoins un examen complémentaire. Les circulations de savoir-faire ne suffisent pas à expliquer pourquoi certaines manières de combattre acquièrent une importance particulière dans un milieu donné. Les conventions qui organisent les confrontations contribuent également à définir les actions valorisées, les risques acceptés et les critères de réussite. L’analyse doit donc maintenant se tourner vers les processus de sportivisation et vers le rôle des règles dans la transformation des pratiques martiales.


Photographie historique du championnat de jiu-jitsu et de luta livre organisé sur la plage de Copacabana, à Rio de Janeiro, en juin 1937, devant de nombreux spectateurs.
Championnat de jiu-jitsu et de lutte libre à Rio de Janeiro, 1937. Cette photographie publiée à la une du Jornal dos Sports, le 21 juin 1937, illustre l’ouverture d’un championnat organisé sur la plage de Copacabana. Ce document témoigne de la médiatisation et de l’organisation sportive des pratiques de combat dans le Brésil des années 1930. Source : Jornal dos Sports, 21 juin 1937, une. Reproduit dans Cairus, J. (2020), Nationalism, Immigration and Identity, Martial Arts Studies, 9, p. 36, fig. 8.

4. La sportivisation et les règles : étudier la transformation des épreuves

4.1. De l’affrontement martial à l’épreuve organisée

Les pratiques martiales ne se transforment pas uniquement par la circulation des techniques ou par les modalités de leur transmission. Elles évoluent également à travers les situations dans lesquelles les combattants sont amenés à éprouver leurs compétences. Une confrontation publique ne constitue jamais une simple reproduction de l’ensemble des possibilités offertes par le combat. Elle repose sur des conventions qui déterminent les conditions de participation, les actions autorisées, les formes d’interruption et les critères selon lesquels une issue peut être reconnue. Ces conventions contribuent à définir la nature de l’épreuve et, par conséquent, les problèmes pratiques auxquels les adversaires doivent répondre.

L’analyse de ces transformations peut être éclairée par les travaux d’Allen Guttmann (1978) consacrés à l’histoire des sports modernes. Dans From Ritual to Record, Guttmann examine plusieurs caractéristiques associées à la modernisation des pratiques sportives, notamment la rationalisation des règles, la spécialisation des fonctions, la bureaucratisation des organisations et la mesure des performances. Son approche permet d’interroger la manière dont des activités historiquement diverses acquièrent des formes d’organisation plus régulières et des critères de comparaison relativement stabilisés.

Il serait cependant réducteur de considérer la sportivisation comme une évolution uniforme conduisant nécessairement d’un combat traditionnel vers une discipline moderne parfaitement codifiée. Les transformations peuvent être partielles, discontinues ou limitées à certains milieux. Une rencontre peut être organisée selon des règles explicites sans appartenir à un système compétitif durable. À l’inverse, des conventions relativement stables peuvent exister avant la constitution d’une fédération ou d’un championnat régulier. L’analyse historique doit donc distinguer la présence de règles, leur degré de standardisation et les formes institutionnelles qui en assurent éventuellement la continuité.

Cette distinction est particulièrement importante pour les confrontations organisées au Brésil durant la première moitié du XXe siècle. Les rencontres annoncées dans la presse peuvent réunir des combattants issus de traditions différentes, être présentées comme des démonstrations de supériorité technique ou s’inscrire dans des spectacles professionnels. Leur caractère public ne suffit pas à établir qu’elles relèvent toutes d’une même pratique sportive. Les conventions peuvent varier selon les organisateurs, les adversaires et les objectifs poursuivis.

Les règles constituent néanmoins une source historique particulièrement utile, puisqu’elles rendent explicites certaines conditions de l’affrontement. Elles permettent de déterminer quelles actions sont autorisées, quels résultats sont reconnus et dans quelles circonstances une confrontation doit être interrompue. Leur analyse ne renseigne pas directement sur les comportements effectivement adoptés, mais elle permet de reconstituer une partie des possibilités et des contraintes auxquelles les combattants étaient confrontés.

La sportivisation doit ainsi être étudiée comme un processus de transformation des épreuves plutôt que comme une simple succession de règlements. L’enjeu consiste à comprendre comment certaines conventions deviennent récurrentes, comment elles sont reconnues par les participants et dans quelle mesure elles contribuent à stabiliser des formes particulières de confrontation.

4.2. Les règles comme conditions de l’activité combattante

Un règlement ne se contente pas d’encadrer extérieurement une confrontation. Il participe à la définition des situations dans lesquelles les combattants doivent agir. En autorisant certaines actions, en interdisant d’autres procédés ou en attribuant une valeur particulière à certains résultats, il modifie les relations entre les moyens techniques disponibles et les objectifs susceptibles d’être poursuivis.

Cette influence ne doit toutefois pas être interprétée comme une détermination mécanique des comportements. Une règle peut rendre une action possible sans conduire nécessairement les combattants à l’employer. Elle peut également modifier l’intérêt relatif d’un procédé sans entraîner immédiatement une transformation de l’enseignement. Entre les conventions de l’épreuve et les compétences effectivement développées interviennent les expériences des pratiquants, leurs préférences, les habitudes de leur milieu et les ressources dont ils disposent.

La place accordée à la projection et à la poursuite du combat au sol fournit un exemple particulièrement significatif. Lorsqu’une chute suffit à établir la victoire, les combattants peuvent être conduits à accorder une importance particulière aux actions permettant d’obtenir ce résultat. Lorsque la confrontation se poursuit après la chute, la projection peut conserver une valeur tactique tout en devenant une étape vers d’autres formes de contrôle ou de soumission. La modification des critères de victoire transforme alors les conséquences possibles d’une même action, sans que sa forme corporelle soit nécessairement différente.

Les règlements annoncés lors de certaines rencontres japonaises organisées au Brésil témoignent de cette diversité. Celui publié dans la Gazeta de Notícias du 11 mars 1915, à propos d’un championnat associé à la troupe de Mitsuyo Maeda, prévoit notamment que le contact des épaules avec le sol après une chute ne constitue pas, à lui seul, une défaite. Cette disposition atteste que la poursuite de l’affrontement après la projection était explicitement envisagée dans ce contexte. Elle ne permet cependant pas d’établir la fréquence des échanges au sol ni de conclure à une orientation technique générale de tous les participants.

L’intérêt méthodologique de ce document réside dans la distinction qu’il impose entre les possibilités réglementaires et les pratiques observées. La règle permet d’identifier les conditions dans lesquelles certaines actions peuvent se prolonger. Seuls des témoignages supplémentaires pourraient renseigner sur la manière dont les combattants ont effectivement exploité ces possibilités.

Cette distinction doit également être maintenue lorsqu’on examine les interdictions. La prohibition d’un procédé peut modifier les risques associés à certaines positions et rendre d’autres actions plus intéressantes. Elle ne démontre pas pour autant que les combattants aient immédiatement réorganisé leurs habitudes autour de ces nouvelles conditions. Les effets d’une règle dépendent de son application effective, de la fréquence des confrontations organisées selon cette convention et des apprentissages réalisés par les participants.

L’analyse des règlements doit donc être articulée à celle des situations de combat et des organisations d’enseignement. Elle permet de comprendre comment les conventions définissent un espace de possibilités, sans confondre cet espace avec les comportements réellement produits.

4.3. La répétition des épreuves et la transformation des compétences

Les conséquences historiques des règles deviennent particulièrement importantes lorsque les combattants rencontrent régulièrement des situations organisées selon des conventions comparables. Une épreuve isolée peut susciter des adaptations ponctuelles, mais sa portée sur l’évolution d’une pratique demeure difficile à établir. La répétition des confrontations peut, en revanche, favoriser la reconnaissance de problèmes récurrents et conduire les pratiquants à approfondir les solutions qui leur paraissent les plus efficaces.

Cette relation entre les épreuves et l’apprentissage ne doit pas être comprise comme un processus automatique. La répétition d’un règlement ne garantit ni l’uniformité des comportements ni la convergence des enseignements. Des combattants peuvent répondre différemment aux mêmes contraintes en fonction de leurs expériences antérieures, de leurs caractéristiques corporelles et des orientations privilégiées par leurs écoles. Les conditions de l’épreuve rendent certaines adaptations possibles, mais leur stabilisation dépend des relations pédagogiques et sociales dans lesquelles elles sont reprises.

Une transformation technique acquiert une portée collective lorsqu’elle cesse d’être limitée à l’expérience d’un individu. Les solutions développées au cours des confrontations peuvent être discutées, reproduites et modifiées dans l’entraînement. Elles deviennent alors susceptibles d’influencer les attentes des partenaires et les critères de réussite employés au sein d’un groupe. Ce passage de l’expérience compétitive à l’organisation de l’enseignement constitue une question centrale pour l’histoire des traditions martiales.

Il importe toutefois de distinguer les mécanismes théoriquement envisageables des processus historiquement attestés. Un compte rendu de combat décrivant une soumission ne permet pas de conclure que cette action a ensuite été systématiquement enseignée dans une académie. De même, la répétition de résultats favorables obtenus par plusieurs combattants ne démontre pas nécessairement l’existence d’un programme pédagogique commun. Pour établir une relation entre les épreuves et les apprentissages, il faudrait disposer d’indices concernant la préparation des participants, les contenus enseignés ou la continuité des orientations observées.

Les rencontres publiques peuvent néanmoins constituer des moments de comparaison particulièrement importants. Elles confrontent des pratiquants dont les expériences, les habitudes et les répertoires ne sont pas nécessairement identiques. Les résultats peuvent modifier la réputation des combattants et contribuer à la reconnaissance de certaines compétences. Les épreuves participent ainsi à la circulation des jugements sur l’efficacité, même lorsque leurs conséquences pédagogiques demeurent difficiles à reconstituer.

Cette circulation des jugements ne doit pas être confondue avec une validation universelle des techniques employées. Une victoire atteste un résultat obtenu dans des circonstances déterminées. Elle ne démontre pas qu’une méthode serait supérieure indépendamment des adversaires, des conventions et des conditions de préparation. L’analyse historique doit donc replacer les performances dans leur contexte, plutôt que d’en déduire une hiérarchie générale des traditions.

La répétition des épreuves peut ainsi contribuer à la transformation des compétences, mais cette relation doit être étudiée à travers les médiations qui la rendent possible. Les confrontations publiques, les entraînements et les organisations pédagogiques constituent des dimensions distinctes dont l’articulation ne peut être présupposée.

4.4. De la diversité des règlements à la stabilisation des conventions

La présence de règles dans une confrontation ne suffit pas à établir l’existence d’un système sportif durable. Pour qu’une activité acquière une certaine stabilité institutionnelle, il faut que ses conventions puissent être reconnues, reproduites et appliquées au-delà d’une rencontre particulière. Cette continuité peut se développer progressivement, sans correspondre nécessairement à la création immédiate d’une organisation centrale.

La distinction entre règlement ponctuel et convention stabilisée est essentielle pour l’histoire du jiu-jitsu au Brésil. Les rencontres de la première moitié du XXe siècle peuvent être organisées selon des accords particuliers, négociés entre combattants ou définis par les promoteurs. Certaines dispositions peuvent être reprises dans plusieurs manifestations, tandis que d’autres demeurent propres à une confrontation. L’existence de ressemblances entre règlements ne permet donc pas, à elle seule, de conclure à une standardisation générale.

Dans la perspective de Guttmann, la rationalisation et la bureaucratisation constituent des dimensions importantes de la formation des sports modernes. Leur articulation peut contribuer à rendre les résultats comparables et à stabiliser les conditions de participation. Il convient néanmoins de ne pas confondre ces processus avec l’ensemble des transformations observées dans les pratiques martiales. Des écoles peuvent développer des orientations pédagogiques durables sans disposer d’un règlement compétitif commun. À l’inverse, des compétitions peuvent réunir des pratiquants appartenant à des organisations dont les enseignements demeurent distincts.

La stabilisation des conventions peut être envisagée à plusieurs échelles. Elle peut concerner les habitudes d’un établissement, les accords entre quelques organisateurs ou les règles adoptées par une organisation sportive plus large. Ces niveaux ne se succèdent pas nécessairement selon une progression uniforme. Une convention locale peut demeurer stable pendant plusieurs années sans être généralisée, tandis qu’une réglementation plus étendue peut coexister avec des pratiques différentes.

L’enjeu historique consiste à déterminer dans quelle mesure les règles cessent d’être uniquement négociées pour chaque rencontre et deviennent des références partagées. Cette transformation peut contribuer à modifier les conditions de préparation des combattants, puisque les épreuves deviennent plus prévisibles. Elle peut également faciliter la comparaison des performances et renforcer la reconnaissance des organisations qui définissent ou appliquent les conventions.

Il serait cependant excessif de déduire de cette évolution une homogénéisation complète des pratiques. La standardisation des épreuves n’implique pas nécessairement celle des méthodes d’enseignement. Les écoles peuvent continuer à privilégier des orientations différentes, même lorsqu’elles participent à des confrontations organisées selon des règles communes.

La sportivisation doit donc être comprise comme l’une des dimensions possibles de la différenciation historique, et non comme son moteur unique. Elle contribue à définir des conditions d’épreuve relativement stables, mais ses effets sur les savoir-faire et les appartenances dépendent des organisations qui assurent leur transmission.

4.5. Les limites documentaires de l’analyse des confrontations

L’étude historique des règlements présente une difficulté particulière. Les documents conservés décrivent généralement les conventions annoncées avant une rencontre, mais ne permettent pas toujours de déterminer comment elles ont été appliquées. Les organisateurs peuvent modifier certaines dispositions, les arbitres peuvent les interpréter différemment et les combattants peuvent négocier des conditions particulières. Il convient donc de distinguer les règles publiées, les accords effectivement retenus et les modalités observables de leur application.

Les comptes rendus journalistiques apportent des informations complémentaires, mais leur précision varie considérablement. Certains décrivent les actions décisives, les interruptions ou les contestations. D’autres privilégient les résultats et les réactions du public. La présence d’un récit détaillé ne garantit pas davantage l’exactitude de toutes les observations, puisque les journalistes peuvent employer des catégories techniques imprécises ou reprendre les interprétations proposées par les organisateurs.

La comparaison de plusieurs témoignages peut contribuer à réduire ces incertitudes, à condition de vérifier leur indépendance. Deux journaux publiant des descriptions proches peuvent dépendre d’une même annonce ou d’un communiqué commun. Leur concordance ne constitue alors pas nécessairement une confirmation indépendante. La critique des sources doit porter autant sur les conditions de production des documents que sur leur contenu apparent.

Les photographies et les documents promotionnels présentent d’autres limites. Ils peuvent renseigner sur la tenue, les installations, les participants ou les modalités de présentation publique, mais ils ne permettent généralement pas de reconstituer l’ensemble des conventions appliquées. Leur valeur dépend de leur provenance, de leur datation et des circonstances dans lesquelles ils ont été produits.

Ces précautions sont indispensables pour éviter d’attribuer aux confrontations une portée historique excessive. Un règlement particulier peut révéler l’existence d’une possibilité technique ou d’une convention déjà connue, sans démontrer qu’elle était dominante dans les pratiques contemporaines. Un résultat sportif peut contribuer à la réputation d’une école, sans établir à lui seul la supériorité générale de son enseignement.

L’analyse des épreuves doit donc s’appuyer sur une articulation prudente entre les règlements, les comptes rendus, les trajectoires des combattants et les documents relatifs aux organisations d’enseignement. C’est seulement lorsque plusieurs indices convergent qu’il devient possible de proposer des hypothèses sur les transformations durables des pratiques.

Cette exigence méthodologique permet de replacer la sportivisation dans l’ensemble des processus étudiés. Les règles contribuent à définir les problèmes auxquels les combattants sont confrontés, mais elles n’expliquent pas seules la continuité des orientations techniques. Celle-ci dépend également des établissements, des enseignants et des formes de reconnaissance qui rendent certaines pratiques transmissibles et socialement identifiables.

L’étude doit donc maintenant examiner comment les organisations martiales acquièrent une continuité propre et comment les autorités pédagogiques se constituent, se maintiennent ou se transforment. Cette question conduit à la cinquième approche, consacrée aux organisations et à la légitimité.


Photographie historique de Carlos Gracie, Donato Pires dos Reis et George Gracie à Rio de Janeiro en 1930, devant l’une des premières académies de jiu-jitsu associées aux frères Gracie.
La première académie de jiu-jitsu associée aux frères Gracie, Rio de Janeiro, 1930. Photographie de Carlos Gracie, Donato Pires dos Reis et George Gracie, publiée dans le Diário de Notícias le 7 septembre 1930. L’établissement, situé au 106 de la Rua Marquês de Abrantes, était alors dirigé par Donato Pires dos Reis, avec Carlos et George Gracie comme instructeurs. Ce document témoigne de la structuration institutionnelle et de la diffusion du jiu-jitsu dans le Brésil des années 1930. Source : Diário de Notícias, 7 septembre 1930, p. 23. Reproduction dans Lise et al. (2017), Movimento, 23(4), 1157. Traitement de l’image : restauration numérique assistée par intelligence artificielle, avec amélioration de la netteté, du contraste et reconstitution interprétative de certains détails.

5. Les organisations et la légitimité : comprendre comment une école s’impose

5.1. De l’activité individuelle à l’organisation durable

L’existence d’un combattant reconnu ou d’un enseignant expérimenté ne suffit pas à expliquer la formation d’une école martiale. Une activité peut demeurer étroitement associée à une personne, dépendre de sa disponibilité et disparaître lorsque celle-ci cesse de l’exercer. Pour qu’elle acquière une continuité collective, il faut que des relations, des responsabilités et des conditions matérielles permettent sa reproduction au-delà des interventions ponctuelles de son premier représentant. Cette transformation ne suppose pas nécessairement la constitution immédiate d’une institution formelle, mais elle implique une certaine stabilité des activités et des personnes qui les rendent possibles.

Une académie peut constituer l’une des formes visibles de cette organisation. Elle réunit des espaces, des enseignants, des élèves et des modalités d’apprentissage dont la combinaison permet de rendre l’activité relativement régulière. Sa présence dans les archives ne démontre toutefois pas automatiquement l’existence d’un fonctionnement stable. Une annonce d’ouverture atteste une initiative déclarée, tandis que des témoignages répartis sur plusieurs années peuvent permettre d’apprécier plus précisément sa continuité. Il convient donc de distinguer la création d’un établissement, son activité effective et sa capacité à se maintenir dans le temps.

Cette distinction permet d’éviter une difficulté fréquente dans les récits historiques centrés sur les fondateurs. La constitution d’une organisation est parfois présentée comme la conséquence directe de la compétence ou de la volonté d’un individu. Or l’enseignement régulier suppose également des ressources matérielles, des relations professionnelles et la participation d’autres acteurs. Les partenaires expérimentés, les responsables administratifs et les élèves qui deviennent progressivement capables d’encadrer les nouveaux arrivants peuvent contribuer à la continuité d’une école, même lorsque leur rôle demeure moins visible dans les sources.

L’étude des organisations ne consiste donc pas uniquement à identifier les établissements et leurs responsables. Elle doit examiner, lorsque les documents le permettent, les relations qui assurent la permanence des activités, les formes de répartition des responsabilités et les conditions dans lesquelles les compétences peuvent être transmises à de nouveaux pratiquants. Une école peut conserver son nom tout en transformant son fonctionnement, tandis qu’un groupe peut maintenir une continuité pédagogique malgré des changements d’établissement ou d’appellation.

Cette perspective permet de comprendre pourquoi la différenciation d’une tradition martiale ne peut être déduite de la seule existence d’une académie. L’organisation rend possible la continuité d’un enseignement, mais elle ne démontre pas que celui-ci possède déjà une orientation technique distincte. La singularité d’une école doit être recherchée dans les relations entre son fonctionnement, les compétences qu’elle contribue à transmettre et les formes de reconnaissance qui se développent autour de son activité.

5.2. L’autorité pédagogique et les fondements de la légitimité

La continuité d’une organisation ne repose pas uniquement sur la disponibilité de ressources matérielles. Elle dépend également de la reconnaissance accordée aux personnes qui enseignent et aux critères par lesquels leurs compétences sont appréciées. Dans les milieux martiaux, cette reconnaissance peut s’appuyer sur des expériences de combat, des relations de filiation, une réputation professionnelle ou la capacité à former des pratiquants considérés comme compétents. Ces différentes sources d’autorité peuvent se renforcer mutuellement, mais elles ne sont ni nécessairement équivalentes ni toujours reconnues par les mêmes publics.

Les travaux de Pierre Bourdieu (1978) sur les pratiques sportives permettent d’éclairer ces relations. Dans son analyse des conditions sociales de constitution et de transformation des activités sportives, Bourdieu invite à considérer les pratiques comme des objets de concurrence symbolique et institutionnelle. Leur valeur ne dépend pas exclusivement de leurs propriétés techniques. Elle se construit également à travers les relations entre les groupes qui les proposent, les publics auxquels ils s’adressent et les formes de reconnaissance qu’ils parviennent à obtenir.

Appliquée aux écoles martiales, cette perspective conduit à distinguer la compétence pratique d’un enseignant de l’autorité qui lui est socialement reconnue. Un combattant peut posséder des capacités importantes sans disposer d’une réputation étendue. À l’inverse, une notoriété acquise lors de confrontations publiques peut contribuer à attirer des élèves sans démontrer, à elle seule, la qualité de l’enseignement proposé. La reconnaissance pédagogique se construit donc à l’intersection de plusieurs dimensions dont les relations doivent être examinées historiquement.

Les filiations constituent une autre source possible de légitimité. La référence à un professeur reconnu peut établir une continuité déclarée et contribuer à situer un enseignant dans un réseau professionnel. Elle ne permet cependant pas de déduire automatiquement le contenu de ses apprentissages ni l’étendue des compétences acquises. Une relation de formation peut être longue ou ponctuelle, exclusive ou partagée entre plusieurs enseignants. La manière dont elle est ensuite présentée peut également évoluer lorsque certains acteurs acquièrent une réputation particulière.

Cette distinction est importante pour comprendre la place des récits de fondation. Lorsqu’une école attribue son origine à une figure devenue emblématique, cette représentation peut participer à la construction de son autorité collective. Elle ne doit pas pour autant être confondue avec une reconstitution exhaustive des relations pédagogiques et professionnelles qui ont rendu possible son développement. Le récit de filiation constitue lui-même un objet historique, dont il faut examiner les conditions d’apparition, les usages et les transformations.

L’autorité pédagogique doit ainsi être étudiée comme une relation sociale plutôt que comme une propriété exclusivement individuelle. Elle dépend de la reconnaissance accordée par des élèves, des pairs, des organisateurs et parfois des institutions plus larges. Ces publics peuvent employer des critères différents, ce qui explique qu’un enseignant puisse être reconnu dans un milieu sans bénéficier d’une autorité équivalente dans un autre.

5.3. Les académies dans un espace de concurrence et de reconnaissance

Les écoles martiales ne se développent pas indépendamment les unes des autres. Lorsqu’elles interviennent dans des espaces géographiques ou professionnels communs, elles peuvent être amenées à se comparer, à coopérer ou à revendiquer des différences. Ces relations contribuent à définir les conditions dans lesquelles leurs enseignements sont présentés et reconnus. La formation d’une identité institutionnelle ne dépend donc pas uniquement des activités internes d’une académie, mais également de sa position par rapport aux autres groupes.

L’approche sociologique de Bourdieu permet d’interroger ces relations sans réduire la concurrence à une opposition directe entre combattants. Les établissements peuvent chercher à attirer des élèves, à obtenir des espaces d’enseignement, à faire reconnaître leurs responsables ou à valoriser certaines conceptions de la pratique. Ces enjeux ne prennent pas nécessairement la forme d’une stratégie explicitement formulée. Ils peuvent résulter de conditions professionnelles dans lesquelles les acteurs doivent assurer la continuité de leurs activités et construire leur réputation.

Dans les milieux martiaux brésiliens de la première moitié du XXe siècle, les journaux, les annonces d’académies et les confrontations publiques constituent des espaces où certaines formes de reconnaissance deviennent visibles. Les combattants peuvent y être présentés comme représentants d’un professeur, d’un établissement ou d’une tradition. Ces désignations contribuent à associer des performances individuelles à des appartenances collectives, sans démontrer nécessairement l’existence d’une organisation homogène derrière chacune d’elles.

La réputation acquise lors d’une confrontation peut ainsi dépasser le combattant lui-même. Lorsqu’un participant est identifié à une école, son résultat peut être interprété comme une indication de la valeur de l’enseignement qu’il a reçu. Cette association demeure néanmoins une construction sociale et médiatique. Elle ne constitue pas une mesure indépendante de l’efficacité générale d’une méthode, puisque les conditions de l’épreuve, les caractéristiques des adversaires et les conventions retenues influencent les résultats.

Les relations entre académies ne sont pas exclusivement concurrentielles. Des enseignants peuvent partager des espaces, participer à la préparation de combattants ou entretenir des collaborations ponctuelles. Ces échanges peuvent contribuer à la circulation des connaissances et compliquent les représentations qui présentent les écoles comme des ensembles entièrement séparés. La reconnaissance d’une appartenance particulière peut donc coexister avec des relations professionnelles traversant les frontières institutionnelles.

Il importe enfin de distinguer la concurrence documentée des oppositions reconstruites rétrospectivement. Les récits ultérieurs peuvent accentuer les rivalités ou présenter des trajectoires initialement liées comme les étapes d’une séparation ancienne. L’analyse doit confronter ces représentations aux témoignages contemporains, sans supposer que les appartenances reconnues plusieurs décennies plus tard existaient déjà sous une forme comparable.

L’étude des académies comme espace de relations permet ainsi de comprendre comment des différences peuvent acquérir une signification collective. Elle ne démontre pas que toute concurrence produit une différenciation technique, mais elle éclaire les conditions dans lesquelles certaines orientations deviennent visibles, revendiquées et progressivement associées à des groupes particuliers.

5.4. De la réputation individuelle à la reconnaissance collective

La transformation d’une réputation individuelle en reconnaissance collective constitue une étape importante dans la formation des traditions martiales. Un combattant peut acquérir une notoriété grâce à ses performances, mais celle-ci ne devient durablement associée à une école que si des relations sociales et institutionnelles permettent de prolonger son influence. La reconnaissance d’un enseignement suppose alors que les compétences attribuées à un individu puissent être rapportées à une activité collective et, éventuellement, reproduites par d’autres pratiquants.

Cette transformation peut emprunter plusieurs voies. Les élèves formés par un enseignant reconnu peuvent contribuer à diffuser son nom lorsqu’ils participent à des confrontations ou commencent eux-mêmes à enseigner. Les établissements peuvent mettre en avant les résultats de leurs représentants pour attirer de nouveaux pratiquants. Les publications et les témoignages rétrospectifs peuvent également contribuer à construire une continuité entre des générations dont les expériences ne sont pas identiques.

Il serait toutefois excessif de considérer ces mécanismes comme les étapes nécessaires d’une évolution uniforme. Une réputation peut demeurer attachée à une personne sans se transmettre à ses successeurs. Une école peut conserver une activité régulière sans obtenir une reconnaissance publique importante. Inversement, un nom peut acquérir une grande visibilité alors que les pratiques auxquelles il renvoie demeurent diverses.

La distinction entre reconnaissance individuelle et collective conduit à interroger les critères employés pour identifier une tradition. La présence de plusieurs combattants associés à un même professeur peut indiquer l’existence d’une relation pédagogique commune, mais elle ne démontre pas nécessairement l’homogénéité de leurs compétences. De même, la multiplication des établissements portant une appellation comparable peut témoigner d’une diffusion institutionnelle sans suffire à établir l’identité de leurs enseignements.

La reconnaissance collective devient historiquement significative lorsqu’elle permet à des acteurs extérieurs de situer une école ou une orientation au-delà de ses représentants immédiats. Les journalistes, les organisateurs de confrontations, les élèves potentiels et les autres enseignants peuvent contribuer à cette identification. Leurs jugements ne coïncident pas nécessairement, mais leur répétition peut participer à la stabilisation d’une réputation.

Cette perspective invite à considérer la formation d’une tradition comme un processus dans lequel les pratiques et leurs représentations évoluent conjointement. Les compétences transmises peuvent contribuer à la reconnaissance d’une école, tandis que cette reconnaissance peut renforcer sa capacité à attirer des élèves et à maintenir son activité. Il ne faut cependant pas présupposer que ces relations fonctionnent toujours dans le même sens ni qu’elles produisent nécessairement une différenciation durable.

L’enjeu historique consiste à déterminer à partir de quels témoignages une réputation cesse d’être exclusivement personnelle pour devenir associée à une organisation, à une filiation ou à une manière de combattre. Cette question sera particulièrement importante pour examiner la place progressivement acquise par certaines familles et certains établissements dans la mémoire du jiu-jitsu brésilien.

5.5. Les organisations comme lieux de production et de transformation des traditions

L’analyse des académies ne doit pas conduire à considérer les organisations comme de simples structures destinées à conserver des connaissances déjà constituées. En assurant la régularité des activités, en réunissant des pratiquants et en organisant les conditions de l’apprentissage, elles peuvent également contribuer à transformer les savoir-faire transmis. Les écoles constituent ainsi des espaces dans lesquels la continuité et le changement ne s’opposent pas nécessairement.

Cette relation entre organisation et transformation dépend de la nature des activités effectivement proposées. Un établissement qui privilégie certaines situations d’opposition peut contribuer à approfondir les compétences correspondantes, tandis qu’un autre peut organiser son enseignement autour d’exigences différentes. Ces orientations peuvent résulter des préférences des enseignants, des caractéristiques des élèves ou des conditions de participation aux confrontations publiques. Elles ne doivent toutefois pas être inférées de la seule existence d’une académie.

La stabilité organisationnelle peut rendre certaines transformations plus durables en permettant leur reprise par plusieurs générations. Une solution développée par un pratiquant expérimenté peut être expérimentée par ses partenaires, adaptée à d’autres situations et progressivement intégrée à l’enseignement. Lorsque cette continuité se maintient, l’organisation contribue à donner une portée collective à des compétences qui auraient pu demeurer individuelles.

Il convient cependant de ne pas confondre la permanence d’une structure avec celle de son contenu pédagogique. Une académie peut conserver son nom tout en modifiant progressivement ses pratiques. À l’inverse, des enseignants issus d’un même établissement peuvent développer des orientations différentes lorsqu’ils poursuivent leurs activités dans d’autres contextes. La continuité institutionnelle et la continuité technique constituent donc deux dimensions qu’il faut étudier conjointement sans les assimiler.

Cette distinction permet également de comprendre pourquoi les traditions martiales peuvent se différencier sans rompre entièrement avec leurs héritages. Les organisations sélectionnent, valorisent et transmettent certaines manières de pratiquer, mais elles restent traversées par des échanges, des adaptations et des transformations. Une identité collective peut se renforcer alors même que les compétences de ses membres continuent d’évoluer.

La formation d’une tradition distincte ne correspond donc pas nécessairement à la fixation définitive d’un répertoire. Elle peut résulter de la stabilisation progressive de relations pédagogiques, de critères d’efficacité et de formes de reconnaissance qui donnent une continuité à des pratiques pourtant susceptibles de changement.

5.6. Les limites de l’analyse institutionnelle

L’étude des organisations et de la légitimité présente enfin plusieurs limites qu’il convient de rendre explicites. Les documents disponibles rendent souvent plus visibles les établissements reconnus, les enseignants célèbres et les confrontations médiatisées que les groupes informels ou les activités pédagogiques ordinaires. Cette inégalité documentaire peut conduire à surestimer le rôle des organisations les mieux représentées dans les archives.

La présence d’un établissement dans la presse ne constitue pas une mesure directe de son importance dans la diffusion des savoir-faire. Une académie peut bénéficier d’une visibilité importante en raison des relations de ses responsables avec les journalistes ou les organisateurs de spectacles. D’autres groupes peuvent poursuivre une activité régulière sans laisser de traces comparables. L’historien doit donc distinguer la notoriété documentaire de l’étendue réelle d’une influence.

Une autre difficulté concerne l’interprétation des stratégies attribuées aux acteurs. Les concepts sociologiques permettent d’identifier des relations de concurrence, de distinction et de légitimation, mais ils ne démontrent pas que les individus concernés poursuivaient consciemment ces objectifs. Une action peut produire des effets sur la reconnaissance d’une école sans avoir été entreprise dans cette intention. Il convient par conséquent de distinguer les motivations explicitement documentées des conséquences que l’analyse permet d’envisager.

Les catégories institutionnelles doivent également être replacées dans leur contexte. Une académie, une association ou une école ne possède pas nécessairement les mêmes caractéristiques selon les périodes et les milieux. L’existence d’un nom, d’un local ou d’un responsable ne suffit pas à établir une organisation comparable à celle des institutions sportives contemporaines. Les formes d’autorité peuvent être personnelles, collectives ou partiellement informelles, et leur stabilité doit être appréciée à partir des témoignages disponibles.

Enfin, la reconnaissance d’une école ne démontre pas automatiquement la singularité de ses pratiques. Une identité collective peut se construire autour d’une filiation, d’une réputation ou d’une appartenance familiale sans correspondre à un ensemble de techniques exclusivement partagé par ses membres. À l’inverse, des orientations pédagogiques distinctes peuvent se développer avant d’être explicitement revendiquées comme caractéristiques d’une tradition.

Ces précautions permettent de préciser la contribution de l’analyse sociologique à cette étude. Elle ne vise pas à expliquer la formation du jiu-jitsu brésilien par la seule concurrence entre écoles ni par la volonté de certains acteurs d’imposer leur autorité. Elle permet de comprendre comment les conditions organisationnelles, les relations de reconnaissance et les formes de légitimité participent à la continuité des pratiques et à la construction progressive de leurs appartenances.

La question demeure toutefois de déterminer à partir de quel moment ces transformations peuvent être considérées comme les manifestations d’une différenciation historique. L’existence d’écoles durables, la circulation de savoir-faire et la reconnaissance de certaines filiations ne suffisent pas nécessairement à établir qu’une tradition distincte s’est constituée. Il faut encore préciser les critères permettant de distinguer l’apparition d’une orientation, sa diffusion, sa stabilisation et son institutionnalisation. Cette interrogation conduit à la sixième et dernière approche du cadre théorique.


Photographie collective de pratiquants de l’Académie Gracie réunis dans leur salle d’entraînement à Rio de Janeiro dans les années 1950.
Enseignement du jiu-jitsu brésilien à l’Académie Gracie, Rio de Janeiro, années 1950. Photographie collective de pratiquants réunis dans leur salle d’entraînement. Elle témoigne de la structuration de l’enseignement du jiu-jitsu au Brésil et de la place des académies dans la transmission des savoirs techniques. Source : Valente Brothers, archives historiques, Our Story. Datation indicative : années 1950.

6. La différenciation historique : expliquer la stabilisation d’une orientation

6.1. Distinguer l’apparition, la diffusion et la stabilisation d’une pratique

L’étude de la formation d’une tradition martiale suppose de distinguer plusieurs transformations qui, bien qu’elles puissent être étroitement liées, ne se produisent pas nécessairement au même moment. L’apparition d’un procédé, sa circulation entre pratiquants, son intégration à un enseignement régulier et sa reconnaissance comme caractéristique d’une école constituent des phénomènes différents. Les confondre reviendrait à attribuer à un événement ponctuel la portée d’un processus historique dont la continuité doit précisément être démontrée.

Cette distinction est particulièrement importante lorsqu’on cherche à identifier les origines d’une pratique. La présence ancienne d’une technique ne permet pas de déterminer à quel moment elle a acquis une importance particulière dans un milieu donné. Inversement, la visibilité nouvelle d’un procédé dans les sources ne démontre pas nécessairement qu’il vient d’être inventé. Un geste peut être connu depuis longtemps, demeurer peu documenté ou n’apparaître dans les témoignages qu’à partir du moment où il devient significatif pour les observateurs.

L’apparition doit donc être comprise avec prudence. Elle peut désigner la première attestation disponible d’une action, l’émergence d’une orientation pédagogique ou la formulation explicite d’une revendication de singularité. Ces phénomènes ne sont pas équivalents. Une première mention documentaire établit seulement que l’objet étudié était connu ou présenté à la date considérée. Elle ne constitue pas nécessairement la preuve de sa création.

La diffusion renvoie à une autre dimension. Une technique ou une manière de pratiquer peut circuler entre plusieurs individus, établissements ou régions sans acquérir immédiatement une forme stable. Les échanges entre enseignants, les déplacements de combattants et les publications peuvent contribuer à cette circulation, mais leurs effets doivent être établis à partir des relations documentées. La présence d’éléments similaires dans plusieurs groupes ne suffit pas, à elle seule, à démontrer une transmission directe.

La stabilisation suppose enfin qu’une orientation se maintienne au-delà des circonstances particulières qui ont favorisé son apparition ou sa diffusion. Elle peut être recherchée dans la répétition de certaines pratiques, leur transmission à de nouveaux élèves et leur association durable à des formes d’enseignement. Cette continuité ne signifie pas que les techniques cessent d’évoluer. Elle indique plutôt que certaines relations entre les problèmes rencontrés, les solutions valorisées et les critères de réussite deviennent suffisamment persistantes pour être reconnues à travers plusieurs situations et plusieurs générations.

Cette distinction entre apparition, diffusion et stabilisation permet d’éviter une lecture rétrospective de l’histoire du jiu-jitsu brésilien. L’existence de techniques de combat au sol dans les traditions japonaises ne suffit pas à expliquer leur place ultérieure dans certaines académies brésiliennes. De même, la constitution d’une école ou la réputation d’un combattant ne démontre pas immédiatement qu’une orientation technique distincte s’est stabilisée. L’enquête doit examiner les relations entre ces phénomènes sans supposer qu’ils correspondent aux étapes obligatoires d’une évolution prédéterminée.

6.2. La différenciation comme transformation des relations entre pratiques

La formation d’une tradition distincte ne repose pas nécessairement sur l’invention d’un ensemble de techniques inédites. Des groupes peuvent partager une grande partie de leur répertoire tout en développant des manières différentes de l’organiser, de l’enseigner et de l’employer. La singularité historique d’une pratique peut ainsi résider moins dans la présence exclusive de certains gestes que dans les relations progressivement établies entre les compétences, les situations d’opposition et les critères d’efficacité.

Cette perspective permet de distinguer la différenciation de la simple variation. Deux combattants peuvent employer des solutions différentes en raison de leurs caractéristiques corporelles ou de leurs expériences personnelles, sans que cette diversité corresponde à l’existence de traditions séparées. De même, un établissement peut privilégier temporairement certaines techniques sans que cette orientation se maintienne au-delà de ses responsables immédiats. Pour acquérir une portée historique plus large, une différence doit pouvoir être rapportée à des pratiques collectives relativement durables.

La différenciation peut donc être envisagée comme un processus de sélection et de réorganisation des savoir-faire. Certaines situations sont rencontrées plus fréquemment, certains problèmes reçoivent une attention pédagogique particulière et certaines solutions deviennent progressivement des références communes. Ces transformations peuvent se développer sans qu’un groupe cherche explicitement à créer une nouvelle discipline. Elles peuvent résulter de l’accumulation d’expériences, de la répétition de confrontations ou de la continuité des relations d’enseignement.

Il convient toutefois de ne pas confondre cette possibilité avec une explication historique déjà démontrée. L’existence d’une école durable ne prouve pas qu’elle ait organisé ses apprentissages autour de problèmes distincts de ceux rencontrés ailleurs. La réputation de certains combattants ne suffit pas davantage à établir que leurs compétences étaient représentatives d’un enseignement collectif. L’analyse doit rechercher les indices permettant de relier les orientations observées à des pratiques effectivement partagées.

Une difficulté supplémentaire tient au fait que la différenciation peut concerner plusieurs dimensions dont les évolutions ne coïncident pas nécessairement. Des groupes peuvent développer des appartenances institutionnelles distinctes tout en conservant des enseignements proches. À l’inverse, des orientations techniques différentes peuvent apparaître au sein d’une même organisation sans donner immédiatement naissance à des écoles séparées. Les transformations des pratiques et celles des identités doivent donc être étudiées conjointement, mais sans être assimilées.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi la formation du jiu-jitsu brésilien ne peut être réduite à une opposition entre conservation et invention. Les pratiques peuvent conserver des héritages communs tout en acquérant une organisation particulière. Leur différenciation résulte alors de transformations dans les relations entre les gestes, les apprentissages, les conventions de combat et les formes de reconnaissance, plutôt que d’une rupture technique nécessairement identifiable à une date précise.

6.3. La continuité collective comme condition de stabilisation

Une orientation ne devient historiquement significative que lorsqu’elle peut être observée au-delà de son expression ponctuelle. La réussite d’un combattant, l’emploi d’une technique particulière ou la préférence déclarée d’un enseignant constituent des indices possibles, mais ils ne suffisent pas à établir l’existence d’une pratique collectivement stabilisée. La continuité doit être recherchée dans les relations qui permettent à certaines compétences d’être reprises, adaptées et reconnues par plusieurs personnes.

La transmission pédagogique occupe ici une place essentielle. Lorsqu’un pratiquant expérimenté devient capable d’accompagner l’apprentissage d’autres élèves, les compétences qu’il a développées peuvent se prolonger dans de nouvelles situations. Cette reproduction n’implique pas nécessairement une fidélité gestuelle parfaite. Les élèves peuvent conserver certains principes d’action tout en développant des solutions adaptées à leurs propres caractéristiques et aux circonstances rencontrées.

La stabilité d’une orientation peut ainsi reposer sur la persistance de problèmes pratiques et de critères de réussite plutôt que sur l’identité de toutes les techniques employées. Un groupe peut accorder une importance particulière à certaines formes de contrôle, à des manières de poursuivre l’affrontement ou à des conditions de finalisation, sans que chaque pratiquant mobilise exactement les mêmes procédés. Cette continuité fonctionnelle doit néanmoins être établie à partir d’indices convergents, car elle ne peut être déduite de la seule appartenance déclarée à une école.

Les organisations contribuent à rendre cette continuité possible lorsqu’elles assurent la régularité des activités et la formation de nouveaux enseignants. Elles peuvent offrir des conditions dans lesquelles les expériences individuelles deviennent progressivement des références collectives. Leur existence ne garantit toutefois pas la stabilisation d’une orientation particulière. Une académie peut maintenir ses activités tout en modifiant sensiblement son enseignement, tandis qu’un réseau informel peut transmettre durablement certaines compétences sans disposer d’une structure institutionnelle permanente.

Cette distinction conduit à considérer la continuité collective comme un phénomène qui doit être documenté à plusieurs niveaux. Les trajectoires des enseignants permettent d’identifier certaines relations pédagogiques. Les activités des établissements peuvent renseigner sur la permanence des organisations. Les témoignages relatifs aux confrontations et les documents techniques peuvent fournir des indices sur les compétences valorisées. Aucun de ces matériaux ne suffit isolément à reconstituer l’ensemble du processus.

L’intérêt de leur confrontation réside dans la possibilité de reconnaître des continuités sans présupposer une homogénéité parfaite. Une tradition peut se maintenir tout en se transformant, dès lors que ses membres reconnaissent certaines orientations comme appartenant à un héritage partagé. Cette reconnaissance ne constitue pas nécessairement la preuve d’une identité technique complète. Elle représente néanmoins une dimension importante de la manière dont les pratiques acquièrent une existence collective.

La stabilisation historique ne doit donc pas être comprise comme l’arrêt des transformations. Elle désigne plutôt l’apparition d’une continuité suffisamment durable pour que les changements ultérieurs puissent être rapportés à une tradition déjà identifiable.

6.4. De la stabilisation des pratiques à leur reconnaissance institutionnelle

La stabilisation d’une orientation technique ou pédagogique ne se confond pas avec sa reconnaissance institutionnelle. Une communauté peut développer des pratiques relativement durables sans disposer d’une appellation distincte, d’un règlement commun ou d’une organisation chargée d’en définir les frontières. À l’inverse, une institution peut revendiquer une identité particulière avant que les enseignements auxquels elle se réfère présentent une homogénéité comparable.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi la formation d’une tradition ne peut être datée uniquement à partir de la création d’une académie, de la publication d’un manuel ou de l’apparition d’une fédération. Chacun de ces événements témoigne d’une transformation spécifique, mais aucun ne constitue nécessairement l’origine de l’ensemble des pratiques qui lui seront ensuite associées.

L’institutionnalisation peut contribuer à renforcer une continuité déjà existante. La reconnaissance de grades, la définition de programmes, l’organisation de compétitions ou la formalisation de filiations pédagogiques peuvent rendre certaines orientations plus visibles et faciliter leur reproduction. Ces dispositifs peuvent également modifier les pratiques qu’ils prétendent organiser, en sélectionnant des critères de compétence et en établissant des formes d’autorité relativement durables.

Il serait toutefois excessif de considérer cette évolution comme une progression nécessaire vers une discipline unifiée. Les organisations peuvent conserver des différences importantes, entretenir des relations concurrentielles ou employer des appellations communes sans partager intégralement les mêmes conceptions de l’enseignement. La reconnaissance institutionnelle peut donc accompagner la différenciation sans en constituer l’aboutissement définitif.

La période étudiée, comprise entre 1908 et 1960, permet d’observer plusieurs de ces transformations sans supposer qu’elles étaient achevées à sa borne finale. Des établissements ont pu acquérir une continuité, des enseignants former leurs successeurs et certaines appartenances devenir progressivement reconnaissables. La constitution ultérieure d’organisations fédérales appartient à une phase supplémentaire de cette histoire, dont les effets ne doivent pas être projetés rétrospectivement sur les décennies précédentes.

L’analyse doit donc distinguer les institutions contemporaines des pratiques étudiées et les formes de reconnaissance qui leur seront attribuées après coup. Les récits rétrospectifs peuvent présenter une continuité comme ancienne et homogène alors qu’elle résulte d’une succession de transformations. Leur intérêt historique demeure important, mais ils ne sauraient remplacer l’examen des relations effectivement documentées.

La reconnaissance institutionnelle apparaît ainsi comme une dimension particulière de la différenciation. Elle contribue à rendre les traditions identifiables, à stabiliser certaines catégories et à organiser leur reproduction, sans démontrer à elle seule la singularité des savoir-faire qui leur sont associés.

6.5. Identifier une tradition distincte sans rechercher une date fondatrice

La distinction entre apparition, diffusion, stabilisation et institutionnalisation conduit finalement à remettre en question la recherche d’une date unique de naissance du jiu-jitsu brésilien. Une telle date pourrait correspondre à un événement particulièrement visible, comme l’ouverture d’une académie ou une confrontation devenue emblématique. Elle ne permettrait cependant pas de rendre compte de l’ensemble des transformations nécessaires à la constitution d’une tradition durable.

L’identification d’une pratique distincte doit plutôt reposer sur la convergence de plusieurs indices. Il faut pouvoir reconnaître une certaine continuité des relations d’enseignement, observer la persistance de certaines orientations et déterminer dans quelle mesure celles-ci deviennent significatives pour les acteurs concernés. Les formes de reconnaissance institutionnelle et les appellations employées peuvent compléter cette analyse, mais elles ne doivent pas être considérées comme des preuves suffisantes lorsqu’elles sont isolées.

Cette démarche ne suppose pas que toutes les dimensions de la différenciation doivent être simultanément présentes. Une orientation technique peut se stabiliser avant de recevoir une désignation particulière. Une école peut développer une réputation collective alors que ses méthodes continuent d’évoluer. Des filiations peuvent être revendiquées avant que les frontières entre les pratiques soient clairement établies. L’enquête doit donc accepter les décalages chronologiques et les formes intermédiaires plutôt que de rechercher artificiellement une rupture nette.

Il importe également de distinguer la formation d’une tradition de la conscience qu’en ont les acteurs. Des transformations peuvent acquérir une portée historique sans avoir été conçues comme les étapes d’un projet collectif. Les enseignants peuvent chercher à transmettre leurs compétences, les combattants à obtenir des résultats et les responsables d’établissements à maintenir leurs activités, sans nécessairement poursuivre l’objectif de constituer une discipline nouvelle. L’identité qui sera ultérieurement associée à leurs pratiques peut résulter de processus dont ils n’avaient ni prévu ni recherché l’aboutissement.

Cette précaution permet d’éviter une lecture téléologique de l’histoire. Le jiu-jitsu brésilien contemporain ne doit pas devenir le modèle à partir duquel toutes les pratiques antérieures seraient évaluées. Les acteurs de la première moitié du XXe siècle évoluent dans des environnements où plusieurs orientations demeurent possibles et où les catégories utilisées pour désigner les enseignements ne correspondent pas nécessairement aux distinctions actuelles.

La différenciation historique doit ainsi être étudiée comme un processus ouvert, susceptible de produire des continuités partielles, des appartenances concurrentes et des transformations qui ne suivent pas une direction unique. L’existence ultérieure d’une tradition identifiable ne signifie pas que sa formation était inévitable. Elle invite au contraire à rechercher les conditions particulières qui ont rendu possible sa stabilisation parmi d’autres évolutions envisageables.

6.6. Une méthode pour examiner la formation du jiu-jitsu brésilien

Les distinctions précédentes permettent de préciser la démarche retenue dans cette étude. Il ne s’agira pas d’identifier le premier combattant ayant employé une technique aujourd’hui associée au jiu-jitsu brésilien, ni de rechercher l’établissement auquel pourrait être attribuée l’invention de son répertoire. L’enquête portera sur les conditions dans lesquelles des savoir-faire issus d’héritages partagés ont progressivement acquis une continuité particulière au sein de certains milieux brésiliens.

Les documents seront examinés en fonction de la nature des transformations qu’ils permettent d’établir. Les premières attestations renseigneront sur la présence de pratiques ou d’organisations à un moment déterminé, sans être assimilées à leur création. Les relations entre enseignants et élèves permettront d’approcher les mécanismes de transmission, dans les limites des témoignages disponibles. Les règlements et les confrontations contribueront à éclairer les conditions dans lesquelles certaines compétences étaient mises à l’épreuve. Les documents institutionnels et les récits de filiation seront étudiés comme des indices de continuité et de reconnaissance, sans présupposer qu’ils correspondent à une identité technique homogène.

L’analyse cherchera également à distinguer les transformations observées à différentes échelles. Une adaptation individuelle ne possède pas nécessairement une portée collective. Une orientation locale ne peut être généralisée à l’ensemble des écoles brésiliennes sans documentation supplémentaire. Une reconnaissance institutionnelle ne démontre pas automatiquement l’existence d’une pratique unifiée. Ces distinctions permettront de préciser la portée des conclusions et d’éviter que les phénomènes les mieux documentés soient considérés comme représentatifs de l’ensemble du processus.

La différenciation sera donc envisagée comme la formation progressive de relations relativement durables entre des compétences, des organisations et des appartenances. Cette définition ne suppose ni rupture complète avec les traditions japonaises ni homogénéisation de toutes les pratiques brésiliennes. Elle permet d’examiner comment certaines orientations ont pu devenir reconnaissables tout en conservant des héritages communs et des possibilités de transformation.

Le cadre théorique fournit ainsi les critères nécessaires à l’enquête historique sans en déterminer par avance les résultats. Il reste désormais à confronter ces propositions aux documents relatifs aux circulations martiales, à la constitution des académies, aux transformations japonaises du combat au sol et aux confrontations publiques organisées au Brésil. C’est à partir de cette confrontation que pourra être appréciée la portée réelle des processus de différenciation étudiés.


Photographie collective de pratiquants de l’Académie Gracie réunis dans leur salle d’entraînement à Rio de Janeiro dans les années 1950.
Enseignement du jiu-jitsu brésilien à l’Académie Gracie, Rio de Janeiro, années 1950. Photographie collective de pratiquants réunis dans leur salle d’entraînement. Elle témoigne de la structuration de l’enseignement du jiu-jitsu au Brésil et de la place des académies dans la transmission des savoirs techniques. Source : Valente Brothers, archives historiques, Our Story. Datation indicative : années 1950.

Conclusion du cadre théorique — Articuler les niveaux de transformation

La formation d’une tradition martiale distincte ne peut être expliquée par la seule circulation de techniques, par la réputation de quelques combattants ou par l’apparition d’organisations d’enseignement. Ces phénomènes participent à une histoire commune, mais ils ne possèdent ni la même temporalité ni la même portée. Une compétence peut être transmise avant d’être formalisée, une école peut acquérir une continuité sans développer immédiatement une orientation reconnaissable, tandis qu’une appartenance collective peut être revendiquée avant que les pratiques auxquelles elle renvoie présentent une homogénéité comparable. L’enjeu de cette étude consiste précisément à comprendre comment ces transformations, initialement distinctes, ont pu entrer en relation et contribuer à la formation progressive de traditions martiales identifiables.

Les approches mobilisées permettent d’examiner cette articulation sans réduire l’histoire des pratiques à une succession d’événements fondateurs. Les techniques corporelles sont considérées à partir de leurs usages et des conditions dans lesquelles elles deviennent opératoires. Leur transmission engage des apprentissages dont les mécanismes ne se laissent pas entièrement restituer par les descriptions techniques. Les circulations entre Japon et Brésil replacent ces savoir-faire dans des environnements eux-mêmes traversés par des transformations. Les conventions de combat contribuent à définir les problèmes rencontrés par les pratiquants, tandis que les organisations et les formes de reconnaissance rendent certaines orientations susceptibles de se maintenir au-delà de leurs premiers représentants. La différenciation historique apparaît alors comme un processus dont la continuité doit être établie, et non comme la conséquence nécessaire d’une innovation particulière.

Cette perspective conduit à distinguer les conditions qui rendent une transformation possible des documents qui permettent d’en démontrer l’existence. La présence d’un règlement autorisant la poursuite du combat au sol ne prouve pas que les participants privilégiaient systématiquement cette forme d’opposition. L’ouverture d’une académie atteste une initiative d’enseignement, sans restituer les apprentissages effectivement réalisés. La publication d’un manuel révèle des connaissances organisées pour être communiquées, mais ne démontre pas que les pratiques décrites étaient uniformément partagées. De même, la revendication d’une filiation ou d’une identité collective ne suffit pas à établir la singularité des compétences auxquelles elle se rapporte. Chaque catégorie de témoignage doit être interrogée selon ce qu’elle rend observable et selon les limites qui lui sont propres.

L’enquête historique repose ainsi sur la confrontation de matériaux dont les informations sont complémentaires sans être interchangeables. Les documents techniques permettent d’identifier certains répertoires et leurs formulations pédagogiques. Les annonces institutionnelles et les trajectoires d’enseignants éclairent la constitution des organisations et les relations de transmission. Les règlements et les comptes rendus de confrontation renseignent sur les conditions dans lesquelles les compétences étaient publiquement mises à l’épreuve. Les récits rétrospectifs donnent accès aux représentations par lesquelles les acteurs et leurs successeurs ont progressivement reconstruit leurs appartenances. Leur mise en relation peut faire apparaître des continuités ou des transformations qu’aucune source isolée ne suffirait à établir, à condition de ne pas confondre la convergence des témoignages avec leur indépendance documentaire.

Cette démarche implique également de préserver les différences d’échelle. Une adaptation observée chez un combattant ne caractérise pas nécessairement l’enseignement de son école. Une orientation reconnue dans plusieurs établissements ne peut être attribuée sans précaution à l’ensemble des pratiques brésiliennes. Une organisation durable ne représente pas automatiquement une tradition techniquement homogène. La portée des conclusions dépend donc de la possibilité de relier les expériences individuelles aux activités collectives, puis aux formes plus larges de reconnaissance, sans supposer que ces niveaux se correspondent parfaitement.

La comparaison entre les héritages japonais et les transformations brésiliennes doit être conduite selon les mêmes exigences. L’existence ancienne de projections, d’immobilisations et de soumissions interdit de considérer leur présence au Brésil comme la preuve d’une invention technique sans antécédent. Elle ne permet pas davantage de conclure à une simple reproduction des enseignements japonais. Les ressemblances gestuelles, les relations de transmission et les différences d’usage constituent des objets d’analyse distincts. Leur articulation doit être établie à partir des contextes historiques, des contacts documentés et des conditions dans lesquelles les pratiques ont été organisées.

La différenciation du jiu-jitsu au Brésil sera donc recherchée dans la formation de continuités collectives plutôt que dans l’identification d’une rupture fondatrice. Il s’agira de déterminer comment certains savoir-faire ont pu recevoir une importance particulière, être approfondis dans des situations d’opposition, transmis à de nouveaux pratiquants et progressivement associés à des organisations ou à des filiations reconnaissables. Cette orientation n’implique ni que toutes les écoles aient suivi la même évolution ni que les transformations observées aient été consciemment poursuivies comme les étapes de la création d’une discipline nouvelle.

Le cadre théorique ne fournit ainsi ni une chronologie prédéterminée ni un modèle universel de formation des traditions martiales. Il établit les distinctions nécessaires pour examiner les sources sans projeter sur les acteurs de la première moitié du XXe siècle les catégories stabilisées ultérieurement. L’histoire du jiu-jitsu brésilien peut alors être abordée comme celle d’une différenciation progressive, traversée par des héritages partagés, des continuités inégales et des transformations dont la portée doit être appréciée à partir des témoignages disponibles.

Les chapitres suivants confronteront cette démarche aux conditions historiques dans lesquelles les pratiques japonaises ont été introduites, enseignées et transformées au Brésil. L’analyse portera d’abord sur les espaces de réception et les organisations de transmission, avant de revenir sur les héritages japonais du combat au sol et d’examiner les confrontations, les apprentissages et les formes de reconnaissance à travers lesquels certaines orientations ont progressivement acquis une existence distincte.

Références du cadre théorique

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Photographie historique de l’Avenida Central à Rio de Janeiro vers 1910, montrant les bâtiments monumentaux, les piétons, les automobiles et les voitures hippomobiles.
L’Avenida Central à Rio de Janeiro, vers 1910. Photographie attribuée à Marc Ferrez montrant l’animation de l’une des principales artères de la capitale brésilienne, entre circulation automobile, voitures hippomobiles, commerces et architecture monumentale. Cette scène témoigne des transformations urbaines et sociales qui accompagnent la modernisation de Rio de Janeiro au début du XXe siècle, dans un contexte marqué par l’intensification des échanges internationaux. Photographie : attribuée à Marc Ferrez (1843–1923), vers 1910. Source : Avenida Central, Rio de Janeiro, reproduction mentionnée dans des travaux universitaires sur l’histoire urbaine de la ville. Collection originale à confirmer.

Introduction générale

Le 6 septembre 1930, l’inauguration d’une académie de jiu-jitsu au 106, rue Marquês de Abrantes, à Rio de Janeiro, fait l’objet de plusieurs comptes rendus dans la presse carioca. Les journaux présentent Donato Pires dos Reis comme le fondateur ou le directeur de l’établissement, aux côtés de Carlos et George Gracie, associés à son enseignement. Cette répartition des responsabilités, mise en évidence par Lise et ses collaborateurs (2017), restitue une organisation collective dont certaines reconstructions familiales ultérieures atténueront la complexité. Sans permettre de reconstituer l’ensemble des activités antérieures ni les modalités précises de l’apprentissage, ces documents montrent comment plusieurs trajectoires professionnelles peuvent se rejoindre dans une entreprise d’enseignement. Ils invitent surtout à distinguer la fondation d’un établissement de la constitution progressive d’une tradition, dont la continuité dépend de la formation des élèves, de la transmission entre enseignants et de la capacité des écoles à poursuivre leurs activités au-delà des collaborations initiales.

Vingt et un ans plus tard, le combat opposant Hélio Gracie à Masahiko Kimura, le 23 octobre 1951, au stade Maracanã de Rio de Janeiro, révèle une autre dimension de cette histoire. La rencontre intervient alors que le nom des Gracie bénéficie d’une reconnaissance publique considérablement accrue et que les confrontations avec les combattants japonais engagent désormais bien davantage que la réputation individuelle des adversaires. Kimura, judoka d’une expérience exceptionnelle, impose sa supériorité dans les projections comme dans les échanges au sol. La rencontre prend fin lorsque Carlos Gracie intervient pour interrompre le combat, alors qu’Hélio refuse d’abandonner sous une clé de bras. La victoire du Japonais rappelle que les pratiques issues du judo conservent des compétences élaborées dans le combat au sol et interdit d’opposer rétrospectivement une tradition japonaise exclusivement tournée vers la projection à une méthode brésilienne qui aurait seule approfondi cette dimension.

L’intérêt historique de cette confrontation ne se limite cependant pas à son résultat. Dans les jours qui suivent, plusieurs publications brésiliennes accordent une place particulière à la résistance d’Hélio, transformant progressivement les circonstances de sa défaite en témoignage des qualités attribuées à son enseignement. Le Jornal do Brasil du 24 octobre oppose notamment la puissance physique de Kimura à la maîtrise technique prêtée au combattant brésilien, tandis que le reportage publié le 10 novembre dans O Cruzeiro, sous le titre Hélio caiu de pé, contribue à valoriser la dignité et la résistance du vaincu. Les analyses de Cairus (2012) et de Penglase (2025) montrent ainsi comment la signification publique d’une confrontation peut être reconstruite autour de critères distincts de ceux qui en ont déterminé l’issue sportive. Sans remettre en cause la supériorité manifestée par Kimura, ces interprétations permettent à l’école Gracie de préserver une autorité symbolique dont la portée dépasse désormais les performances de ses représentants.

Le rapprochement entre 1930 et 1951 fait apparaître deux dimensions complémentaires de la formation d’une tradition martiale. Dans le premier cas, les sources éclairent l’organisation d’un enseignement encore porté par des collaborations dont les responsabilités restent partagées. Dans le second, elles donnent à voir une famille dont la réputation s’est suffisamment affirmée pour que la défaite de l’un de ses représentants soit interprétée comme une épreuve engageant la valeur de l’ensemble de sa méthode. Entre ces deux moments, la transformation ne saurait être ramenée à une progression linéaire, à l’accumulation de succès sportifs ou à la conservation inchangée d’un répertoire technique. Elle concerne également la continuité des apprentissages, la formation de nouveaux enseignants et les relations par lesquelles certaines écoles acquièrent une autorité dépassant progressivement leurs premiers cercles de pratiquants.

Cette comparaison appelle néanmoins une distinction essentielle. Les documents de 1930 permettent d’approcher les conditions institutionnelles dans lesquelles un enseignement s’organise, tandis que ceux de 1951 renseignent surtout sur la confrontation publique de traditions déjà reconnues et sur les significations attribuées à leurs représentants. Aucun de ces ensembles documentaires ne suffit, isolément, à établir comment les contenus pédagogiques ont évolué entre ces deux dates. Leur rapprochement permet plutôt de formuler le problème historique qui guidera l’enquête : comprendre comment la transmission de savoir-faire hérités, leur approfondissement au sein des académies et la construction progressive d’une reconnaissance collective ont pu contribuer à la différenciation de certaines traditions de jiu-jitsu au Brésil.


Photographie historique du Palace Theatre de Belém, au Brésil, montrant sa façade, ses terrasses et les passants au début du XXe siècle.
Le Palace Theatre de Belém et la culture des spectacles au Brésil au début du XXe siècle. Photographie historique montrant la façade du théâtre et l’animation de son environnement urbain. Cet établissement accueillit notamment des exhibitions de jiu-jitsu et des défis entre combattants de différentes traditions, dans lesquels s’illustrèrent Mitsuyo Maeda et ses élèves. Il témoigne du rôle des lieux de spectacle dans la circulation et la transformation des pratiques martiales au Brésil. Source : photographie historique reproduite sur le blog Flanar, Garimpando a Belém de outrora (2012). Photographe, date et collection d’origine non identifiés.

Section III — Les conditions brésiliennes de la transformation martiale

Introduction de la section III

Au début du XXe siècle, les pratiques de combat venues du Japon se font connaître au Brésil dans les théâtres, auprès d’institutions militaires et à travers des cours de défense personnelle ou d’éducation physique. D’un engagement à l’autre, les professeurs adaptent la présentation de leur enseignement aux attentes de ceux qui les accueillent. Ils mettent en avant l’efficacité des prises, la possibilité de résister à un adversaire plus puissant ou les bénéfices de l’entraînement. Le jiu-jitsu suscite ainsi un intérêt dont les raisons varient selon les publics et les usages qui leur sont proposés.

Pour trouver ces engagements, les enseignants japonais nouent des relations avec des entrepreneurs de spectacles dont les salles accueillent également des boxeurs, des capoeiristes et des lutteurs. Ils y rencontrent des adversaires et des intermédiaires susceptibles de soutenir leur activité. Les journaux annoncent leurs prestations, racontent les affrontements et contribuent à leur réputation. Les liens établis avec ceux qui organisent les rencontres et en assurent la publicité peuvent alors leur ouvrir d’autres possibilités, en les faisant connaître auprès de futurs élèves ou de responsables désireux de recourir à leur enseignement.

Préparer un défi public, instruire des militaires ou enseigner à des particuliers engage des objectifs différents, qui peuvent influer sur le choix des exercices et la manière d’apprécier les acquis. Les rencontres avec d’autres combattants donnent aussi aux professeurs l’occasion d’éprouver leur savoir-faire dans des circonstances nouvelles. Pour comprendre ce que ces expériences changent à leurs pratiques, il faut suivre ce qu’ils en retiennent, les difficultés auxquelles ils accordent davantage d’attention et les réponses qu’ils apprennent à leurs élèves à construire.

Le prolongement de ces expériences dans une école dépend de la possibilité de réunir régulièrement des pratiquants. Un lieu où s’entraîner et des revenus suffisants donnent au professeur les moyens de poursuivre ses cours. Les élèves peuvent alors retrouver leurs partenaires, revenir sur les difficultés rencontrées et acquérir, pour certains, l’expérience nécessaire pour enseigner à leur tour. Les démonstrations et les défis restent susceptibles de soutenir cette activité en faisant connaître l’école, tandis que les cours préparent ceux qui la représenteront. Sa réputation et le travail quotidien de ses membres se développent ainsi en relation, selon des équilibres qu’il faudra retrouver dans l’histoire de chaque académie.

Cette section suivra les enseignants et leurs élèves dans les milieux brésiliens où ils ont développé leurs activités. Elle examinera comment leurs engagements, leurs collaborations et la formation de nouveaux professeurs ont permis à certaines initiatives de se poursuivre. À travers ces parcours, il s’agira de comprendre comment des écoles ont approfondi les enseignements reçus du Japon, affirmé leurs propres orientations et préparé ceux qui les transmettraient.


Affiche ancienne de la Troup Irmãos Temperani annonçant le numéro acrobatique O Homem Projectil au Brésil dans les années 1930.
Affiche de la Troup Irmãos Temperani annonçant le numéro acrobatique O Homem Projectil, Brésil, années 1930. Elle illustre la culture des spectacles populaires dans laquelle s’inscrivaient également des exhibitions de force, de lutte et de jiu-jitsu. Source : collection présentée par Casa do Velho, Brésil.

Chapitre VIII — Le Brésil comme espace de recomposition martiale

VIII.1. Les villes et les espaces de pratique au début du XXe siècle

À Rio de Janeiro, la présence de Sada Miyako au théâtre João Caetano à la fin de 1908, puis les informations relatives à l’instruction navale en 1909, révèlent deux usages contemporains du jiu-jitsu. Le spectacle et la formation institutionnelle précèdent ainsi l’activité brésilienne de Maeda. Les documents réunis par Lise et Capraro permettent de retrouver plusieurs voies d’introduction et invitent à dépasser le récit qui attribuait autrefois à un seul fondateur le rôle principal dans cette diffusion (2018).

À Belém, Cairus replace le parcours amazonien de Maeda dans un autre ensemble de relations, nouées autour du spectacle, de l’enseignement et, plus tard, des activités liées à l’immigration japonaise auxquelles il participe (2011). Ces engagements éclairent les conditions de son implantation et montrent qu’un professionnel peut articuler plusieurs formes d’activité pour prolonger sa présence dans une ville. Les cours eux-mêmes restent cependant moins bien documentés que les apparitions publiques, et l’identité de tous les élèves ne peut être entièrement reconstituée.

São Paulo donne accès à des réseaux qui poursuivent leur travail sous le nom du judo. Nunes et Rubio suivent notamment Ryūzō Ogawa et la Budokan, dont ils situent la fondation en 1936 (2012). Les annonces plus récemment étudiées, examinées au chapitre IX, permettront de préciser cette chronologie. L’installation au Brésil ne conduit donc pas à une seule forme de développement. Certains enseignants construisent des projets éloignés de celui qui sera associé aux Gracie, tout en participant à la diffusion durable des pratiques japonaises.

La répartition des sources contribue enfin à la visibilité inégale de ces foyers. La presse carioca conserve de nombreuses rencontres publiques, tandis que les filiations des médaillés olympiques éclairent davantage certains réseaux paulistes. Ces traces permettent de suivre plusieurs implantations avec précision sans constituer pour autant un inventaire complet des écoles actives dans le pays. Elles renseignent ce qui a laissé des documents, non l’ensemble des pratiques qui ont effectivement existé.

VIII.2. Théâtres, cirques et marchés du spectacle combattant

Le 12 mars 1915, O Imparcial annonce la troupe de Maeda au théâtre Carlos Gomes. Les prestations étudiées par Lise et Capraro prennent place dans les entreprises de spectacle de Rio, notamment celles de Paschoal Segreto (2018). Le professionnel japonais rejoint ainsi des salles, des organisateurs et des réseaux de presse déjà constitués, auprès desquels il doit trouver les moyens de se faire connaître et d’attirer un public.

L’affiche prépare la rencontre avant même l’entrée des combattants. Elle rapproche l’origine du professionnel, sa réputation et les qualités prêtées à son adversaire afin de donner au public une raison de venir. La démonstration ou le combat doivent ensuite rendre cette opposition intelligible à des spectateurs qui ne possèdent pas nécessairement l’expérience technique des protagonistes. Même lorsqu’ils ne perçoivent pas tous les ajustements de saisie, de déplacement ou d’équilibre, ils peuvent reconnaître une chute, une immobilisation apparente ou un abandon et attribuer une signification à l’issue de la rencontre.

Le promoteur cherche à remplir la salle, le combattant à obtenir des engagements et le public à assister à une épreuve digne de son attention. Leurs intérêts se rejoignent suffisamment pour faire vivre l’affiche, sans que cela permette de déterminer à l’avance la nature exacte de l’opposition. Des exhibitions convenues et des rencontres réellement disputées peuvent apparaître sous des annonces proches. Le statut de l’épreuve doit donc être recherché dans les conditions de l’engagement et, lorsque les sources le permettent, dans les récits de son déroulement.

En Amazonie également, Cairus montre comment spectacle et enseignement peuvent offrir aux professionnels plusieurs moyens de poursuivre leur activité (2011). Dans une académie, la relation change pourtant de durée et de nature. Les élèves reviennent auprès du même professeur, rencontrent les mêmes partenaires, reprennent leurs difficultés et attendent des progrès. La réputation qui les a attirés doit désormais se prolonger dans l’expérience des cours.

Ce déplacement est important. Une prestation publique peut convaincre par l’exceptionnel, tandis qu’un enseignement doit produire des effets suffisamment réguliers pour que les élèves continuent à s’entraîner. À mesure que certains d’entre eux progressent, leur propre compétence peut à son tour renforcer la réputation du professeur. L’efficacité ne se donne alors plus seulement à voir dans les performances du maître, mais aussi dans ce que ses élèves deviennent capables de faire.

Les contrats, les recettes et les dépenses restent toutefois difficiles à reconstituer. Les sources rendent mieux visibles les annonces, les rencontres et les projets d’enseignement que les conditions économiques qui permettent à ces activités de durer.

VIII.3. Boxe, lutte et catch wrestling dans les circuits brésiliens

Les professionnels japonais rencontrent des boxeurs, des lutteurs et des représentants du catch-as-catch-can dont les habitudes doivent être prises en compte dans la préparation des affiches. Une rencontre entre traditions différentes suppose presque toujours un accord sur ce qui sera autorisé. Les vêtements, les frappes, la durée, les reprises et les critères de victoire sélectionnent ainsi les moyens que chacun pourra réellement employer.

Le nom donné aux pratiques ne suffit donc pas à comprendre ce qui a été mis à l’épreuve. Un lutteur peut accepter des frappes, tandis qu’un spécialiste du jiu-jitsu peut combattre dans des conditions qui limitent certaines de ses saisies ou modifient l’importance du travail au sol. L’affrontement entre deux « styles » est toujours aussi une confrontation organisée par des règles qui favorisent certaines actions et en rendent d’autres moins décisives.

Le combat de Carlos Gracie contre Manoel Rufino dos Santos, en août 1931, montre la portée publique de ces rapprochements. Le Jornal dos Sports présente le succès de Rufino comme une victoire de la lutte libre sur le jiu-jitsu, donnant au résultat de deux hommes la valeur d’un jugement sur leurs traditions. La réputation du vaincu s’en trouve affectée, d’autant que le résultat devient un argument dans la concurrence entre pratiques (Cairus, 2012, p. 76).

Les engagements comportent également des obligations que des autorités peuvent chercher à faire respecter. En 1934, George Gracie entre dans le ring puis refuse d’affronter Orlando Américo da Silva, dit Dudu. Le récit de presse étudié par Cairus fait intervenir la commission du pugilisme et la police, révélant les limites parfois conflictuelles de la négociation entre combattants (2012, p. 95). Les protagonistes ne définissent donc pas seuls les conditions de leurs rencontres. Promoteurs, commissions et services publics peuvent eux aussi intervenir dans la manière dont l’épreuve doit se dérouler.

Les désignations de lutte demandent la même attention aux circonstances. Garcia, Silva et Votre étudient une identité carioca de luta livre à travers quatre entretiens et des revues spécialisées (2016). Ces appartenances remémorées éclairent une histoire dont les contours ne peuvent être reportés tels quels sur toutes les annonces du début du siècle. Le nom d’une forme de lutte et celui d’une école constituée plus tard peuvent se recouvrir sans désigner exactement le même ensemble de pratiquants, de règles et de filiations.

Ces confrontations peuvent aussi transformer la préparation sans conduire nécessairement à un emprunt technique. Atteindre un boxeur avant qu’il frappe, résister à ses coups ou contrôler un lutteur déjà familiarisé avec les saisies ne posent pas les mêmes problèmes. Le professeur peut approfondir une entrée, modifier la distance de départ ou consacrer davantage de temps à certaines situations sans reprendre pour autant les prises de son adversaire. Les pratiques se transforment alors par déplacement de leurs priorités autant que par circulation directe des techniques.

VIII.4. Capoeira et cultures populaires du combat

La capoeira participe à ces confrontations alors qu’elle connaît elle-même d’importants débats sur sa reconnaissance, ses usages et ses formes légitimes. Ses pratiquants ne constituent pas un ensemble immobile auquel les méthodes japonaises viendraient simplement se confronter. Ils travaillent eux aussi à définir la manière dont leur pratique doit être enseignée, montrée et mise à l’épreuve.

En 1928, Aníbal Burlamaqui publie une Gymnastica nacional consacrée à une capoeiragem « méthodisée et réglée ». Son projet précise l’espace, la durée et les conditions du combat afin de proposer une forme sportive brésilienne capable d’être reproduite et reconnue.

Le terrain circulaire est marqué de lignes qui organisent la présentation des partenaires et rendent visible la méthode associée au nom de Zuma. Des reprises de trois minutes alternent avec deux minutes de repos sous l’autorité d’un juge chargé notamment de faire revenir les adversaires vers le centre après une sortie. Burlamaqui recommande également l’herbe pour amortir les chutes et des chaussures montantes assurant un meilleur maintien. Les gestes prennent ainsi place dans une organisation plus vaste de l’espace, du temps et du corps (Burlamaqui, 1928).

Cette mise en ordre ne concerne donc pas seulement les techniques. Elle définit les conditions dans lesquelles elles pourront être comparées, jugées et reproduites. En fixant un espace, une durée et une autorité, Burlamaqui cherche à rendre l’épreuve suffisamment stable pour qu’elle puisse être reprise au-delà d’un défi particulier.

Dans « Duas palavras », il affirme l’utilité de son travail pour ses compatriotes et remercie le collaborateur qui a posé pour les illustrations. Montrer un homme socialement reconnu pratiquant la capoeira contribue à la respectabilité recherchée pour une activité encore marquée par les préjugés. Les images n’enseignent donc pas uniquement des mouvements. Elles proposent également une figure de pratiquant susceptible de modifier la manière dont la discipline est perçue.

Le projet de Burlamaqui côtoie cependant d’autres conceptions de la capoeira. À Salvador, les défis de Bimba suscitent en 1935–1936 des désaccords sur les conditions dans lesquelles un titre peut être reconnu. Dans le dossier étudié par Assunção à partir des recherches de Frederico Abreu, Samuel de Souza réclame une rencontre accompagnée de berimbau et de pandeiro. Bimba défend un autre cadre pour départager les prétendants et renvoie aux règles de Burlamaqui (Assunção, 2014).

Le désaccord ne porte donc pas uniquement sur la manière de gagner. Il concerne l’épreuve elle-même et ce qu’elle sera autorisée à représenter. Pour Samuel de Souza, la présence des instruments participe aux conditions dans lesquelles la capoeira doit être reconnue. Bimba accepte pour ce défi une organisation différente et invoque un règlement déjà formalisé. La circulation des règles apparaît ici très concrètement. Un texte élaboré à Rio peut être mobilisé quelques années plus tard dans une controverse à Salvador, sans pour autant devenir une référence unanimement acceptée.

Le ring peut privilégier la conclusion du combat en réduisant la place du jeu, du rythme et de certaines relations collectives. Contester ce format revient donc aussi à discuter le jugement que le résultat permettra de porter. Les capoeiristes participent ainsi activement à la transformation de leur pratique, en défendant certaines dimensions, en en réorganisant d’autres et en empruntant parfois des modèles d’organisation à la boxe, aux luttes ou à la gymnastique.

Leurs confrontations avec le jiu-jitsu acquièrent, dans ce contexte, une signification qui dépasse les adversaires présents. La victoire de Ciríaco sur Miyako en 1909 peut être reçue comme un accomplissement national, tandis qu’un succès obtenu contre un capoeiriste peut être utilisé pour soutenir la supériorité revendiquée d’une autre méthode. Les hommes deviennent alors les représentants provisoires de traditions dont les pratiquants débattent pourtant encore de ce qu’ils souhaitent conserver, modifier et transmettre.

VIII.5. Les usages militaires et policiers des pratiques japonaises

En 1905, Santos Porto et Adler de Aquino, officiers de la marine brésilienne, publient en portugais un ouvrage de l’Américain Harrie Irving Hancock sous le titre Educação física japonesa. Cairus situe cette traduction dans un projet de réforme corporelle de la population (2011, 2012, p. 38–39). Le savoir présenté comme japonais passe donc ici par un auteur américain puis par le travail de militaires brésiliens. Cette voie de diffusion porte l’empreinte de plusieurs médiateurs qui sélectionnent les contenus et leur attribuent de nouveaux usages.

Le 27 juin 1909, la Gazeta de Notícias annonce que des marins déjà préparés au jiu-jitsu doivent servir d’instructeurs à Bahia et dans la capitale. Lise et Capraro rapprochent cette notice de l’activité de Miyako (2018). La marine envisage ainsi de confier la poursuite de l’enseignement à des Brésiliens formés auprès de spécialistes japonais, même si les informations conservées décrivent mieux le projet que les programmes effectivement repris ou la durée des affectations.

Former des instructeurs transforme la nature de la transmission. Il ne s’agit plus seulement d’enseigner à des hommes pour qu’ils sachent agir, mais de préparer certains d’entre eux à guider l’apprentissage des autres. Ces futurs instructeurs doivent donc être capables de présenter les procédés, d’en surveiller l’exécution et de corriger les difficultés rencontrées. La compétence martiale devient progressivement une compétence pédagogique.

La diffusion géographique dépend elle aussi de cette organisation. Si les hommes formés sont affectés dans d’autres villes, le savoir peut désormais circuler avec eux. La présence du premier professeur cesse d’être indispensable, même si la reprise de son enseignement peut modifier ce qui est transmis. Les missions de l’institution, le temps consacré à l’entraînement et les choix des nouveaux instructeurs deviennent autant de facteurs susceptibles d’orienter le contenu des séances.

Les services publics n’apportent d’ailleurs pas leur soutien aux mêmes personnes. Dans les années 1930, les Gracie entretiennent des relations avec la Police spéciale, tandis que des Japonais, dont Yano, trouvent des appuis dans la marine. Les conflits avec les autorités du pugilisme révèlent les limites de ces protections lorsqu’il s’agit d’organiser des rencontres (Cairus, 2020, p. 29–34).

Des trajectoires concurrentes peuvent ainsi se développer au sein d’un même État. Un professeur peut bénéficier du soutien d’une administration tout en rencontrant l’opposition d’une autre. La reconnaissance institutionnelle n’est donc ni homogène ni définitive. Elle dépend des besoins des services, des relations nouées avec leurs responsables et des usages que chacun souhaite faire de la pratique.

VIII.6. Immigration, appartenances sociales et accès à l’enseignement

Un migrant peut posséder une compétence martiale sans en faire son activité principale, tandis qu’un professionnel en tournée cherche des engagements capables de rendre son séjour rémunérateur. Leurs parcours se rejoignent parfois dans l’enseignement, mais les formes que celui-ci peut prendre dépendent des circonstances de leur arrivée, de leurs relations et des ressources auxquelles ils ont accès.

En remontant les filiations de douze médaillés olympiques brésiliens, Nunes et Rubio font apparaître l’importance d’Ogawa et de la Budokan de São Paulo (2012). Leur enquête suit les réseaux qui ont conduit à des réussites sportives ultérieures sans mesurer les effectifs de toutes les écoles des premières décennies. Elle permet néanmoins de retrouver des enseignants qui poursuivent au Brésil un projet de judo dans un pays où d’autres défendent une méthode familiale et où certains pratiquants fréquentent plusieurs milieux.

Les possibilités d’encadrement dépendent également des dispositions administratives. L’article 51 du décret-loi du 14 avril 1941 réserve les directions des entités sportives aux Brésiliens de naissance ou naturalisés, avec des exceptions pour certains étrangers établis dans le pays. L’article 52 soumet le recrutement des techniciens sportifs étrangers à l’autorisation du Conseil national des sports, sauf pour un service officiel (Brésil, 1941). La naturalisation et le statut de l’engagement interviennent ainsi dans les conditions légales de l’activité, même si leurs effets sur une académie particulière doivent être établis à partir des décisions qui la concernent.

Du côté des élèves, les traces restent plus inégales. L’annonce de la rue Marquês de Abrantes, en 1930, valorise un petit groupe sélectionné sans indiquer les revenus de chacun (Lise et al., 2017). Les souvenirs liés à Fadda et à la périphérie carioca éclairent d’autres appartenances, étudiées à l’époque contemporaine par Schapira (2019). Pour les rapprocher des années 1950, il faut cependant retrouver les documents capables d’en suivre l’évolution dans le temps.

Une méthode peut être annoncée comme accessible à tous tout en exigeant des dépenses, des déplacements et une disponibilité dont chacun ne dispose pas. Ces conditions matérielles définissent en partie les publics réels des cours, au-delà de ceux que le professeur souhaite accueillir.

Elles influent également sur la progression. Pouvoir essayer une séance ne signifie pas pouvoir revenir plusieurs fois par semaine pendant plusieurs années. Or c’est cette continuité qui permet de retrouver les mêmes difficultés, d’apprendre avec des partenaires familiers et d’acquérir progressivement la confiance du professeur. Ceux qui deviennent instructeurs ne sont donc pas seulement ceux qui possèdent certaines qualités techniques. Ils sont aussi ceux qui ont pu rester assez longtemps pour apprendre, être reconnus et prendre une place dans le groupe.

La formation d’un réseau d’enseignants dépend ainsi de conditions sociales autant que de compétences individuelles. La transmission se construit dans la durée, à travers les possibilités concrètes de revenir, de pratiquer et d’assumer progressivement davantage de responsabilités.

VIII.7. Corps, race et masculinités dans la reconnaissance des combattants

Dans la préface de la traduction de Hancock de 1905, Santos Porto rattache l’éducation physique à une inquiétude concernant la population brésilienne. Cairus étudie ce langage dans lequel alimentation, climat et exercice sont rapprochés de qualités raciales (2012, p. 39). Ces conceptions donnent à une méthode étrangère une mission nationale, celle de transformer les corps afin d’agir sur la société.

Le professeur japonais tire d’abord une partie de son autorité de sa proximité avec un savoir réputé efficace. Les enseignants locaux peuvent ensuite revendiquer leur capacité à le poursuivre, à l’adapter ou à le perfectionner. Cette reconnaissance n’est toutefois pas distribuée de manière égale.

Penglase montre comment les récits des confrontations impliquant les Gracie attribuent différemment la force, la technique et le courage selon des jugements socialement situés (2025). Le chapitre XII reviendra sur ces attributions à propos de Kimura et d’Hélio.

Rapporter la réussite d’un homme à une force supposée naturelle peut rendre son apprentissage moins visible. À l’inverse, reconnaître à un autre une intelligence technique ou une capacité exceptionnelle de résistance peut préserver son autorité malgré sa défaite. Ces récits ne décrivent donc pas seulement ce qui s’est passé. Ils sélectionnent les qualités auxquelles le résultat sera attribué et contribuent à définir les corps auxquels le public reconnaît la possession d’un savoir.

Cette distinction peut avoir des conséquences pédagogiques. Une compétence présentée comme le produit d’un apprentissage peut être proposée aux élèves comme quelque chose qu’ils pourront eux-mêmes acquérir. Une qualité attribuée à une constitution exceptionnelle paraît moins transmissible. Le récit d’une rencontre peut ainsi préserver la valeur d’un professeur vaincu en insistant sur les dimensions de son comportement qui semblent pouvoir être enseignées.

La disposition à relever un défi et la valorisation de la résistance participent également à certaines conceptions de la masculinité. Les hommes présents sur les affiches incarnent un modèle de combattant capable d’accepter l’épreuve et d’en supporter les conséquences. Ils ne représentent pourtant pas tous les publics envisagés par les écoles.

Carlos Gracie affirme en 1948 que son enseignement peut convenir aux deux sexes, exprimant une ambition dont son ouvrage ne permet cependant pas de mesurer la fréquentation féminine ni les modalités concrètes (p. 35). Le décret-loi de 1941 ouvre, de son côté, une possibilité explicite d’exclusion. Son article 54 prévoit que les femmes ne pratiqueront pas les sports jugés incompatibles avec leur « nature » et charge le Conseil national des sports de préciser les conditions d’application.

La possibilité déclarée d’apprendre et la possibilité réelle de pratiquer ne se confondent donc pas. Les occasions d’entrer dans une salle, d’y rester, de devenir professeur et de faire reconnaître un résultat se forment dans des rapports où certains obtiennent des engagements et accèdent à des lieux respectés qui restent moins accessibles à d’autres. Ces inégalités traversent la transmission des savoir-faire et influencent également les traces que les groupes laissent derrière eux.

VIII.8. Contacts entre pratiques : concurrence, adaptation et emprunts

Une rencontre peut conduire un professeur à reprendre une difficulté, à rechercher d’autres adversaires ou à présenter autrement les qualités de sa méthode sans qu’il emprunte pour autant une prise à son rival. Le contact transforme alors les priorités et les usages d’un savoir déjà disponible.

Cette distinction est importante pour comprendre la recomposition sans réduire toute transformation à une circulation directe des techniques. Une école peut modifier l’organisation de ses combats, consacrer davantage de temps à certaines situations ou reformuler les qualités qu’elle revendique sans adopter de nouveaux gestes. L’emprunt technique constitue un phénomène plus précis, qui demande d’identifier ce qui a été appris, auprès de qui et dans quelles circonstances.

Les transferts culturels étudiés par Michel Espagne permettent de suivre cette sélection active, tandis que l’histoire croisée de Werner et Zimmermann examine les transformations qui se produisent de part et d’autre de la relation (Espagne, 2013, Werner et Zimmermann, 2006). Les enseignants japonais continuent eux-mêmes à définir leur pratique au contact de leurs engagements étrangers. La recomposition concerne donc les fonctions de l’enseignement, les règles de l’épreuve et les usages des gestes autant que leur contenu technique.

Burlamaqui fournit un exemple précis lorsqu’il justifie son terrain et la présentation des adversaires par comparaison avec le football, la boxe et la lutte gréco-romaine (1928). Les références nommées éclairent son organisation de l’épreuve sans être présentées comme l’origine des gestes de capoeira. Quelques années plus tard, le recours de Bimba aux règles de Burlamaqui montre comment ce type de dispositif peut circuler indépendamment des techniques elles-mêmes.

La disponibilité d’un règlement crée ainsi une ressource que d’autres peuvent reprendre, discuter ou refuser. Sa circulation permet d’organiser une rencontre selon des conditions déjà formulées, mais elle n’impose ni l’adhésion à l’ensemble du projet de son auteur ni l’adoption de son répertoire gestuel. Les règles peuvent circuler plus rapidement que les enseignements corporels.

La ressemblance entre deux gestes demande la même prudence. Elle peut résulter d’un héritage plus ancien, d’un problème commun ou d’un emprunt véritable. Pour établir ce dernier, il faut pouvoir suivre les relations d’apprentissage, les descriptions datées et les témoignages qui relient les personnes concernées. Une proximité technique ne fournit à elle seule qu’un indice.

Certaines relations s’arrêtent avec un engagement ou une carrière, tandis que d’autres se prolongent dans des cours réguliers et des responsabilités confiées à de nouveaux professeurs. Cette différence de durée devient décisive. Une difficulté rencontrée une fois peut être oubliée, alors qu’une situation régulièrement retravaillée avec les mêmes partenaires peut devenir une priorité de l’enseignement.

Les académies offrent précisément les conditions permettant cette reprise. Les élèves y rencontrent plusieurs fois les mêmes problèmes, affinent leurs réponses et apprennent à reconnaître celles de leurs partenaires. Lorsque certains deviennent ensuite professeurs, les orientations approfondies dans le groupe peuvent leur survivre et se transmettre à une nouvelle génération.

VIII.9. Conclusion — Les conditions sociales de la recomposition

Lorsque les enseignants japonais s’engagent dans les milieux brésiliens, ils rencontrent des pratiques, des institutions et des projets déjà en cours. La marine envisage des relais dès 1909, Burlamaqui propose une organisation sportive de la capoeira en 1928 et les autorités du pugilisme interviennent dans les rencontres des années 1930. La réglementation de 1941 ajoute encore des exigences relatives à l’encadrement et aux publics (Lise et Capraro, 2018, Burlamaqui, 1928, Cairus, 2020, Brésil, 1941).

Les pratiques japonaises ne se développent donc pas dans un espace vide. Elles prennent place dans des réseaux de spectacle, des institutions, des marchés d’enseignement et des cultures du combat qui possèdent leurs propres critères de reconnaissance. Les professionnels doivent trouver des engagements, convaincre des élèves, négocier les règles des rencontres et composer avec les autorités auxquelles ils sont confrontés.

La recomposition apparaît moins comme une invention soudaine que comme l’accumulation de choix effectués dans ces relations. Une école peut approfondir certaines situations parce qu’elles reviennent régulièrement dans les rencontres auxquelles elle se prépare. Les succès de ses représentants peuvent attirer de nouveaux élèves, dont la présence fournit à son tour davantage de partenaires pour poursuivre ce travail. Certains deviennent ensuite capables d’enseigner et donnent aux orientations du groupe la possibilité de durer au-delà de la carrière de leur premier professeur.

L’académie constitue ainsi l’un des lieux où une réputation publique peut devenir une continuité pédagogique. Les mêmes partenaires s’y retrouvent, les difficultés sont reprises et les progrès deviennent observables. Le savoir ne dépend plus seulement de celui qui l’a introduit. Il commence à appartenir à un groupe capable de le travailler, de l’interpréter et de le transmettre.

Le dossier Gracie permet d’observer particulièrement bien ce passage. Le chapitre suivant examinera comment une activité d’abord présentée dans les sources comme collective a pu s’organiser durablement, former des successeurs et être progressivement réunie sous un nom familial.

Références du chapitre VIII

Assunção, M. R. (2014). Ringue ou academia? A emergência dos estilos modernos da capoeira e seu contexto global. História, Ciências, Saúde–Manguinhos, 21(1).

Brésil. (1890). Decreto nº 847, de 11 de outubro de 1890. Codigo Penal, article 402.

Brésil. (1941). Decreto-Lei nº 3.199, de 14 de abril de 1941. Estabelece as bases de organização dos desportos em todo o país, articles 51, 52 et 54.

Burlamaqui, A. (1928). Gymnastica nacional (capoeiragem), methodisada e regrada.

Cairus, J. (2011). Modernization, nationalism and the elite: The genesis of Brazilian jiu-jitsu, 1905–1920. Tempo e Argumento, 3(2), 100–121.

Cairus, J. (2012). The Gracie clan and the making of Brazilian jiu-jitsu: National identity, culture and performance, 1905–2003. Thèse de doctorat, York University.

Cairus, J. (2020). Nationalism, immigration and identity: The Gracies and the making of Brazilian jiu-jitsu, 1934–1943. Martial Arts Studies, 9, 28–42.

Espagne, M. (2013). La notion de transfert culturel. Revue Sciences/Lettres, 1.

Garcia, R. A., Silva, N. L. da, et Votre, S. J. (2016). A luta livre no século XX no Rio de Janeiro. Movimento, 22(2), 379–390.

Gracie, C. (1948). Introdução ao jiu-jitsu. Pongetti. Passage consulté dans la transcription électronique de 2022, p. 35.

Lise, R. S., Santos, N., Cavichiolli, F. R., et Capraro, A. M. (2017). A biografia escrita por Reila Gracie e as fontes jornalísticas: revisando a história hegemônica. Movimento, 23(4), 1149–1160.

Lise, R. S., et Capraro, A. M. (2018). Primórdios do jiu-jitsu e dos confrontos intermodalidades no Brasil: contestando uma memória consolidada. Revista Brasileira de Ciências do Esporte, 40(3), 318–324.

Maçaneiro, G. G. B. (2024). Desenvolvimento organizacional do judô brasileiro. Mémoire de master, Universidade de São Paulo.

Moraes e Silva, M. (2024). A construção de um improvável herói esportivo: o capoeira Cyriaco (1909–1925). Tempo, 30(1).

Moraes e Silva, M. (2025). Jiu-jitsu X capoeira: entre os estrangeirismos e a valorização de uma cultura nacional (1905–1909). História, 44.

Nunes, A. V., et Rubio, K. (2012). As origens do judô brasileiro: a árvore genealógica dos medalhistas olímpicos. Revista Brasileira de Educação Física e Esporte, 26(4), 667–678.

Penglase, B. (2025). The invisibility of race in Brazilian jiu-jitsu: The Gracies versus capoeira and judo. Martial Arts Studies, 17, 60–75.

Werner, M., et Zimmermann, B. (2006). Beyond comparison: Histoire croisée and the challenge of reflexivity. History and Theory, 45(1), 30–50.


Photographie collective de plusieurs générations de la famille Gracie réunies en kimono, illustrant la transmission familiale du jiu-jitsu brésilien.
La transmission familiale du jiu-jitsu brésilien au sein de la famille Gracie. Photographie collective réunissant plusieurs générations de pratiquants en tenue de jiu-jitsu. Elle illustre le rôle du cadre familial dans l’organisation de l’enseignement et la transmission des savoirs martiaux. Source : Academia Gracie Humaitá, archives photographiques, Rio de Janeiro. Photographie non datée.

Chapitre IX — Les Gracie et l’organisation des académies

IX.1. Carlos Gracie : de l’apprentissage à l’entreprise d’enseignement

Au début de l’année 1930, lorsque Carlos Gracie affronte Geo Omori à São Paulo, son parcours appartient déjà à plusieurs univers professionnels. Les savoir-faire japonais qu’il a appris au cours de sa jeunesse lui permettent de rechercher des engagements dans les circuits combattants, mais aussi de proposer des enseignements de défense personnelle à des personnes et à des institutions dont les attentes diffèrent de celles des spectateurs. Ses rencontres avec Omori contribuent à rendre ses compétences visibles, dans un milieu où les défis constituent des moyens privilégiés d’établir une réputation. Quelques mois plus tard, sa présence parmi les enseignants d’une académie inaugurée à Rio de Janeiro témoigne d’une activité qui ne peut plus être comprise à partir des seules performances publiques.

Cette évolution doit cependant être replacée dans les relations professionnelles antérieures de Carlos, dont les récits de fondation ont progressivement réduit la diversité. L’apprentissage traditionnellement associé à Mitsuyo Maeda représente une référence importante de la mémoire familiale, mais les documents conservés ne permettent pas de reconstituer avec précision toutes les étapes de sa formation. La circulation des pratiques japonaises au Brésil, les activités d’autres enseignants et les collaborations auxquelles Carlos participe conduisent à envisager un parcours moins exclusivement organisé autour d’une seule filiation.

Donato Pires dos Reis occupe ici une place particulièrement instructive. Dans la biographie publiée par Reila Gracie, il apparaît d’abord comme un professeur ayant lui-même reçu des enseignements japonais et qui aurait sollicité Carlos pour participer à des cours de défense personnelle à Belo Horizonte. L’activité s’inscrit dans des relations avec des services policiers, dont les besoins offrent aux pratiquants expérimentés la possibilité de transformer leurs compétences en enseignement professionnel. Le témoignage conserve le souvenir d’une collaboration antérieure à l’ouverture de l’académie carioca, mais les conditions exactes de ces cours, leur durée et la répartition des responsabilités demeurent difficiles à vérifier indépendamment.

L’importance de cette relation apparaît plus clairement lorsqu’on la rapproche des événements de septembre 1930. Carlos ne se présente pas alors comme le dirigeant exclusif d’une école portant son nom. Il participe à une entreprise réunissant plusieurs enseignants, dans laquelle Donato occupe la direction officiellement annoncée. La formation d’un établissement résulte ainsi de relations professionnelles dont la continuité ne dépend pas nécessairement des liens de parenté ni de la réputation d’un seul combattant.

Les confrontations de Carlos avec Geo Omori éclairent une autre composante de son activité. En janvier 1930, les deux hommes se rencontrent à São Paulo dans des engagements que la presse commente en fonction de leurs capacités techniques et de la valeur attribuée aux actions accomplies. Omori possède déjà une expérience importante des circuits professionnels, tandis que Carlos cherche à soutenir sa propre réputation devant un public dont l’intérêt est entretenu par la concurrence entre combattants reconnus.

Ces rencontres contribuent à rendre ses compétences visibles, mais elles ne suffisent pas à expliquer la constitution d’une activité pédagogique durable. La réputation acquise dans le combat représente une ressource professionnelle, susceptible d’attirer des élèves ou de faciliter l’obtention de nouveaux engagements. Elle demeure toutefois dépendante des résultats, des adversaires rencontrés et des interprétations proposées par les journaux. L’enseignement, au contraire, exige une continuité qui ne peut reposer entièrement sur l’événement exceptionnel.

L’académie inaugurée en septembre 1930 donne une forme plus stable à cette ambition professionnelle. Les compétences des enseignants y deviennent l’objet d’une offre destinée à des élèves dont l’apprentissage doit se poursuivre au-delà d’une démonstration. L’établissement possède une adresse, une direction identifiée et un premier groupe de pratiquants. Ces éléments attestent une organisation naissante, sans permettre encore de déterminer les moyens économiques dont elle dispose ou les modalités de formation qu’elle adopte.

La transformation est importante parce qu’un combattant reconnu doit désormais contribuer à rendre ses connaissances accessibles à des personnes dont les capacités et les objectifs ne correspondent pas nécessairement aux siens. Les techniques qu’il emploie contre des adversaires expérimentés ne deviennent pas automatiquement maîtrisables par des débutants. L’enseignement exige de présenter les problèmes, de proposer des conditions d’exercice et d’accompagner des acquisitions dont les effets se construisent progressivement.

Mais il serait imprudent d’attribuer à Carlos, dès cette période, un programme pédagogique entièrement constitué. Les comptes rendus de l’inauguration renseignent sur les personnes réunies autour du projet et sur les qualités qu’elles revendiquent. Ils ne décrivent pas avec suffisamment de précision l’organisation quotidienne des cours pour établir une continuité directe avec les méthodes que la famille présentera plusieurs décennies plus tard.

La publication d’Introdução ao Jiu-Jitsu, en 1948, témoigne néanmoins d’une conception de l’enseignement devenue beaucoup plus explicite. Carlos ne cherche pas principalement à présenter un inventaire technique. Il développe une réflexion sur les bénéfices qu’il attribue à la pratique, en associant la défense personnelle à la confiance, à la maîtrise de soi et à certaines habitudes de vie. L’apprentissage du combat doit, selon lui, permettre de modifier la manière dont l’individu affronte les situations menaçantes, jusqu’à rendre moins nécessaire le recours effectif à la violence.

Cette proposition éducative ne se substitue pas à la réputation combattante. Elle s’appuie sur elle pour donner de la crédibilité à des bénéfices revendiqués auprès d’un public plus large. Les performances des représentants montrent ce que la méthode serait capable de produire dans une confrontation, tandis que le livre présente les raisons pour lesquelles elle mériterait d’être étudiée par des personnes qui ne participeront jamais à de tels engagements.

Entre les rencontres de 1930 et la publication de 1948, le changement le plus directement observable concerne donc la manière dont Carlos représente la valeur de son activité. Il ne se présente plus seulement comme un combattant ou un professeur de défense personnelle, mais comme le défenseur d’un enseignement auquel il attribue une portée éducative plus générale. Cette évolution ne démontre pas qu’un programme identique se serait progressivement perfectionné sans rupture pendant dix-huit ans. Elle permet de comprendre comment une réputation professionnelle peut soutenir la formulation d’une conception plus large de la pratique.

L’histoire de Carlos Gracie doit ainsi être étudiée à travers des activités qui se renforcent sans nécessairement suivre une progression linéaire. Les apprentissages reçus fournissent des compétences, les confrontations leur donnent une visibilité, les collaborations rendent possible l’organisation de cours et les publications contribuent à définir les valeurs auxquelles l’enseignement souhaite être associé. La continuité qui se dégage de ces expériences est en partie construite par les acteurs eux-mêmes, à mesure que leurs activités acquièrent une forme plus durable et que leur mémoire est progressivement réunie autour d’une tradition familiale.

IX.2. Les premières implantations et leurs conditions matérielles

Le 6 septembre 1930, une académie de jiu-jitsu est inaugurée au 106, rue Marquês de Abrantes, à Rio de Janeiro. Plusieurs journaux de la capitale fédérale rendent compte de l’événement, auquel des représentants de la presse ont été conviés. Le Diário de Notícias publie dès le lendemain un reportage accompagné de photographies, tandis qu’A Noite et le Correio da Manhã reviennent également sur l’ouverture de l’établissement. Ces documents permettent de retrouver une organisation dont les responsabilités sont explicitement présentées au public, mais dont la mémoire sera profondément transformée dans certains récits ultérieurs (Lise et al., 2017).

Donato Pires dos Reis apparaît comme le fondateur et le directeur de l’académie. Carlos Gracie est identifié comme professeur, tandis que son jeune frère George, également appelé Jorge dans la presse, participe à l’enseignement avec une fonction de moniteur. La répartition des responsabilités ne correspond donc pas à l’image d’un établissement exclusivement dirigé par Carlos, auquel d’autres membres de la famille auraient simplement apporté leur concours. À cette date, les trois hommes participent à une entreprise collective, organisée sous l’autorité publique de Donato.

Le Diário de Notícias consacre à ce dernier un entretien destiné à présenter sa formation, son expérience et les qualités de l’enseignement proposé. Le directeur se réclame des maîtres japonais auprès desquels il aurait acquis ses connaissances et défend la valeur du jiu-jitsu comme méthode de combat et de défense personnelle. Son intervention donne au reportage une dimension promotionnelle manifeste, puisqu’il dispose d’une occasion de faire connaître l’établissement à des lecteurs susceptibles de devenir élèves.

Cette fonction publicitaire ne rend pas le document sans valeur historique. Elle oblige plutôt à distinguer les informations qu’il fournit de la signification que ses protagonistes souhaitent leur donner. L’adresse, la date d’inauguration et la composition annoncée de l’équipe constituent des éléments relativement précis. Les qualités exceptionnelles attribuées aux enseignants et les promesses concernant les bénéfices de leur méthode appartiennent davantage au discours par lequel l’école cherche à établir sa légitimité.

La photographie publiée dans le journal joue un rôle comparable. Donato, Carlos et George y apparaissent ensemble, avec une légende distinguant le directeur des deux autres professionnels. L’image confirme que l’établissement souhaite être publiquement représenté par plusieurs hommes, dont les fonctions ne sont pas présentées comme équivalentes. Elle ne permet pourtant pas de déduire la répartition effective des cours ni de mesurer la part de chacun dans l’élaboration des exercices.

Ces documents prennent une importance particulière lorsqu’ils sont confrontés à la biographie de Carlos Gracie. Reila Gracie situe en effet l’installation de son père à cette même adresse dès 1925, dans un récit où l’académie apparaît comme l’une des premières réalisations d’une entreprise familiale. Les recherches de Lise, Santos, Cavichiolli et Capraro montrent que cette chronologie ne correspond pas à l’inauguration documentée par les journaux de septembre 1930.

La divergence ne peut cependant être réduite à l’opposition entre une mémoire entièrement fausse et des articles de presse qui restitueraient sans difficulté toute la réalité. Des leçons privées peuvent avoir été dispensées avant la constitution publique d’un établissement. Des activités antérieures peuvent avoir changé de lieu, de responsables ou d’organisation. Mais l’existence de ces possibilités ne suffit pas à établir qu’une académie correspondant à celle de septembre 1930 fonctionnait déjà cinq ans auparavant à la même adresse.

La distinction entre le commencement d’un enseignement, l’ouverture d’un local et la fondation d’une organisation demeure donc essentielle. Le reportage de 1930 documente précisément l’une de ces étapes, dont la date et les responsables peuvent être identifiés. Il ne permet ni d’effacer les activités antérieures de Carlos ni de les réunir artificiellement dans une continuité institutionnelle qui resterait à démontrer.

Le journal indique également que l’établissement compte alors entre douze et quinze élèves, présentés comme soigneusement sélectionnés. Cette information permet d’entrevoir l’échelle modeste d’une entreprise naissante, mais elle appelle deux précautions. Les effectifs sont connus par une déclaration publiée à l’occasion de l’inauguration, et non par un registre de présence. Le terme de sélection, qui contribue à valoriser l’école, ne renseigne pas sur les critères effectivement utilisés pour admettre les pratiquants.

Il n’en demeure pas moins que l’existence d’un groupe relativement restreint modifie les possibilités d’enseignement par rapport aux manifestations publiques. Les mêmes élèves peuvent revenir, retrouver les professeurs et poursuivre des apprentissages qui demandent plusieurs expériences successives. Un établissement dispose ainsi de conditions favorables à une activité dont les effets ne se mesurent pas à l’issue d’une seule rencontre.

Mais cette possibilité ne doit pas être transformée en description d’un fonctionnement que les sources ne permettent pas de reconstituer. Le nombre de cours, leur durée, les équipements employés et la répartition précise des élèves entre les enseignants demeurent largement inconnus. Les documents attestent l’existence d’une organisation d’enseignement, sans donner accès à l’ensemble de ses pratiques quotidiennes.

Les conditions matérielles de l’entreprise représentent également une difficulté documentaire importante. Le montant du loyer, les rémunérations, les honoraires des élèves ou les dépenses d’entretien ne sont pas suffisamment conservés pour déterminer la situation économique de l’établissement. Ces informations auraient pourtant permis de comprendre comment les professeurs pouvaient consacrer du temps aux cours et dans quelle mesure l’activité dépendait encore des défis ou d’autres engagements professionnels.

La suite des relations entre Donato et les Gracie montre combien cette organisation initiale demeure fragile. La collaboration se transforme en rivalité dans le contexte des conflits impliquant Manoel Rufino dos Santos. Les récits familiaux conservent le souvenir d’un Donato devenu adversaire, tandis que les journaux de 1930 témoignent de sa position fondatrice dans l’entreprise collective. La différence entre ces représentations révèle la manière dont une rupture professionnelle peut modifier durablement le récit des activités précédentes.

L’établissement inauguré rue Marquês de Abrantes constitue donc moins le commencement incontestable d’une organisation demeurée identique que le témoignage précis d’un moment de collaboration. Sa valeur historiographique réside dans les personnes qu’il réunit, les fonctions qu’il leur attribue et les limites qu’il impose à toute reconstruction exclusivement familiale des premières académies.

Pour apprécier ce qui s’est prolongé au-delà de cette expérience, il faut désormais suivre les parcours individuels, les élèves et les responsabilités qui apparaissent dans les sources ultérieures. La continuité d’une tradition peut survivre à la disparition d’une collaboration, mais cette continuité ne saurait être présupposée à partir de la seule conservation d’un nom ou d’une adresse.

IX.3. Les rôles des différents membres de la famille

L’histoire des académies associées aux Gracie ne peut être comprise comme le prolongement indifférencié de l’activité d’un fondateur dont les frères auraient simplement reproduit l’enseignement. Si les liens de parenté ont contribué à réunir plusieurs trajectoires dans une réputation collective, les documents disponibles révèlent des engagements professionnels, des responsabilités pédagogiques et des expériences de confrontation qui ne se recouvrent que partiellement. L’analyse des premières implantations a montré que cette histoire familiale s’était également construite dans des collaborations extérieures à la parenté, dont les transformations ont accompagné le développement des établissements. Il convient dès lors de distinguer les contributions respectives des membres de la famille, sans déduire de leur appartenance commune l’existence d’une organisation stable ou d’un enseignement demeuré uniforme au fil des décennies.

Carlos Gracie occupe une place importante dans cette évolution par sa participation aux premières activités professionnelles et par le rôle qu’il acquiert progressivement dans la structuration et la présentation publique de l’enseignement familial. Son parcours associe des apprentissages reçus dans plusieurs circonstances, des confrontations destinées à établir sa compétence et des initiatives pédagogiques auxquelles il cherche à donner une continuité. Comme l’a montré l’examen de ses premières activités, la reconnaissance d’un combattant peut favoriser la création de relations professionnelles, sans suffire à expliquer la permanence d’une école. La contribution de Carlos doit donc être recherchée non seulement dans ses engagements personnels, mais également dans sa participation à des entreprises d’enseignement et dans la formulation progressive d’une conception éducative de la pratique, dont les publications ultérieures permettent de retrouver certaines caractéristiques.

Cette orientation acquiert une expression particulièrement explicite dans Introdução ao Jiu-Jitsu, publié en 1948. L’ouvrage associe la défense personnelle à des finalités plus étendues de maîtrise corporelle, de confiance et de conduite de vie, témoignant de la volonté de présenter le jiu-jitsu comme un enseignement susceptible de répondre aux attentes d’un public plus large que celui des combattants professionnels. Il ne permet cependant pas de déterminer dans quelle mesure les propositions de son auteur correspondaient aux séances effectivement dispensées dans les différentes académies, ni si les autres membres de la famille partageaient intégralement ces orientations. Son intérêt historique réside dans l’affirmation d’un projet pédagogique et dans la place que Carlos cherche à lui donner, plutôt que dans la preuve d’un programme qui aurait été appliqué uniformément depuis les premières collaborations.

Le parcours de George Gracie présente une configuration différente. Engagé dans une carrière professionnelle marquée par les déplacements, les défis et les rencontres avec des adversaires issus de traditions variées, il développe une visibilité qui ne dépend pas exclusivement des établissements associés à ses frères. Ses confrontations avec Takeo Yano au cours des années 1930 témoignent notamment de son insertion dans des circuits où les conditions de combat font l’objet de négociations et où les compétences peuvent être appréciées selon des critères différents. La rencontre d’octobre 1935, conclue par un résultat nul après une opposition prolongée, révèle ainsi la difficulté de comparer des performances lorsque la domination dans les projections ne suffit pas nécessairement à obtenir la victoire. L’intérêt de cet épisode pour la trajectoire de George tient moins à l’établissement d’une spécialisation technique définitive qu’à la nature des expériences auxquelles sa carrière l’expose régulièrement, dans un environnement où la réputation professionnelle demeure étroitement liée aux confrontations publiques.

Cette activité de combattant ne doit pourtant pas faire oublier la place que George occupe dans la transmission des savoir-faire. Sa participation à l’enseignement est attestée dès les premières organisations documentées, tandis que ses implantations ultérieures montrent qu’il continue d’associer la confrontation professionnelle à une activité pédagogique. L’histoire d’Octávio de Almeida, qui rejoint l’académie de George à São Paulo en 1950 après une formation initiale auprès de Yassuitchi Ono, permet d’entrevoir la manière dont des pratiquants déjà expérimentés pouvaient intégrer ces établissements et y acquérir de nouvelles responsabilités. Les sources relatives à cette transmission seront examinées plus précisément dans les développements consacrés à la continuité des académies. Elles indiquent néanmoins que la carrière de George ne saurait être réduite à celle d’un représentant itinérant de la famille, puisque son enseignement participe également à la formation de successeurs capables de poursuivre une activité au-delà de sa présence.

Hélio Gracie acquiert, pour sa part, une autorité progressivement associée à la continuité de l’enseignement et à la valeur exemplaire de ses confrontations. Sa réputation se construit dans un environnement où la performance publique contribue à faire reconnaître les compétences d’un professeur, mais où la fréquentation régulière des académies permet également d’établir des relations pédagogiques durables. Les représentations diffusées à la fin des années 1940 accordent une importance particulière à sa capacité supposée d’adapter l’enseignement aux caractéristiques physiques et aux objectifs de ses élèves. Il importe toutefois de distinguer cette valorisation, dont la fonction promotionnelle et familiale est manifeste, des modalités concrètes de la formation. La réputation d’un professeur attentif aux possibilités de ses pratiquants ne permet pas, à elle seule, de reconstituer les exercices employés, les formes de résistance proposées ou les adaptations effectivement introduites dans l’organisation des cours.

Les souvenirs de Flávio Behring, qui situe le début de son apprentissage auprès d’Hélio vers la fin des années 1940, apportent un éclairage complémentaire sur cette dimension pédagogique. Ils permettent d’entrevoir un enseignement de défense personnelle destiné à un jeune pratiquant dont les besoins ne sont pas ceux d’un combattant professionnel. Leur portée demeure néanmoins limitée par leur caractère rétrospectif et par les conditions particulières d’une relation rendue possible grâce aux contacts familiaux. Ils ne sauraient être considérés comme une description représentative de l’ensemble des cours de l’académie. Leur intérêt tient plutôt à la diversité des situations pédagogiques qu’ils rendent perceptible, en montrant qu’un même professeur pouvait être associé à des confrontations publiques particulièrement exigeantes et à une formation individualisée poursuivant des objectifs sensiblement différents.

Les rôles de Gastão et d’Oswaldo Gracie apparaissent moins nettement dans le corpus documentaire mobilisé. Leur présence dans les représentations collectives de la famille témoigne de l’importance accordée à une continuité dépassant les parcours des frères les plus connus, mais les sources disponibles ne permettent pas d’établir avec une précision comparable leurs responsabilités dans la conduite quotidienne des établissements. Cette dissymétrie documentaire appelle une précaution essentielle. La moindre visibilité d’un acteur ne démontre pas l’insignifiance de sa contribution, pas davantage que sa présence dans un récit familial ne suffit à établir l’étendue de son engagement pédagogique ou professionnel. Il serait donc imprudent de répartir rétrospectivement les responsabilités selon une organisation dont les archives ne conservent pas de description suffisamment complète.

La génération suivante introduit une autre dimension de cette histoire. Avec Carlson Gracie, fils de Carlos, la réputation familiale ne repose plus exclusivement sur les frères qui ont participé aux premières activités d’enseignement. Elle devient une référence susceptible d’être défendue par des combattants formés dans un environnement où le nom possède déjà une notoriété importante. Les confrontations opposant Carlson à Waldemar Santana, après la défaite d’Hélio en mai 1955, illustrent cette transformation. Le résultat obtenu contre un membre de la famille engage désormais une réputation à laquelle plusieurs représentants peuvent chercher à répondre, alors même que leurs rencontres se déroulent dans des conditions parfois différentes. La confrontation d’octobre 1955, conclue par un match nul, ne constitue pas la répétition du combat qui l’a précédée. Elle révèle surtout comment une rivalité personnelle peut être prolongée au nom d’une appartenance collective dont la continuité dépasse les carrières individuelles.

Cette capacité du nom familial à réunir plusieurs générations ne doit pas masquer les divergences que les sources permettent de reconnaître entre leurs parcours. Carlos, George, Hélio et Carlson n’occupent pas les mêmes positions au sein des organisations, ne rencontrent pas nécessairement les mêmes adversaires et ne participent pas à des confrontations soumises à des règles identiques. Les performances d’un membre peuvent soutenir la réputation des autres sans démontrer qu’ils possèdent les mêmes préférences techniques ou qu’ils poursuivent des objectifs pédagogiques entièrement communs. La représentation d’une méthode familiale unifiée peut ainsi acquérir une efficacité sociale et professionnelle avant que son homogénéité pratique puisse être historiquement établie. Les chroniques de Nelson Rodrigues consacrées aux rivalités des années 1950, étudiées par Lise, Santos et Capraro (2014), permettent notamment de comprendre comment la presse contribue à transformer les affrontements individuels en événements engageant l’honneur et la continuité d’un groupe.

La parenté constitue néanmoins une ressource réelle pour la transmission, dans la mesure où elle peut favoriser des relations durables entre plusieurs représentants et faciliter la reconnaissance de successeurs dont l’autorité bénéficie d’une réputation déjà constituée. Son efficacité ne doit cependant pas être considérée comme automatique. Les relations professionnelles entre membres d’une même famille peuvent se transformer, tandis que les écoles dépendent aussi de pratiquants extérieurs à la parenté, capables d’assurer les cours, de former de nouveaux élèves et de poursuivre une activité après le départ de leurs premiers enseignants. La continuité d’une tradition exige donc davantage que la conservation d’un patronyme, même lorsque celui-ci contribue puissamment à sa reconnaissance.

L’histoire des Gracie révèle finalement une relation complexe entre les trajectoires individuelles et la construction d’une réputation collective. Les activités des frères ont participé à l’établissement d’enseignements durables, mais elles se sont développées dans des conditions professionnelles dont les différences ne disparaissent pas avec l’affirmation progressive d’une identité familiale. Leurs confrontations, leurs responsabilités pédagogiques et leurs initiatives institutionnelles ont pu se renforcer mutuellement sans constituer les manifestations interchangeables d’un programme unique. La reconnaissance du nom Gracie représente ainsi une dimension importante de la formation du jiu-jitsu au Brésil, à condition de ne pas confondre cette continuité symbolique avec les conditions concrètes dans lesquelles les compétences ont été apprises et transmises.

Cette distinction conduit à déplacer l’analyse vers les personnes qui fréquentaient effectivement les académies. La réputation d’une famille pouvait attirer des élèves, mais la durée d’un établissement dépendait également de leurs possibilités matérielles de s’entraîner, des relations entretenues avec les professeurs et des responsabilités que certains pratiquants finissaient par acquérir. C’est à travers ces conditions sociales de recrutement et de transmission que peut être appréciée la capacité des académies à prolonger les expériences de leurs premiers représentants.

IX.4. Publics, recrutement et relations sociales autour des académies

L’histoire des académies ne peut être reconstituée uniquement à partir des noms de leurs enseignants et des résultats obtenus par leurs combattants. Leur continuité suppose également des élèves dont les motivations, les ressources et les possibilités d’apprentissage peuvent différer sensiblement. Les sources conservent pourtant davantage les performances publiques que la vie ordinaire des cours, si bien que la composition réelle des établissements demeure l’une des dimensions les plus difficiles à retrouver.

Le reportage du Diário de Notícias de septembre 1930 présente un groupe restreint d’élèves sélectionnés, mais ne fournit pas les informations nécessaires pour connaître leurs professions ou leurs revenus. L’établissement cherche à valoriser la qualité de son recrutement, sans permettre de déterminer les caractéristiques de l’ensemble des personnes qui poursuivront effectivement l’entraînement.

La préface de Pongetti, en 1948, donne une autre image du public de l’académie associée à Hélio. L’auteur décrit des hommes d’âges différents, dont certains appartiennent à des milieux favorisés, recherchant dans le jiu-jitsu une amélioration de leur condition physique et morale. La pratique est présentée comme suffisamment adaptable pour accueillir des personnes qui ne possèdent plus la vigueur d’un jeune combattant, mais souhaitent bénéficier des qualités attribuées à l’enseignement.

Cette description révèle une orientation importante dans la manière dont l’académie souhaite être reconnue. Les défis professionnels ont établi la réputation de certains représentants, mais les élèves auxquels l’école s’adresse ne cherchent pas nécessairement à suivre leur carrière. La valeur de l’enseignement doit également être rendue intelligible à des personnes pour lesquelles la préparation d’un affrontement public ne constitue pas une finalité.

Le témoignage de Flávio Behring permet d’approcher plus concrètement cette diversité. Né en 1937, il commence à recevoir des leçons auprès d’Hélio Gracie vers l’âge de dix ans. L’accès à cet enseignement est favorisé par les relations entretenues entre son père et le professeur. Behring se souvient d’une initiation individuelle, destinée principalement à lui donner des moyens de défense personnelle, alors qu’il ne possède ni l’expérience ni les dispositions d’un combattant professionnel.

Il décrit des séances de trente minutes et évoque un cycle de trente-six leçons censé permettre à un débutant de se familiariser avec plusieurs situations d’agression. Le témoignage ne fournit pas un programme original conservé de l’époque et ne prouve pas que tous les élèves suivaient exactement le même parcours. Il donne néanmoins une indication relativement précise sur la manière dont une partie de l’enseignement pouvait être présentée et organisée.

L’expérience de Behring montre aussi que l’accès à une académie ne garantit pas immédiatement la confiance ou la capacité à faire face à une confrontation. Dans son récit, il explique avoir subi des humiliations à l’école en 1951, malgré les leçons reçues auparavant. L’épisode provoque l’intervention de son père, qui sollicite Hélio Gracie afin d’aider l’enfant à surmonter une situation dont les conséquences dépassent la seule question technique.

Selon Behring, Hélio se présente alors devant ses camarades et utilise sa notoriété pour modifier la manière dont ceux-ci le perçoivent. Le professeur fait comprendre que son élève n’est pas autorisé à répondre par la violence, transformant une situation d’humiliation en une reconnaissance publique de son appartenance à l’académie.

Le récit doit être lu comme le souvenir tardif d’une expérience marquante. Il ne permet pas de vérifier indépendamment toutes les paroles prononcées, mais il montre la fonction sociale que Behring attribue à l’autorité de son enseignant. Le prestige du professeur peut agir au-delà du cadre technique des cours, en donnant à la relation pédagogique une signification dont l’élève éprouve les effets dans d’autres milieux de sa vie.

Cette intervention contribue, selon son témoignage, à renouveler son engagement dans le jiu-jitsu. Behring poursuit alors l’entraînement de manière plus régulière, notamment auprès de João Alberto Barreto. Son parcours permet de distinguer une première familiarisation avec la défense personnelle d’un apprentissage prolongé, dans lequel la fréquentation de l’académie devient suffisamment importante pour modifier progressivement sa place dans le groupe.

La trajectoire de Waldemar Santana donne accès à un autre ensemble de relations sociales. Les recherches consacrées à sa carrière indiquent qu’il quitte la Bahia pour Rio de Janeiro vers 1947–1948 afin de se rapprocher des Gracie et d’approfondir ses compétences combattantes. Il travaille d’abord dans des fonctions matérielles au sein de l’académie, notamment comme responsable des vêtements et de l’entretien, avant de participer plus largement à l’entraînement et d’acquérir une réputation qui lui permet de représenter l’établissement.

Ce parcours montre que l’accès à l’enseignement ne passe pas exclusivement par le statut d’élève inscrit à des cours payants. Une relation de travail peut donner à un pratiquant la possibilité de fréquenter régulièrement les lieux, de rencontrer les enseignants et de développer des compétences progressivement reconnues.

Il serait toutefois abusif d’en déduire que les positions sociales étaient indifférentes dans l’organisation des académies. Les circonstances qui permettent à Santana de devenir combattant ne prouvent pas que toutes les personnes employées disposaient des mêmes possibilités d’apprentissage ni que les relations entre les membres du groupe étaient égalitaires. Son parcours révèle précisément une mobilité particulière, dont les conditions doivent être étudiées plutôt que généralisées.

La rupture avec Hélio, dont les circonstances demeurent controversées dans les récits disponibles, transforme ensuite cette relation. Santana cesse d’être un représentant de l’académie pour devenir l’un de ses adversaires les plus célèbres. La compétence acquise dans un établissement peut donc être poursuivie dans un autre milieu et utilisée dans des confrontations qui mettent en cause la réputation de ceux qui ont participé à sa formation.

Le rapprochement des parcours de Behring et de Santana révèle des manières différentes d’accéder à une même tradition. L’un bénéficie de relations familiales avec le professeur et poursuit une activité dont les finalités initiales concernent principalement la défense personnelle. L’autre entre dans l’établissement par des relations de travail avant de développer une carrière de combattant. Leurs expériences montrent que l’académie réunit des personnes dont les ressources, les objectifs et les possibilités de progression ne sont pas identiques.

Ces différences contribuent également à transformer l’organisation de l’enseignement. Les attentes de ceux qui recherchent une protection personnelle ne se confondent pas avec celles des professionnels préparant des défis, tandis que la formation de jeunes pratiquants demande d’autres formes d’accompagnement. Les documents permettent de constater l’existence de publics variés, sans autoriser à reconstituer un système uniforme de cours correspondant à chacune de ces catégories.

L’académie apparaît ainsi comme un milieu social dont les relations dépassent la transmission directe des techniques. Les élèves peuvent y rechercher une compétence, une reconnaissance ou une carrière. Certains deviennent des représentants publics, d’autres participent à la continuité quotidienne des séances et quelques-uns acquièrent progressivement les responsabilités qui leur permettront d’enseigner à leur tour.

IX.5. Les contenus enseignés et les formes d’apprentissage documentées

L’ouvrage publié par Carlos Gracie en 1948 représente l’un des témoignages contemporains les plus importants sur les valeurs auxquelles l’enseignement familial souhaite être associé. Malgré son titre, Introdução ao Jiu-Jitsu ne propose pas une progression technique illustrée comparable à celle des manuels japonais publiés au début du siècle. Carlos cherche surtout à défendre une conception de la pratique dont l’intérêt dépasse l’obtention de victoires dans les affrontements publics.

L’auteur présente la défense personnelle comme une connaissance susceptible de transformer la manière dont un individu se comporte face aux menaces. Celui qui sait se défendre devrait, selon lui, être moins dominé par la peur et davantage capable de maîtriser ses réactions. La compétence martiale apparaît ainsi comme le fondement d’une éducation destinée à modifier le rapport que le pratiquant entretient avec les autres et avec lui-même.

Cette conception s’inscrit dans des représentations corporelles et morales propres à l’époque. Carlos développe des recommandations relatives à l’alimentation, à l’alcool, au tabac et à la conduite de vie, tout en employant un vocabulaire dans lequel apparaît notamment le terme « eugênicos ». Ces formulations doivent être replacées dans les courants hygiénistes et les conceptions sociales qui influencent les discours sur l’éducation physique pendant la première moitié du XXe siècle. Elles renseignent sur les valeurs revendiquées par l’auteur, sans constituer des preuves scientifiques de l’ensemble des bénéfices qu’il attribue au jiu-jitsu.

Le livre présente néanmoins une tension particulièrement intéressante. Carlos souhaite former des individus moins susceptibles de recourir à la violence, tandis que la réputation de sa famille s’est construite en partie grâce à des affrontements publics dont les journaux ont largement commenté les résultats. Ces deux orientations peuvent sembler contradictoires si l’on considère les défis comme la seule finalité de l’enseignement.

La contradiction devient moins apparente lorsqu’on examine la fonction attribuée aux performances combattantes. La capacité démontrée par les représentants de l’école sert à établir la crédibilité de la méthode, tandis que la maîtrise supposée de cette compétence doit permettre aux élèves ordinaires de développer une assurance suffisante pour éviter certaines confrontations. La possibilité de combattre devient ainsi, dans le discours éducatif de Carlos, l’un des fondements de la capacité à ne pas avoir besoin de combattre.

Cette représentation ne renseigne pourtant pas directement sur l’organisation des exercices. Les déclarations relatives à la confiance et à la maîtrise de soi ne précisent ni les techniques enseignées, ni le temps qui leur est consacré, ni les degrés de résistance opposés aux élèves. Le livre constitue une source essentielle sur les finalités revendiquées de l’école, mais il ne peut tenir lieu de programme pédagogique complet.

La comparaison avec les souvenirs de Flávio Behring permet d’approcher une autre dimension de l’enseignement. L’ancien élève se rappelle des leçons individuelles d’environ trente minutes, destinées à lui faire découvrir les réponses à différentes situations de défense personnelle. Le rythme et l’organisation qu’il décrit suggèrent qu’une partie de la formation pouvait être structurée en séances relativement courtes, pendant lesquelles le professeur disposait d’une relation directe avec l’apprenant.

Le témoignage demeure rétrospectif et ne permet pas d’établir que tous les élèves disposaient du même parcours. Mais il fournit une indication concrète sur les formes pédagogiques qu’un ancien pratiquant associe aux années 1940 et 1950, à une époque où les comptes rendus journalistiques décrivent plus volontiers les combattants que le déroulement de leurs cours.

Behring rapporte également une première expérience dans laquelle Hélio lui permet de réussir un renversement contre un adulte coopératif. L’épisode ne démontre évidemment pas qu’un enfant débutant maîtrise déjà la technique contre un adversaire expérimenté. Son intérêt tient à la manière dont une situation aménagée peut rendre perceptible une possibilité d’action que l’élève n’avait pas encore identifiée.

En découvrant qu’un placement produit un effet sur le corps d’un adulte, l’enfant fait une expérience dont le professeur peut ensuite préciser les conditions. L’enseignement ne consiste donc pas seulement à décrire une succession de mouvements. Il peut commencer par la création d’une situation dans laquelle l’élève éprouve une relation corporelle qu’il devra ensuite apprendre à utiliser face à des réactions moins prévisibles.

Les documents ne permettent pas de déterminer jusqu’à quel point Hélio utilisait systématiquement ce procédé. Ils révèlent néanmoins que la manière dont le professeur organise les conditions d’une première réussite peut devenir un élément particulièrement marquant de l’apprentissage.

L’ouvrage de Carlos donne également quelques indications sur la conception de la compétence combattante qui sous-tend son enseignement. En comparant certaines réactions acquises à la conduite automobile, il insiste sur la possibilité de développer des actions suffisamment familières pour être réalisées rapidement sans devoir reconstruire consciemment chacune de leurs étapes.

Cette analogie montre que l’auteur reconnaît une dimension pratique de l’apprentissage, dont la maîtrise dépend de l’expérience. Elle ne décrit pas les exercices par lesquels cette capacité est développée, mais elle confirme que Carlos ne réduit pas la connaissance du jiu-jitsu à la mémorisation verbale de techniques.

La dédicace adressée à Oscar Santa Maria constitue une autre pièce importante. Carlos présente cet élève comme un ami et un pratiquant particulièrement investi, auquel il attribue la création d’un procédé qu’il affirme avoir lui-même employé pour vaincre un adversaire dangereux. Le récit demeure imprécis sur l’identité de cet opposant et sur la nature exacte de la technique. Il ne permet pas d’établir l’originalité du procédé dans l’histoire générale des pratiques martiales.

Son importance réside dans la place accordée à l’initiative d’un élève. Le professeur reconnaît qu’une solution utilisée dans sa propre activité combattante peut provenir d’un pratiquant formé au sein du groupe. La circulation des connaissances ne se trouve donc pas nécessairement limitée à un mouvement descendant, du maître vers ceux qui reproduiraient ses démonstrations.

Cette reconnaissance donne une portée particulière à l’histoire des académies. Les élèves avancés peuvent approfondir des possibilités techniques, rencontrer des problèmes différents de ceux auxquels leur professeur avait été confronté et proposer des réponses que le groupe pourra ensuite conserver. Une tradition peut ainsi évoluer à travers des contributions qui ne sont pas toutes attribuables à son représentant le plus célèbre.

Mais l’existence d’une initiative technique revendiquée dans un ouvrage ne démontre pas qu’elle est devenue un élément durable de l’enseignement. Pour établir sa transmission, il faudrait retrouver des descriptions ultérieures, des témoignages d’élèves ou des traces de son emploi régulier dans les pratiques du groupe.

L’histoire des contenus enseignés doit donc conserver plusieurs niveaux distincts. Le livre de 1948 éclaire les valeurs que Carlos souhaite associer à sa méthode. Les souvenirs de Behring donnent accès à certaines formes d’initiation et aux relations pédagogiques d’une période ultérieure. La dédicace à Santa Maria témoigne de la possibilité d’une contribution technique venue d’un élève. Ces documents sont complémentaires, mais aucun ne suffit à reconstituer intégralement le curriculum des académies Gracie.

La différenciation éventuelle de leurs enseignements doit être recherchée à partir de ce que ces sources permettent de rapprocher, en distinguant les connaissances déjà disponibles dans les traditions japonaises des choix réellement attestés dans l’organisation de leur transmission.

IX.6. Hélio Gracie : enseignement, pratique et adaptations attribuées

La réputation d’Hélio Gracie repose en grande partie sur l’idée qu’il aurait transformé les techniques reçues afin de les rendre utilisables par des personnes ne disposant pas de qualités physiques exceptionnelles. Les récits familiaux associent cette évolution aux difficultés corporelles qu’il aurait rencontrées pendant sa jeunesse, jusqu’à présenter ses adaptations comme l’une des principales raisons de la singularité du jiu-jitsu brésilien.

Cette représentation possède une cohérence forte. Elle propose une explication de l’efficacité martiale dans laquelle l’intelligence du placement, l’exploitation du déséquilibre et la précision des mouvements peuvent contribuer à réduire certains avantages physiques de l’adversaire. Elle donne également à l’enseignement une promesse facilement compréhensible pour des élèves qui ne souhaitent pas devenir des professionnels du combat.

Mais la force de cette narration ne doit pas être confondue avec une preuve historique de l’invention de principes techniques entièrement nouveaux. Les manuels japonais antérieurs aux principales académies brésiliennes décrivent déjà des procédés de contrôle, de renversement et de soumission, ainsi que des situations dans lesquelles un pratiquant placé en dessous conserve des possibilités d’action. La présence de ces éléments ne permet pas de déduire que les écoles japonaises les enseignaient toutes de manière identique, mais elle interdit de les attribuer simplement à une création brésilienne.

L’analyse des transformations associées à Hélio exige donc une question plus précise. S’agit-il de l’invention d’un geste dont les sources antérieures ne portent pas la trace, de l’approfondissement d’une position déjà connue ou d’une modification des conditions dans lesquelles les élèves apprennent à utiliser certains procédés ? Ces phénomènes peuvent produire des différences importantes dans la pratique sans relever du même type d’innovation.

La préface de Pongetti, en 1948, constitue l’un des témoignages contemporains permettant d’approcher cette question. L’auteur présente Hélio comme un professeur particulièrement compétent, capable d’approfondir les techniques et, dans certains cas, de leur apporter des innovations. Mais son éloge demeure général. Il ne fournit pas les descriptions comparatives nécessaires pour identifier précisément les transformations auxquelles il fait référence.

L’intérêt du document devient plus grand lorsqu’il s’attache à l’enseignement destiné aux personnes âgées. Pongetti décrit des séances dont l’intensité et les exigences seraient adaptées à la condition physique des élèves, afin de leur permettre de progresser avant de pratiquer le jiu-jitsu dans une forme plus complète. L’école revendique ainsi une capacité à accueillir des personnes dont les ressources corporelles et les objectifs ne correspondent pas à ceux des combattants professionnels.

Cette orientation ne suppose pas nécessairement la création d’une nouvelle technique. Le professeur peut modifier la difficulté d’une situation, les conditions d’une opposition ou les exigences initiales sans transformer entièrement le procédé étudié. L’adaptation concerne alors la possibilité pour l’élève d’accéder progressivement à une compétence, plutôt que l’invention de cette compétence elle-même.

Les souvenirs de Behring fournissent un témoignage complémentaire sur cette dimension pédagogique. Ils présentent Hélio comme un professeur capable de faire éprouver rapidement certains effets techniques à un enfant débutant, puis de l’orienter vers des enseignants dont la fréquentation prolongée devient essentielle à sa progression.

L’autorité d’Hélio ne réside donc pas nécessairement dans la conduite personnelle de toutes les séances. Elle intervient également dans la reconnaissance des capacités des élèves, la distribution des responsabilités et le choix des instructeurs chargés d’accompagner leur formation.

Cette fonction apparaît particulièrement importante à une époque où l’académie réunit plusieurs enseignants aux qualités différentes. Le professeur le plus prestigieux peut servir de référence collective, sans constituer l’unique source des connaissances acquises par chaque pratiquant.

Il faut néanmoins éviter une autre simplification, celle qui opposerait la technique à la force comme deux principes entièrement indépendants. Une projection, un contrôle ou une soumission demeurent des actions corporelles dont la réussite dépend de la coordination, de l’équilibre, de la vitesse, de l’endurance et des possibilités physiques des protagonistes. L’apprentissage peut améliorer l’emploi de ces ressources et permettre à un pratiquant de répondre plus efficacement à un adversaire puissant, sans faire disparaître les exigences physiques du combat.

Les performances d’Hélio lui-même rappellent l’importance de ces capacités. Ses engagements professionnels demandent de soutenir des efforts prolongés, de résister à des adversaires expérimentés et de poursuivre des confrontations dont la durée peut devenir exceptionnelle. Son expérience ne peut donc être correctement représentée par une opposition absolue entre un corps supposé faible et une technique qui compenserait toutes ses limitations.

La contribution historique d’Hélio paraît dès lors plus solidement documentée dans certaines fonctions d’enseignement que dans l’attribution de principes techniques entièrement originaux. Les textes contemporains attestent la réputation pédagogique dont il bénéficie, tandis que les témoignages d’anciens élèves permettent de retrouver certaines manières de présenter les situations et d’accompagner la formation.

Ces éléments ne doivent pas être minimisés au motif qu’ils relèvent de la pédagogie. La manière d’organiser un apprentissage peut avoir des conséquences durables sur ce que les pratiquants deviennent capables de réaliser, sur les situations auxquelles ils accordent de l’importance et sur les connaissances qu’ils transmettront à leur tour.

Mais ces conséquences ne doivent pas davantage être présupposées. Pour établir une transformation historique précise des orientations techniques de l’académie, il faudrait disposer de descriptions comparables sur plusieurs périodes, permettant de suivre les exercices, les règles et les priorités effectivement adoptés.

L’étude d’Hélio doit donc conserver une distinction entre la représentation de son rôle dans la mémoire familiale, les qualités que les contemporains lui attribuent et les modifications techniques ou pédagogiques dont les sources permettent de documenter la réalisation. Cette distinction n’affaiblit pas la compréhension de sa contribution. Elle permet au contraire de rechercher son importance dans les relations effectives de transmission, plutôt que dans un récit d’invention dont plusieurs éléments demeurent insuffisamment vérifiés.

La formation des instructeurs fournit précisément un terrain plus concret pour examiner cette continuité, car les élèves devenus professeurs rendent visible la capacité de l’organisation à prolonger son enseignement au-delà de ses principaux représentants.

IX.7. Formation des instructeurs et reproduction du réseau

En 1951, lorsque Flávio Behring reprend plus intensément l’entraînement dans l’académie Gracie, Hélio le confie à João Alberto Barreto, un jeune instructeur dont les capacités combattantes et pédagogiques sont déjà reconnues. Selon le souvenir de Behring, Barreto a alors environ seize ans et dirige des cours auxquels celui-ci commence à assister régulièrement. Cette rencontre représente un moment important de son parcours, car l’apprentissage ne dépend désormais plus exclusivement des leçons individuelles qu’il avait reçues auparavant.

Behring décrit Barreto comme un professeur particulièrement attentif à la manière d’expliquer les mouvements et d’accompagner les élèves. Il raconte avoir passé une grande partie de ses après-midi à l’académie, observant les cours et participant aux entraînements, dans un environnement où plusieurs autres instructeurs contribuent également à son expérience.

La présence de Carlson Gracie, Robson Gracie, Hélio Vígio et Armando Wriedt, qu’il évoque parmi les professeurs et pratiquants expérimentés, montre que la formation peut se développer au contact de plusieurs personnes. Les connaissances ne passent pas nécessairement d’un maître unique à chaque élève. Elles circulent à travers des démonstrations, des corrections, des oppositions et des situations dont différents enseignants peuvent assurer la conduite.

Cette pluralité possède une importance particulière lorsqu’on cherche à comprendre la formation de nouveaux instructeurs. Behring ne reçoit pas seulement des connaissances destinées à améliorer ses performances personnelles. En assistant régulièrement aux cours, il observe la manière dont les professeurs reconnaissent les difficultés des élèves, choisissent leurs explications et organisent les situations de travail.

Son récit conserve également le souvenir de compétitions internes organisées pour stimuler les élèves, à une époque où les occasions de participer à des rencontres extérieures demeuraient relativement limitées. Ces manifestations permettent à l’académie de proposer des épreuves dont les résultats peuvent servir à reconnaître les progrès et à rendre les compétences visibles au sein même du groupe.

Le témoignage ne permet pas de reconstituer leur règlement, leur fréquence ou l’ensemble des participants. Il montre néanmoins que la formation ne se limite pas aux cours individuels. Certains élèves participent à une activité collective où les performances, les évaluations et les relations entre partenaires contribuent également à leur progression.

La transition de Behring vers l’enseignement intervient, selon son entretien de 2010, vers 1955. João Alberto Barreto doit subir une opération du genou et s’absenter pendant plusieurs mois. Il propose alors à son ancien élève de le remplacer pour assurer la continuité des cours. Behring a environ dix-sept ans et bénéficie déjà d’une reconnaissance suffisante pour qu’une responsabilité pédagogique lui soit confiée.

L’intérêt de cet épisode ne tient pas uniquement à la précocité de la fonction. Il montre comment une organisation peut faire face à l’absence d’un professeur sans interrompre nécessairement toute l’activité de ses élèves. La compétence acquise par un pratiquant avancé devient une ressource collective, dès lors que les responsables considèrent qu’il peut être chargé d’une partie de l’enseignement.

Le passage au statut d’instructeur transforme néanmoins la nature des responsabilités. Celui qui travaillait principalement à améliorer ses propres réponses doit désormais intervenir dans les difficultés rencontrées par les autres. Il lui faut reconnaître ce qu’un débutant n’a pas encore compris, proposer une correction et choisir les conditions dans lesquelles celle-ci pourra être mise à l’épreuve.

Behring rapporte avoir pris cette responsabilité en conservant une manière d’enseigner proche de celle de Barreto, suffisamment familière aux élèves pour faciliter la continuité des cours. Le témoignage demeure tardif, mais il donne accès à un aspect de la transmission rarement conservé dans les archives : la possibilité de reconnaître une manière d’enseigner, et pas seulement un ensemble de techniques, comme appartenant à l’expérience commune de l’académie.

Cette continuité pédagogique demeure liée à une autorité collectivement reconnue. Être capable de démontrer une technique ne suffit pas nécessairement à être accepté comme instructeur. Le responsable de l’établissement doit faire confiance au pratiquant auquel il délègue ses fonctions, tandis que les élèves doivent considérer ses interventions comme suffisamment légitimes pour poursuivre leur apprentissage auprès de lui.

Le récit de Behring sur les ceintures qu’il portait à cette époque suggère également que la fonction d’enseignement pouvait recevoir une reconnaissance distincte des grades qui seront plus tard associés aux responsabilités pédagogiques. Il évoque une ceinture bleu clair attribuée aux instructeurs, avant la remise d’une ceinture noire par Hélio. Les informations disponibles ne permettent pas de reconstruire l’ensemble de la hiérarchie de l’académie, mais elles montrent que l’accès à une fonction et la reconnaissance d’un niveau technique n’étaient pas nécessairement confondus.

La suite de son parcours révèle que cette transmission peut se prolonger hors de l’établissement initial. Behring raconte avoir donné des cours à l’Associação Cristã de Moços, puis avoir travaillé de nouveau avec João Alberto Barreto dans une académie de Copacabana. Ses obligations professionnelles l’amènent à partager son temps entre l’enseignement du jiu-jitsu et d’autres activités, montrant que la continuité pédagogique demeure dépendante des possibilités matérielles et personnelles de celui qui l’assure.

Cette trajectoire ne suit donc pas un mouvement parfaitement linéaire, du statut d’élève à celui de professeur définitivement installé. Les responsabilités peuvent augmenter, diminuer ou changer de lieu selon les circonstances, tandis que les relations établies avec les anciens enseignants continuent à jouer un rôle important dans les possibilités de poursuivre l’activité.

L’histoire d’Octávio de Almeida offre une autre configuration. Selon le récit conservé par l’institution héritière de son académie, il reçoit d’abord une formation en judo auprès de Yassuitchi Ono, avant de rejoindre George Gracie à São Paulo le 6 janvier 1950. Cette expérience préalable lui permet de progresser rapidement dans un enseignement dont plusieurs procédés lui sont déjà familiers. Au début des années 1950, il participe à l’encadrement de l’établissement associé à George, situé rue Maria Marcolina.

Lorsque George décide de quitter São Paulo, les élèves demandent à Octávio de poursuivre les cours. Le récit institutionnel indique que cette succession reçoit l’accord de George et que l’académie conserve d’abord son nom, avant de prendre progressivement celui de son nouveau responsable. La continuité de l’enseignement se trouve ainsi assurée par un pratiquant extérieur à la famille, qui devient capable de reprendre une organisation auparavant identifiée à un combattant célèbre.

Les circonstances exactes du départ et les étapes de la succession demeurent à vérifier dans la presse de l’époque. Mais l’histoire conservée par l’établissement révèle un mécanisme particulièrement significatif. Le nom du fondateur peut demeurer une ressource de légitimité alors que le travail quotidien repose désormais sur une autre personne, dont l’autorité se construit auprès des élèves qu’elle accueille.

Le rapprochement des trajectoires de Behring et d’Octávio montre deux manières différentes de prolonger un enseignement. Dans un cas, un élève avancé remplace temporairement l’instructeur auprès duquel il a appris. Dans l’autre, un pratiquant reprend durablement une organisation et développe progressivement sa propre identité professionnelle.

Ces transitions constituent des moments importants de différenciation potentielle. Les nouveaux enseignants ne retrouvent pas nécessairement les mêmes publics, les mêmes ressources ni les mêmes objectifs que leurs prédécesseurs. Ils peuvent conserver une partie des pratiques reçues tout en modifiant la manière de les présenter, de les organiser ou de les approfondir.

Mais une telle transformation ne doit pas être postulée à partir du seul changement de responsable. Il faut encore rechercher les choix effectivement attestés dans les nouveaux établissements. Le parcours d’un instructeur permet d’identifier un relais de transmission, mais ne suffit pas à établir que son programme aurait immédiatement divergé de celui de son professeur.

L’étude des instructeurs est ainsi indispensable pour comprendre comment une tradition peut dépasser la carrière de ses premiers représentants. Les champions montrent ce qu’une école cherche à faire reconnaître dans les confrontations publiques. Les enseignants et leurs successeurs permettent de suivre les conditions dans lesquelles des connaissances deviennent suffisamment transmissibles pour être poursuivies dans d’autres lieux et auprès de nouvelles générations.

IX.8. Les autres écoles brésiliennes comme points de comparaison

La continuité des académies Gracie ne peut être considérée comme une singularité historique avant d’avoir été comparée aux organisations qui développent parallèlement des enseignements issus de pratiques japonaises apparentées. Les problèmes liés aux locaux, aux élèves, à la formation des instructeurs et à la reconnaissance des compétences concernent également les écoles qui conservent leur appartenance au judo ainsi que les établissements indépendants dont les filiations se construisent en dehors du principal réseau familial carioca.

Les activités de Ryūzō Ogawa à São Paulo fournissent un premier point de comparaison. Les recherches de Nunes et Rubio (2012) montrent l’importance de son réseau dans les filiations de plusieurs générations de judokas brésiliens. Le travail documentaire de Maçaneiro (2024) permet de retrouver des étapes plus précises de cette organisation, dont l’ouverture d’un dojo en août 1937 et le développement d’activités associatives susceptibles de prolonger l’enseignement au-delà de la présence immédiate du fondateur.

La Budokan se distingue notamment par les dispositifs collectifs dont les sources conservent certaines traces. En 1948, les membres avancés disposent d’une bibliothèque spécialisée et participent à des rencontres périodiques destinées à réunir les établissements du réseau. L’organisation cherche ainsi à maintenir des relations entre les pratiquants et à soutenir la circulation des connaissances au-delà des seuls cours dispensés par le responsable principal.

L’existence d’une bibliothèque ne démontre pas que tous les élèves consultaient les mêmes textes ni que leur entraînement était principalement organisé autour de l’étude écrite. Elle atteste néanmoins la présence d’une ressource collective destinée à accompagner la transmission corporelle. Les rencontres entre établissements offrent, de leur côté, des possibilités d’échange qui peuvent contribuer à maintenir des références communes au sein d’un réseau géographiquement dispersé.

Les règlements des compétitions organisées par la Budokan révèlent une autre dimension de cette continuité. Une annonce de mai 1941, étudiée par Maçaneiro, décrit des affrontements de quatre minutes, arbitrés par les ceintures noires et valorisant certaines projections comme actions décisives. Les membres avancés participent donc non seulement à la réalisation des techniques, mais aussi à l’évaluation des performances selon des critères reconnus par l’organisation.

Cette responsabilité contribue à transmettre une conception de ce qui constitue une réussite. Les pratiquants doivent apprendre à exécuter les techniques, mais également à reconnaître les situations dans lesquelles les règlements leur attribuent une valeur décisive. L’organisation collective des épreuves peut ainsi contribuer à stabiliser des critères partagés, sans permettre à elle seule de reconstituer les exercices employés quotidiennement pour les préparer.

La comparaison avec les Gracie fait apparaître une différence institutionnelle particulièrement instructive. La Budokan poursuit un projet explicitement associé au judo, dans lequel l’encadrement des rencontres et la reconnaissance des grades participent à la continuité de l’enseignement. Les académies Gracie entretiennent, de leur côté, une réputation fortement liée aux défis professionnels et à des règlements qui ne coïncident pas nécessairement avec ceux des compétitions de judo.

Ces orientations peuvent être différentes sans que les répertoires techniques deviennent entièrement séparés. L’histoire d’Octávio de Almeida, formé initialement auprès de Yassuitchi Ono avant de rejoindre George Gracie, montre précisément que des pratiquants expérimentés pouvaient circuler entre des milieux dont une partie importante des connaissances demeurait commune.

La comparaison avec les traditions associées à Luiz França et Oswaldo Fadda pose un autre problème. Leurs récits de filiation revendiquent une transmission distincte de celle des Gracie, traditionnellement rattachée à l’enseignement de Mitsuyo Maeda. Mais la formation de França demeure insuffisamment documentée pour qu’il soit possible d’établir définitivement l’ensemble de ses maîtres.

Les recherches de Robert Drysdale ont attiré l’attention sur des mentions de presse qui suggèrent des relations de França avec les milieux Gracie. Un article de 1938 l’associe notamment à une académie désignée sous ce nom, tandis qu’un document de 1956 évoque sa formation auprès des Gracie. Ces éléments méritent d’être examinés dans leur contexte, car les identifications journalistiques peuvent être imprécises et les sources ne permettent pas toujours de savoir sur quelles informations reposent les filiations mentionnées.

L’incertitude n’affaiblit pourtant pas l’intérêt de l’histoire de Fadda. Elle oblige à dissocier deux questions. La première concerne l’origine des connaissances reçues par son professeur. La seconde porte sur les activités effectivement développées par son école, sur les élèves qu’elle forme et sur les moyens par lesquels elle acquiert une réputation propre.

L’académie associée à Fadda se développe à Bento Ribeiro, dans la périphérie de Rio de Janeiro, à partir d’une implantation dont les récits institutionnels situent la fondation en janvier 1950. Les témoignages de sa lignée insistent sur les conditions sociales de son enseignement et sur l’importance accordée à certains procédés, notamment les contrôles et les soumissions appliqués aux membres inférieurs. Ces affirmations contribuent à construire son identité, mais demandent une confrontation avec les descriptions techniques et les documents de presse contemporains.

Le défi organisé entre les élèves de Fadda et ceux des Gracie en janvier 1955 constitue à cet égard un dossier historique particulièrement précieux. Le Diário da Noite conserve les annonces de la confrontation, l’acceptation de Hélio et un compte rendu des rencontres disputées. Le 24 janvier, le journal rapporte qu’environ quatorze combats ont effectivement eu lieu, les représentants Gracie ayant obtenu sept victoires, ceux de Fadda trois, tandis que quatre rencontres se seraient terminées par un résultat nul.

Ce décompte ne correspond pas aux récits les plus triomphalistes consacrés à la victoire supposée de l’école Fadda sur l’ensemble de ses adversaires. Il ne retire cependant rien à la valeur historique de la confrontation. Les représentants d’un établissement indépendant ont été accueillis dans l’académie Gracie et ont obtenu des résultats montrant qu’ils disposaient de pratiquants capables de résister, voire de vaincre, certains élèves d’une école particulièrement prestigieuse.

L’événement donne ainsi une reconnaissance publique à une activité dont la réputation était jusque-là moins largement diffusée. Le résultat collectif demeure favorable aux Gracie selon le compte rendu cité, mais les performances des représentants de Fadda montrent que des compétences importantes peuvent être développées dans des établissements extérieurs au réseau dominant.

Les récits de la lignée Fadda conservent également le souvenir de soumissions spectaculaires, notamment celle attribuée à José Guimarães, qui aurait rendu inconscient un adversaire nommé Leônidas. Ils insistent sur les attaques des jambes et sur les réactions qu’elles provoquent chez certains membres de l’académie Gracie. Ces éléments demandent à être confrontés aux descriptions originales des combats, mais ils donnent accès aux qualités que l’école souhaite désormais voir associées à son enseignement.

Le défi de janvier 1955 ne démontre donc pas, à lui seul, une spécialisation technique durable dans les attaques des membres inférieurs. Il révèle plus directement la capacité d’une autre académie à présenter des combattants expérimentés et à obtenir une reconnaissance par la confrontation publique. La construction de cette réputation peut ensuite contribuer à donner une valeur particulière aux procédés que ses représentants revendiquent comme caractéristiques de leur formation.

Les trajectoires de la Budokan, des Gracie et de Fadda montrent ainsi que plusieurs organisations peuvent poursuivre des héritages techniques voisins tout en construisant des formes différentes d’autorité. Certaines s’appuient sur des affiliations associatives et des règlements de compétition, d’autres sur le prestige des défis ou sur les performances de groupes qui cherchent à être reconnus face à des établissements déjà dominants.

La singularité de chacune ne réside pas nécessairement dans l’existence d’une technique exclusivement possédée par ses pratiquants. Elle peut se construire à travers la continuité des enseignements, les situations de combat valorisées, les publics accueillis et les autorités dont les représentants souhaitent obtenir la reconnaissance.

L’histoire des académies doit donc dépasser la recherche d’une généalogie parfaitement distincte. Une école peut recevoir des connaissances partagées avec d’autres groupes et développer progressivement une identité propre, sans que cette identité démontre rétrospectivement l’indépendance absolue de ses origines. Les différences doivent être recherchées dans les pratiques et les relations effectivement documentées, plutôt que déduites des frontières que les traditions revendiqueront plus tard.

IX.9. Conclusion — L’académie comme lieu de continuité et de transformation

L’histoire des académies permet de comprendre comment les connaissances japonaises introduites au Brésil ont acquis des conditions de transmission qui ne dépendaient plus exclusivement des carrières individuelles de leurs premiers représentants. Les défis et les démonstrations pouvaient établir la réputation d’un professeur, mais la continuité de son enseignement supposait des élèves, des lieux et des personnes capables de poursuivre les activités au-delà des événements qui leur avaient donné une visibilité initiale.

L’établissement inauguré en septembre 1930 à Rio de Janeiro montre le caractère collectif de cette entreprise. Donato Pires dos Reis, Carlos et George Gracie apparaissent dans des fonctions distinctes, au sein d’une académie qui cherche à attirer et à former de nouveaux pratiquants. La transformation ultérieure de leurs relations rappelle cependant que l’existence d’une collaboration ne garantit ni sa permanence ni la continuité inchangée de l’organisation qui l’a rendue possible.

Le développement de la réputation familiale contribue ensuite à réunir plusieurs parcours sous une même histoire. La préface de Pongetti et l’ouvrage publié par Carlos en 1948 présentent l’enseignement des Gracie comme une méthode capable de produire des bénéfices physiques et moraux dépassant la seule préparation aux défis. Cette conception donne une place croissante aux qualités pédagogiques revendiquées des professeurs, sans permettre pour autant de reconstituer l’ensemble des méthodes effectivement employées dans leurs cours.

Les témoignages de Flávio Behring rendent plus concrète la transmission de ces connaissances. Ils révèlent une initiation individuelle, des relations avec plusieurs instructeurs et le passage progressif d’un élève expérimenté à la responsabilité d’un enseignement. La compétence ne se prolonge plus seulement par l’imitation d’un professeur célèbre, mais également à travers des personnes qui acquièrent la capacité de guider l’apprentissage des générations suivantes.

La formation des instructeurs représente ainsi l’un des mécanismes essentiels de la durée des écoles. Mais cette transmission introduit également des possibilités de transformation, puisque les successeurs enseignent dans des conditions qui ne correspondent pas nécessairement à celles de leurs maîtres. Le changement de public, de lieu ou de règlement peut conduire à privilégier certaines situations ou à réorganiser les connaissances reçues, sans que l’ensemble des techniques soit remplacé.

L’histoire d’Octávio de Almeida illustre la possibilité de poursuivre une académie après le départ du combattant dont la réputation avait contribué à sa fondation. Les activités de la Budokan montrent qu’une continuité collective peut également être assurée par des dispositifs associatifs, des réunions et des règles communes, sans entraîner nécessairement une rupture avec le judo. L’école de Fadda révèle enfin qu’un établissement indépendant peut construire sa reconnaissance en confrontant ses élèves à ceux d’un réseau plus prestigieux, même lorsque les résultats ne lui donnent pas une victoire collective incontestable.

Ces trajectoires invitent à distinguer trois dimensions dont l’histoire ne suit pas nécessairement le même rythme. La continuité d’une organisation permet de maintenir une activité d’enseignement. La transmission pédagogique donne à certains savoir-faire des possibilités d’approfondissement. La reconnaissance d’une tradition contribue, quant à elle, à associer ces pratiques à un nom, à des filiations et à des critères de réussite dont les représentants défendent progressivement la valeur.

L’existence d’une académie ne suffit cependant pas à démontrer que ses pratiques se sont immédiatement différenciées de celles des autres établissements. Les techniques de contrôle, les projections, les renversements et les soumissions disponibles au Brésil appartiennent à des héritages dont plusieurs composantes sont documentées avant la constitution des principales écoles. Pour comprendre ce que leurs enseignants ont effectivement transformé, il faut donc dépasser le simple inventaire des procédés connus et rechercher la place que chacun leur a accordée dans l’apprentissage et dans les confrontations.

La contribution des académies peut résider dans la continuité donnée à certains usages, dans leur approfondissement collectif ou dans les conditions permettant de former des pratiquants capables de les poursuivre. Mais ces transformations doivent être établies à partir des documents, sans déduire une organisation technique ancienne de la seule forme prise par le jiu-jitsu brésilien contemporain.

C’est pourquoi l’enquête doit désormais revenir aux héritages japonais du combat au sol. Les écoles brésiliennes ne se sont pas constituées à partir d’un répertoire dépourvu de techniques élaborées. Elles ont reçu des connaissances déjà organisées dans plusieurs traditions, dont les fonctions, les règles et les méthodes d’enseignement connaissaient elles-mêmes des transformations.

Le chapitre suivant examinera ces héritages afin de déterminer ce qui était déjà disponible avant l’implantation des académies brésiliennes. Cette comparaison permettra ensuite de revenir à leur histoire avec une question plus précise : comment des enseignants et leurs élèves ont-ils sélectionné, approfondi et transmis les possibilités d’un répertoire partagé, jusqu’à développer des orientations reconnues comme particulières à certaines écoles du Brésil ?

IX.10. Sources et références

Behring, Flávio, entretien non daté, reproduit le 2 septembre 2010 sous le titre « Flávio Behring e a missão de partilhar o jiu-jitsu », WGT Jiu Jitsu Currais Novos. Reproduction consultée. Témoignage rétrospectif utilisé comme tel. La date de mise en ligne ne constitue pas la date établie de l’entretien original.

Behring, Flávio, entretien publié initialement dans Graciemag, no 216, repris en ligne le 28 janvier 2022. « A voz do mestre: para Flavio Behring, “o bom professor ensina, não se exibe” ». Entretien consulté. La date de reprise en ligne est distinguée de la publication initiale. Les souvenirs de jeunesse sont traités comme des témoignages rétrospectifs.

Cairus, José, 2012. The Gracie Clan and the Making of Brazilian Jiu-Jitsu: National Identity, Culture and Performance, 1905–2003. Thèse de doctorat, York University, notamment p. 66–73. Texte intégral.

Cairus, José, 2020. « Nationalism, Immigration and Identity: The Gracies and the Making of Brazilian Jiu-Jitsu, 1934–1943 ». Martial Arts Studies, 9, p. 28–42. DOI.

Drysdale, Robert, s. d. « Robert Drysdale, History Research Regarding Fadda Lineage ». Entretien à BJJ Heroes. Texte consulté. Utilisé pour identifier une hypothèse sur la filiation de Luiz França, sans attribuer à cet entretien une démonstration exhaustive du parcours ancien.

Gracie, Carlos, 1948. Introdução ao Jiu-Jitsu. Rio de Janeiro, Pongetti. Préface de Henrique Pongetti, notamment p. 7–9, et texte de Carlos p. 11–20 et 40–43. Transcription électronique préparée par Guilherme Babo Sedlacek, 2022, ISBN 978-65-00-48412-0, conservant la pagination de l’original. Transcription consultée. Les affirmations de l’éditeur de 2022 ne sont pas attribuées à l’auteur de 1948.

Gracie, Reila, 2008. Carlos Gracie: o criador de uma dinastia. Rio de Janeiro, Record. Biographie discutée par l’intermédiaire de l’étude comparative de Lise et ses collègues, sans revendication d’une consultation intégrale autonome.

Lise, Riqueldi Straub, Natasha Santos et André Mendes Capraro, 2014. « “A legenda dos Gracie”: uma análise da crônica de Nelson Rodrigues ». Movimento, 20(4), p. 1329–1349. Texte consulté. Utilisé ici pour la rencontre annoncée entre Carlson et Santana en octobre 1955, sans lui attribuer un résultat non établi dans le passage mobilisé.

Lise, Riqueldi Straub, Natasha Santos, Fernando Renato Cavichiolli et André Mendes Capraro, 2017. « A biografia escrita por Reila Gracie e as fontes jornalísticas: revisando a história hegemônica ». Movimento, 23(4), p. 1149–1160. DOI. Les documents de 1930 sont consultés à travers les transcriptions et reproductions de cette étude.

Maçaneiro, Gustavo Goulart Braga, 2024. Desenvolvimento organizacional do judô brasileiro. Mémoire de master, Universidade de São Paulo, Escola de Educação Física e Esporte, version corrigée. Notamment p. 88–91. Notice et texte intégral. Les annonces anciennes sont consultées par l’intermédiaire de leur transcription et de leur analyse dans ce mémoire.

Miyake, Taro et Yukio Tani, 1906. The Game of Ju-Jitsu: For the Use of Schools and Colleges. Londres, Hazell, Watson and Viney, deuxième édition, notamment p. 23–24 et 40–50. Reproduction consultée.

Nunes, Alexandre Velly et Kátia Rubio, 2012. « As origens do judô brasileiro: a árvore genealógica dos medalhistas olímpicos ». Revista Brasileira de Educação Física e Esporte, 26(4), p. 667–678. Texte intégral. L’enquête généalogique est distinguée des généralisations sur les finalités de l’enseignement Gracie, discutées à partir du livre de 1948.

Schapira, Raphael, 2019. « (Im)mobilities of Brazilian Jiu-Jitsu Coaches from Rio de Janeiro’s Periphery ». Tsantsa, 24, p. 115–120. DOI.

Sources de presse reproduites ou transcrites dans Lise et al. : Diário de Notícias, 7 septembre 1930, p. 23, A Noite, 8 septembre 1930, p. 7, Correio da Manhã, 9 septembre 1930. Ces comptes rendus portent sur la même inauguration. Leur convergence ne vaut pas observation indépendante des séances ordinaires.


Photographie historique de Hélio Vígio, João Alberto Barreto, Armando Wriedt et Carlson Gracie, réunis avec d’autres personnes à Teresópolis, au Brésil, dans les années 1950.
Un réseau de pratiquants et d’enseignants du jiu-jitsu brésilien, Teresópolis, années 1950. Photographie collective réunissant plusieurs figures liées à l’Académie Gracie, parmi lesquelles Hélio Vígio, João Alberto Barreto, Armando Wriedt et Carlson Gracie. Elle témoigne des relations personnelles et des réseaux de sociabilité qui accompagnent la transmission du jiu-jitsu au Brésil au milieu du XXe siècle. Source : Archives photographiques reproduites par MaxBJJ, « Armando Wriedt, il gentleman del Jiu-Jitsu ». Datation indicative : années 1950.

Conclusion de la section III — Des espaces de réception aux organisations de transmission

L’étude des conditions brésiliennes de la transformation martiale fait apparaître une distinction essentielle entre la diffusion d’un savoir-faire, son implantation durable et la formation d’une tradition susceptible de poursuivre son développement au-delà de ses premiers représentants. Ces processus entretiennent des relations étroites, mais ne se confondent ni dans leurs conditions de réalisation ni dans leurs temporalités. La présence d’un enseignant, la reconnaissance publique de ses compétences ou la création d’un établissement témoignent de formes d’implantation dont la portée historique demeure différente. C’est précisément dans le passage de ces expériences initialement dispersées à des relations d’apprentissage suffisamment stables que se dessinent les premières conditions d’une différenciation durable.

Le premier résultat concerne la pluralité des espaces dans lesquels les pratiques japonaises ont été accueillies. Les institutions militaires, les services de police, les entreprises de spectacle et les établissements privés d’enseignement ne poursuivaient pas les mêmes objectifs et ne demandaient pas aux pratiquants de démontrer des compétences identiques. Les connaissances japonaises pouvaient être présentées comme une méthode de formation professionnelle, une ressource de défense personnelle ou un ensemble de capacités susceptibles d’être éprouvées devant des spectateurs. Cette diversité ne doit cependant pas être comprise comme la simple juxtaposition de milieux indépendants. Les enseignants circulaient entre plusieurs espaces, tandis que leurs activités professionnelles, leurs relations institutionnelles et leur réputation publique pouvaient se renforcer mutuellement. Les conditions de réception participaient ainsi à la définition des usages possibles du jiu-jitsu, sans déterminer mécaniquement les transformations de son répertoire.

Cette implantation s’est également développée au contact de traditions combattantes brésiliennes déjà constituées, dont les représentants poursuivaient leurs propres activités de transmission, de professionnalisation et de reconnaissance. Les relations avec les boxeurs, les lutteurs et les capoeiristes ont contribué à inscrire les méthodes japonaises dans un environnement d’opposition où plusieurs conceptions de l’efficacité pouvaient se rencontrer. Leur présence rappelle que le Brésil ne constituait pas un espace passif de réception, mais un milieu social dans lequel les pratiques importées devaient trouver des conditions d’existence parmi des activités dont les acteurs défendaient également la valeur. Cette confrontation entre traditions rendait possibles des adaptations et des échanges, sans que leur réalisation effective puisse être déduite de la seule existence des rencontres.

Le deuxième résultat tient à la transformation des conditions de transmission lorsque l’enseignement acquiert une organisation suffisamment durable. La réputation d’un combattant peut attirer des élèves et favoriser l’ouverture d’un établissement, mais la continuité de celui-ci dépend de ressources plus étendues que la notoriété de son principal représentant. Elle suppose des lieux accessibles, des conditions matérielles permettant la régularité des cours, des relations professionnelles relativement stables et des pratiquants capables de maintenir leur engagement dans la durée. Les académies rendent ainsi possible une temporalité différente de celle des spectacles et des défis. Les compétences peuvent y être travaillées à plusieurs reprises, confrontées aux résistances de partenaires réguliers et progressivement intégrées à des habitudes collectives d’entraînement. La formation d’une école ne se réduit donc pas à l’établissement d’une adresse ou à l’affirmation d’une autorité. Elle repose sur la construction de relations sociales et pédagogiques dont la continuité demeure elle-même exposée aux changements de personnel, de public et de ressources.

Cette organisation durable n’a cependant pas emprunté une voie unique. Les académies privées, les établissements associés à des familles d’enseignants et les réseaux collectifs rattachés au judo ont développé des formes différentes de continuité, parfois à partir de connaissances largement apparentées. La permanence d’un enseignement ne conduit donc pas nécessairement à la revendication d’une identité disciplinaire distincte. Elle peut prolonger une affiliation existante, soutenir la réputation particulière d’un professeur ou favoriser l’émergence d’une école dont les orientations deviennent progressivement reconnaissables. Les trajectoires examinées montrent également que les possibilités de maintenir une activité dépendaient de conditions sociales inégalement distribuées. Les ressources financières, les relations institutionnelles et l’accès à certains publics contribuaient à rendre des établissements plus visibles et plus durables que d’autres, sans que cette différence de reconnaissance constitue en elle-même une mesure de la qualité des savoir-faire transmis.

Le troisième résultat concerne la formation de successeurs capables d’assurer la continuité pédagogique au-delà de la présence du premier enseignant. Cette évolution marque une transformation décisive dans l’histoire d’une école, puisqu’elle permet à des connaissances initialement associées à une compétence individuelle de devenir les ressources d’une activité collective poursuivie par plusieurs générations. Les trajectoires étudiées montrent que cette relève peut s’organiser dans un cadre familial, mais également à travers des élèves qui accèdent progressivement à des responsabilités d’enseignement. L’intérêt historique de ces parcours réside moins dans la conservation d’une filiation nominale que dans l’acquisition de compétences permettant à de nouveaux instructeurs de conduire l’apprentissage de leurs partenaires, de maintenir une activité régulière et de former à leur tour d’autres pratiquants.

La transmission entre générations ne garantit pourtant pas la reproduction identique des connaissances reçues. Un successeur enseigne dans des circonstances qui peuvent différer de celles dans lesquelles il s’est lui-même formé. Il rencontre de nouveaux élèves, dispose d’autres partenaires et peut être amené à répondre à des difficultés ou à des conditions de confrontation différentes. La continuité pédagogique rend donc possibles à la fois la conservation de certaines orientations et leur transformation progressive. Les témoignages disponibles permettent d’entrevoir ces relations, mais rarement de reconstituer avec précision l’ensemble des exercices, des choix pédagogiques et des modifications techniques intervenus au cours des décennies. Il convient dès lors de distinguer ce que les sources établissent concernant la succession des enseignants de ce qu’elles permettent effectivement d’affirmer sur l’évolution des pratiques.

Ces trois résultats conduisent à comprendre l’implantation du jiu-jitsu au Brésil comme un processus de constitution de milieux de pratique plutôt que comme la simple diffusion d’une méthode initialement fixée. La diversité des espaces de réception a multiplié les usages possibles des connaissances japonaises, tandis que l’organisation des académies a donné à certains enseignements les conditions nécessaires à leur approfondissement. La formation de successeurs a ensuite permis à ces activités de se prolonger au-delà des engagements individuels et des circonstances de leur première implantation. Ces transformations ne se sont pas nécessairement succédé dans un ordre uniforme, pas davantage qu’elles n’ont produit partout les mêmes orientations. Elles ont néanmoins contribué à rendre possibles des continuités collectives au sein desquelles certaines manières d’enseigner et de combattre pouvaient progressivement acquérir une place particulière.

L’existence de telles continuités ne suffit cependant pas à démontrer qu’une différenciation technique était déjà accomplie. Des écoles durablement implantées peuvent transmettre des répertoires apparentés sans leur accorder les mêmes priorités, tandis que des organisations distinctes peuvent approfondir des problèmes de combat comparables sans revendiquer une identité commune. Pour apprécier la nature des transformations développées au Brésil, il reste donc à déterminer quelles connaissances étaient déjà disponibles dans les traditions japonaises et quelle place elles occupaient dans leurs enseignements. La section suivante reviendra sur ces héritages et sur les évolutions du combat au sol au Japon, afin de distinguer l’antériorité des procédés de leurs usages historiques. Cette comparaison permettra ensuite d’examiner plus précisément comment certaines écoles brésiliennes ont pu approfondir et articuler des possibilités héritées jusqu’à leur donner une importance particulière dans leurs propres pratiques.


Planches illustrées de l’école japonaise Tenjin Shin’yō-ryū montrant des techniques traditionnelles de jūjutsu, des saisies et projections debout ainsi que des contrôles au sol.
Techniques debout et contrôles au sol de l’école Tenjin Shin’yō-ryū. Planches illustrant différentes formes de saisie, de projection et de maîtrise corporelle associées à cette tradition japonaise de jūjutsu, fondée au XIXe siècle. Les scènes de la partie inférieure montrent notamment des contrôles exercés sur un adversaire au sol. Elles témoignent de la place occupée par les techniques de maîtrise dans les traditions martiales japonaises dont Jigorō Kanō étudia certains enseignements avant la fondation du judo. Source : Explore Japan Through Judo, Jujutsu still being passed down today — Tenjin Shinyo-ryu, 11 novembre 2025. Origine et datation des illustrations originales non établies.

Section IV — Les héritages japonais du combat au sol

Introduction de la section IV

Comprendre la formation du jiu-jitsu brésilien suppose de replacer les savoir-faire transmis au Brésil dans l’histoire des traditions japonaises dont ils sont issus. Cette comparaison ne vise pas simplement à rechercher l’origine des techniques, mais à déterminer dans quelles conditions des connaissances antérieures ont pu être conservées, réorganisées ou approfondies au sein de nouveaux milieux de pratique. Elle exige d’autant plus de précautions que les enseignements japonais ne constituaient pas un ensemble homogène et immobile. Leurs répertoires, leurs finalités pédagogiques et leurs formes d’opposition avaient déjà connu des transformations importantes avant leur diffusion internationale, tandis que leur évolution se poursuivait au Japon pendant les décennies où les premières académies brésiliennes développaient leurs activités.

La principale difficulté consiste à distinguer l’ancienneté d’un procédé de la place qu’il occupait effectivement dans l’expérience des pratiquants. La présence d’une immobilisation, d’un étranglement ou d’une contrainte articulaire dans une source ancienne permet d’établir l’existence documentée d’une connaissance, sans renseigner nécessairement sur les circonstances de son apprentissage, la fréquence de son emploi ou les situations auxquelles elle devait répondre. Inversement, l’approfondissement ultérieur d’un procédé déjà connu ne saurait être écarté au seul motif de son antériorité. Une transformation peut concerner moins la forme d’une technique que ses usages, les relations qu’elle entretient avec d’autres actions et l’importance que les conditions d’opposition lui permettent progressivement d’acquérir. La comparaison historique doit donc dépasser les ressemblances visibles pour examiner, lorsque les sources le permettent, les fonctions attribuées aux gestes et les expériences à travers lesquelles leur maîtrise était recherchée.

Cette exigence conduit également à considérer les transformations japonaises et brésiliennes dans leurs temporalités respectives. Opposer les premières académies du Brésil à une représentation du judo construite à partir de ses formes sportives ultérieures reviendrait à comparer des pratiques séparées de leurs contextes historiques. Il importe plutôt de retrouver les connaissances accessibles aux enseignants de chaque période, les institutions dans lesquelles elles étaient transmises et les règles susceptibles d’en orienter l’emploi. Les ressemblances entre traditions pourront alors être rapportées à des héritages partagés ou à des circulations documentées, tandis que leurs différences devront être examinées sans présupposer qu’elles résultent nécessairement d’innovations indépendantes.

Le chapitre X reviendra d’abord sur la place du combat au sol dans les traditions japonaises antérieures au judo, afin d’interroger la diversité de leurs usages et les conditions dans lesquelles ces savoir-faire ont été transmis. Le chapitre XI examinera ensuite leur réorganisation dans le judo moderne, en portant une attention particulière aux formes d’enseignement, aux conditions réglementaires et aux débats relatifs au ne-waza. L’enjeu de ce parcours n’est pas d’établir une généalogie technique continue dont chaque étape conduirait nécessairement au jiu-jitsu brésilien, mais de restituer les connaissances et les possibilités de pratique dont les écoles implantées au Brésil ont pu hériter. Cette mise en perspective permettra, dans la section suivante, d’apprécier plus précisément les transformations qu’elles ont développées, sans confondre l’existence antérieure d’un savoir-faire avec la place nouvelle qu’il peut acquérir dans une tradition.


Illustration historique du manuel Tenjin Shin’yō-ryū de 1893, présentant des techniques traditionnelles de randori, de saisie, de contrôle et de soumission du jūjutsu japonais.
Techniques de randori dans l’école japonaise Tenjin Shin’yō-ryū, 1893. Extrait du manuel Tenjin Shin’yō-ryū Jūjutsu Gokui Kyōju Zukai, de Chiharu Yoshida et Iso Mataemon. L’ouvrage documente différentes formes de saisie, de contrôle, d’étranglement et de contrainte articulaire présentes dans les traditions du jūjutsu japonais à la fin du XIXe siècle. Il constitue un témoignage historique de pratiques techniques antérieures à leur codification dans le judo sportif moderne. Source : Yoshida, C., & Iso, M. (1893). Tenjin Shin’yō-ryū Jūjutsu Gokui Kyōju Zukai (天神真楊流柔術極意教授図解), p. 261–271. Tokyo : Iguchi Matsunosuke. Bibliothèque nationale de la Diète, Japon, collection numérique, identifiant 860406.

Chapitre X — La place du sol dans les traditions japonaises avant le judo

Les techniques permettant de renverser un adversaire, de le maintenir après sa chute ou d’exercer une contrainte sur son corps appartiennent à une histoire japonaise bien antérieure à la fondation du Kodokan. Plusieurs écoles de jūjutsu disposaient déjà de procédés de saisie, de projection, d’immobilisation et de soumission, intégrés à des enseignements dont les finalités ne se limitaient pas à la confrontation sans armes. Certaines formes associaient le combat rapproché à la capture d’un adversaire, d’autres à des situations impliquant des armes courtes, tandis que plusieurs traditions organisaient également des exercices depuis des positions assises ou agenouillées. La présence de ces connaissances permet d’établir l’ancienneté d’une partie importante du répertoire dont héritera le judo moderne. Elle ne suffit cependant pas à déterminer la place qu’occupait le combat au sol dans l’expérience ordinaire des pratiquants.

Cette difficulté tient d’abord à la diversité des situations représentées dans les documents anciens. Une immobilisation peut permettre de conclure une séquence, de préparer une contention ou de maintenir momentanément une personne dans l’impossibilité de poursuivre son action. Dans une confrontation plus ouverte, un placement comparable peut devenir une position provisoire que le défenseur conserve la possibilité de contester. Les gestes présentent parfois des ressemblances remarquables, mais les exigences auxquelles ils répondent ne sont pas nécessairement identiques. Leur valeur dépend de ce que les pratiquants cherchent à accomplir, des moyens dont dispose encore leur partenaire et des conditions dans lesquelles l’échange peut se poursuivre.

L’histoire des traditions japonaises ne peut donc être réduite à l’inventaire des techniques dont les formes contemporaines conservent le souvenir. Elle doit retrouver les problèmes auxquels ces procédés répondaient, les exercices au sein desquels ils étaient transmis et les organisations qui en assuraient la continuité. Les manuscrits, les programmes et les témoignages anciens permettent d’approcher ces dimensions, mais ils ne donnent pas tous accès au même degré de précision. Certains attestent une technique à une date déterminée, d’autres éclairent une progression pédagogique ou conservent le récit d’une fondation dont les circonstances demeurent discutées.

L’étude des traditions antérieures au Kodokan doit par conséquent distinguer ce que les écoles possédaient comme ressources, ce qu’elles cherchaient à transmettre et ce que leurs pratiquants devenaient effectivement capables d’accomplir. Cette distinction permettra de reconnaître les héritages japonais du combat au sol sans leur attribuer rétrospectivement les caractéristiques d’une spécialisation qui ne deviendra historiquement plus visible qu’avec les transformations du judo moderne.

X.1. Identifier le combat au sol dans les sources anciennes

L’identification du combat au sol dans les documents japonais soulève une difficulté qui dépasse la reconnaissance des positions représentées. Un dessin montrant un adversaire maintenu sur le dos, une forme engagée depuis une posture agenouillée ou une contrainte appliquée après une projection peuvent évoquer des situations familières au judoka contemporain. Pourtant, les circonstances de l’action ne correspondent pas nécessairement à celles d’une opposition sportive dans laquelle les partenaires cherchent à conserver ou à renverser un avantage pendant une durée prolongée.

La position corporelle constitue donc un indice dont la signification doit être recherchée dans le déroulement de la séquence. Il faut notamment déterminer si le pratiquant commence volontairement depuis une posture basse, s’il poursuit une action après avoir renversé son adversaire ou s’il cherche à obtenir une conclusion déjà définie par les conventions de l’exercice. Ces différences conditionnent les moyens qu’il doit employer et les réactions auxquelles il est effectivement préparé.

Une forme commencée en seiza ne constitue pas nécessairement un exercice de ne-waza au sens moderne. Elle peut avoir pour objet une saisie, une attaque rapprochée ou une tentative de maîtrise dont les partenaires connaissent préalablement les principales étapes. Inversement, une confrontation engagée debout peut donner lieu à une phase au sol particulièrement développée si les règles et les habitudes du groupe autorisent la poursuite de l’opposition.

Les catégories actuelles ne doivent donc pas précéder l’analyse. Les termes d’immobilisation, de garde ou de contrôle peuvent servir à décrire une configuration reconnaissable, mais leur emploi ne doit pas laisser entendre que les pratiquants anciens l’intégraient à un système tactique identique à celui auquel ces mots renvoient aujourd’hui. Le vocabulaire facilite la comparaison à condition de ne pas substituer ses significations contemporaines aux fonctions que les documents permettent de retrouver.

Cette difficulté concerne également la chronologie des sources. Les manuscrits des écoles anciennes n’ont pas tous été rédigés à l’époque où leurs fondateurs sont supposés avoir vécu. Ils peuvent conserver des enseignements antérieurs, mais aussi témoigner de modifications intervenues au cours de plusieurs générations. Une technique représentée dans un document du XIXe siècle ne peut être automatiquement attribuée à un maître du XVIe siècle au seul motif que l’école revendique une continuité depuis cette époque.

Le manuscrit de Kitō-ryū daté de 1836, étudié par Kiryū, Murata et Tōdō (2012), fournit ainsi un repère différent de celui que constitue le traité de Tenjin Shin’yō-ryū publié en 1893 par Yoshida Chiharu et Iso Mataemon. Le premier précède de plusieurs décennies la fondation du Kodokan. Il permet d’observer des formes qui seront ensuite reprises dans un enseignement moderne. Le second présente une tradition plus ancienne à une époque où le judo de Kanō a déjà commencé à transformer les relations entre les écoles japonaises.

Leur rapprochement ne donne donc pas accès à deux témoignages équivalents sur un passé immobile. Il révèle des connaissances dont la transmission peut être suivie à différents moments, dans des organisations qui continuent elles-mêmes à évoluer.

Les souvenirs de Kanō exigent une autre forme de précaution. Lorsqu’il revient en 1932 sur ses apprentissages, il dispose d’une expérience considérable de l’enseignement et a consacré plusieurs décennies à défendre la place du Kodokan dans l’histoire du jūjutsu. Son témoignage renseigne sur les pratiques auxquelles il affirme avoir été initié, mais également sur la manière dont il comprend rétrospectivement leur importance pour le projet qu’il a construit.

La critique devient particulièrement nécessaire lorsqu’il s’agit de dater les origines d’une tradition. La Takenouchi-ryū situe traditionnellement sa fondation en 1532, mais les documents conservés et les travaux consacrés à son histoire ne permettent pas de rattacher directement chacune de ses techniques à cet événement. Les recherches de Tōdō et Niide (1996) décrivent la constitution progressive de l’école sur plusieurs générations, tandis que celles d’Adachi (2020) montrent combien sa représentation comme origine du jūjutsu résulte également de constructions historiographiques plus récentes.

Une école peut donc posséder une histoire ancienne et une continuité institutionnelle réelle sans que toutes les étapes de son récit fondateur soient historiquement démontrées. La durée de la transmission ne garantit pas davantage que les exercices aient toujours été exécutés de manière identique.

L’enquête doit ainsi reconnaître plusieurs niveaux de preuve. Les documents datés permettent d’établir la présence de certains procédés. Les programmes renseignent leur classification et les conditions de leur transmission. Les récits des maîtres éclairent les significations qu’ils attribuent à leur expérience. Leur confrontation permet progressivement de reconstruire une histoire des usages, à condition de ne pas confondre les connaissances attestées avec les formes d’entraînement que les sources ne décrivent pas.

C’est à partir de cette distinction qu’il devient possible d’examiner les mises à terre et les contrôles anciens, en recherchant leur fonction dans les situations où ils étaient enseignés plutôt qu’en les assimilant immédiatement au combat au sol moderne.

X.2. Mise à terre, contrôle et capture : retrouver la fonction des techniques

Dans plusieurs traditions japonaises, la mise à terre ne constitue pas nécessairement la conclusion de l’affrontement ni le commencement d’une phase autonome dont les protagonistes chercheraient ensuite à maîtriser les différentes positions. Elle peut appartenir à une séquence où l’objectif consiste à réduire la résistance d’un adversaire afin de le capturer, de l’empêcher d’utiliser une arme ou de préparer une action supplémentaire.

Les procédés de kogusoku transmis par la Takenouchi-ryū fournissent un témoignage particulièrement révélateur de ces relations. Les descriptions étudiées par Tōdō et Niide (1996) présentent notamment des situations où un adversaire renversé est maintenu au sol, parfois à plat ventre, tandis que les saisies et la maîtrise de son corps permettent de poursuivre l’action avec une arme courte. Le contrôle ne doit donc pas être isolé de la séquence à laquelle il appartient. Son efficacité dépend de la manière dont il réduit les possibilités d’action adverses et prépare la conclusion recherchée.

La présence éventuelle d’une arme modifie profondément les exigences imposées au pratiquant. Une main qui paraît relativement libre dans une immobilisation sportive peut représenter une menace décisive si elle permet d’atteindre un objet dangereux. Le contrôle d’un bras, l’orientation du corps ou la possibilité d’empêcher une rotation acquièrent alors une valeur qui ne se laisse pas mesurer uniquement à partir des critères de domination employés dans le judo contemporain.

Dans une telle situation, il peut suffire de conserver le contrôle pendant le temps nécessaire pour mener une contention à son terme. L’objectif n’est pas forcément de prolonger l’opposition afin d’explorer l’ensemble des réactions que pourrait développer un adversaire. La réussite de l’action peut être définie par une conclusion prévue, dont l’obtention donne son sens aux placements successifs.

Cette observation ne signifie pas que les traditions anciennes auraient ignoré les difficultés liées à la résistance d’un adversaire maîtrisé. Les pratiquants devaient nécessairement tenir compte des actions susceptibles de compromettre leurs procédés. Mais les formes conservées n’indiquent pas toujours jusqu’à quel degré ces réactions étaient autorisées pendant l’entraînement, ni si elles faisaient l’objet d’exercices prolongés après l’obtention du contrôle.

La distinction est importante parce qu’une immobilisation peut être techniquement élaborée sans remplir la même fonction qu’une position étudiée dans une opposition sportive. Dans le premier cas, l’enseignant peut chercher à transmettre une séquence de capture et les relations corporelles nécessaires à son exécution. Dans le second, l’élève doit éventuellement maintenir sa domination alors que le partenaire dispose du temps et de la liberté nécessaires pour chercher plusieurs sorties successives.

Ce déplacement transforme le problème à résoudre. Le contrôle ne représente plus seulement un résultat à atteindre. Sa conservation devient une tâche à part entière, dont les exigences varient selon les déplacements et les défenses du partenaire. Une position qui met fin à une forme conventionnelle peut ainsi devenir, dans un autre environnement, le point de départ de situations nombreuses et difficiles à prévoir.

Les traditions anciennes ne doivent cependant pas être jugées à partir de cette seconde organisation comme si elle constituait l’aboutissement nécessaire de toute maîtrise corporelle. Une technique destinée à capturer un adversaire ne devient pas insuffisante parce qu’elle ne prévoit pas une opposition prolongée selon des critères sportifs. Elle répond à un problème dont les conditions et les risques peuvent être différents.

Les formes d’idori permettent d’approcher cette diversité sous un autre angle. Dans la Tenjin Shin’yō-ryū, le programme distingue explicitement des situations commencées depuis une position assise de celles engagées debout. Ce classement témoigne de l’importance accordée aux postures initiales et aux modalités d’attaque correspondantes, mais ne permet pas de déterminer directement la place qu’y occupait la poursuite de l’action après une chute.

Une saisie exécutée depuis une position agenouillée peut ainsi conduire à un dégagement, à une contrainte ou à une mise hors d’action dans une séquence relativement brève. Elle appartient à l’histoire du combat rapproché sans constituer nécessairement le témoignage d’une pratique régulière du sol dans les conditions du randori moderne.

L’étude des anciennes écoles demande donc de replacer les positions dans des situations de confrontation précises. Il ne suffit pas de constater que deux partenaires sont proches du sol. Il faut comprendre pourquoi ils s’y trouvent, quelles actions sont possibles et à quel moment leur exercice est considéré comme achevé.

Cette approche permet de reconnaître la richesse des procédés antérieurs au Kodokan sans leur attribuer une spécialisation dont les conditions historiques restent encore à établir.

X.3. Armes, vêtements et conditions matérielles de l’affrontement

Les savoir-faire martiaux se construisent dans des environnements matériels dont les caractéristiques modifient les possibilités offertes aux pratiquants. Les vêtements, les armes et les surfaces influencent les saisies, les directions de déplacement et les conditions permettant de maîtriser un adversaire. Leur place dans l’action ne peut donc être réduite à celle d’éléments accessoires qui laisseraient inchangée la signification des techniques.

Cette relation apparaît dans les procédés de kogusoku associés à la Takenouchi-ryū. Les formes de combat rapproché y entretiennent des liens avec des situations où les armes courtes et les équipements portés par les adversaires peuvent modifier les dangers auxquels ils sont confrontés. Le contrôle d’un membre ou la maîtrise d’une posture doivent alors permettre non seulement de réduire la mobilité de l’adversaire, mais aussi de prévenir les actions qu’il pourrait entreprendre avec les moyens encore disponibles.

Il serait toutefois trompeur de considérer l’ensemble du jūjutsu ancien comme une activité directement destinée au combat sur les champs de bataille. Les traditions japonaises se sont développées dans des périodes et des milieux où les fonctions sociales des armes, les formes de confrontation et les pratiques d’enseignement ont connu d’importantes transformations. Certaines écoles ont conservé des exercices associés à des contextes anciens tout en continuant à les transmettre à des pratiquants dont l’expérience quotidienne ne correspondait plus à ces situations.

La présence d’une arme dans une forme ne suffit donc pas à établir que tous les élèves s’entraînaient régulièrement dans les conditions historiques que cette arme évoque. Elle renseigne la nature d’un problème conservé dans le répertoire et la manière dont l’école choisit d’en poursuivre l’étude.

Le Koshiki-no-kata, issu des formes de Kitō-ryū, offre un exemple particulièrement instructif de cette continuité transformée. Certaines de ses séquences conservent des références à des manières de combattre en armure, alors que les judokas qui les exécutent ne portent plus les équipements auxquels elles étaient historiquement associées. Les relations de posture et de déséquilibre restent étudiées, mais leur valeur pédagogique se trouve reformulée dans le cadre du Kodokan.

Les travaux de Kiryū, Murata et Tōdō (2012) permettent de dépasser une affirmation générale sur la conservation des formes anciennes. En comparant des documents antérieurs au Kodokan avec les présentations élaborées sous l’autorité de Kanō, ils identifient plusieurs modifications dans les dénominations, l’ordre des techniques et certaines modalités d’exécution.

L’une de ces modifications concerne une action initialement exercée au niveau du cou du partenaire, remplacée par une pression sur sa poitrine. Les auteurs rapprochent ce changement des préoccupations de sécurité et de présentation qui guident Kanō dans son travail sur les kata. La modification ne supprime pas nécessairement le principe de déséquilibre étudié. Elle transforme les moyens employés pour le produire et les conditions dans lesquelles il peut être démontré.

Cette intervention est historiquement significative parce qu’elle montre que la transmission d’un principe ne suppose pas la conservation exacte du geste qui permet de l’exprimer. Une forme peut demeurer reconnaissable alors que ses saisies évoluent, que son déroulement est réordonné ou que certaines contraintes dangereuses sont réduites.

La distinction entre principe conservé et exécution modifiée devient également importante lorsqu’on considère les vêtements. Une tenue résistante offre des possibilités de traction, de fixation et de contrôle qui n’existent pas dans les mêmes conditions lorsque l’adversaire porte des vêtements plus légers ou combat sans veste. Certaines prises permettent d’orienter le corps, de fermer un espace ou de maintenir une relation qui serait autrement difficile à conserver.

Ces différences peuvent modifier les stratégies disponibles sans que les objectifs généraux du combat changent nécessairement. Il reste possible de chercher à maîtriser un adversaire, mais les moyens d’établir et de maintenir cette maîtrise dépendent des surfaces, des saisies et des points de fixation accessibles.

L’historien doit donc considérer les conditions matérielles comme des composantes de l’action. Une ressemblance gestuelle peut masquer des possibilités différentes liées aux vêtements ou aux armes, tandis qu’une modification visible peut traduire l’adaptation d’un principe ancien à un environnement nouveau.

Cette perspective permet de comprendre une partie du travail accompli par Kanō dans la réorganisation de certains héritages. La continuité avec les traditions reçues ne réside pas exclusivement dans la reproduction de leurs formes. Elle peut également se manifester dans la conservation de relations techniques dont les moyens d’exécution sont modifiés afin de répondre à de nouvelles exigences pédagogiques.

X.4. La Takenouchi-ryū : répertoire, finalités et organisation de la transmission

La Takenouchi-ryū occupe une place particulière dans l’histoire des arts martiaux japonais en raison de l’ancienneté qu’elle revendique et de la continuité institutionnelle qu’elle a développée. Son récit fondateur situe la création de l’école en 1532, sous l’autorité de Takenouchi Hisamori, dans la province de Mimasaka. Il associe ce commencement à la constitution d’un enseignement de combat rapproché dont plusieurs procédés seront transmis aux générations suivantes.

Cette histoire a longtemps été reprise comme l’un des principaux repères de l’origine du jūjutsu japonais. Pourtant, la valeur d’une tradition ne dépend pas de la possibilité de lui attribuer une priorité absolue. L’analyse de son développement exige de distinguer les récits fondateurs, les documents de transmission et les constructions historiographiques par lesquelles elle a progressivement acquis son statut d’école originelle.

Les travaux de Tōdō et Niide (1996) permettent de suivre cette histoire à travers trois générations auxquelles la tradition attribue des responsabilités différentes. Hisamori apparaît comme le fondateur auquel sont associées les premières connaissances. Hisakatsu, son successeur, aurait contribué à définir les règles destinées à organiser la conduite des disciples et à préserver les savoir-faire transmis. La troisième génération, liée à Hisayoshi, aurait ensuite développé un système plus détaillé de progression et de reconnaissance des pratiquants.

Ces attributions appartiennent à une reconstruction fondée sur les documents de la tradition. Elles ne permettent pas de reconstituer directement toutes les activités des premiers maîtres, mais elles révèlent la manière dont l’école comprend sa propre formation. Le passage d’une compétence fondatrice à une organisation durable y apparaît comme un processus associant l’élaboration de techniques, la régulation des relations entre pratiquants et la structuration de leur transmission.

Les règles attribuées à la deuxième génération sont particulièrement révélatrices de cette évolution. Elles concernent notamment la conduite des élèves, le respect des connaissances reçues et les relations nécessaires au maintien de l’enseignement. La troisième génération se voit attribuer un système de progression permettant de distinguer plusieurs degrés de compétence, jusqu’aux reconnaissances avancées désignées notamment par les termes tassha, mokuroku, jirō, menkyo et inka.

La précision de ces étapes témoigne d’une volonté de distribuer l’accès aux connaissances et de reconnaître ceux qui deviennent capables de poursuivre leur transmission. L’élève n’est pas seulement celui qui reçoit des techniques. Il appartient à une organisation dans laquelle sa progression lui donne progressivement accès à des contenus et à des responsabilités nouveaux.

La Takenouchi-ryū fournit ainsi un témoignage important sur les conditions institutionnelles de conservation des savoir-faire martiaux. Une technique peut demeurer disponible au fil des générations parce qu’elle appartient à un programme dont la transmission est organisée et contrôlée. Mais la permanence d’un ensemble de formes ne garantit pas que leur exécution quotidienne, leur fréquence ou les interprétations pédagogiques qui les accompagnent demeurent parfaitement identiques.

La diversité du répertoire transmis renforce cette nécessité de distinction. Les procédés de capture et de contention appartiennent à un enseignement plus large comprenant plusieurs formes de combat rapproché et l’usage de certaines armes. Ils ne constituent pas nécessairement un domaine isolé dont les pratiquants auraient poursuivi l’étude selon les mêmes conditions que celles du combat au sol sportif.

Cette réalité technique ne peut toutefois être séparée de la mémoire de l’école. Dans son étude de 2020, Kenji Adachi montre comment la Takenouchi-ryū a progressivement été présentée comme la plus ancienne école de jūjutsu et comme son origine. L’auteur ne se limite pas à discuter l’ancienneté de ses techniques. Il examine les textes qui ont permis à cette représentation de s’imposer et les autorités auxquelles les responsables de la tradition ont fait appel pour la défendre.

Son enquête révèle notamment l’influence des histoires institutionnelles du Kodokan. Certaines publications consacrées au développement du judo ont organisé les traditions japonaises dans une généalogie reliant les formes anciennes de combat, le kogusoku, le jūjutsu et le judo. Dans cette représentation, la Takenouchi-ryū a progressivement acquis une place fondatrice que les documents anciens ne permettent pas de tenir pour définitivement démontrée.

Adachi identifie également une difficulté chronologique dans la date traditionnellement attribuée à la fondation. Le récit situe l’événement au sixième mois de la première année de l’ère Tenbun, alors que les repères calendaires montrent que cette ère commence seulement au cours du mois suivant. Cette contradiction invite à considérer la date revendiquée comme une composante de la tradition historique, plutôt que comme un fait établi avec certitude.

La critique ne revient pas à nier l’ancienneté de la Takenouchi-ryū. Elle permet de distinguer l’existence d’une organisation martiale importante, la transmission de savoir-faire documentables et le récit d’origine dans lequel cette continuité a été progressivement inscrite.

Cette distinction présente une portée qui dépasse l’histoire japonaise. Elle montre comment la légitimité d’une tradition peut être renforcée par l’attribution d’une ancienneté exceptionnelle, tandis que le travail historique cherche à restituer des relations de transmission dont les étapes sont rarement aussi linéaires que les récits fondateurs le suggèrent.

La contribution de la Takenouchi-ryū à l’histoire du combat au sol doit donc être recherchée dans les procédés de capture qu’elle conserve et dans l’organisation qui a permis de les transmettre. Son intérêt ne dépend pas de la nécessité d’en faire l’origine unique de toutes les pratiques ultérieures. Elle témoigne plutôt d’un milieu ancien où les connaissances techniques, les formes de contrôle et les règles institutionnelles participent conjointement à la constitution d’une tradition.

X.5. Tenjin Shin’yō-ryū et Kitō-ryū : préciser les héritages

Les deux traditions auprès desquelles Kanō Jigorō reçoit une partie déterminante de sa formation sont souvent décrites à partir d’une distinction simple. La Tenjin Shin’yō-ryū serait principalement associée aux saisies, aux contrôles et aux contraintes, tandis que la Kitō-ryū aurait surtout transmis les principes de projection, de posture et de déséquilibre. Cette présentation permet d’introduire les héritages revendiqués du Kodokan, mais elle risque de répartir rétrospectivement les contenus des écoles selon des catégories qui acquerront une signification plus nette dans le judo moderne.

Les documents conservés permettent de restituer une réalité plus diversifiée.

En novembre 1893, Yoshida Chiharu et Iso Mataemon, cinquième titulaire de ce nom, publient Tenjin Shin’yō-ryū jūjutsu gokui kyōju zukai, un traité illustré de 272 pages aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de la Diète japonaise. L’ouvrage présente une organisation détaillée de l’enseignement, dans laquelle les procédés corporels sont associés à des considérations sur la formation du pratiquant, les qualités requises pour progresser et l’histoire de la tradition.

La table des matières révèle une progression dont les étapes peuvent être identifiées avec précision. Le programme commence par douze formes de te-hodoki consacrées au dégagement des mains, avant de distinguer un premier niveau comprenant dix formes d’idori et dix formes de tachiai. Le niveau intermédiaire réunit quatorze exercices dans chacune de ces deux situations, auxquels s’ajoute une série de vingt nagesute. D’autres ensembles sont ensuite consacrés à différentes formes de capture, de rupture de l’équilibre et d’approfondissement technique, jusqu’aux niveaux supérieurs de l’enseignement.

Cette architecture témoigne d’une tradition dont les contenus sont organisés selon des critères explicites. Les élèves ne sont pas simplement invités à accumuler des prises. Ils rencontrent des situations dont la progression est classée et dont les niveaux contribuent à définir les connaissances jugées importantes pour la formation.

La distinction entre idori et tachiai montre que les postures de départ occupent une place reconnue dans ce système. Elle n’autorise pourtant pas à assimiler directement les exercices assis à une forme ancienne de ne-waza sportif. Le classement renseigne les conditions initiales des formes, mais non la durée de leur poursuite ni le degré de liberté laissé au partenaire.

La même réserve concerne le nombre de techniques. Dix formes assises et dix formes debout ne permettent pas de conclure que les élèves consacraient des durées identiques à ces deux catégories. Une forme peut être reprise pendant une longue période, tandis qu’une autre peut correspondre à une étape plus brève. Certaines peuvent également comporter des difficultés multiples que leur seule dénomination ne rend pas immédiatement visibles.

L’intérêt du traité réside aussi dans sa conception générale de l’enseignement. Les chapitres introductifs abordent notamment la préparation corporelle, la posture, les rapports entre l’esprit et la force ainsi que la manière de progresser. L’un d’eux expose explicitement le principe selon lequel un individu faible peut vaincre un adversaire plus puissant.

Cette formulation possède une importance particulière pour l’histoire des représentations du jūjutsu. Elle montre qu’à la fin du XIXe siècle, la possibilité de surmonter un désavantage physique par l’organisation de l’action fait déjà partie des thèmes explicitement transmis dans certaines écoles japonaises. Elle précède ainsi les discours de défense personnelle qui seront associés, plusieurs décennies plus tard, au développement du jiu-jitsu brésilien.

Cette antériorité ne signifie pas que les deux contextes donnent exactement le même sens à la relation entre compétence et force. Les enseignements, les situations de confrontation et les publics diffèrent. Elle impose néanmoins de ne pas présenter l’idée comme une création apparue exclusivement dans les académies brésiliennes.

Une dernière précision chronologique demeure indispensable. Le traité paraît onze ans après la fondation du Kodokan. Il renseigne donc l’enseignement présenté par la Tenjin Shin’yō-ryū en 1893, sans permettre d’affirmer que toutes les séries possédaient la même forme et la même importance lorsque Kanō y commença ses apprentissages.

La Kitō-ryū fournit un autre type de témoignage, fondé sur la possibilité de comparer des formes conservées à plusieurs moments de leur histoire. L’étude de Kiryū, Murata et Tōdō (2012) prend notamment appui sur un manuscrit de 1836 et sur les présentations ultérieures du kata que Kanō reprendra dans son enseignement.

L’analyse montre que la transmission ne correspond pas à une simple conservation des techniques anciennes. Les auteurs identifient cinq formes dont les noms ont été modifiés et deux dont l’ordre a été inversé. Ils situent également le changement de dénomination de Kitō-ryū-no-kata en Koshiki-no-kata après 1901, dans le contexte de la diffusion et de la réorganisation des kata au Kodokan.

Ces modifications témoignent d’un travail portant sur la présentation du répertoire autant que sur son exécution. Kanō conserve des formes qu’il juge importantes pour l’étude des principes, mais les inscrit dans une organisation dont les exigences ne correspondent plus exactement à celles de l’école dont elles proviennent.

La notion de hontai occupe ici une place centrale. Dans la tradition Kitō-ryū, elle renvoie à une disposition associant stabilité corporelle et maîtrise de l’esprit, grâce à laquelle le pratiquant ne se laisse pas détourner de son action par les mouvements de l’adversaire. Kanō reconnaît dans cette conception un principe important, qu’il associe à la capacité de conserver une posture stable tout en perturbant celle du partenaire.

Cette continuité intellectuelle s’accompagne de modifications corporelles concrètes. La substitution d’une pression sur la poitrine à une action exercée au niveau du cou montre que le principe étudié peut être conservé alors que les moyens de sa présentation changent. L’adaptation répond aux préoccupations de sécurité et d’élégance qui accompagnent la diffusion des formes dans le judo moderne.

La comparaison entre la Tenjin Shin’yō-ryū et la Kitō-ryū permet ainsi de mieux comprendre les héritages de Kanō. La première témoigne d’une organisation détaillée de la formation, associant différentes familles de techniques à des principes corporels et moraux. La seconde fournit des exemples précis de transmission et de réorganisation, dont les modifications peuvent être suivies à partir de documents datés.

Le Kodokan ne naît donc pas de l’addition mécanique de deux répertoires complémentaires. Il reçoit des connaissances et des principes issus de plusieurs traditions, puis les intègre à un projet dont les finalités éducatives et les formes d’exercice contribuent à transformer leur organisation.

La nouveauté historique ne doit ainsi être cherchée ni exclusivement dans les gestes conservés ni uniquement dans les principes formulés. Elle réside également dans les relations que Kanō établit entre eux et dans les conditions nouvelles de leur transmission.

X.6. Immobilisations, étranglements et actions articulaires dans les documents techniques

Les traditions anciennes disposent de procédés de contrôle et de contrainte dont plusieurs composantes seront conservées dans le judo. Mais les textes et les illustrations qui permettent d’en suivre l’histoire ne restituent pas nécessairement les mouvements dans leur continuité. Ils privilégient souvent les positions considérées comme importantes, les relations que les enseignants souhaitent montrer ou les conclusions auxquelles les séquences doivent conduire.

Une photographie peut révéler avec précision la manière dont un bras est fixé ou dont le corps d’un adversaire est maintenu, sans conserver les déplacements qui ont rendu ce contrôle possible. Les réactions du partenaire peuvent être présentées sous une forme simplifiée, tandis que les difficultés rencontrées lorsque la technique échoue ne sont pas toujours décrites.

Cette caractéristique documentaire exige une attention particulière lorsque les sources sont étudiées par des pratiquants expérimentés. L’identification d’un procédé familier facilite la compréhension de sa forme, mais peut conduire à lui attribuer spontanément des transitions ou des usages connus aujourd’hui. L’interprétation demeure alors techniquement plausible sans être nécessairement historiquement établie.

La comparaison doit donc distinguer ce que le document montre, ce que son texte explique et ce qui reste hypothétique. Une position représentée atteste l’existence d’une organisation corporelle. La description d’un mouvement peut permettre d’en retrouver certaines étapes. L’existence d’un système plus développé de réponses et de contre-réponses demande des indications supplémentaires sur l’enseignement ou les confrontations.

Les travaux d’Ikeda, Nakamura et Akiyama (2000) fournissent un exemple intéressant de ce qu’une comparaison plus précise peut apporter. Leur recherche porte sur la formation du randori pendant l’ère Meiji et sur les transformations techniques qui accompagnent les relations entre les écoles de jūjutsu et le Kodokan.

Les auteurs montrent que ces relations ne consistent pas seulement en une succession de défis destinés à établir la supériorité d’un enseignement. Les confrontations contribuent également à sélectionner les procédés compatibles avec les conditions dans lesquelles les pratiquants cherchent désormais à combattre régulièrement.

L’étude distingue notamment un héritage de jūjutsu accordant une place importante aux procédés de contention et aux actions destinées à maîtriser l’adversaire, puis des formes de randori dans lesquelles les projections acquièrent progressivement une valeur centrale. Ce déplacement ne signifie pas que les techniques de contrôle disparaissent. Il indique que les conventions de la confrontation participent à réorganiser leur place et leurs relations avec les autres procédés.

Les changements techniques peuvent alors être examinés à partir de publications successives. Ikeda et ses collaborateurs rapprochent notamment différentes présentations de seoi-nage à la fin du XIXe siècle, dont l’exécution évolue dans le cadre des formes de randori. Les contraintes imposées au corps adverse et les conditions dans lesquelles la projection peut être réalisée témoignent d’une adaptation des procédés aux exigences de la confrontation organisée.

Cette évolution permet d’apprécier le rôle de la sécurité sans en faire une explication unique. Une technique dont l’exécution risque d’endommager immédiatement une articulation ne peut être éprouvée avec la même liberté qu’un procédé dont les effets peuvent être contrôlés et interrompus. La possibilité de pratiquer régulièrement contre des partenaires impose donc des limites qui peuvent orienter la sélection et la modification des actions.

La transformation d’une technique ne résulte pourtant pas nécessairement d’une seule préoccupation. L’efficacité dans les rencontres, les conventions d’arbitrage, les exigences pédagogiques et les habitudes des enseignants contribuent également aux choix réalisés. Une modification compatible avec une plus grande sécurité peut simultanément répondre à des difficultés rencontrées dans l’opposition, sans que les sources permettent toujours de hiérarchiser ces causes.

Cette prudence est particulièrement importante dans l’interprétation des effets pédagogiques. Une technique rendue plus facilement contrôlable devient susceptible d’être répétée davantage, mais la possibilité de multiplier les exercices ne prouve pas que les écoles concernées en aient effectivement augmenté la fréquence. Il faudrait disposer de descriptions des séances ou de témoignages sur les pratiques pour établir cette conséquence.

L’étude d’Ikeda, Nakamura et Akiyama documente plus directement les transformations des formes de randori et de certains procédés pendant l’ère Meiji. Elle permet ainsi d’observer comment les savoir-faire hérités sont adaptés à de nouvelles conditions de confrontation, sans fournir pour autant une mesure exhaustive des contenus enseignés.

Cette transformation éclaire également la place du combat au sol. Les immobilisations, les étranglements et les contraintes articulaires comportent des risques qui imposent des conventions particulières lorsque les partenaires sont autorisés à résister. Les conditions permettant d’interrompre une action, d’en limiter l’intensité et de poursuivre l’entraînement deviennent alors importantes pour rendre ces techniques compatibles avec un travail régulier.

Mais les conventions de sécurité ne suffisent pas à expliquer l’importance prise par certaines phases du combat. Elles définissent des possibilités que les établissements peuvent exploiter de manière différente, en fonction de leurs objectifs, de leurs règlements et des connaissances qu’ils souhaitent approfondir.

L’histoire technique de la période Meiji apparaît ainsi comme celle d’une réorganisation dans laquelle les procédés hérités des anciennes écoles sont confrontés à de nouvelles exigences d’exercice. Les transformations de l’exécution et celles des conventions progressent conjointement, sans que leur relation puisse toujours être réduite à un mécanisme unique.

Ce constat prépare l’étude des formes modernes du combat au sol. Les techniques existent avant leur spécialisation, mais leur valeur et les conditions de leur emploi continuent d’évoluer à mesure que les pratiquants rencontrent des situations d’opposition dont les règles se précisent.

X.7. Les formes d’exercice et l’émergence d’une profondeur du combat au sol

La place du combat au sol dans les traditions japonaises anciennes ne peut être déterminée uniquement à partir du nombre de techniques de contrôle recensées. Pour comprendre les compétences que les pratiquants pouvaient acquérir, il faut également examiner les formes d’exercice dans lesquelles les procédés étaient employés et les conditions permettant de poursuivre l’opposition après une mise à terre.

Cette question ne doit pas être résolue en présentant le kata comme une répétition mécanique à laquelle le randori serait venu substituer, avec le Kodokan, une pratique véritablement combattante. Les travaux d’Ikeda, Nakamura et Akiyama montrent que des formes d’opposition existaient déjà dans les milieux de jūjutsu et que le randori de l’ère Meiji résulte d’une réorganisation progressive de ces pratiques.

Les exercices conventionnels permettaient de conserver des situations dont la structure devait rester suffisamment reconnaissable pour transmettre certains principes. Les saisies, les attaques initiales et les réactions des partenaires pouvaient être déterminées afin de rendre possible l’étude de procédés dont l’exécution exigeait des précautions particulières.

L’opposition plus ouverte introduisait des conditions différentes. Le pratiquant devait agir contre un partenaire capable de modifier sa posture, de résister aux tentatives et de poursuivre ses propres objectifs. Les techniques ne pouvaient plus être appliquées exclusivement selon des séquences connues à l’avance. Leur efficacité dépendait également du moment choisi et de la manière dont les actions répondaient aux réactions adverses.

Ces modalités ne constituent pourtant pas des catégories entièrement séparées. Une forme conventionnelle peut demander des ajustements précis, tandis qu’un exercice libre demeure soumis à des règles qui limitent certaines actions. Leur différence réside surtout dans la manière dont elles organisent les possibilités d’initiative, de variation et de résistance.

Cette organisation prend une importance particulière lorsque le combat arrive au sol. Si la projection termine immédiatement l’épreuve, les partenaires doivent principalement développer les compétences nécessaires pour provoquer, éviter ou contrôler la chute. Lorsque l’action peut se poursuivre, les situations qui apparaissent après la mise à terre deviennent également des objets de préparation.

Le pratiquant qui obtient un contrôle peut alors devoir le conserver malgré plusieurs tentatives de dégagement. Son partenaire peut chercher à modifier sa posture, à créer un espace ou à récupérer une position plus favorable. La poursuite de l’échange rend ainsi disponibles des problèmes que la conclusion immédiate d’une forme ne permet pas nécessairement d’explorer.

Cette différence suffit à expliquer pourquoi l’organisation des exercices peut contribuer à l’approfondissement de techniques déjà connues. Lorsque les pratiquants disposent régulièrement de temps pour poursuivre l’opposition dans une situation donnée, ils peuvent rencontrer des difficultés plus variées et développer des réponses progressivement mieux adaptées aux défenses adverses.

Mais les sources anciennes ne permettent pas toujours de mesurer cette continuité. Les programmes décrivent des formes et des familles techniques. Ils disent beaucoup moins combien de séances étaient consacrées à leur approfondissement, quels partenaires les pratiquaient et jusqu’où les réactions pouvaient modifier le déroulement prévu.

Il faut donc éviter de déduire la présence d’une spécialisation à partir de l’existence de techniques dont l’emploi pourrait, en principe, être prolongé. La possibilité d’une opposition plus ouverte ne démontre ni sa fréquence ni la place qu’elle occupe dans les habitudes d’une école.

Les transformations du randori pendant l’ère Meiji rendent ce problème progressivement plus accessible. Les rencontres entre établissements, les conventions d’exercice et les débats sur la reconnaissance des résultats permettent de mieux identifier les compétences auxquelles les pratiquants cherchent à donner une valeur.

Les recherches d’Ikeda et de ses collaborateurs soulignent notamment l’importance de la concurrence entre les écoles de jūjutsu et le Kodokan. Les rencontres extérieures conduisent les enseignants et leurs élèves à préparer des procédés adaptés aux conditions retenues, tandis que la valeur acquise par certaines formes d’action contribue à orienter l’organisation des techniques employées dans le randori.

Cette transformation ne produit cependant pas une orientation uniforme. Les écoles peuvent partager une partie importante de leurs connaissances tout en accordant une valeur différente aux projections, aux contrôles ou aux possibilités de poursuivre après la chute. Leurs préférences ne dépendent pas exclusivement des règles écrites, mais aussi des traditions pédagogiques et des relations entre enseignants et pratiquants.

L’émergence d’une spécialisation au sol doit dès lors être envisagée comme un développement historiquement situé, dont les conditions deviennent plus visibles lorsque certains groupes accordent durablement une importance particulière à cette phase de l’affrontement. Les procédés de contrôle appartiennent déjà au répertoire. La différence éventuelle concerne leur place dans les épreuves, dans les exercices et dans la préparation collective.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi le combat au sol ne naît pas avec les compétitions étudiantes du XXe siècle, alors même que certaines d’entre elles offriront un cadre favorable à son approfondissement. Les milieux Kōsen ne disposent pas d’un domaine technique créé à partir de rien. Ils travaillent à partir de connaissances dont plusieurs composantes sont attestées dans les traditions japonaises et dans le premier judo, mais dont la valeur évolue avec les conditions réglementaires et institutionnelles de leurs rencontres.

Le chapitre suivant pourra précisément examiner cette évolution à partir de documents mieux adaptés à l’étude de la spécialisation. Les règlements, les confrontations entre équipes et les controverses sur la place du ne-waza permettront de comprendre comment une partie des pratiques japonaises de combat au sol acquiert une importance distinctive dans certains établissements.

Les traditions anciennes fournissent ainsi le point de départ nécessaire à cette recherche. Elles montrent l’existence des savoir-faire, la diversité de leurs fonctions et l’organisation de leur transmission. Elles ne permettent pas encore de reconstituer intégralement les conditions dans lesquelles le combat au sol deviendra, dans certains milieux, un objet d’approfondissement particulièrement soutenu.

X.8. Conclusion — De la présence du sol à l’histoire de sa spécialisation

L’examen des traditions japonaises antérieures au Kodokan permet de reconnaître l’ancienneté de nombreux procédés de mise à terre, de contrôle et de contrainte. Les écoles étudiées possèdent des savoir-faire dont plusieurs composantes seront conservées dans le judo moderne et dont les fonctions ne peuvent être ramenées à un usage unique. Certaines formes répondent aux exigences de la capture, d’autres à des situations de défense personnelle ou à l’étude de principes corporels dont la transmission se poursuit au sein d’organisations anciennes.

La Takenouchi-ryū montre comment les techniques de saisie et de maîtrise peuvent appartenir à un enseignement dont les finalités conservent des liens avec la contention et les armes courtes. Son histoire permet également d’observer la manière dont une tradition construit sa continuité à travers des règles, des niveaux de progression et des responsabilités attribuées aux pratiquants. Mais les recherches d’Adachi rappellent que la durée institutionnelle d’une école ne suffit pas à établir toutes les affirmations qu’elle formule sur son origine.

La Tenjin Shin’yō-ryū révèle une autre dimension de cet héritage. Son traité de 1893 présente un programme détaillé dans lequel les exercices assis et debout, les dégagements, les projections et les principes de formation appartiennent à une organisation cohérente. La présence de ces contenus établit la diversité des connaissances transmises, sans permettre de convertir leur nombre en une mesure de leur importance dans les entraînements ordinaires.

La Kitō-ryū fournit quant à elle un exemple particulièrement précis de continuité transformée. La comparaison de ses formes avec le Koshiki-no-kata conservé au Kodokan montre que certaines relations techniques peuvent être maintenues alors que leur nom, leur ordre ou leur exécution évoluent. La transmission ne se limite donc pas à préserver des procédés. Elle peut également en modifier la présentation et les conditions de pratique au service d’autres exigences pédagogiques.

Ces trois ensembles documentaires ne permettent pas de reconstruire une tradition japonaise unique dont le combat au sol moderne serait simplement le prolongement. Ils témoignent au contraire de savoir-faire apparentés mais organisés selon des finalités et des formes de transmission différentes. Les connaissances qui deviendront familières dans le judo ne possèdent pas nécessairement, dans les traditions antérieures, les mêmes classifications ni la même importance.

La formation du Kodokan s’inscrit dans cette diversité. Kanō reçoit des ressources techniques et des principes issus de plusieurs écoles, puis les réorganise dans un projet où les conditions de transmission, la sécurité et les formes d’exercice prennent une place nouvelle. Les changements observables dans certains kata et les transformations du randori pendant l’ère Meiji montrent que cette réorganisation concerne à la fois les gestes et les situations dans lesquelles ils peuvent être employés.

Ces évolutions n’impliquent pas que le Kodokan aurait inventé le combat au sol, ni que les écoles anciennes auraient ignoré toute opposition ouverte. Les sources montrent plus solidement l’existence des techniques et certaines modalités de leur transmission que la fréquence avec laquelle elles étaient explorées contre des adversaires résistants. Cette distinction constitue la principale limite qu’il faut conserver lorsqu’on cherche à comparer les compétences développées dans les différents milieux.

Les documents permettent également de reconnaître que l’évolution des techniques ne suit pas une direction unique. Des formes anciennes sont conservées, d’autres sont modifiées, tandis que certaines pratiques de confrontation conduisent les enseignants à privilégier des procédés mieux adaptés aux nouvelles conventions. La continuité d’un héritage peut ainsi accompagner une transformation de son organisation, sans qu’une rupture explicite soit nécessaire.

La différence entre l’ancienneté d’une technique et sa place dans la pratique devient alors déterminante. Un contrôle peut être connu depuis plusieurs générations sans constituer l’un des principaux objets de l’entraînement. À l’inverse, des procédés déjà disponibles peuvent acquérir une importance nouvelle lorsque les pratiquants leur consacrent davantage de temps et les rencontrent dans des situations où leur réussite devient particulièrement valorisée.

Cette possibilité doit encore être étudiée dans des milieux où la documentation permet de suivre plus directement les règles et les confrontations. Les écoles anciennes ont conservé des répertoires dont les usages étaient variés, tandis que le développement du judo moderne rend progressivement plus visibles les choix réglementaires susceptibles d’orienter l’importance accordée aux différentes phases du combat.

Le chapitre suivant examinera précisément les transformations du ne-waza dans ce contexte. Les compétitions scolaires et universitaires, les pratiques d’enseignants spécialisés et les controverses concernant les règlements permettront d’étudier comment le combat au sol a pu occuper une place particulièrement importante dans certains établissements, tout en demeurant une composante des connaissances partagées par plusieurs milieux du judo japonais.

Cette étape est indispensable avant de revenir aux académies brésiliennes. Les techniques qu’elles transmettent appartiennent à un répertoire dont les racines sont anciennes, mais dont les usages continuent d’évoluer au Japon pendant leur implantation. Leur singularité éventuelle ne peut donc être établie ni par l’attribution d’une invention à partir d’une simple ressemblance gestuelle ni par la découverte d’un précédent qui rendrait toute transformation ultérieure impossible.

L’histoire des héritages japonais permet désormais de formuler le problème avec davantage de précision. Les procédés de contrôle et de soumission existent avant la fondation du Kodokan. Leur transmission se poursuit dans des organisations dont les fonctions et les exigences diffèrent. Le judo moderne hérite de ces ressources et en réorganise progressivement les conditions d’exercice. Il reste à comprendre comment certains de ses milieux ont donné au combat au sol une importance suffisamment soutenue pour en faire une orientation reconnue.

C’est à cette distinction, entre l’existence ancienne d’un répertoire et la formation historique d’une spécialisation, que s’attache désormais l’étude du ne-waza moderne.

X.9. Sources et références

Ikeda, Takuto, Tamio Nakamura et Hidehiro Akiyama, 2000. « A Study on the Formative Process of “Randori” in Meiji Era », Research Journal of Budo, 32(2), p. 32–42. DOI. Texte intégral consulté, notamment p. 32–38.

Kanō, Jigorō, 1932. « The Contribution of Judo to Education », conférence de Los Angeles, transcription reproduite par la Fédération internationale de judo. Texte.

Kiryū, Shūsaku, Naoki Murata et Yoshiaki Tōdō, 2012. « A Study of Jigoro Kano’s Strategies on the Popularization of Kata: Focusing on the Development of Kata from Kitoryu-no-kata to Koshiki-no-kata », Research Journal of Budo, 45(2), p. 119–133. DOI. Texte intégral consulté, notamment p. 120 et 128–130.

Tōdō, Yoshiaki et Takashi Niide, 1996. « The Conditions of a School Formation from Point of View the Existent Process on Takenouchi-Ryu-Jujutsu », Research Journal of Budo, 29(1), p. 1–7. DOI. Texte intégral consulté, notamment p. 3–6. Les documents anciens sont étudiés par l’intermédiaire de cette recherche, sans prétendre à un dépouillement autonome des manuscrits.

Yoshida, Chiharu et Iso Mataemon, cinquième du nom, 1893. Tenjin Shin’yō-ryū jūjutsu gokui kyōju zukai, Tokyo, Iguchi Matsunosuke, 272 p. Notice et sommaire de la Bibliothèque nationale de la Diète. Exemplaire numérisé. La description du cursus s’appuie sur le sommaire institutionnel, et non sur une traduction intégrale du traité.


Photographie historique de kōsen judo montrant deux judokas engagés dans une technique de combat au sol, associée au sankaku-jime, au Japon dans les années 1920.
Le ne-waza dans le kōsen judo au Japon, années 1920. Photographie historique montrant une application de sankaku-jime dans le cadre du kōsen judo, pratique compétitive universitaire particulièrement associée au développement du combat au sol au Japon au début du XXe siècle. Ce document illustre l’importance des techniques de contrôle et de soumission dans certains milieux scolaires et universitaires du judo moderne. Source : Wikimedia Commons, « Sankakujime », photographie attribuée à un journal japonais des années 1920 (1920年代の新聞), publication originale non identifiée. Domaine public au Japon. Traitement de l’image : restauration numérique assistée par intelligence artificielle, comprenant une amélioration de la netteté et du contraste ainsi qu’une reconstitution interprétative de certains détails. L’image restaurée ne constitue pas une reproduction strictement fidèle de l’archive originale.

Chapitre XI — Le développement du ne-waza dans le Japon moderne

Au tournant du XXe siècle, le combat au sol appartient déjà aux ressources techniques du judo japonais, dont les enseignants disposent d’un ensemble élaboré de projections, d’immobilisations, d’étranglements et de contraintes articulaires. La présence de ces procédés ne signifie pourtant pas qu’ils occupent partout une place comparable dans la pratique, ni que les institutions qui les transmettent leur attribuent les mêmes fonctions. Tandis que le Kodokan cherche à organiser ces connaissances dans un projet de formation associant efficacité martiale, développement physique et éducation morale, certains professeurs et établissements accordent une attention particulière aux situations dans lesquelles les techniques de contrôle peuvent être approfondies. Les différences qui apparaissent ne concernent donc pas nécessairement les éléments disponibles dans le répertoire, mais les conditions dans lesquelles les pratiquants apprennent à les employer, les épreuves qui permettent d’en reconnaître la valeur et les orientations que les groupes choisissent progressivement de privilégier.

Cette diversité devient plus visible avec le développement des compétitions scolaires et universitaires. Les établissements partagent une appartenance générale au judo, mais les rencontres qu’ils organisent reposent sur des conventions dont la définition donne lieu à des négociations parfois difficiles. Les durées, les modalités de victoire, les possibilités de poursuivre après une projection et la place reconnue aux soumissions influencent les stratégies que les équipes peuvent adopter. À mesure que ces confrontations deviennent régulières, certaines compétences acquièrent une importance croissante dans la préparation, tandis que les enseignants et les responsables institutionnels commencent à discuter la légitimité de spécialisations qui ne correspondent pas toujours à l’équilibre recherché par le Kodokan.

La controverse ne porte donc pas principalement sur l’appartenance des techniques de sol au judo, dont les premières publications attestent déjà la reconnaissance. Elle engage une question plus profonde, celle des critères auxquels une pratique doit répondre pour être considérée comme efficace et formatrice. Les capacités permettant de remporter une rencontre soumise à des conventions précises doivent-elles recevoir une place prépondérante dans l’entraînement, ou leur développement doit-il demeurer subordonné à une conception plus générale de la compétence martiale ? Le résultat sportif peut-il suffire à légitimer une orientation, lorsque ceux qui définissent les finalités de la discipline lui attribuent également d’autres exigences ?

Les travaux de Tetsuya Nakajima (2013, 2014) permettent de suivre ces désaccords à travers les négociations entre établissements, les controverses publiques et les modifications réglementaires qui accompagnent la formation du judo étudiant. Les recherches de Hideaki Ōkubo (2008), fondées sur les journaux du club de Kanazawa, donnent accès à une dimension complémentaire en montrant comment les conditions d’entraînement évoluent sur plusieurs années. Leur rapprochement permet de distinguer les possibilités offertes par les règlements, les orientations défendues par les responsables et les transformations effectivement observables dans la vie d’un groupe.

L’histoire du ne-waza moderne apparaît ainsi comme celle d’une différenciation progressive au sein d’un ensemble de connaissances largement partagé. Elle ne suppose ni l’invention soudaine du combat au sol ni la naissance immédiate d’une discipline indépendante. Elle se construit dans des relations entre pratiquants, enseignants et organisations dont les choix finissent par donner à certaines situations une importance suffisamment durable pour devenir une caractéristique reconnaissable de leur activité.

Cette histoire se déroule au Japon pendant les décennies mêmes où des enseignants japonais développent leurs activités à l’étranger, notamment au Brésil. La comparaison devra tenir compte de cette simultanéité, puisque les savoir-faire emportés par les professionnels expatriés appartiennent à des formations situées dans le temps, tandis que les pratiques japonaises continuent de se transformer après leur départ. Comprendre les orientations du ne-waza moderne exige donc de suivre les changements propres aux différents milieux, sans reconstruire entre eux des filiations qui ne seraient pas établies par les sources.

XI.1. La réorganisation des héritages au Kodokan

L’édition anglaise de Judo: Japanese Physical Culture, publiée par Sumitomo Arima en 1908, fournit un témoignage particulièrement important sur l’organisation technique du judo avant les grandes controverses étudiantes. L’ouvrage présente des procédés de projection et de contrôle, expose les conditions de leur utilisation et accorde une place explicite aux immobilisations, aux étranglements et aux contraintes articulaires. Ces connaissances n’y apparaissent ni comme des compléments marginaux ni comme les vestiges d’un jūjutsu que le Kodokan aurait progressivement abandonné. Elles appartiennent à un enseignement dont Arima cherche à faire comprendre les différentes composantes à des lecteurs qui ne possèdent pas nécessairement les références des pratiquants japonais.

Les pages consacrées aux contrôles permettent de retrouver un répertoire dont les procédés répondent à plusieurs problèmes. Maintenir un adversaire dans une position défavorable, empêcher son dégagement ou provoquer son abandon supposent des relations corporelles qui ne se réduisent pas à la projection initiale. L’enseignement présenté par Arima reconnaît ainsi que l’affrontement peut se poursuivre après la chute et que cette poursuite donne accès à des moyens spécifiques de conclure le combat.

Il importe néanmoins de distinguer l’organisation des connaissances techniques de celle des situations dans lesquelles elles sont exercées. Le terme katame-waza renvoie à des procédés de contrôle dont les catégories ne correspondent pas exactement à celles d’une phase de combat. Le ne-waza désigne davantage un domaine d’activité dans lequel plusieurs techniques peuvent être employées, défendues ou enchaînées selon l’évolution de la position respective des adversaires. Une projection peut préparer un contrôle, tandis qu’une défense contre une immobilisation peut conduire à une nouvelle situation sans constituer elle-même une technique de contrôle au sens strict.

La distinction possède une portée qui dépasse la terminologie. Identifier une technique dans un manuel permet de reconnaître sa disponibilité dans un répertoire, mais ne suffit pas à déterminer les conditions dans lesquelles les pratiquants apprenaient à l’employer. La classification renseigne ce que les enseignants considèrent comme transmissible, tandis que les règles et les modalités d’exercice éclairent les résistances auxquelles ces connaissances peuvent être confrontées. Les deux dimensions doivent être rapprochées pour comprendre la place que le combat au sol occupe effectivement dans la formation.

L’ouvrage d’Arima s’inscrit dans une période où le Kodokan cherche à donner une cohérence durable à des savoir-faire hérités de plusieurs traditions de jūjutsu. Depuis sa fondation en 1882, Kanō Jigorō ne s’est pas limité à réunir un ensemble de techniques sous une appellation nouvelle. Il a progressivement développé un enseignement dans lequel la sélection des procédés, leur classement et les conditions de leur exercice répondent à un projet plus large, associant l’acquisition d’une compétence martiale à des finalités éducatives.

Le kata et le randori participent de cette organisation, mais les fonctions qu’ils remplissent ne doivent pas être artificiellement opposées. Les formes conventionnelles permettent d’étudier certaines relations techniques dans des conditions suffisamment déterminées pour rendre leur exécution intelligible et contrôler les risques auxquels les partenaires sont exposés. Le randori soumet les procédés autorisés à une opposition dont les réponses ne sont pas entièrement connues d’avance, tout en conservant des limites nécessaires à la sécurité et à la continuité de l’entraînement. Ces modalités permettent donc d’aborder des problèmes différents, dont la complémentarité appartient aux principes du projet pédagogique défendu par le Kodokan.

Cette organisation n’impose pourtant pas une répartition identique du travail dans tous les établissements. Un pratiquant peut développer une compétence remarquable dans les projections, tandis qu’un autre approfondit davantage les contrôles ou les situations qui permettent d’accéder aux soumissions. Les enseignants possèdent eux-mêmes des parcours, des expériences et des préférences qui peuvent influencer la place accordée aux différents domaines.

Ces variations ne constituent pas nécessairement des divergences doctrinales. Elles deviennent historiquement significatives lorsque certains choix cessent d’être de simples particularités individuelles et trouvent des conditions suffisamment stables pour être poursuivis par plusieurs pratiquants, puis transmis à de nouvelles générations.

Le développement des rencontres entre écoles contribue précisément à rendre ces différences plus visibles. Lorsque les groupes disposent d’occasions répétées de confronter leurs compétences à celles d’autres établissements, les stratégies qui produisent des résultats acquièrent une valeur publique susceptible d’influencer leur préparation. Une orientation peut alors se renforcer parce qu’elle répond efficacement aux problèmes posés par les compétitions, même lorsque l’institution centrale continue à défendre une formation dont les objectifs dépassent les seules exigences de ces rencontres.

Cette tension doit être replacée dans un paysage japonais où les anciennes traditions ne demeurent pas immobiles face au développement du Kodokan. Les recherches d’Ikeda, Nakamura et Akiyama (2000) montrent que les formes de randori et plusieurs procédés techniques connaissent des transformations pendant l’ère Meiji, au contact des relations entre enseignants et des exigences des confrontations. Le judo moderne se constitue ainsi dans un milieu où les connaissances circulent, où les exercices évoluent et où les institutions cherchent progressivement à définir les critères de leur propre autorité.

Le ne-waza appartient pleinement à cette histoire. Ses techniques sont reconnues et enseignées, mais leur place dans la pratique demeure susceptible de varier selon les objectifs poursuivis et les épreuves préparées. Le problème historique n’est donc pas celui de leur apparition au Kodokan. Il concerne les conditions dans lesquelles certains groupes vont leur donner une importance croissante, jusqu’à faire de cette orientation un objet de controverse à l’intérieur du judo japonais.

XI.2. Randori, kata et articulation entre projections et contrôles

Le manuel d’Arima ne présente pas le randori comme une simple répétition de la compétition, dont l’intérêt se mesurerait exclusivement au résultat obtenu contre le partenaire. Lorsqu’il recommande au pratiquant d’employer les procédés qu’il maîtrise encore imparfaitement, plutôt que de rechercher continuellement la victoire, il distingue clairement les finalités de l’apprentissage de celles d’une épreuve officielle (Arima, 1908, p. 103). Une tentative infructueuse peut conserver une valeur lorsqu’elle permet de rencontrer une difficulté que l’élève aurait évitée en utilisant uniquement les techniques dans lesquelles il possède déjà une forte expérience.

Cette conception n’implique pas que la résistance adverse perde sa réalité. Le partenaire conserve ses possibilités d’initiative et peut exploiter les erreurs commises. Mais l’issue immédiate ne constitue plus l’unique critère permettant d’apprécier l’échange, puisque celui qui accepte d’explorer une action encore fragile cherche précisément à développer des compétences dont la maîtrise n’est pas acquise.

Le conseil d’Arima témoigne ainsi d’une préoccupation pédagogique dont l’importance dépasse la question des techniques employées. L’opposition peut être organisée comme un milieu d’apprentissage, dans lequel le pratiquant approfondit ses connaissances en rencontrant des situations qu’il ne sait pas encore résoudre avec régularité. Elle ne doit donc pas être assimilée sans nuance à une compétition permanente, même lorsque les partenaires disposent d’une liberté importante pour chercher à prendre l’avantage.

Cette distinction apparaît également dans la manière dont Arima présente les règles permettant de décider une rencontre. Une projection répondant aux conditions requises peut suffire à obtenir la victoire, mais une immobilisation, un étranglement ou une contrainte articulaire peuvent également conduire à une conclusion reconnue. Le combattant dispose donc de plusieurs possibilités de réussite, dont les relations dépendent notamment du déroulement de la projection et de ce que les adversaires peuvent encore accomplir après la chute (Arima, 1908, p. 104–107).

La transition entre le combat debout et le sol acquiert, dans ces conditions, une importance particulière. Une projection pleinement réussie peut mettre fin à la rencontre, tandis qu’une action incomplète conduit les partenaires à poursuivre leur opposition dans une position nouvelle. Le pratiquant qui a engagé la projection peut chercher à conserver le contrôle du corps adverse, alors que celui-ci tente de se réorganiser avant qu’une immobilisation ou une soumission devienne possible.

Les deux domaines ne sont donc pas entièrement indépendants. Les saisies, les déplacements et les déséquilibres préparés debout influencent les positions obtenues au moment de la chute, tandis que les réactions développées dans la transition peuvent modifier la valeur de l’action initiale. La capacité à passer d’une phase à l’autre appartient ainsi aux compétences que les pratiquants peuvent être amenés à approfondir, selon la manière dont les conventions autorisent la poursuite du combat.

Le règlement intervient directement dans cette organisation. Arima reconnaît à l’arbitre une autorité qui dépasse la simple constatation d’un résultat, puisqu’il lui attribue la possibilité d’intervenir contre certaines conduites jugées incompatibles avec les exigences de la rencontre. L’arbitrage contribue donc à définir les comportements que la compétition souhaite favoriser, notamment lorsque l’un des combattants cherche à éviter systématiquement les situations dans lesquelles ses capacités doivent être mises à l’épreuve.

Les dispositions réglementaires ne déterminent cependant pas à elles seules la manière dont les techniques seront enseignées. Elles rendent certaines actions possibles, en écartent d’autres et établissent des conditions de victoire auxquelles les pratiquants peuvent choisir de se préparer avec une attention variable. Leur influence dépend de l’importance accordée aux compétitions par les enseignants et des objectifs qui organisent les séances ordinaires.

L’intérêt que porte Arima aux contrôles apparaît également lorsqu’il recommande de leur réserver une place importante dans la formation, proportion susceptible d’augmenter avec le niveau du pratiquant. Cette prescription montre qu’il considère leur approfondissement comme une composante légitime du judo, sans souhaiter pour autant que celui-ci se réduise à une spécialisation exclusivement consacrée au sol.

La nature de la source impose néanmoins de distinguer ce qu’un auteur recommande de ce que les établissements font réellement. Un manuel peut proposer une répartition du temps sans que celle-ci soit adoptée uniformément par les professeurs qui le consultent, pas davantage qu’elle ne permet de mesurer les heures consacrées aux contrôles dans l’ensemble des dojos contemporains. L’intérêt de la recommandation tient principalement à la place que l’auteur souhaite leur reconnaître au sein d’une formation plus large.

Une différence comparable apparaît entre les techniques conservées dans le répertoire et celles qui peuvent être employées librement. Arima évoque notamment des actions sur les doigts dont la dangerosité justifie l’exclusion du randori. Leur connaissance n’implique donc pas que les pratiquants disposent des mêmes possibilités pour les éprouver contre une résistance imprévisible. Les conventions de sécurité orientent directement les situations d’apprentissage accessibles, en permettant à certains procédés d’être travaillés librement tandis que d’autres doivent demeurer soumis à des conditions plus contrôlées.

L’ensemble de ces éléments montre que le premier judo moderne ne néglige pas le combat au sol, mais l’inscrit dans une organisation où plusieurs domaines techniques doivent contribuer à la formation. Cette conception laisse une place à l’approfondissement individuel, tout en maintenant des exigences plus générales auxquelles les compétences spécialisées ne sont pas censées se substituer.

Les tensions qui apparaîtront dans les compétitions étudiantes doivent être replacées dans cette relation. Le problème ne sera pas que certains pratiquants possèdent des techniques absentes du répertoire, mais qu’ils puissent accorder aux situations permettant de les employer une importance devenue difficile à concilier avec l’équilibre défendu par les responsables du Kodokan.

XI.3. Les spécialistes du sol et les circulations entre milieux de pratique

Les transformations du judo japonais se poursuivent également hors du Japon, à travers les trajectoires de professionnels qui enseignent et combattent en Europe ou dans les Amériques. Leurs déplacements donnent accès à des situations nouvelles, mais ne doivent pas être considérés comme le transport d’un enseignement parfaitement uniforme et définitivement constitué. Chaque professeur dispose d’une expérience particulière, acquise auprès de maîtres et de partenaires dont les pratiques peuvent différer, puis approfondie au contact d’engagements dont les conditions ne correspondent pas nécessairement à celles de sa formation initiale.

L’activité londonienne de Taro Miyake et de Yukio Tani constitue un témoignage particulièrement précieux de cette circulation. En 1906, les deux enseignants publient The Game of Ju-Jitsu, ouvrage destiné à faire connaître leur méthode à un public anglophone. La progression technique qu’ils proposent distingue plusieurs domaines du combat, tout en montrant les relations qui permettent de passer des projections aux situations de contrôle et de soumission.

Le combat au sol occupe une place importante dans cette organisation. Il peut prolonger une mise à terre, lorsque les adversaires poursuivent leur action après la chute, mais les auteurs reconnaissent également que certaines circonstances peuvent rendre avantageuse une descente volontaire. Le choix de rechercher le sol ne constitue donc pas une possibilité inconnue des enseignants japonais avant l’organisation des premières compétitions Kōsen, même si son importance varie selon les milieux et les règles auxquels les pratiquants sont soumis (Miyake et Tani, 1906, p. 17–18).

La publication permet également d’observer un répertoire dont les possibilités ne se limitent pas à l’obtention d’une immobilisation finale. Les situations décrites dans les chapitres consacrés au sol montrent que les placements relatifs des adversaires modifient leurs moyens de défense et d’attaque, tandis que les jambes peuvent intervenir directement dans le contrôle de la distance, l’empêchement d’un franchissement ou la préparation d’une contrainte.

Le combattant placé au-dessus ne dispose pas nécessairement d’un accès immédiat aux actions qu’il souhaite réaliser. Il peut devoir franchir les obstacles que son adversaire maintient entre leurs corps, modifier ses saisies ou attendre une réaction permettant de stabiliser une position. Celui qui se trouve en dessous conserve, de son côté, certaines possibilités de se protéger, de déplacer son adversaire ou de préparer une attaque, en fonction de l’organisation de ses appuis et des prises disponibles.

Ces descriptions constituent un précédent important pour l’histoire des positions que le jiu-jitsu brésilien développera ultérieurement autour du travail de garde. Elles n’autorisent cependant pas à identifier automatiquement les formes de 1906 aux systèmes tactiques contemporains. Le manuel atteste des procédés et des relations entre actions, sans permettre de mesurer la fréquence des exercices correspondants ni la profondeur des réponses explorées par les partenaires dans les séances ordinaires (Miyake et Tani, 1906, p. 40–51).

L’intérêt du document tient précisément à cette double portée. Il établit l’existence ancienne de configurations techniques familières au lecteur actuel, tout en rappelant que leur organisation comme domaine d’apprentissage spécialisé demande une documentation plus étendue que la seule présence d’illustrations ou de descriptions.

Les auteurs formulent également une conception de l’enseignement attentive aux caractéristiques corporelles des pratiquants. Ils recommandent notamment d’adapter certains procédés aux proportions et à la mobilité de l’élève, en évoquant les particularités morphologiques rencontrées parmi leurs élèves britanniques (Miyake et Tani, 1906, p. 23–24). La technique n’est donc pas présentée comme une forme qui devrait être reproduite identiquement par tous, indépendamment des ressources corporelles dont ils disposent.

Cette préoccupation possède une importance particulière dans l’histoire comparée des traditions japonaises et brésiliennes. Les récits ultérieurs consacrés à Hélio Gracie feront de l’adaptation aux caractéristiques du pratiquant un élément central de son développement technique. La publication londonienne montre que cette question appartenait déjà aux préoccupations explicites de certains enseignants japonais, sans permettre pour autant d’assimiler leurs choix pédagogiques à ceux que Hélio aurait développés plusieurs décennies plus tard.

Il faut distinguer l’ancienneté du problème, les solutions qui lui ont été apportées et les relations de transmission permettant éventuellement de rapprocher des enseignants. La présence d’une conception comparable ne constitue pas une preuve de filiation directe, pas davantage qu’elle ne suffit à exclure une transformation ultérieure dans l’organisation des procédés ou dans la manière de les enseigner.

La publication de Miyake et Tani appartient d’ailleurs à un milieu professionnel dont les exigences influencent la présentation des connaissances. Les auteurs s’adressent à des lecteurs étrangers, dans un contexte où les démonstrations, les défis et l’enseignement privé contribuent à faire reconnaître les méthodes japonaises. Le manuel constitue une sélection destinée à rendre les procédés intelligibles, mais ne saurait être considéré comme l’expression exhaustive d’un curriculum officiel du Kodokan ou de toutes les pratiques du jūjutsu contemporain.

Il révèle néanmoins que des connaissances techniquement élaborées circulent déjà au début du siècle, bien avant les transformations réglementaires qui susciteront les controverses étudiantes. L’histoire de leur diffusion ne suit donc pas un mouvement exclusivement japonais, puis brésilien. Elle appartient à des réseaux internationaux dont les enseignants continuent d’apprendre, d’enseigner et de confronter leurs compétences dans des environnements différents.

Cette circulation n’empêche cependant pas certaines figures de développer une réputation personnelle particulièrement importante, dont les récits ultérieurs feront parfois le point de départ d’une transformation plus générale. La trajectoire de Mataemon Tanabe permet d’examiner ce phénomène en distinguant la spécialisation d’un combattant, les confrontations auxquelles elle donne lieu et la mémoire historique qui se constitue autour de ses succès.

XI.4. Fusen-ryū et Kodokan : examen d’une controverse historique

La figure de Mataemon Tanabe occupe une place privilégiée dans les récits consacrés à l’histoire du ne-waza. Associé à la Fusen-ryū, il apparaît généralement comme un spécialiste du combat au sol dont les performances auraient révélé les insuffisances des représentants du Kodokan. Certaines reconstructions vont jusqu’à attribuer à ses victoires la découverte d’un domaine technique que le judo aurait jusque-là négligé, avant d’en faire le point de départ d’une transformation institutionnelle décisive.

Ce récit possède une efficacité particulière parce qu’il réunit dans une même succession un homme, une difficulté et la réponse supposée d’une organisation. Un spécialiste aurait trouvé le moyen de neutraliser des adversaires réputés supérieurs, puis les défaites subies auraient obligé le Kodokan à incorporer les connaissances qui lui manquaient. La progression paraît suffisamment claire pour donner à une histoire technique complexe l’apparence d’une invention identifiable.

La documentation disponible invite cependant à distinguer plusieurs propositions dont la réunion ne possède pas partout le même degré de certitude.

La réputation de Tanabe comme combattant particulièrement compétent au sol appartient à une tradition de témoignages relativement étendue. Elle ne permet pas, à elle seule, de conclure que l’ensemble de la Fusen-ryū possédait une spécialisation comparable, ni que toutes les techniques employées par son représentant étaient inconnues des autres écoles. Une compétence individuelle peut résulter de l’approfondissement de procédés déjà disponibles, sans correspondre nécessairement à une orientation uniformément partagée par l’organisation dont le pratiquant se réclame.

La différence devient essentielle lorsqu’on considère les affrontements avec les représentants du Kodokan. Un judoka peut connaître les immobilisations et les soumissions sans posséder une maîtrise suffisante pour les employer contre un adversaire dont l’expérience dans ces situations est particulièrement développée. Une défaite révèle alors un écart entre les capacités des protagonistes, mais ne prouve pas que le répertoire technique de l’un était entièrement absent de l’enseignement reçu par l’autre.

Les publications des premières années du judo rendent d’ailleurs difficile la thèse d’une découverte soudaine du combat au sol. Les techniques de contrôle appartiennent déjà aux connaissances reconnues du Kodokan, tandis que les formes élaborées dès ses débuts témoignent de leur importance. La question historique doit donc porter davantage sur les compétences respectives des pratiquants et les conséquences de leurs confrontations que sur l’introduction supposée d’un domaine auparavant inexistant.

La chronologie des rencontres attribuées à Tanabe demande elle-même une précaution particulière. Les récits ne s’accordent pas toujours sur les dates, les adversaires et les conditions des combats, tandis que certaines versions regroupent plusieurs affrontements dans un événement collectif dont le caractère décisif demeure difficile à établir. L’existence de confrontations importantes ne suffit donc pas à reconstruire une défaite institutionnelle unique qui expliquerait l’ensemble du développement ultérieur du ne-waza.

Le témoignage attribué à Tanabe dans le Dai Nippon Jūdō-shi, publié par le Kodokan en 1939, permet néanmoins de retrouver la manière dont sa spécialité est racontée plusieurs décennies après les événements. Accessible notamment à travers une traduction commentée de Syd Hoare, il évoque les difficultés rencontrées face à des adversaires physiquement puissants et les réponses que Tanabe aurait progressivement élaborées pour les combattre.

Ce document appartient à une mémoire rétrospective dont la valeur ne se confond pas avec celle d’un compte rendu contemporain. Le texte paraît dans une histoire institutionnelle du judo et sa consultation par l’intermédiaire d’une traduction ajoute une médiation supplémentaire. Il renseigne la manière dont un parcours technique est expliqué après coup, sans fournir nécessairement les éléments permettant de vérifier toutes les circonstances auxquelles cette explication se rapporte.

Le récit conserve pourtant un intérêt particulier lorsqu’il rapproche les caractéristiques corporelles du pratiquant des choix qui auraient orienté sa manière de combattre. Tanabe apparaît comme un homme amené à rechercher certaines solutions parce que les adversaires rencontrés rendaient difficiles les procédés auxquels il aurait autrement pu recourir. Sa spécialisation reçoit ainsi une explication biographique dans laquelle la technique devient la réponse progressivement construite à un problème personnel.

Une structure comparable apparaît dans les récits ultérieurs consacrés à Hélio Gracie. Dans les deux cas, les caractéristiques physiques du protagoniste donnent au développement des procédés une origine intelligible et permettent de relier la singularité revendiquée d’un enseignement à l’expérience de son représentant le plus célèbre.

Cette comparaison ne doit pas être transformée en relation technique directe. Elle révèle surtout une manière de raconter l’histoire des pratiques martiales, dans laquelle une transformation collective est rapportée à l’ingéniosité d’un individu confronté à des difficultés exceptionnelles.

Or la réputation d’un spécialiste ne suffit pas à démontrer que ses procédés ont durablement modifié l’enseignement de plusieurs écoles. Pour établir une telle conséquence, il faudrait retrouver les personnes qui les ont repris, les situations dans lesquelles elles les ont travaillés et les relations pédagogiques permettant d’en suivre la transmission.

L’apport historique de Tanabe gagne donc à être recherché dans les compétences qui lui sont attribuées et dans les réactions documentables à ses confrontations, plutôt que dans l’affirmation d’une révolution dont les causes seraient entièrement contenues dans quelques victoires.

Le développement du ne-waza moderne conduit ainsi à déplacer l’analyse vers des environnements où les spécialités peuvent être poursuivies au-delà d’un combattant. Les compétitions scolaires et universitaires offrent précisément un terrain dans lequel les règles, les équipes et les successions d’élèves rendent possible l’étude de transformations dont la continuité collective devient historiquement plus visible.

XI.5. La formation des compétitions Kōsen

Lorsque l’université impériale de Kyoto accueille, du 29 au 31 décembre 1914, le premier tournoi Kōsen, l’événement constitue l’aboutissement de plusieurs années de relations entre établissements dont les rencontres avaient progressivement fait apparaître des ambitions compétitives et des désaccords réglementaires. Les recherches de Nakajima (2013) montrent que l’organisation du tournoi ne résulte pas d’une décision soudaine destinée à créer une nouvelle manière de combattre. Elle prolonge des confrontations antérieures, au cours desquelles les établissements ont dû apprendre à négocier les conditions permettant de comparer leurs équipes.

Dès avril 1907, une rencontre entre le troisième et le quatrième établissement supérieur fait apparaître la tension entre les finalités éducatives officiellement revendiquées et la place croissante accordée aux résultats. L’épreuve est présentée comme une occasion de renforcer les relations entre élèves et de contribuer à leur formation, mais les représentants du quatrième établissement cherchent également des moyens de préserver le résultat collectif, notamment en développant des stratégies susceptibles d’aboutir à des combats nuls.

Cette évolution révèle une conséquence importante de l’organisation par équipes. Un affrontement individuel ne possède pas nécessairement la même valeur selon qu’il est considéré isolément ou qu’il contribue au résultat d’une confrontation collective. Empêcher un adversaire expérimenté de remporter son combat peut devenir utile pour préserver les intérêts du groupe, tandis qu’une défense prolongée peut recevoir une valeur tactique qui ne correspond pas à l’absence d’initiative qu’on pourrait lui attribuer dans un autre contexte.

Les désaccords sur ces stratégies contribuent à rendre les négociations réglementaires de plus en plus difficiles. Les établissements discutent la durée des combats, les moyens de déterminer la victoire, les contraintes articulaires admises, l’ordre des arbitres et le nombre de représentants autorisés à participer. Ces questions ne relèvent pas seulement de l’organisation matérielle des rencontres, puisqu’elles déterminent les situations dans lesquelles les compétences de chaque équipe pourront acquérir une valeur.

Les règles deviennent ainsi un enjeu de concurrence entre établissements. Chacun cherche à préserver des conditions compatibles avec les habitudes de ses représentants, tandis que l’organisation de confrontations régulières exige des compromis suffisamment acceptables pour que les résultats soient reconnus par tous.

L’université impériale de Kyoto propose dès février 1912 la constitution d’un tournoi rassemblant plusieurs établissements, mais près de trois années seront nécessaires pour parvenir à sa réalisation. Ce délai, documenté par Nakajima, montre que la formation d’un circuit compétitif suppose l’élaboration de conventions communes et d’une autorité organisatrice dont les décisions peuvent être acceptées au-delà des intérêts immédiats des différentes équipes.

Le tournoi de décembre 1914 réunit finalement les quatrième, sixième et septième établissements supérieurs. L’organisation constitue une étape importante de la vie sportive scolaire, mais ne correspond pas à la fondation d’une discipline martiale indépendante. Le terme Kōsen désigne d’abord les établissements concernés par ces rencontres, dont les pratiquants continuent de se reconnaître dans le judo, tout en développant progressivement des orientations liées aux exigences de leurs compétitions.

Le règlement adopté pour cette première édition donne accès à des conditions dont les conséquences techniques peuvent être examinées avec davantage de précision. D’après le compte rendu d’Ishizu publié en 1915 et étudié par Nakajima, les équipes comprennent quinze représentants. Les combats ordinaires durent dix minutes, tandis que les capitaines et vice-capitaines disposent de durées plus longues, certaines confrontations entre capitaines pouvant même se poursuivre sans limite temporelle fixée à l’avance (Ishizu, 1915, cité dans Nakajima, 2013, p. 273).

Ces dispositions modifient les problèmes auxquels les combattants sont confrontés. Une rencontre prolongée impose de gérer l’effort, de préserver ses capacités de défense et de poursuivre des actions dont la conclusion ne peut pas toujours être obtenue rapidement. Dans une épreuve collective, la conservation d’un résultat favorable ou la neutralisation d’un adversaire dangereux peuvent également devenir des objectifs importants, même lorsque le combattant ne parvient pas à imposer une victoire individuelle.

Il serait cependant excessif de déduire directement de ces durées l’ensemble des stratégies pratiquées. Le règlement définit des possibilités dont les équipes peuvent tirer parti, mais ne suffit pas à identifier les choix effectivement réalisés par chacun des combattants. Les comptes rendus de rencontres et les documents relatifs à l’entraînement demeurent nécessaires pour comprendre comment ces conditions ont été exploitées.

Les dispositions concernant les contraintes articulaires témoignent également d’une autonomie réglementaire relative. Certaines actions sont admises dans des conditions qui ne correspondent pas exactement aux prescriptions du Kodokan ou de la Butokukai, tandis que des exclusions particulières sont prévues pour plusieurs procédés considérés comme dangereux. Les règles résultent ainsi de négociations propres au circuit scolaire, dont les compromis ne se réduisent pas à la reproduction d’un règlement institutionnel déjà fixé ailleurs.

Cette autonomie ne signifie pas que les étudiants disposent d’un répertoire technique séparé. Elle leur donne des conditions de confrontation dans lesquelles des procédés partagés avec les autres milieux du judo peuvent recevoir une valeur différente.

La compétition par équipes renforce la possibilité que ces orientations soient poursuivies collectivement. Les promotions se succèdent, les pratiquants les plus expérimentés quittent progressivement leur établissement et de nouveaux élèves doivent être préparés aux rencontres suivantes. Les compétences qui ont permis de répondre aux exigences des épreuves ne peuvent donc se prolonger uniquement par le maintien des mêmes individus. Elles doivent devenir suffisamment accessibles pour être transmises à ceux qui leur succèdent.

Cette temporalité distingue les établissements scolaires des académies privées dans lesquelles un même enseignant peut exercer pendant plusieurs décennies. La continuité d’une équipe repose davantage sur la transmission entre promotions, dont le renouvellement régulier oblige à conserver certaines habitudes de préparation malgré le départ des combattants qui les ont initialement développées.

Il ne faut pourtant pas considérer que cette succession produit automatiquement une spécialisation technique. Les règlements et les résultats offrent des raisons de privilégier certaines compétences, mais leur approfondissement dépend encore du temps consacré à l’entraînement, des orientations des professeurs et des relations entre les partenaires. La constitution d’un circuit régulier rend possible une continuité dont la réalité doit ensuite être recherchée dans l’activité des établissements.

Une dernière précaution chronologique demeure indispensable pour la comparaison avec le Brésil. Mitsuyo Maeda quitte le Japon en 1904, dix ans avant le premier tournoi Kōsen de Kyoto. Les connaissances acquises avant son départ ne peuvent donc être expliquées par les transformations qui se développeront ultérieurement dans ce circuit. Une éventuelle influence sur les écoles brésiliennes devrait être établie par des circulations postérieures, et non déduite de ressemblances entre des techniques dont une partie du répertoire est déjà ancienne.

La formation des compétitions Kōsen constitue ainsi une transformation importante du judo étudiant, dont la portée concerne davantage l’organisation des confrontations et la continuité des équipes que l’invention de procédés jusque-là inconnus. Les règles donnent à certaines compétences une valeur durable, tandis que les établissements cherchent progressivement à développer les moyens de les préparer et de les transmettre.

L’importance prise par ces orientations devient suffisamment visible pour susciter bientôt un débat dépassant les seules négociations entre écoles. La question porte désormais sur la place qu’une spécialisation efficace dans certaines compétitions doit pouvoir occuper dans l’ensemble de la formation défendue par le Kodokan.

XI.6. Oda Tsunetane et les débats sur la place du ne-waza

En 1918, une rencontre opposant le premier et le deuxième établissement supérieur contribue à porter devant un public plus large les désaccords relatifs à la place du combat au sol dans le judo. Le deuxième établissement, auquel Oda Tsunetane est associé comme responsable de l’enseignement, obtient un résultat favorable en accordant une importance notable au ne-waza. Cette orientation suscite les critiques de Kanō, qui considère que les stratégies employées donnent à certaines situations une place excessive au regard de la formation générale qu’il entend préserver (Nakajima, 2014).

L’événement est particulièrement révélateur parce que les protagonistes ne discutent pas l’existence ni l’efficacité possible des techniques de contrôle. Leur désaccord concerne les conditions dans lesquelles celles-ci doivent être privilégiées et les conséquences d’une spécialisation sur les compétences que le judo est censé développer.

Pour les responsables du deuxième établissement, les conventions de la rencontre définissent des problèmes dont les combattants doivent être capables de trouver la solution. Une stratégie permettant de neutraliser un adversaire réputé dangereux, de conserver un résultat ou d’obtenir une soumission répond aux exigences concrètes de l’épreuve. Sa valeur peut être appréciée dans les confrontations auxquelles les étudiants se préparent, puis confirmée ou remise en question lors des rencontres suivantes.

Cette perspective donne une légitimité particulière à l’approfondissement technique. Lorsque des situations reviennent régulièrement dans les compétitions et qu’une réponse permet d’y obtenir des résultats, les pratiquants disposent de raisons de lui consacrer davantage de temps. Les compétences développées ne sont pas simplement des préférences personnelles, puisqu’elles répondent à des exigences collectivement reconnues dans leur milieu sportif.

Kanō examine cependant ces stratégies à partir d’un projet dont l’horizon ne coïncide pas entièrement avec celui des compétitions scolaires. Certaines conduites efficaces lorsque les frappes sont interdites, lorsque l’affrontement oppose seulement deux personnes ou lorsque la poursuite au sol est largement autorisée peuvent lui paraître insuffisantes pour garantir une compétence martiale plus générale. La valeur du travail technique doit également être appréciée au regard de situations dont les contraintes diffèrent de celles des épreuves étudiantes.

Les deux positions ne peuvent donc pas être départagées par le seul résultat de la rencontre. La victoire d’une équipe établit qu’elle a su répondre aux conditions qui lui étaient imposées, mais ne démontre pas que sa préparation développe toutes les qualités souhaitées par Kanō. Inversement, l’affirmation d’une finalité éducative plus large ne permet pas d’effacer les résultats des spécialistes ni de nier l’efficacité qu’ils ont manifestée.

La controverse porte ainsi sur la définition même des critères permettant de juger une pratique. L’efficacité peut être appréciée à travers le résultat d’une confrontation donnée, à travers la capacité à répondre à d’autres formes d’affrontement ou à partir des qualités physiques et morales dont l’apprentissage est supposé favoriser le développement. Ces dimensions peuvent se rejoindre, mais elles ne conduisent pas nécessairement à la même répartition du temps ni aux mêmes priorités pédagogiques.

Oda défend publiquement la légitimité des procédés de ne-waza et des recherches techniques auxquelles les pratiquants se consacrent. Ses interventions de 1918, notamment dans Chūō Kōron, donnent au désaccord une portée dépassant le cadre des relations entre enseignants et étudiants. La position du Kodokan est alors discutée par un acteur qui appartient lui-même au monde du judo et dont les critiques prennent appui sur des compétences développées dans ses propres compétitions.

La réponse de Sakuraba Takeshi, proche de Kanō, contribue à replacer cette discussion dans les finalités plus générales de l’enseignement. Nakajima montre qu’Oda finit par admettre certains de ses arguments, sans que cette concession supprime l’importance du désaccord initial. L’épisode représente l’un des premiers moments où l’autorité du Kodokan est publiquement contestée, dans le cadre du judo étudiant, sur la légitimité d’une orientation technique dont les résultats sont pourtant reconnus dans les rencontres.

La controverse n’entraîne pas immédiatement la formation d’une autre discipline. Elle révèle plutôt la possibilité que plusieurs conceptions du judo se développent au sein d’un même ensemble institutionnel, chacune accordant une place différente à la compétition, à la recherche technique et aux finalités éducatives.

Cette diversité devient plus difficile à maintenir lorsqu’une organisation cherche à imposer des règles communes. Les étudiants souhaitent préserver les situations auxquelles leur préparation donne une valeur particulière, tandis que le Kodokan cherche à éviter que certaines stratégies compétitives orientent de manière excessive la formation de l’ensemble des pratiquants.

La question réglementaire prend dès lors une importance nouvelle. Réduire la liberté de conduire volontairement l’adversaire au sol, ou modifier les conditions dans lesquelles l’arbitre autorise la poursuite de l’action, permet d’agir sur la place pratique d’un domaine sans supprimer les techniques qui le composent. L’intervention institutionnelle peut ainsi modifier les occasions dont disposent les spécialistes pour employer leurs connaissances et, indirectement, l’intérêt qu’ils trouvent à poursuivre certaines formes de préparation.

Le débat autour d’Oda montre donc comment une différence dans les orientations de l’entraînement devient progressivement une question de pouvoir réglementaire. La difficulté ne réside plus seulement dans la concurrence entre enseignants, mais dans la possibilité pour des établissements d’organiser durablement leurs propres conventions lorsque celles-ci ne correspondent pas à celles que le Kodokan souhaite généraliser.

XI.7. Les règlements et les orientations du combat scolaire et universitaire

La révision réglementaire publiée par le Kodokan en juin 1924 constitue une étape importante de cette controverse. Engagée après plusieurs années de discussions sur la place accordée au ne-waza dans le judo étudiant, elle cherche à limiter certaines conditions permettant de privilégier directement le combat au sol, sans pour autant supprimer les immobilisations, les étranglements et les contraintes articulaires du répertoire reconnu.

La distinction est essentielle. Un procédé peut demeurer autorisé tout en recevant une valeur compétitive différente lorsque les circonstances de son emploi sont modifiées. Si le combattant conserve la liberté de provoquer rapidement une situation au sol, il peut chercher à organiser l’affrontement autour des compétences qu’il y a particulièrement approfondies. Lorsque l’entrée dans cette phase doit être liée à une action debout recevable selon le règlement, l’accès à ses positions privilégiées devient plus dépendant de capacités qu’il n’avait pas nécessairement intérêt à travailler dans les mêmes proportions.

Le changement ne concerne donc pas seulement les techniques qui peuvent conclure une rencontre. Il agit sur les situations permettant d’y parvenir et sur la liberté des pratiquants de choisir les domaines dans lesquels ils souhaitent confronter leurs adversaires.

Cette forme de réglementation possède une portée plus importante qu’une lecture limitée aux interdictions ne le laisserait supposer. Un répertoire peut rester pratiquement intact alors que certaines de ses composantes deviennent plus difficiles à employer, parce que les conditions qui leur donnaient accès se trouvent réduites. Les possibilités techniques et leur valeur sportive ne sont donc pas déterminées uniquement par leur présence dans les classifications.

Les recherches de Nakajima (2014) permettent de suivre cette évolution en distinguant les discussions qui précèdent la réforme, les dispositions effectivement adoptées et les réactions des établissements. Les sources contemporaines documentent plus directement les règles retenues, tandis que des témoignages rétrospectifs conservent le souvenir de projets parfois beaucoup plus restrictifs. Ces différents ensembles ne doivent pas être confondus, car l’évocation ultérieure d’une interdiction générale du sol ne signifie pas qu’une telle décision ait été effectivement appliquée.

Les conséquences des nouveaux règlements demeurent elles-mêmes dépendantes des organisations qui choisissent de les adopter. Le Kodokan possède une autorité importante, mais les établissements scolaires et universitaires disposent déjà de relations sportives dans lesquelles leurs propres conventions ont été négociées. L’existence d’un règlement central ne garantit donc pas une uniformisation immédiate de toutes les compétitions japonaises.

La Fédération étudiante de judo de Tokyo accepte progressivement d’intégrer les dispositions révisées, notamment sous l’influence de Kanō. L’université impériale de Tokyo s’oppose cependant à cette évolution et finit par quitter l’organisation, avant de rechercher auprès d’autres universités les conditions permettant de maintenir des rencontres dont les règles répondent davantage aux orientations qu’elle souhaite défendre.

La constitution d’un circuit universitaire autonome se développe alors sur plusieurs années. Une coopération prend forme en 1926, puis se consolide jusqu’à l’organisation du tournoi des quatre universités impériales en 1928. Cette chronologie montre que la réponse aux nouvelles dispositions ne correspond pas à une rupture immédiate. Elle résulte de décisions, de négociations et de relations institutionnelles dont la continuité donne aux établissements les moyens de défendre leurs propres formes de compétition.

L’autonomie réglementaire contribue alors à préserver certaines orientations techniques. Les équipes disposent de rencontres dans lesquelles les compétences acquises continuent de recevoir une valeur reconnue, tandis que les enseignants peuvent organiser leur préparation en fonction des situations auxquelles leurs pratiquants seront effectivement confrontés.

Cette évolution n’implique pourtant pas que les établissements cessent de se considérer comme pratiquant le judo. Les répertoires restent largement communs et les références historiques partagées, alors même que les règlements et les critères de réussite commencent à distinguer sensiblement les différents milieux.

La différenciation des pratiques peut donc précéder celle des identités. Une équipe peut développer des habitudes techniques reconnaissables, défendre des règles particulières et organiser une formation adaptée à ses compétitions sans revendiquer immédiatement l’existence d’un art martial indépendant.

La controverse reçoit également une dimension intellectuelle avec les interventions de Sasaki Kibisaburō. En 1926, celui-ci défend une conception sportive du judo dont les exigences ne doivent pas être subordonnées entièrement à l’interprétation martiale et éducative du Kodokan. Son engagement s’inscrit dans une expérience personnelle des conflits réglementaires, dont Nakajima rappelle notamment les tensions apparues lors de rencontres où l’emploi répété du ne-waza avait suscité une réaction défavorable de certains responsables.

Le débat ne peut donc pas être réduit à une opposition entre tradition martiale et modernisation sportive. Dans ce contexte, certains étudiants revendiquent précisément la logique sportive pour défendre la légitimité de leurs recherches techniques, tandis que Kanō souhaite préserver des finalités qui dépassent les conventions particulières des compétitions.

Les deux positions ne donnent pas la même place aux règles. Pour les représentants du judo universitaire, un règlement relativement stable rend possible l’organisation d’épreuves dont les résultats peuvent être comparés, et dans lesquelles les pratiquants disposent de raisons d’approfondir les compétences utiles. Pour Kanō, ces mêmes conventions risquent de donner une importance excessive à des situations dont la valeur serait différente si les conditions de l’affrontement changeaient.

La question des grades et de la reconnaissance institutionnelle prolonge cette divergence. Un pratiquant peut obtenir des résultats remarquables dans certaines compétitions sans satisfaire nécessairement l’ensemble des attentes qu’une organisation associe à un niveau de compétence plus général. Les performances sportives, les capacités d’enseignement et l’autorité reconnue dans une institution ne reposent pas toujours sur des critères parfaitement superposables.

Le développement du ne-waza prend ainsi place dans une histoire où les règlements, les grades et les structures de compétition contribuent à déterminer les orientations légitimes de la pratique. Les groupes qui souhaitent préserver leur spécialité doivent disposer de davantage que de quelques combattants victorieux. Il leur faut des relations institutionnelles, des enseignants, des arbitres et des rencontres capables de prolonger les conditions dans lesquelles leurs compétences peuvent être éprouvées puis reconnues.

Mais la constitution de ces structures ne permet pas encore de mesurer les transformations de l’entraînement. Les règlements indiquent les possibilités offertes et les controverses renseignent les finalités défendues par leurs acteurs. Pour établir comment certaines orientations deviennent des habitudes collectives, il faut retrouver les séances, les durées et les formes de préparation auxquelles les pratiquants consacrent réellement leur activité.

C’est précisément cette dimension que les journaux du club de Kanazawa permettent d’approcher avec une précision rarement accessible dans l’histoire des pratiques martiales anciennes.

XI.8. Les cultures d’entraînement : l’apport des journaux de clubs

Les recherches consacrées au quatrième établissement supérieur de Kanazawa permettent de déplacer l’analyse des règlements et des controverses vers les conditions concrètes dans lesquelles les étudiants organisent leur préparation. Une partie des journaux du club de judo, conservés sous le titre Nankagun, couvre la période comprise entre 1914 et 1946, malgré d’importantes lacunes. Leur étude par Hideaki Ōkubo (2008) donne accès à des informations dont les autres sources rendent rarement compte avec la même précision, notamment la durée des séances, les périodes d’activité, les contraintes du calendrier scolaire et les modifications progressives de l’investissement collectif.

La nature de ces documents constitue leur principal intérêt. Les manuels présentent les connaissances que les enseignants souhaitent transmettre, tandis que les règlements indiquent les actions permises et les critères de réussite. Les journaux de club permettent d’observer, dans une mesure plus concrète, le temps que les pratiquants consacrent à leur formation et la manière dont l’entraînement trouve une place dans leur vie quotidienne.

Le contraste entre les premières notes de 1914 et celles de la fin des années 1920 apparaît particulièrement révélateur.

En 1914, les membres du club ne suivent pas encore l’organisation intensive que les récits ultérieurs associeront au judo Kōsen. Les séances commencent approximativement trois mois avant les principales compétitions et durent généralement une heure, tandis que les examens, les absences et les autres exigences de la vie scolaire contribuent à limiter la disponibilité des élèves. La préparation demeure donc relativement concentrée dans le temps, même si les étudiants participent déjà à un milieu sportif dont les rencontres possèdent une importance croissante.

Cette situation oblige à considérer la culture d’entraînement elle-même comme une construction historique. Les pratiques associées plus tard à une préparation presque permanente ne sont pas déjà entièrement constituées au moment des premières compétitions. Elles résultent d’une transformation progressive des priorités du groupe et des conditions dans lesquelles ses membres peuvent se consacrer à l’activité.

Ōkubo situe une évolution importante autour de 1922, année au cours de laquelle le club connaît une défaite dans les compétitions Kōsen. Les journaux commencent alors à rendre compte d’une activité couvrant une partie plus étendue de l’année, témoignant d’une préparation qui ne se limite plus aussi nettement aux semaines précédant les rencontres.

Le rapprochement entre ce résultat défavorable et la transformation du calendrier possède une valeur explicative, sans établir à lui seul une relation de causalité exclusive. L’échec peut avoir contribué à modifier les ambitions des étudiants, mais les conséquences concrètes dépendent également des responsables du club, de l’organisation des séances et de la possibilité de préserver du temps face aux autres exigences scolaires.

La défaite ne produit donc pas mécaniquement une nouvelle manière de s’entraîner. Elle constitue un événement auquel le groupe peut choisir de donner une suite, en accordant davantage d’importance aux difficultés rencontrées et en modifiant les conditions de sa préparation.

La transformation apparaît beaucoup plus nettement dans les cahiers de 1927 et 1928. L’entraînement occupe désormais une grande partie de l’année, les séances sont sensiblement plus longues et le travail au sol reçoit une place centrale dans l’activité collective. Les pratiques décrites témoignent d’une préparation intensive, où les étudiants consacrent un temps considérable à des exercices répétés, souvent avec plusieurs partenaires successifs.

Ōkubo rapproche cette organisation de l’image d’une vie presque monastique que l’écrivain Inoue Yasushi associera à son expérience du judo scolaire. L’expression doit être replacée dans son contexte, mais elle rend sensible la distance qui sépare la préparation relativement modérée des premières années d’un investissement devenu suffisamment important pour structurer une part considérable de la vie des élèves.

Le changement observé ne concerne pas seulement la quantité d’heures consacrée au judo. L’augmentation du temps disponible modifie les occasions dont les pratiquants disposent pour approfondir les problèmes auxquels leur préparation accorde de la valeur. Les élèves peuvent retrouver régulièrement les mêmes situations, rencontrer plusieurs partenaires et reprendre des difficultés que les premières tentatives n’ont pas permis de résoudre.

Le journal ne donne pas pour autant accès à toutes les conséquences techniques de cette intensification. Il permet d’établir des changements dans la durée et dans l’organisation de l’entraînement, ainsi que l’importance accordée au ne-waza, sans fournir nécessairement une mesure détaillée de la progression de chacun des membres ou de la maîtrise atteinte dans chaque catégorie de procédés.

La distinction est importante. Les documents montrent que les conditions de l’apprentissage se sont transformées, mais les conséquences précises de cette transformation sur les compétences demanderaient des comparaisons supplémentaires entre les techniques employées, les résultats obtenus et les expériences individuelles des pratiquants.

L’importance historique du dossier n’en est pas diminuée. Il révèle qu’une spécialisation peut devenir plus soutenue lorsque le groupe modifie durablement l’organisation de son temps, même sans que ses membres disposent nécessairement d’un répertoire entièrement nouveau. La transformation concerne alors les possibilités d’approfondissement offertes aux pratiquants, plutôt que l’apparition immédiate de techniques jusque-là inconnues.

Les exercices réalisés contre plusieurs partenaires successifs introduisent également des contraintes particulières. Le pratiquant doit maintenir son activité malgré la fatigue, ajuster ses réponses à des adversaires différents et poursuivre l’opposition dans des conditions où ses ressources peuvent diminuer progressivement. De telles situations offrent des expériences dont la nature diffère d’une démonstration brève, mais leur présence dans le journal ne permet pas de reconstituer automatiquement les solutions techniques développées par chacun.

La culture de l’entraînement dépend aussi des choix collectifs qui permettent de maintenir cette intensité. Les obligations scolaires continuent d’exercer leur influence et les étudiants ne disposent pas d’une liberté illimitée pour organiser leurs journées. Les tensions relevées à la fin des années 1920 montrent que la place accordée au judo doit parfois être défendue face à d’autres attentes institutionnelles.

Le temps d’entraînement apparaît ainsi comme une ressource dont la disponibilité dépend de relations sociales et de décisions d’organisation. L’intensification ne résulte pas seulement de la volonté individuelle des pratiquants, puisqu’elle suppose des partenaires, des locaux, des horaires et un environnement permettant à l’activité de se poursuivre avec suffisamment de régularité.

Cette dimension éclaire la formation d’une spécialisation sous un angle que les grands récits de confrontation rendent rarement visible. La réputation d’un combattant peut faire connaître une technique, mais son approfondissement collectif dépend des conditions dans lesquelles d’autres disposent de la possibilité de la travailler à leur tour. Une compétence ne devient une orientation durable du groupe que si les relations d’entraînement permettent de prolonger ce travail au-delà de la carrière de ceux qui l’ont initialement rendu important.

La succession régulière des promotions donne à cette continuité une exigence particulière. Les élèves avancés quittent progressivement l’établissement, tandis que de nouveaux étudiants doivent acquérir les connaissances nécessaires pour participer aux compétitions suivantes. Les pratiques valorisées par le groupe ne peuvent donc demeurer attachées aux seuls combattants qui ont obtenu les résultats les plus prestigieux. Elles doivent être transmises dans une organisation capable de les rendre accessibles aux générations suivantes.

Les journaux Nankagun ne constituent pourtant pas un témoignage exhaustif de cette transmission. Leur conservation est incomplète et les rédacteurs ont pu privilégier les événements, les difficultés ou les performances qu’ils jugeaient dignes d’être consignés. L’appartenance au groupe et la recherche de prestige peuvent également influencer la manière dont l’activité est présentée.

Il serait donc imprudent de considérer le cas de Kanazawa comme représentatif de tous les établissements Kōsen. Son intérêt réside précisément dans la possibilité d’étudier une trajectoire singulière, documentée sur plusieurs périodes et suffisamment précise pour faire apparaître des transformations de l’organisation quotidienne.

Cette singularité offre un point de comparaison particulièrement important avec les académies brésiliennes. Les sources cariocas rendent visibles les défis, les enseignants et les relations entre établissements, mais elles donnent beaucoup moins souvent accès à des journaux permettant de suivre l’évolution des séances et des volumes de travail.

La comparaison ne peut donc pas supposer que les écoles du Brésil ont adopté des rythmes identiques à ceux observés à Kanazawa. Elle peut cependant rechercher comment les confrontations publiques influencent leurs priorités, si certaines situations reçoivent une place croissante dans les cours et dans quelles conditions des élèves deviennent capables de poursuivre puis de transmettre les compétences approfondies par leurs prédécesseurs.

L’apport d’Ōkubo permet ainsi de mieux situer ce que les règlements et les controverses ne suffisent pas à établir. Entre les premières notes de 1914 et la préparation intensive de 1927–1928, le club de Kanazawa modifie concrètement son investissement dans le judo et accorde au combat au sol une importance dont les archives quotidiennes conservent la trace.

Cette transformation ne constitue pas une preuve directe de l’invention de techniques nouvelles. Elle montre que les conditions dans lesquelles un domaine peut être approfondi possèdent elles-mêmes une histoire, dont les dimensions sociales et institutionnelles doivent être étudiées aussi attentivement que les procédés enseignés.

XI.9. Conclusion — Plusieurs orientations du sol au sein du judo japonais

L’étude du ne-waza dans le Japon moderne révèle une histoire dont les transformations ne peuvent être ramenées ni à la découverte d’un répertoire auparavant inexistant ni à l’action décisive d’un spécialiste unique. Les techniques de contrôle et de soumission appartiennent déjà aux ressources reconnues du judo lorsque les premières compétitions scolaires commencent à acquérir une organisation plus régulière. Leur présence ne garantit pourtant pas que les différents milieux leur accordent la même importance, ni que les pratiquants disposent partout des mêmes conditions pour en approfondir l’emploi.

Le manuel d’Arima témoigne de cette reconnaissance précoce. Les immobilisations, les étranglements et les contraintes articulaires possèdent une place explicite dans la formation qu’il présente, tandis que les recommandations relatives au randori et à l’entraînement montrent que leur étude s’inscrit dans une conception plus générale de la compétence martiale. Le combat au sol n’apparaît donc pas comme une activité étrangère au Kodokan, mais comme l’un des domaines dont l’approfondissement doit être articulé aux autres exigences de l’enseignement.

La publication de Miyake et Tani, dès 1906, confirme également que des enseignants japonais disposent déjà d’une conception élaborée des situations qui suivent la chute. Les auteurs décrivent les moyens de défendre depuis une position inférieure, les difficultés rencontrées par celui qui cherche à contrôler au-dessus et les possibilités d’attaque encore accessibles lorsque les adversaires se trouvent au sol. Leur expérience internationale témoigne ainsi de savoir-faire dont l’existence précède les spécialisations associées au circuit Kōsen.

Ces documents rendent historiquement difficile l’idée d’un combat au sol qui aurait été inventé par les compétitions étudiantes ou découvert tardivement par les représentants du Kodokan. Ils établissent des ressources disponibles, sans permettre toutefois de déterminer la place exacte qu’elles occupaient dans les différents entraînements.

La figure de Mataemon Tanabe rappelle précisément que la connaissance des techniques ne se confond pas avec leur maîtrise effective. Un pratiquant peut développer une compétence remarquable dans certaines situations et mettre en difficulté des adversaires issus de traditions apparentées, sans que ses succès constituent nécessairement l’origine de toutes les transformations qui se produiront ensuite. Les récits consacrés à sa carrière témoignent autant de l’importance accordée aux spécialistes que des difficultés rencontrées lorsqu’on cherche à mesurer leur influence sur des organisations plus vastes.

Les compétitions scolaires permettent de suivre cette évolution à une autre échelle. Dès les premières rencontres entre établissements, les finalités éducatives officiellement attribuées aux confrontations entrent progressivement en tension avec la recherche du résultat collectif. Les stratégies destinées à préserver un combat nul, les désaccords sur la durée des engagements et les discussions concernant les techniques autorisées révèlent des intérêts dont la conciliation exige la négociation de nouvelles conventions.

Le tournoi organisé à Kyoto en décembre 1914 donne une forme plus durable à ces relations, sans créer pour autant une discipline indépendante. Les équipes continuent de pratiquer le judo, mais disposent désormais de rencontres régulières et de règles dont les différences avec celles des autres organisations peuvent influencer les compétences qu’elles cherchent à développer.

L’importance du combat au sol dans ce milieu ne doit cependant pas être considérée comme une conséquence automatique de la réglementation. Les conventions rendent certaines stratégies accessibles et peuvent leur donner une valeur particulière, mais les choix réalisés par les enseignants et les ressources dont disposent les équipes demeurent déterminants pour leur approfondissement.

La controverse de 1918 autour d’Oda Tsunetane rend cette différence d’orientation particulièrement visible. Les performances du deuxième établissement supérieur montrent l’efficacité d’une préparation accordant une place importante au ne-waza dans les conditions des rencontres scolaires. Kanō conteste néanmoins la valeur générale d’une spécialisation qui lui paraît risquer de réduire certaines capacités qu’il considère comme essentielles à la formation du judoka.

Le désaccord ne repose donc pas sur une opposition entre techniques reconnues et techniques étrangères. Il concerne la place accordée aux compétences spécialisées dans un enseignement dont les responsables ne défendent pas nécessairement les mêmes finalités.

La réforme réglementaire de juin 1924 constitue l’une des principales conséquences institutionnelles de cette tension. En encadrant davantage les conditions permettant de conduire le combat au sol, le Kodokan cherche à limiter certaines orientations sans supprimer les procédés qui les composent. Les équipes attachées aux possibilités offertes par leurs propres règlements contestent cependant cette évolution, dont les conséquences modifient directement la valeur des compétences auxquelles elles consacrent leur préparation.

La formation progressive d’un circuit universitaire autonome, consolidé jusqu’en 1928, montre que ces divergences peuvent produire des organisations capables de maintenir des conventions particulières. Les établissements conservent une appartenance générale au judo, mais leurs pratiques compétitives acquièrent des caractéristiques suffisamment distinctes pour susciter des désaccords durables sur les règles et les formes de reconnaissance.

La différenciation technique peut donc apparaître avant toute séparation institutionnelle complète, tandis que l’autonomie réglementaire ne signifie pas nécessairement l’existence d’un répertoire entièrement indépendant.

Les recherches d’Ōkubo sur Kanazawa permettent d’observer une autre dimension de cette transformation. Les journaux du club montrent que l’investissement dans l’entraînement évolue profondément entre 1914 et la fin des années 1920. Les séances initialement limitées deviennent plus longues et plus régulières, tandis que le travail au sol occupe une place importante dans la préparation intensive des étudiants.

Cette évolution possède une portée historique qui dépasse la question du volume d’entraînement. Elle révèle que la spécialisation dépend également des moyens dont les groupes disposent pour organiser leur pratique, réunir des partenaires et préserver le temps nécessaire à l’approfondissement de certaines situations. Mais les documents montrent plus directement cette transformation de l’organisation que les effets précis qu’elle a pu produire sur chaque compétence technique.

Le rapprochement des recherches de Nakajima et d’Ōkubo permet ainsi de distinguer plusieurs niveaux d’analyse dont aucun ne suffit isolément à expliquer l’ensemble du développement. Les règlements déterminent les possibilités admises dans les rencontres, les résultats contribuent à faire reconnaître certaines capacités et les organisations collectives créent les conditions dans lesquelles les pratiquants peuvent leur consacrer une attention durable. Leur articulation varie selon les établissements et doit être reconstruite à partir de leurs trajectoires propres.

L’histoire du ne-waza montre donc qu’une spécialisation peut devenir suffisamment importante pour caractériser un milieu sans exiger l’invention de toutes les techniques qui la composent. Un répertoire partagé peut être organisé autour de priorités différentes, tandis que les règles et les conditions de préparation contribuent à donner à certaines compétences une place plus durable que dans d’autres groupes.

Cette observation constitue un repère essentiel pour l’histoire du jiu-jitsu brésilien. Les enseignants japonais qui développent leurs activités au Brésil ne quittent pas une tradition homogène et immobile, pas davantage que les écoles qui les accueillent ne travaillent à partir d’un répertoire dont tous les usages seraient définitivement fixés.

La chronologie oblige cependant à distinguer les savoir-faire acquis avant le départ des professionnels japonais des transformations qui se poursuivent ensuite au Japon. Maeda quitte son pays en 1904, avant la formation du circuit Kōsen et les controverses réglementaires des années 1920. Les ressemblances entre les compétences qui seront développées dans ces milieux et celles des académies brésiliennes ne peuvent donc être transformées en preuves de transmission directe sans que les relations historiques correspondantes soient établies.

Il serait également trompeur de comparer les écoles brésiliennes des années 1930 ou 1950 avec une représentation du judo japonais principalement construite à partir de ses règles internationales ultérieures. Une partie des différences observées pourrait alors résulter d’évolutions dont les effets seraient artificiellement projetés sur la période étudiée.

La comparaison exige plutôt de suivre les pratiques contemporaines, leurs règles et les institutions dont les orientations peuvent diverger tout en conservant un héritage largement commun. La contribution historique des académies brésiliennes doit être recherchée dans les usages qu’elles ont effectivement donnés aux connaissances reçues, dans les compétences dont leurs représentants ont démontré la maîtrise et dans les relations pédagogiques capables d’en prolonger l’enseignement.

L’évolution japonaise du ne-waza fournit ainsi une comparaison indispensable, mais non un modèle dont toutes les écoles brésiliennes auraient nécessairement reproduit les étapes. Elle montre que l’approfondissement d’un domaine peut se développer à l’intérieur d’une tradition partagée, que les différenciations réglementaires peuvent précéder les séparations identitaires et que les orientations techniques prennent leur sens dans des organisations dont la durée rend possibles des transmissions successives.

Il reste désormais à déterminer comment les établissements brésiliens ont mis ces ressources à l’épreuve dans leurs propres confrontations et à quelles compétences leurs représentants ont progressivement accordé une valeur particulière. L’enquête devra suivre les adversaires rencontrés, les règles négociées, les résultats dont la presse conserve la trace et, lorsque les documents le permettent, les pratiques d’enseignement qui ont assuré la continuité des savoir-faire.

Le problème historique peut alors être formulé avec davantage de précision. Il ne s’agit plus simplement de déterminer quelles techniques sont passées du Japon au Brésil, ni de rechercher une rupture dont l’existence aurait été fixée dès les premières implantations. Il faut comprendre comment des pratiques issues d’héritages communs ont pu recevoir des fonctions différentes, comment certaines orientations ont été approfondies et dans quelles conditions leurs représentants sont progressivement parvenus à les faire reconnaître comme les caractéristiques d’une tradition propre.

XI.10. Sources et références

Arima, Sumitomo, 1908. Judo: Japanese Physical Culture, Being a Further Exposition of Jujitsu and Similar Arts, Tokyo, Mitsumura & Co., édition anglaise consultée, notamment p. 86–108. Fac-similé. Les descriptions techniques, le chapitre des rencontres au dōjō et la prescription de répartition du temps ont été lus dans l’exemplaire numérisé. Ils ne sont pas assimilés à un relevé de toutes les pratiques du Kodokan.

Hoare, Syd, sans date. « Tanabe Mataemon Talks about His Fusen-Ryu Jujitsu », traduction commentée d’un témoignage publié dans le Dai Nippon Jūdō-shi de 1939. Reproduction de la traduction. Document utilisé comme médiation d’un témoignage tardif, sans reprendre les souvenirs incertains ajoutés par le traducteur.

Ikeda, Takuto, Tamio Nakamura et Hidehiro Akiyama, 2000. « A Study on the Formative Process of “Randori” in Meiji Era », Research Journal of Budo, 32(2), p. 32–42. DOI. Texte intégral consulté.

Kanō, Jigorō, 1932. « The Contribution of Judo to Education ». Transcription de la conférence.

Miyake, Taro et Yukio Tani, 1906. The Game of Ju-Jitsu: For the Use of Schools and Colleges. Londres, Hazell, Watson and Viney, deuxième édition. Notamment p. 17–24 et 40–51. Reproduction.

Nakajima, Tetsuya, 2013. « The Establishment Process of Kosen Judo Taikai: Emergence of Competitive Spirit and the Formation Process of Refereeing Regulations », Japan Journal of Physical Education, Health and Sport Sciences, 58(1), p. 257–276. DOI.

Nakajima, Tetsuya, 2014. « Emergence of the Discourse about “Sportification of Judo” during the Process Leading to Establishment of the Four Imperial Universities Competition and Its Historic Significance, Focusing on the Relationship between “Student Judo” and Kōdōkan Judo from 1918 to 1928 », Japan Journal of Physical Education, Health and Sport Sciences, 59(2), p. 721–744. DOI.

Ōkubo, Hideaki, 2008. « Historical Study of the Sports Activity in the Former 4th High School, Kanazawa: The “Monastic” Judo Club Life Evident from the Daily Practice Log “Nankagun” », Japan Journal of Sport Sociology, 16, p. 50–70. DOI.


Photographie historique de deux judokas japonais exécutant une technique de contrôle articulaire au sol, extraite du manuel Jūdō Kyōhan de Yokoyama et Ōshima, édition de 1921.
L’enseignement des techniques de contrôle au sol dans le judo japonais, 1921. Photographie technique extraite du Jūdō Kyōhan de Sakujirō Yokoyama et Eisuke Ōshima, montrant deux judokas engagés dans une technique de contrainte articulaire. Ce témoignage de l’enseignement technique au début du XXe siècle illustre la place déjà accordée au ne-waza dans la littérature pédagogique japonaise. Source : Yokoyama, S., & Ōshima, E. (1921). Jūdō Kyōhan (柔道教範), édition abrégée et augmentée. Tokyo : Nishōdō Shoten. Figure 98. Reproduction photographique diffusée par Nihon no Furuhonya.

Conclusion de la section IV — Des héritages pluriels et des pratiques japonaises en transformation

L’examen des traditions japonaises permet d’établir que le combat au sol possédait, bien avant l’apparition des premières académies brésiliennes, des répertoires techniques élaborés et des formes d’enseignement dont la diversité interdit de les rapporter à une origine unique. Les documents relatifs aux écoles anciennes attestent l’existence de procédés de renversement, d’immobilisation, d’étranglement et de contrainte articulaire, sans que leurs ressemblances formelles permettent de conclure à l’identité de leurs usages. Une même configuration corporelle pouvait répondre à des finalités différentes selon les situations envisagées, les modalités d’exercice et les traditions qui en organisaient l’apprentissage. L’ancienneté de ces connaissances constitue donc un résultat historiquement établi, mais elle ne suffit ni à reconstituer l’ensemble des pratiques effectives ni à démontrer l’existence d’un système de combat au sol uniforme.

La fondation du Kōdōkan ne marque pas davantage l’apparition de compétences jusque-là inconnues. La contribution de Jigorō Kanō réside notamment dans la sélection et la réorganisation de savoir-faire antérieurs, progressivement intégrés à un projet éducatif dont les conditions de pratique et les finalités ne se confondent pas avec celles des écoles dont ils proviennent. Les immobilisations, les étranglements et les contraintes articulaires demeurent présents dans le judo moderne, tandis que leur place dans l’enseignement et les formes d’opposition continue de faire l’objet d’ajustements. Les sources japonaises montrent ainsi que la transformation d’une tradition peut résulter d’une modification des usages et des relations entre les techniques, sans exiger leur remplacement par un répertoire entièrement nouveau.

Les publications de Taro Miyake et Yukio Tani en 1906, puis de Sumitomo Arima en 1908, permettent de préciser ce constat. Elles décrivent des possibilités d’action au sol dont plusieurs caractéristiques demeurent familières aux pratiquants contemporains, notamment la poursuite de l’opposition après la chute, les contrôles exercés sur un adversaire et les moyens par lesquels celui-ci peut résister ou reprendre l’initiative. Leur intérêt ne se limite pas à l’identification de précédents techniques. Ces ouvrages témoignent également de conceptions explicites de l’enseignement, dans lesquelles les procédés sont présentés à travers des relations corporelles, des enchaînements et des situations de pratique. Il convient néanmoins de distinguer le contenu prescrit par un manuel de l’activité effectivement conduite dans les établissements. La description d’une compétence établit sa disponibilité dans un corpus documentaire, mais ne permet pas de mesurer son importance réelle dans l’expérience quotidienne des élèves.

L’histoire du ne-waza au sein du judo moderne apporte un résultat complémentaire. Les recherches consacrées aux compétitions étudiantes, aux controverses réglementaires et à l’organisation de l’entraînement montrent que certaines formes de spécialisation ont pu se développer à l’intérieur même d’une tradition institutionnellement constituée. Les compétitions Kōsen, les divergences entre leurs représentants et les responsables du Kōdōkan, ainsi que les transformations réglementaires des années 1920, révèlent que les conditions accordées à la poursuite du combat au sol pouvaient devenir l’objet de conceptions concurrentes de la formation. Les désaccords ne portaient pas uniquement sur l’efficacité de procédés particuliers, mais également sur la valeur qu’il convenait d’attribuer à leur maîtrise dans l’éducation générale du judoka. La spécialisation ne correspondait donc pas nécessairement à l’abandon d’une appartenance commune, puisqu’elle pouvait s’approfondir au sein d’institutions continuant à se reconnaître dans le judo.

L’analyse des conditions ordinaires de la préparation permet de distinguer cette spécialisation de la seule évolution des règlements. Les travaux consacrés aux pratiques étudiantes de Kanazawa montrent que l’augmentation du temps d’entraînement, la régularité des séances et l’organisation collective des pratiquants ont pu donner à certaines situations de combat une importance croissante. Les conventions compétitives définissent des possibilités d’action et des critères de réussite, mais leur existence n’entraîne pas mécaniquement la transformation des enseignements. Une orientation acquiert une consistance particulière lorsque les établissements disposent des moyens humains, matériels et pédagogiques nécessaires pour la travailler durablement. Les sources japonaises permettent ainsi d’observer que la différenciation des pratiques dépend autant des conditions dans lesquelles les compétences sont approfondies que des règles qui contribuent à leur donner de la valeur.

Ces résultats conduisent à écarter deux interprétations rétrospectives également insuffisantes. La première consisterait à attribuer aux écoles brésiliennes l’invention de procédés dont l’existence et certains usages étaient déjà attestés au Japon. La seconde reviendrait à considérer que l’antériorité de ces connaissances exclut toute transformation ultérieure de leur organisation, de leur enseignement ou de leur importance pratique. L’histoire des traditions japonaises montre au contraire que les répertoires peuvent demeurer largement partagés alors même que les milieux de pratique développent des orientations différentes. Elle rappelle également que ces transformations possèdent leurs propres chronologies. Les spécialisations documentées dans certains établissements après le départ du Japon d’un enseignant ne peuvent être considérées comme les sources directes de son apprentissage antérieur sans démonstration d’une transmission ultérieure.

La comparaison établit finalement trois distinctions indispensables à l’interprétation historique : l’existence attestée d’un procédé ne renseigne pas entièrement sur son apprentissage, la continuité d’un répertoire n’implique pas la permanence de ses usages et l’approfondissement d’une spécialité ne conduit pas nécessairement à la naissance d’une discipline distincte. Ces résultats définissent les limites de ce que les sources japonaises permettent d’affirmer. Ils fournissent également les conditions d’une comparaison plus précise avec les enseignements développés au Brésil, dont la singularité devra désormais être appréciée à partir des pratiques et des relations effectivement documentées, plutôt que déduite de ressemblances techniques ou de classifications établies après coup.


Photographie de presse de 1931 présentant Carlos Gracie, Manoel Fernandes et Geo Omori, dans le contexte d’un défi entre jiu-jitsu et lutte gréco-romaine à Rio de Janeiro.
Jiu-jitsu contre lutte gréco-romaine au Brésil, 1931. Photographie de presse réunissant Carlos Gracie, Manoel Fernandes et Geo Omori, publiée dans le Diário de Notícias le 9 décembre 1931. Le document témoigne de l’organisation des défis interstyles et du rôle de la presse dans la médiatisation des confrontations entre traditions martiales au Brésil durant l’entre-deux-guerres. Source : Diário de Notícias, Rio de Janeiro, 9 décembre 1931, p. 1. Biblioteca Nacional do Brasil, Hemeroteca Digital Brasileira. Reproduction dans une étude universitaire de l’Universidade Estadual do Ceará, p. 57, figure 11.

Section V — La différenciation du jiu-jitsu au Brésil

Introduction de la section V

Au cours de la première moitié du XXe siècle, les écoles de jiu-jitsu implantées au Brésil développent leurs activités dans un environnement où les compétences martiales sont régulièrement exposées à la confrontation publique. Les rencontres entre spécialistes japonais, enseignants locaux et représentants d’autres traditions combattantes deviennent progressivement des occasions de défendre la valeur d’un apprentissage, d’établir une réputation et de faire reconnaître les qualités attribuées à une école. Ces affrontements ne constituent cependant qu’une dimension de la transformation étudiée. Leur importance historique dépend également des relations qu’ils entretiennent avec les pratiques d’enseignement, la continuité des établissements et les appartenances collectives dont les représentants cherchent à affirmer la légitimité.

La question centrale de cette section consiste à déterminer comment des orientations initialement associées à des combattants ou à des établissements particuliers ont pu acquérir une reconnaissance plus durable. Cette évolution ne saurait être déduite de la seule succession des victoires et des défaites, puisque les adversaires rencontrés, les conventions adoptées et les interprétations publiques des résultats peuvent différer considérablement d’une épreuve à l’autre. Elle suppose également de distinguer les compétences manifestées dans une confrontation de celles qui sont effectivement transmises aux élèves. Une manière de combattre peut contribuer à la réputation d’un professeur sans constituer nécessairement le fondement de son enseignement, tandis que certaines orientations pédagogiques peuvent se développer durablement sans recevoir une visibilité sportive comparable.

L’enquête suivra donc les relations entre trois dimensions de la différenciation. Elle examinera d’abord les situations dans lesquelles les compétences ont été mises à l’épreuve et les critères selon lesquels leurs résultats ont été reconnus. Elle cherchera ensuite à déterminer ce que les documents permettent de connaître des savoir-faire transmis dans les académies, avant d’étudier les filiations, les autorités et les appartenances à travers lesquelles les écoles ont progressivement construit leur identité. Ces dimensions ne seront pas considérées comme les étapes nécessaires d’une évolution uniforme. Leurs relations devront être établies à partir des trajectoires documentées, en tenant compte des différences entre établissements et des décalages possibles entre les transformations des pratiques et celles de leur reconnaissance.

Le chapitre XII examinera les confrontations publiques et les changements intervenus dans leurs conditions d’organisation. Le chapitre XIII portera sur les orientations techniques et pédagogiques que les sources permettent d’identifier dans les écoles brésiliennes. Le chapitre XIV s’attachera enfin à la construction des traditions, à leurs représentations collectives et aux autorités par lesquelles elles cherchent à se distinguer. Leur rapprochement permettra d’apprécier comment certaines formes de continuité ont progressivement acquis une signification particulière au Brésil, sans présupposer que les écoles concernées poursuivaient dès l’origine le projet de constituer une discipline nationale autonome.


Coupure du Jornal dos Sports du 8 juillet 1933 annonçant un défi de lutte libre entre George Gracie et Tico Soledade à Rio de Janeiro, accompagnée d’une photographie de ce dernier.
George Gracie face au lutteur Tico Soledade, Rio de Janeiro, 1933. Annonce de presse présentant un défi de lutte libre organisé dans les installations de la Police spéciale. La photographie de Tico Soledade et le traitement journalistique du combat témoignent de la médiatisation des confrontations entre pratiquants de jiu-jitsu et lutteurs professionnels au Brésil durant les années 1930. Source : Jornal dos Sports, Rio de Janeiro, 8 juillet 1933, p. 9. Reproduit dans José Cairus, The Gracie Clan and the Making of Brazilian Jiu-Jitsu, figure 24, p. 86.

Chapitre XII — Les confrontations et la transformation des conditions du combat

XII.1. Les défis interstyles et leurs formes successives

Le 19 avril 1909, le quotidien O Paiz annonce à Rio de Janeiro une confrontation de dix minutes entre Sada Miyako, professeur japonais de jiu-jitsu, et Arnaldo José Ferreira, jeune Portugais de dix-huit ans dont la constitution physique et les expériences antérieures sont mises en avant pour susciter l’intérêt du public. L’annonce présente notamment Ferreira comme le vainqueur d’une rencontre disputée à Lisbonne contre un combattant japonais nommé Raku. Cette référence inscrit le défi carioca dans une circulation internationale des spectacles martiaux, où les performances réalisées dans une ville peuvent servir à établir la réputation d’un adversaire auprès d’un nouveau public. Le combat annoncé ne doit donc pas être considéré comme une simple démonstration technique. Il appartient déjà à un environnement professionnel dans lequel la valeur d’une confrontation dépend en partie de la difficulté attribuée à celui qui accepte d’y participer.

Les conditions de cette présentation invitent néanmoins à distinguer la réputation annoncée des performances historiquement établies. Dans la Gazeta de Notícias du 18 avril 1909, une autre annonce indique que Ferreira aurait assisté, à Lisbonne, aux rencontres du spécialiste japonais Raku, sans lui attribuer explicitement la victoire évoquée par O Paiz. Cette divergence, relevée par le rapprochement des sources reproduites dans les travaux de Lise et Capraro (2018) et de Moraes e Silva (2025), ne permet pas de déterminer avec certitude les antécédents sportifs du challenger. Elle révèle cependant la manière dont les promoteurs et les journaux mobilisent les références internationales pour donner à l’affrontement une importance qui dépasse la notoriété locale des protagonistes. Les recherches de Lise et Capraro n’ont pas davantage permis de retrouver le résultat de la rencontre entre Miyako et Ferreira. Le document atteste ainsi l’organisation annoncée d’un défi, mais ne suffit pas à établir son déroulement effectif ni son issue.

Les activités de Miyako ne se limitent pas à ces engagements présentés à l’avance. Au cours du même mois, les spectacles auxquels participent les instructeurs japonais proposent également des confrontations ouvertes aux hommes présents dans la salle, parfois accompagnées de récompenses destinées à encourager les volontaires. Une publicité du 18 avril évoque notamment la promesse de cinq livres en or à ceux qui parviendraient à résister pendant trois minutes aux professeurs japonais. Le dispositif repose sur une épreuve dont la brièveté rend la compréhension immédiate pour les spectateurs, tout en plaçant le spécialiste dans une position favorable à la démonstration répétée de ses capacités. La récompense ne constitue pas nécessairement l’enjeu principal du participant, puisque la possibilité d’affronter publiquement un professionnel présenté comme exceptionnel peut elle-même susciter des candidatures. Elle contribue néanmoins à transformer l’engagement en spectacle, en associant une difficulté annoncée, une condition de réussite identifiable et la perspective d’un gain.

Le compte rendu publié par O Paiz le 2 mai 1909 confirme l’importance acquise par cette formule. Le journal décrit Miyako comme un maître japonais régulièrement confronté à des adversaires volontaires et auquel plusieurs victoires successives auraient permis d’établir une réputation particulièrement impressionnante. Le récit appartient à une écriture journalistique qui cherche autant à restituer l’événement qu’à entretenir l’intérêt pour les représentations suivantes. Cette dimension promotionnelle n’enlève pas sa valeur historique au témoignage. Elle indique que la répétition des engagements contribue à construire une réputation cumulative, chaque succès rapporté venant renforcer l’attente suscitée par le prochain adversaire. La compétence du combattant devient ainsi une ressource professionnelle dont la reconnaissance dépend de la continuité des confrontations et de leur présentation publique.

Cette réputation demeure cependant exposée aux résultats des rencontres. La défaite de Miyako face au capoeiriste Ciríaco Francisco da Silva, au début du mois de mai 1909, montre que les défis peuvent également produire des événements contraires aux attentes entretenues par les organisateurs. La victoire du pratiquant brésilien, largement commentée dans la presse carioca, acquiert rapidement une signification dépassant la confrontation individuelle. Son analyse détaillée sera reprise dans le chapitre consacré aux rencontres avec les boxeurs, les lutteurs et les capoeiristes. À ce stade, l’épisode permet surtout de constater que les défis publics ne constituent pas des démonstrations dont le résultat serait nécessairement fixé par la réputation préalable du professionnel. Ils exposent les combattants à des résistances dont les conséquences peuvent modifier la place qui leur est reconnue, tout en fournissant aux journalistes de nouveaux arguments pour comparer les pratiques représentées.

Les premières confrontations documentées révèlent ainsi plusieurs formes d’engagement au sein d’un même environnement de spectacle. Une rencontre peut être annoncée entre des adversaires identifiés, dont les qualités sont présentées avant l’événement, ou résulter d’une invitation adressée directement aux spectateurs. Dans le premier cas, la préparation du combat peut s’appuyer sur une connaissance préalable des protagonistes, tandis que le second repose davantage sur l’incertitude introduite par l’intervention d’un challenger. Ces différences ne permettent pas de hiérarchiser les compétences manifestées. Elles montrent que les professionnels cherchent à faire reconnaître leur efficacité dans des situations dont les conditions dépendent également des attentes du public, des intérêts des organisateurs et des possibilités de recrutement des adversaires. Les défis apparaissent dès lors comme des pratiques professionnelles diversifiées, plutôt que comme les manifestations d’un modèle unique de confrontation.

La présence de Mitsuyo Maeda dans les spectacles brésiliens à partir de 1914 prolonge cette histoire dans un environnement où les méthodes japonaises possèdent déjà une visibilité publique. Au printemps 1915, sa troupe se produit notamment au théâtre Carlos Gomes de Rio de Janeiro, où les démonstrations et les engagements contre des adversaires extérieurs continuent d’occuper une place importante. Les annonces relatives à ces représentations témoignent toutefois d’une organisation plus explicitement formalisée de certaines épreuves. Les conditions de participation et les conventions destinées à encadrer les rencontres font désormais l’objet de présentations qui permettent au public de comprendre les modalités selon lesquelles les combattants seront départagés. La continuité avec les spectacles antérieurs réside dans la volonté de rendre publiquement vérifiable l’efficacité revendiquée par les spécialistes japonais. L’évolution concerne les moyens employés pour organiser cette vérification et lui donner une forme reconnaissable.

Cette transformation ne signifie pas que les spectacles auraient progressivement cédé la place à des compétitions uniformément réglementées. Les exhibitions, les défis professionnels et les rencontres organisées selon des conventions particulières continuent de coexister, tandis que les enseignants peuvent participer à plusieurs de ces activités au cours d’une même période. Les engagements de Maeda témoignent précisément de cette diversité, puisque la réputation acquise sur les scènes internationales accompagne également ses activités d’enseignement et les relations institutionnelles qu’il développe au Brésil. Les différentes formes de confrontation ne correspondent donc pas à des étapes successives dont chacune remplacerait définitivement la précédente. Elles constituent plutôt des possibilités professionnelles qui peuvent être combinées selon les lieux, les organisateurs et les circonstances.

Au cours des années 1930, les académies brésiliennes s’inscrivent à leur tour dans ces circuits tout en donnant aux confrontations une portée collective plus affirmée. La rencontre annoncée entre George Gracie et le lutteur Tico Soledade, dans le Jornal dos Sports du 8 juillet 1933, illustre cette évolution. Présenté comme un défi de lutte libre organisé dans les installations de la Police spéciale de Rio de Janeiro, l’événement associe désormais la réputation d’un combattant à celle de l’enseignement dont il se réclame. La publicité ne se limite plus à présenter la capacité d’un spécialiste étranger face à des adversaires susceptibles d’en éprouver l’efficacité. Elle inscrit l’affrontement dans un paysage professionnel où les noms des écoles et de leurs représentants deviennent eux-mêmes des ressources permettant de susciter l’intérêt du public. La notoriété des Gracie participe alors à la valeur attribuée à ces rencontres, sans faire disparaître les formes de spectacle et de défi auxquelles les générations précédentes avaient déjà recours.

Le développement de ces carrières professionnelles modifie également la manière dont les rencontres peuvent être reliées entre elles. Dans les premières annonces consacrées aux instructeurs japonais, chaque confrontation contribue principalement à établir ou à contester la réputation d’un spécialiste dont les performances sont présentées comme la preuve des qualités de sa méthode. Avec l’affirmation progressive des académies, les engagements de plusieurs combattants peuvent être associés à un même nom, tandis que les résultats obtenus au cours de carrières différentes contribuent à entretenir une réputation collective. Cette évolution ne transforme pas automatiquement les performances individuelles en démonstrations de l’efficacité d’un enseignement homogène. Elle rend toutefois possible une continuité publique dont la portée dépasse désormais la seule carrière du combattant présent dans l’aire d’opposition.

Les confrontations participent ainsi à la constitution d’un espace professionnel où les relations entre les combattants deviennent progressivement aussi importantes que les performances qu’ils réalisent. Les adversaires peuvent chercher à prolonger une rivalité, les promoteurs à organiser de nouvelles rencontres et les écoles à défendre une réputation que les résultats individuels contribuent à renforcer ou à fragiliser. Les engagements acquièrent alors une histoire commune, dans laquelle les défaites peuvent susciter des demandes de revanche et les succès favoriser la reconnaissance de nouveaux représentants. La continuité des défis ne résulte plus seulement de la répétition des spectacles, mais également de relations professionnelles et institutionnelles capables de donner aux confrontations une signification durable.

Le rapprochement des épisodes de 1909, des spectacles organisés autour de Maeda en 1915 et des engagements de George Gracie dans les années 1930 fait ainsi apparaître une transformation des conditions de reconnaissance des combattants. Les premiers défis rendent les compétences japonaises visibles auprès d’un public dont les attentes sont largement façonnées par les spectacles. Les représentations ultérieures prolongent cette activité en l’associant à des conventions d’épreuve plus explicites, tandis que les académies brésiliennes disposent progressivement de représentants dont les performances peuvent être rattachées à une continuité d’enseignement. Il ne s’agit pas d’une évolution uniforme, puisque les mêmes formes d’engagement peuvent coexister et répondre à des objectifs différents. Leur rapprochement montre néanmoins comment les confrontations deviennent progressivement des occasions de reconnaissance dont la portée dépasse l’événement ponctuel.

Cette évolution place la définition des conditions de combat au centre des relations entre les protagonistes. À mesure que les défis réunissent des adversaires issus de traditions différentes et que leurs résultats engagent la réputation d’établissements durablement constitués, les conventions déterminant les actions autorisées, les interventions arbitrales et les critères de victoire acquièrent une importance croissante. Les désaccords qui les accompagnent ne constituent plus seulement des difficultés pratiques précédant l’affrontement. Ils peuvent devenir des conflits sur les conditions auxquelles une compétence doit être jugée et sur l’autorité de ceux qui prétendent en reconnaître la valeur. L’étude des formes successives du défi conduit ainsi à examiner les négociations réglementaires à travers lesquelles les combattants et les organisations cherchent à définir les conditions légitimes de leurs confrontations.

XII.2. La négociation des règles : durée, tenue, frappes et interruptions

Les rencontres organisées au Brésil pendant les premières décennies du XXe siècle se déroulent dans un environnement où les conventions ne possèdent pas toujours la stabilité des règlements sportifs ultérieurs. Les organisateurs empruntent certaines dispositions à la lutte, à la boxe ou au jiu-jitsu, mais les adversaires peuvent également négocier des conditions particulières dont les effets modifient directement les possibilités techniques offertes pendant l’engagement. Le choix de l’arbitre, les vêtements autorisés, les limites de durée et les critères de victoire ne constituent donc pas de simples formalités précédant le combat. Ils participent à déterminer les situations dans lesquelles les compétences des protagonistes pourront être éprouvées.

Les relations entre les Gracie et les organismes chargés d’encadrer les spectacles de combat rendent cette difficulté particulièrement visible au cours des années 1930. La Commission municipale de boxe de Rio de Janeiro, organisée en 1933, cherche à exercer son autorité sur plusieurs formes de confrontation, dans un contexte où les rencontres attirent une attention croissante et où les contestations des résultats peuvent prolonger durablement les rivalités. Les responsables sportifs souhaitent préciser les obligations des organisateurs et des combattants, tandis que les représentants des académies cherchent à préserver les conditions dans lesquelles leurs compétences pourront être reconnues.

En 1934, avant une rencontre opposant Hélio Gracie à un adversaire japonais, Carlos Gracie conteste la désignation de l’arbitre et obtient son remplacement par un officier de la Police spéciale auquel la famille est liée. Cairus (2020) rapporte également une demande concernant l’emploi de tenues dépourvues de manches, qu’il interprète comme une tentative possible de rendre certaines contraintes articulaires plus difficiles à appliquer pour les spécialistes japonais.

La modification du vêtement possède une portée technique dont l’importance dépasse l’intention exacte du demandeur. Une manche constitue un moyen de retenir un membre, de modifier la distance ou de conserver une saisie malgré les déplacements adverses. Sa suppression transforme donc les possibilités de préhension et oblige les pratiquants à rechercher d’autres moyens pour stabiliser les relations corporelles nécessaires à leurs procédés. La tenue ne constitue pas un élément extérieur au combat, puisqu’elle participe aux conditions mêmes dans lesquelles certaines actions peuvent être réalisées.

L’interprétation proposée par Cairus reste toutefois distincte du fait attesté. La demande de Carlos est documentée, alors que ses motivations tactiques exactes ne peuvent être reconstituées entièrement. La prudence n’affaiblit pas la portée de l’événement. Elle permet de reconnaître qu’une modification matérielle pouvait constituer un enjeu suffisamment important pour faire l’objet d’une négociation avant la rencontre.

Les critères de victoire interviennent à une autre échelle. En août 1935, les nouvelles dispositions de la Confederação Brasileira de Pugilismo prévoient que les rencontres de jiu-jitsu puissent être décidées notamment aux points, par abandon ou par mise hors de combat. La réforme, rapportée par le Jornal dos Sports du 20 août, cherche à limiter les difficultés rencontrées lorsque les arbitres doivent apprécier des engagements dans lesquels aucune conclusion immédiatement décisive n’a été obtenue.

L’introduction d’un système de points modifie la valeur accordée à certaines actions. Une projection qui ne suffisait pas à conclure l’affrontement peut désormais contribuer au résultat final, tandis qu’un combattant dominé dans certaines phases ne dispose plus nécessairement de la possibilité de préserver un nul en empêchant seulement son adversaire d’obtenir une soumission. Le résultat peut progressivement dépendre d’avantages reconnus pendant l’épreuve, ce qui transforme les décisions tactiques sans modifier les gestes par lesquels ces avantages sont obtenus.

La projection offre un exemple particulièrement clair de cette relation entre compétence et règlement. Lorsqu’elle met immédiatement fin au combat, empêcher la chute peut constituer une exigence décisive. Lorsque la rencontre se poursuit après la mise à terre, la projection modifie la position des adversaires sans supprimer leurs possibilités d’action. Enfin, lorsqu’elle entre dans une décision aux points, sa répétition peut devenir suffisamment importante pour déterminer l’issue d’un affrontement dont aucune soumission n’a marqué la conclusion.

Ces variations transforment également la valeur du temps. Un combattant qui possède un avantage peut chercher à le conserver, tandis que celui qui se trouve en retard doit éventuellement prendre davantage de risques pour renverser la situation. Dans une rencontre dépourvue de comptabilisation cumulative, une défense prolongée peut préserver un résultat nul, alors qu’elle devient insuffisante lorsque les actions déjà reconnues continuent de compter jusqu’au verdict.

La durée annoncée ne permet pourtant pas, à elle seule, de connaître les possibilités réellement offertes aux combattants. Les interruptions, les sorties de l’espace d’affrontement et les remises debout peuvent fragmenter un engagement relativement long, tandis qu’une séquence plus courte mais continue peut permettre le développement de plusieurs actions successives au sol. L’arbitre participe directement à cette organisation lorsqu’il décide qu’une position ne progresse plus ou qu’une action mérite de se poursuivre.

L’autorisation des frappes modifie plus profondément encore les exigences auxquelles les pratiquants doivent répondre. Une position offrant des possibilités de contrôle ou de soumission dans une confrontation exclusivement fondée sur la préhension peut devenir beaucoup plus dangereuse lorsque l’adversaire conserve la faculté de frapper. Les saisies disponibles ne disparaissent pas nécessairement, mais leur emploi doit désormais tenir compte de menaces supplémentaires, susceptibles de transformer les priorités du combattant.

Une rencontre de jiu-jitsu et un engagement de vale-tudo ne peuvent donc être considérés comme deux épreuves identiques dont seule l’intensité différerait. Les moyens autorisés modifient les difficultés auxquelles les participants sont confrontés et les possibilités qui leur restent accessibles lorsqu’une position est atteinte.

La notion de logique interne proposée par Pierre Parlebas (1999) permet de penser cette relation entre les participants, l’espace, le temps et les conditions de réussite. Les défis brésiliens présentent cependant une particularité importante, puisque leurs conventions demeurent parfois négociables et que leur définition elle-même peut devenir un objet de rivalité. Les combattants ne choisissent pas uniquement une stratégie dans un règlement donné. Ils peuvent chercher, avant l’engagement, à modifier les conditions auxquelles leurs capacités et celles de leurs adversaires seront comparées.

L’efficacité reconnue au cours d’une rencontre dépend ainsi des compétences disponibles, mais également des conventions qui rendent certaines actions décisives et en laissent d’autres sans conséquence immédiate. La comparaison historique des résultats exige donc de rapprocher les règles effectivement appliquées, sans transformer les verdicts en mesures directement équivalentes de la valeur générale des pratiques représentées.

XII.3. Les rencontres avec les boxeurs, les lutteurs et les capoeiristes

Le 1er mai 1909, la victoire de Ciríaco Francisco da Silva sur Sada Miyako provoque à Rio de Janeiro un enthousiasme dont la portée dépasse rapidement la durée de l’affrontement. Le lendemain, la Gazeta de Notícias rapporte qu’un capoeiriste brésilien a battu le spécialiste japonais au moyen d’un coup désigné comme un rabo de arraia, avant d’être accompagné par des spectateurs jusqu’aux rédactions des journaux. La performance acquiert ainsi une existence publique presque immédiate, à travers laquelle les compétences individuelles des protagonistes deviennent les éléments d’une comparaison entre traditions.

La présentation de l’événement est particulièrement révélatrice. Le journal ne se contente pas de reconnaître la victoire de Ciríaco. Il l’annonce comme celle de la capoeira sur le jiu-jitsu, faisant du succès d’un homme la preuve d’une valeur que certains contemporains souhaitent attribuer à une pratique nationale. L’affrontement se trouve ainsi inscrit dans un débat beaucoup plus large sur la place respective des méthodes étrangères et des traditions locales dans un Brésil dont les élites discutent les conditions de la modernisation.

Cette interprétation possède une dimension sociale et raciale importante. Ciríaco est un homme noir, issu d’un milieu populaire et associé à une pratique dont l’histoire demeure marquée par la répression policière et la criminalisation. Sa victoire contre un spécialiste japonais présenté comme le représentant d’une méthode moderne offre à certains journalistes l’occasion de défendre publiquement la valeur de la capoeira, sans que cette reconnaissance ponctuelle signifie la disparition des hiérarchies sociales dans lesquelles ses pratiquants continuent d’évoluer.

Les recherches de Lise et Capraro (2018), comme celles consacrées plus récemment aux représentations du jiu-jitsu et de la capoeira, montrent combien cette rencontre intervient au croisement de préoccupations sportives, culturelles et nationales. L’enthousiasme suscité par le résultat peut être réel tout en s’inscrivant dans des discours dont les intentions dépassent les compétences des deux combattants.

La description technique de l’affrontement conserve néanmoins un intérêt particulier. Selon la Gazeta de Notícias, Ciríaco parvient à frapper Miyako après un déplacement au cours duquel il s’abaisse et utilise une action de rotation dont les caractéristiques sont rapprochées du rabo de arraia. Le vocabulaire permet d’identifier une famille de gestes, sans fournir pour autant une observation suffisamment détaillée pour reconstituer avec certitude chaque placement selon les catégories actuelles de la capoeira.

Il faut donc distinguer la victoire rapportée, le procédé auquel les journalistes l’attribuent et la signification générale qu’ils donnent au résultat. Les trois dimensions appartiennent à l’histoire de l’événement, mais elles ne possèdent pas la même valeur documentaire.

L’épisode rappelle également que les premières confrontations interstyles sont antérieures à l’affirmation des académies Gracie. Leur développement ultérieur ne doit pas effacer l’existence de défis déjà organisés dans les circuits professionnels et théâtraux du début du siècle, où les méthodes japonaises sont confrontées à des représentants de pratiques locales dont les compétences et les réputations appartiennent à des histoires indépendantes.

Les rivalités des années 1930 prolongent cette possibilité de transformer le résultat d’un affrontement en comparaison entre traditions, dans un environnement où les relations entre les protagonistes deviennent toutefois plus difficiles à réduire aux catégories employées par la presse.

Le 22 août 1931, Carlos Gracie affronte Manoel Rufino dos Santos dans une rencontre dont l’issue donnera lieu à des versions et à des contestations. Le Jornal dos Sports présente ensuite le résultat favorable à Rufino comme une victoire de la lutte libre sur le jiu-jitsu, tandis que les Gracie remettent en cause les circonstances ayant conduit au verdict. La confrontation se prolonge dans une discussion sur l’arbitrage et sur les conditions réglementaires auxquelles les protagonistes avaient accepté de se soumettre.

Les récits contemporains accordent notamment une place importante à une interruption contestée au cours de la rencontre. Les protagonistes ne s’entendent pas sur les conséquences d’une action engagée au moment où l’arbitre intervient, et la reprise du combat devient elle-même un objet de désaccord. Plusieurs comptes rendus présentent finalement Rufino comme vainqueur après le refus de Carlos de poursuivre l’affrontement dans les conditions retenues.

L’épisode montre combien l’appréciation d’un résultat peut dépendre de circonstances qui ne se résument pas à la supériorité manifestée dans les échanges. La reconnaissance d’une victoire implique que les participants acceptent les décisions de l’arbitre et les conventions par lesquelles certaines actions sont considérées comme valables. Lorsque cet accord disparaît, la confrontation devient un conflit sur la légitimité du verdict autant que sur les compétences initialement mises à l’épreuve.

Les trajectoires des deux combattants compliquent encore l’opposition entre méthodes présentée dans les journaux. Rufino possède une expérience de la lutte et de l’éducation physique, mais appartient à un environnement professionnel où les relations avec les enseignants de jiu-jitsu sont déjà nombreuses. Les contacts évoqués avec Donato Pires dos Reis rappellent que les réseaux ne se développent pas selon des frontières parfaitement étanches entre pratiques concurrentes.

L’affrontement peut donc opposer publiquement la lutte libre au jiu-jitsu sans que les connaissances, les expériences et les relations des protagonistes correspondent à deux traditions entièrement séparées. La rivalité des méthodes devient une représentation utile pour donner au résultat une portée générale, tandis que l’histoire des combattants révèle des circulations plus complexes.

Les développements ultérieurs de l’affaire Rufino montrent également que les affrontements convenus ne constituent qu’une forme particulière de violence dans un milieu où les antagonismes personnels peuvent se prolonger hors des règles sportives. Cairus (2012) documente une agression dénoncée en 1932 ainsi que les procédures judiciaires qui l’accompagnent. Cet épisode doit être distingué du combat précédent, puisque les conditions de l’action, les responsabilités et les limites reconnues par les protagonistes ne sont plus celles d’une épreuve organisée.

Cette différence permet de comprendre ce que la codification cherche à rendre possible. Les règles n’effacent pas la violence du combat, mais elles lui donnent des conditions d’exercice censées être connues des participants, permettent à l’arbitre de déterminer ce qui est recevable et fixent les circonstances auxquelles l’engagement doit prendre fin. Lorsque les antagonismes se poursuivent hors de ce cadre, les événements ne peuvent plus être interprétés comme la simple continuation d’une confrontation sportive.

Les rencontres avec les boxeurs, les lutteurs et les capoeiristes montrent ainsi que les compétences martiales sont éprouvées dans des environnements où les possibilités d’action et les critères de reconnaissance diffèrent. Les habitudes de déplacement, les moyens de préhension ou la présence de frappes peuvent modifier les problèmes auxquels les pratiquants sont confrontés, sans que les sources permettent toujours de reconstituer précisément les solutions techniques employées.

L’enquête doit donc préserver la distinction entre les difficultés que les connaissances actuelles rendent plausibles et celles dont les documents conservent effectivement la trace. Les défis interstyles témoignent de rencontres entre des individus possédant des expériences particulières, auxquelles la presse attribue parfois la portée d’un affrontement entre systèmes. Leur intérêt historique réside autant dans cette construction que dans les actions dont les résultats permettent de retrouver l’existence.

Cette difficulté devient particulièrement sensible lorsque les adversaires partagent une partie importante de leur héritage, comme dans les confrontations opposant les académies brésiliennes aux enseignants japonais.

XII.4. Les confrontations entre représentants japonais et brésiliens

Les rencontres entre les Gracie et les spécialistes japonais installés au Brésil occupent une place importante dans la formation d’une identité locale du jiu-jitsu, parce qu’elles mettent en relation des pratiquants dont les connaissances demeurent apparentées tout en exposant des rivalités concernant leur emploi et leur reconnaissance. Les représentants japonais connaissent des immobilisations, des étranglements et des contraintes articulaires également enseignés dans les académies brésiliennes, tandis que celles-ci continuent de revendiquer une filiation avec les traditions dont leurs adversaires sont issus.

La confrontation ne porte donc pas nécessairement sur l’opposition de deux répertoires étrangers. Elle met à l’épreuve ce que des savoir-faire partagés sont devenus dans des organisations et des parcours différents, alors que les protagonistes cherchent à faire reconnaître leur propre compétence à partir de critères qui ne coïncident pas toujours.

La provenance japonaise conserve en outre une autorité symbolique importante. Les écoles brésiliennes se réclament de cette origine pour légitimer leurs enseignements, tout en cherchant à établir que les connaissances transmises localement peuvent désormais être employées avec succès contre des pratiquants associés à leurs milieux d’origine. Les affrontements avec des spécialistes japonais deviennent ainsi particulièrement significatifs, puisqu’ils mettent en jeu les relations entre filiation, compétence et autonomie.

Le parcours de Takeo Yano illustre cette complexité. Formé dans les milieux japonais, il s’établit au Brésil où ses activités le rapprochent notamment de l’enseignement dispensé auprès de personnels militaires et de réseaux liés à Mitsuyo Maeda. Lorsqu’il apparaît dans la presse carioca au milieu des années 1930, il bénéficie de relations avec des officiers de la marine, dont certains ont eux-mêmes participé à la diffusion des méthodes japonaises. La rivalité avec les Gracie appartient ainsi à un environnement où les autorités institutionnelles et les appartenances professionnelles interviennent dans la reconnaissance des combattants.

En 1935, George Gracie et Yano disputent une rencontre qui se prolonge pendant cent minutes et s’achève sur un résultat nul. Selon le compte rendu publié par Ring et repris par Cairus (2020), Yano aurait projeté son adversaire vingt-six fois sans parvenir à obtenir la conclusion nécessaire pour être déclaré vainqueur. Le récit attribue donc au Japonais une domination répétée dans les situations debout, tout en montrant que cette supériorité ne se convertit pas automatiquement en victoire dans les conditions retenues.

Le nombre des projections doit être conservé comme une donnée issue de la presse, et non comme un relevé technique dont chaque occurrence pourrait aujourd’hui être vérifiée. Sa présence demeure néanmoins significative, puisqu’elle révèle l’importance attribuée à ces actions dans l’explication du combat.

La rencontre fait ainsi apparaître des compétences différentes dont le verdict ne permet pas de reconstituer toute la hiérarchie. Yano semble dominer les échanges debout, tandis que George conserve suffisamment de moyens défensifs pour empêcher son adversaire d’obtenir un résultat décisif. Le nul ne signifie pas que leurs performances furent équivalentes dans toutes les phases, mais indique que les actions rapportées n’ont pas produit la conclusion exigée par les conventions appliquées.

Yano conteste d’ailleurs les commentaires selon lesquels il aurait volontairement laissé le Brésilien résister. Il attribue l’absence de victoire aux capacités défensives de George et aux différences entre les règles locales et celles auxquelles il était habitué au Japon. Cette interprétation montre que les protagonistes ne s’accordent pas toujours sur la valeur à donner aux actions manifestées, même lorsque le verdict est publiquement établi.

Les rencontres avec les frères Ono rendent cette opposition plus complexe encore, puisqu’elles montrent que les spécialistes japonais peuvent également conclure les combats au sol.

En septembre 1937, George Gracie affronte Naochi Ono dans une confrontation au cours de laquelle le Japonais lui impose plusieurs projections avant de parvenir à le soumettre par étranglement. La rencontre se déroule devant des responsables de la Police spéciale dont les relations avec les Gracie donnent au résultat une portée institutionnelle particulière. La défaite d’un représentant de la famille face à un spécialiste japonais possède ainsi une valeur qui dépasse sa signification individuelle, puisque la réputation de l’enseignement local se trouve publiquement exposée à une contestation venue de l’une des traditions dont il revendique l’héritage.

Une revanche est rapidement organisée au stade Brasil de Rio de Janeiro. George obtient cette fois la victoire au cours de la sixième reprise, en concluant l’affrontement par une clé de bras. Le Jornal dos Sports du 3 octobre 1937 présente le succès dans une atmosphère où l’importance de l’assistance et les enjeux de prestige contribuent à donner à la rencontre une portée dépassant l’affrontement technique.

Les deux résultats montrent que les possibilités de soumission ne se distribuent pas selon une séparation simple entre Japonais et Brésiliens. Ono peut employer un étranglement pour vaincre George, tandis que celui-ci parvient à obtenir une contrainte articulaire décisive dans la revanche. Les techniques appartiennent à des répertoires apparentés, dont les combattants manifestent des maîtrises particulières sans que leurs résultats suffisent à décrire l’organisation complète de leurs écoles.

La série des rencontres avec les frères Ono ne se limite d’ailleurs pas à ces deux engagements. Cairus évoque d’autres affrontements dont les circonstances et les verdicts diffèrent, notamment des décisions liées à la disqualification ou à l’application de règles de points. Leur rapprochement invite à ne pas fusionner les différents épisodes dans une opposition unique dont la portée serait supposée identique à chaque fois.

L’intérêt de cette succession réside précisément dans la diversité des situations rencontrées. Une technique peut conduire à l’abandon dans une épreuve, tandis qu’une autre rencontre se décide à partir d’un comportement interdit ou d’une appréciation réglementaire. Les protagonistes continuent de défendre leurs compétences, mais les critères qui permettent de les comparer peuvent changer.

Cette série s’inscrit dans un contexte politique particulièrement tendu. Les années 1930 voient se renforcer au Brésil les débats sur l’immigration japonaise et sur les formes d’appartenance nationale, tandis que le gouvernement de Getúlio Vargas développe des institutions de sécurité dont certains responsables soutiennent des enseignants ou des combattants. La proclamation de l’Estado Novo en 1937 accentue encore la place du nationalisme dans les représentations publiques.

Cairus (2020) montre que les rivalités entre les Gracie et les spécialistes japonais prennent ainsi une dimension sociale et institutionnelle qui ne peut être séparée du développement des pratiques elles-mêmes. Les combats donnent à voir des compétences, mais les appartenances attribuées aux protagonistes contribuent également à déterminer la signification de leurs performances.

Les confrontations entre George et Yano offrent un autre exemple de cette relation entre technique et reconnaissance. Cairus rapporte notamment une victoire de George obtenue au moyen d’une contrainte de jambe lors d’une rencontre ultérieure, avant un nouvel affrontement disputé à Belo Horizonte en 1938.

Le compte rendu publié par O Globo Sportivo le 4 octobre 1938 annonce cette fois une victoire aux points de Yano, auquel sont attribuées vingt projections. La source évoque également un pari préalable portant précisément sur la capacité du Japonais à projeter George à vingt reprises, ce qui donne au nombre rapporté une signification particulière dans la mise en scène de l’affrontement.

Le rapprochement avec le nul de 1935 montre combien les critères de réussite interviennent dans l’interprétation des performances. Des projections nombreuses peuvent demeurer insuffisantes pour conclure une rencontre lorsque les règles privilégient d’autres issues, puis devenir décisives lorsqu’un système de points leur attribue une valeur reconnue.

Cette différence ne permet toutefois pas de considérer les deux combats comme des expériences dont une seule variable aurait été modifiée. Plusieurs années les séparent, pendant lesquelles les protagonistes ont pu faire évoluer leurs compétences, leurs préparations et leurs stratégies. Le changement réglementaire contribue à expliquer la différence des verdicts, sans épuiser les raisons possibles de l’évolution des résultats.

Il montre néanmoins que la comparaison des traditions ne peut être reconstruite à partir de leurs seules techniques. Les compétences manifestées prennent une valeur historique dans des conditions où certaines actions sont reconnues comme plus décisives que d’autres, tandis que les écoles peuvent chercher à défendre les conventions favorables aux orientations qu’elles ont approfondies.

La confrontation entre Hélio Gracie et Masahiko Kimura, disputée le 23 octobre 1951, apporte une autre correction aux récits qui associent trop exclusivement le combat au sol aux développements brésiliens. Kimura impose sa maîtrise au cours de l’affrontement et conclut par une contrainte articulaire sur le bras d’Hélio, dont le coin provoque l’interruption.

L’issue témoigne de la capacité d’un spécialiste japonais de très haut niveau à dominer au sol un combattant brésilien particulièrement réputé. Elle rend historiquement difficile l’idée selon laquelle les traditions japonaises auraient abandonné le travail de contrôle et de soumission avant que les académies du Brésil n’en poursuivent seules l’approfondissement.

La performance de Kimura doit cependant être appréciée à partir de sa trajectoire propre. Elle ne fournit pas une description des compétences de tous les judokas japonais, pas davantage que les résistances manifestées par Hélio ne suffisent à reconstituer l’ensemble de la formation des élèves de son académie.

Les rencontres entre Japonais et Brésiliens montrent ainsi que la différenciation ne peut être expliquée par une simple répartition des techniques entre deux traditions. Les adversaires disposent de ressources dont plusieurs composantes sont partagées, mais les emploient sous des règles, dans des organisations et avec des expériences qui ne se recouvrent pas entièrement. Les résultats rendent certaines orientations visibles sans permettre de transformer celles-ci en caractéristiques uniformes de tous les pratiquants.

Cette complexité devient plus manifeste encore lorsque les protagonistes ont eux-mêmes été formés dans un environnement commun, comme dans les rivalités entre les académies et leurs anciens élèves.

XII.5. Les rencontres entre académies et les rivalités de lignées

Le 24 mai 1955, Waldemar Santana bat Hélio Gracie au cours d’une rencontre de vale-tudo dont les règles autorisent les frappes. L’événement provoque une réaction considérable dans la presse carioca, non seulement parce qu’il met en difficulté la réputation d’un professeur devenu l’un des représentants les plus célèbres de sa famille, mais également parce que le vainqueur possède avec lui une relation ancienne d’apprentissage.

Santana a reçu une partie importante de sa formation dans l’environnement des Gracie, où son parcours est lié à des relations personnelles et professionnelles qui dépassent l’enseignement martial. Ancien élève devenu adversaire, il emploie désormais ses compétences contre l’homme dont l’autorité a contribué à structurer son apprentissage. Le résultat engage donc une histoire de transmission autant qu’une confrontation sportive.

Cette situation rend historiquement fragile toute opposition entre deux méthodes qui auraient évolué indépendamment. Santana possède des connaissances acquises auprès des Gracie, auxquelles se sont ajoutées ses expériences ultérieures et les capacités qu’il a développées dans d’autres circonstances. Sa victoire conteste la supériorité attribuée à son ancien professeur, sans permettre de séparer nettement ce qu’il doit à cette formation de ce qu’il a appris ou approfondi ailleurs.

La rupture entre les protagonistes transforme ainsi la signification d’un répertoire partiellement partagé. Les techniques reçues dans une même académie peuvent désormais être employées pour défendre des appartenances concurrentes, tandis que le résultat sportif devient un moyen de contester l’autorité d’un enseignement sans que les connaissances transmises aient nécessairement disparu.

L’affrontement possède également une dimension sociale importante. Santana est un combattant noir originaire de Bahia, dont la trajectoire contraste avec la position occupée par les Gracie dans certains milieux cariocas. L’ancien élève devenu capable de battre son professeur peut ainsi être présenté comme le protagoniste d’une ascension remettant en question une autorité familiale établie, dans une société où les rapports de classe et de race contribuent aux possibilités de reconnaissance des individus.

La signification sociale du résultat ne doit toutefois pas être considérée comme uniforme. Les journalistes peuvent célébrer la victoire de Santana, défendre la réputation d’Hélio ou inscrire la rencontre dans un récit dont les enjeux diffèrent selon les publics auxquels ils s’adressent. L’événement devient ainsi un objet de controverses dont la portée dépasse ce qui a été effectivement accompli dans le combat.

La défaite d’Hélio ne met cependant pas fin à la rivalité. Les Gracie choisissent de présenter Carlson, membre d’une génération plus jeune, pour une nouvelle rencontre destinée à défendre la réputation familiale. La confrontation est organisée selon des conditions sensiblement différentes, puisque les frappes admises lors du combat de mai sont désormais exclues.

Le 8 octobre 1955, Carlson et Santana s’affrontent au Maracanãzinho devant une assistance considérable. La presse présente la rencontre comme une revanche, alors même que les conditions de l’épreuve ne correspondent plus à celles du premier engagement. Le choix d’un autre représentant et la modification du règlement transforment simultanément les problèmes auxquels les combattants devront répondre.

Dans une confrontation exclusivement consacrée au jiu-jitsu, certaines positions peuvent être recherchées sans les risques liés aux coups, tandis que les critères de victoire privilégient les moyens de conclure par les procédés autorisés. Les connaissances des protagonistes ne sont pas nécessairement différentes de celles qu’ils possédaient en mai, mais les conditions de leur emploi et les décisions tactiques qu’elles rendent avantageuses se trouvent réorganisées.

La promotion de la rencontre donne à cette rivalité une signification particulièrement forte. Última Hora la présente à travers une comparaison avec les grands affrontements du football, tandis que les chroniques de Nelson Rodrigues inscrivent le combat dans une histoire familiale où Carlson devient le représentant chargé de défendre un nom fragilisé par la défaite de son oncle.

Le public est ainsi invité à attendre davantage qu’une opposition entre deux pratiquants expérimentés. La confrontation devient un événement dont l’issue devrait, selon les récits qui l’accompagnent, confirmer ou restaurer une autorité collective.

Le combat ne répond pourtant pas entièrement à ces attentes. Après cinq reprises, les protagonistes sont déclarés à égalité. Les comptes rendus contemporains décrivent une rencontre durant laquelle Carlson conserve souvent l’initiative, tandis que Santana parvient à résister suffisamment pour empêcher une conclusion décisive. Le nul suscite une partie des réactions défavorables du public, dont l’attente avait été entretenue par une publicité annonçant un affrontement spectaculaire.

Le décalage entre l’événement promis et son résultat devient particulièrement instructif. Les organisateurs et les journalistes ont construit une confrontation appelée à départager deux réputations, mais les capacités des combattants et les conventions retenues conduisent finalement à une issue qui ne permet pas de désigner un vainqueur.

La manière dont le résultat est interprété révèle également les différences entre les critères de performance. Certains comptes rendus valorisent l’activité offensive de Carlson, tandis que la résistance de Santana peut être considérée comme une réussite suffisante pour conserver sa réputation après la victoire obtenue contre Hélio. Le verdict demeure commun, mais les compétences auxquelles les observateurs accordent la plus grande importance ne sont pas nécessairement les mêmes.

L’épisode montre par ailleurs que la continuité d’une école ne dépend pas exclusivement de l’invincibilité de son principal représentant. La défaite d’Hélio n’empêche pas la famille de présenter un autre combattant capable de poursuivre la rivalité, tandis que l’absence de victoire décisive de Carlson ne signifie pas la disparition de l’organisation ou de son enseignement.

Il serait cependant excessif d’en déduire qu’une transformation pédagogique précise aurait été accomplie entre les deux rencontres. Le changement de représentant et de règlement est documenté. Les modifications éventuelles de l’entraînement, des exercices ou des priorités techniques demanderaient d’autres sources pour être établies.

La rivalité avec Santana montre donc plus solidement une capacité de continuité collective qu’une réorganisation technique dont les étapes seraient connues. Elle révèle également que les relations de transmission peuvent produire des séparations, puisqu’un ancien élève est capable de défendre une autorité nouvelle en mobilisant des savoir-faire reçus dans le milieu qu’il conteste.

La différenciation des écoles ne suppose donc pas nécessairement des origines indépendantes. Elle peut apparaître entre des pratiquants dont les formations sont partiellement communes, lorsque les appartenances, les relations personnelles et les critères de reconnaissance prennent progressivement des directions différentes.

Ces transformations ne deviennent toutefois publiquement intelligibles qu’à travers les récits qui les accompagnent. Les confrontations ne produisent pas seulement des résultats. Elles donnent aux journalistes l’occasion d’attribuer des qualités aux combattants et d’inscrire leurs performances dans une histoire dont la portée peut dépasser durablement l’événement.

XII.6. Les résultats, les controverses et leurs interprétations dans la presse

La presse ne se contente pas de conserver les résultats des affrontements. Elle contribue à déterminer ce qu’ils signifient, en sélectionnant les actions jugées importantes, en attribuant des qualités aux protagonistes et en reliant les rencontres à des rivalités dont la portée dépasse parfois largement leur déroulement technique.

Cette activité prend des formes différentes selon les genres journalistiques. L’annonce préalable cherche à rendre le combat désirable en présentant des adversaires dont les compétences promettent une confrontation incertaine. Le compte rendu sélectionne ensuite les moments supposés expliquer l’issue, tandis que la chronique peut donner à l’événement une portée morale ou sociale en transformant les protagonistes en personnages d’un récit plus vaste.

La réception de la victoire de Masahiko Kimura sur Hélio Gracie, en octobre 1951, fournit un exemple particulièrement révélateur de cette construction.

Le lendemain de l’affrontement, le Jornal do Brasil reconnaît le succès du Japonais tout en opposant sa puissance physique à la technique attribuée au Brésilien. La distinction paraît décrire les caractéristiques respectives des combattants, mais elle contribue également à répartir entre eux des formes de mérite dont la valeur ne correspond pas nécessairement au verdict.

L’analyse proposée par Ben Penglase (2025) montre que cette opposition doit être replacée dans un environnement où les représentations de la force, de l’intelligence et des capacités corporelles entretiennent des relations avec les hiérarchies raciales. La puissance de Kimura peut être présentée comme une propriété physique presque naturelle, tandis que la résistance d’Hélio est valorisée comme une manifestation de maîtrise technique, d’intelligence ou de courage.

Cette manière de raconter la rencontre reconnaît la victoire japonaise tout en préservant au vaincu certaines qualités symboliquement importantes. Le résultat ne change pas, mais sa signification est déplacée vers des critères qui permettent de maintenir une partie de la réputation d’Hélio.

L’opposition demeure pourtant historiquement discutable si elle conduit à traiter la puissance de Kimura comme indépendante de son apprentissage. Sa capacité à imposer une projection, à contrôler son adversaire puis à conclure au sol résulte d’une expérience technique considérable, dont la valeur ne saurait être réduite à sa seule constitution physique. Inversement, la résistance manifestée par Hélio appartient aux compétences observables dans la rencontre, sans pouvoir être considérée comme la preuve d’une supériorité que le verdict aurait simplement empêchée de reconnaître.

Les qualificatifs employés par les journalistes contribuent donc à construire des hiérarchies dont la portée dépasse les actions rapportées. Décrire un combattant comme puissant, habile, courageux ou intelligent ne constitue pas une opération neutre lorsque ces qualités sont distribuées selon des représentations sociales et nationales déjà présentes dans le milieu des lecteurs.

Il faut cependant distinguer les expressions effectivement employées dans les journaux des interprétations historiographiques permettant d’en expliquer la signification. Les travaux de Penglase restituent les relations entre les représentations martiales et les hiérarchies raciales brésiliennes, sans qu’il soit nécessaire de supposer que chaque journaliste poursuivait consciemment le même projet.

La médiatisation des affrontements de 1955 révèle une autre dimension de cette construction. La défaite d’Hélio contre Santana est rapidement inscrite dans une histoire où l’ancien élève apparaît comme celui qui remet en question l’autorité du professeur, tandis que le choix de Carlson permet de prolonger la rivalité à travers la continuité familiale.

Les chroniques de Nelson Rodrigues jouent un rôle particulièrement important dans cette transformation. Leur intérêt historique ne réside pas principalement dans la précision avec laquelle elles décriraient chaque position ou chaque attaque, mais dans la manière dont elles donnent aux événements une intensité dramatique et inscrivent les combattants dans des rapports de filiation, d’honneur et de réputation.

Lise, Santos et Capraro (2014) montrent ainsi comment la chronique consacrée à Carlson et Santana contribue à renforcer un récit dans lequel les Gracie apparaissent comme les porteurs d’une tradition familiale dont plusieurs générations sont appelées à défendre la valeur. Le texte journalistique ne se contente pas de commenter une rencontre. Il contribue à transformer une performance en événement mémorable, dont la signification peut demeurer importante après que son résultat sportif a cessé d’occuper l’actualité.

Le nul de Carlson et Santana souligne précisément l’écart entre le récit construit autour d’un combat et les possibilités réellement manifestées dans l’épreuve. La presse a suscité l’attente d’une revanche décisive, tandis que le déroulement de la rencontre produit un résultat qui ne permet pas de clore la rivalité dans les termes annoncés.

Cette tension apparaît déjà dans les représentations de la victoire de Ciríaco en 1909 ou dans les confrontations avec les spécialistes japonais des années 1930. Les résultats sont interprétés à travers des appartenances nationales, des relations sociales et des oppositions professionnelles dont les significations dépassent la technique elle-même.

Il serait pourtant trompeur de considérer tous les journaux comme les instruments d’un récit uniforme. Les orientations éditoriales diffèrent, les relations entre journalistes et combattants ne sont pas identiques et les attentes des lecteurs varient selon les publications. Une annonce promotionnelle, une chronique littéraire et un compte rendu détaillé peuvent conserver des informations complémentaires, mais ne répondent pas aux mêmes exigences de précision ni aux mêmes finalités.

Cette distinction devient particulièrement importante lorsqu’on cherche à mesurer les conséquences sociales et économiques des résultats. Une rencontre très médiatisée peut accroître la notoriété d’une académie, mais les archives de presse ne permettent pas nécessairement de connaître le nombre d’élèves qu’elle aurait attirés, les recettes supplémentaires qu’elle aurait obtenues ou les modifications de son activité quotidienne. La réputation publique est souvent mieux documentée que les effets matériels qu’elle a pu produire.

Les relations politiques demandent une prudence comparable. Cairus montre que les Gracie bénéficient de soutiens dans certains milieux institutionnels, notamment dans le contexte des transformations du pouvoir sous Getúlio Vargas. Ces relations contribuent à comprendre leur position dans les circuits de combat, mais ne permettent pas d’expliquer automatiquement chaque décision d’arbitrage ou chaque résultat favorable sans que les mécanismes correspondants soient établis.

L’analyse doit ainsi distinguer les faits documentés, les interprétations contemporaines et les explications historiques proposées pour comprendre leurs relations. Cette exigence permet de donner toute sa valeur à la presse, sans adopter nécessairement les récits par lesquels les protagonistes cherchent à défendre leur réputation.

Les confrontations deviennent alors des sources sur les compétences manifestées et sur les conditions de leur reconnaissance. Elles renseignent toutefois beaucoup moins directement les activités ordinaires grâce auxquelles ces compétences ont été préparées, ainsi que les transformations éventuelles de l’enseignement après les résultats.

Il faut donc déplacer l’observation de l’événement médiatisé vers les relations de préparation dont les documents conservent, plus rarement, certaines traces.

XII.7. Les effets des confrontations sur la préparation et les choix tactiques

Les confrontations publiques ont laissé une documentation beaucoup plus abondante que les séances qui les préparent. Une rencontre peut être annoncée dans plusieurs journaux, donner lieu à des photographies et susciter des commentaires prolongés, tandis que les semaines de travail qui l’ont précédée demeurent presque entièrement invisibles. Cette différence limite les possibilités de reconstituer les choix pédagogiques des écoles, mais donne aussi une valeur particulière aux rares témoignages permettant de retrouver les relations dans lesquelles les combattants ont développé leurs compétences.

Un reportage publié par A Manhã le 5 octobre 1935, avant une rencontre entre Geo Omori et Grillo, offre un aperçu de cet environnement. Le journaliste décrit Omori travaillant avec Takeo Yano, présenté comme instructeur de l’Associação Cristã de Moços, tandis que son adversaire aurait lui aussi bénéficié de l’aide d’un professeur japonais.

La source révèle l’existence de relations de préparation dont la publicité des combats ne conserve généralement que des traces ponctuelles. Le représentant appelé à entrer dans le ring ne travaille pas nécessairement seul. Sa performance peut être soutenue par des partenaires expérimentés, des enseignants et des collaborateurs dont les activités demeurent largement dans l’ombre du combattant auquel la presse attribue les réussites.

La présence de Yano auprès d’Omori rappelle également que les réseaux japonais actifs au Brésil ne se résument pas à des trajectoires isolées. Des enseignants issus de milieux distincts peuvent se rapprocher pour préparer certaines rencontres, partager des connaissances ou proposer des résistances permettant aux combattants de se confronter à des difficultés particulières.

Ces possibilités doivent cependant être distinguées du contenu effectivement documenté. Le reportage établit une relation entre Omori et Yano, mais ne permet pas de déterminer les exercices réalisés, la fréquence des séances ni les procédés auxquels les partenaires ont consacré leur attention. Il serait donc excessif de considérer la seule présence d’un instructeur expérimenté comme la preuve d’une méthode précise de préparation.

La nature promotionnelle du reportage renforce cette prudence. Les déclarations confiantes des combattants, les résultats qu’ils annoncent et les comparaisons physiques proposées par le journaliste participent à construire l’attente du public autant qu’à renseigner l’activité réelle des protagonistes.

Les affrontements de 1955 fournissent un autre type d’indice. Après la défaite d’Hélio, les Gracie choisissent Carlson comme nouveau représentant et organisent la rencontre suivante selon des règles différentes. Le groupe modifie donc publiquement les conditions dans lesquelles il poursuit la rivalité, sans reproduire à l’identique l’engagement précédent.

Cette décision ne révèle pourtant pas l’ensemble des raisons qui l’ont rendue préférable. Les caractéristiques de Carlson, les compétences attribuées à Santana, les possibilités offertes par le règlement et les enjeux de réputation peuvent avoir contribué au choix, sans que les sources permettent de mesurer précisément leur importance respective.

Le changement observable concerne les représentants et les conditions de l’épreuve. Il ne constitue pas, à lui seul, une preuve de transformation des séances ordinaires. Pour établir qu’une difficulté rencontrée lors du combat de mai aurait conduit les enseignants à modifier leur progression, leurs exercices ou la place accordée à certaines situations, il faudrait disposer de témoignages plus directement liés à l’activité quotidienne de l’académie.

Cette distinction est essentielle pour comprendre la portée historique des résultats. Une défaite met en évidence une difficulté dans les conditions particulières d’une rencontre, mais elle ne contient pas en elle-même l’explication de son origine ni la réponse que les enseignants devraient lui apporter. Les protagonistes peuvent attribuer l’échec à leurs choix tactiques, à un problème de préparation ou aux qualités de l’adversaire, mais ils peuvent également considérer que le règlement a limité les possibilités de leur représentant.

Une confrontation peut donc conduire à modifier les cours, sans qu’une telle conséquence doive être présumée à partir du seul résultat. Elle peut tout aussi bien susciter une nouvelle négociation réglementaire, le choix d’un autre combattant ou la décision de préparer une épreuve dans des conditions différentes.

La distinction entre la préparation d’un professionnel et l’enseignement proposé aux autres élèves complique encore cette enquête. Un combattant appelé à affronter un adversaire identifié peut consacrer plusieurs semaines à des difficultés particulières, travailler avec des partenaires sélectionnés et orienter son activité vers les situations que les règles de la rencontre rendent les plus probables.

Les débutants qui fréquentent la même académie pour apprendre à se défendre ou développer leur condition physique ne sont pas nécessairement confrontés aux mêmes exigences. Une partie de leurs connaissances peut être commune, mais les objectifs, les volumes de travail et les conditions d’opposition peuvent différer sensiblement.

La performance d’un champion ne constitue donc pas une représentation complète du curriculum de son école. Certaines compétences peuvent être approfondies par un nombre restreint de pratiquants, tandis que d’autres procédés occupent une place plus régulière dans l’enseignement ordinaire.

Les expériences professionnelles peuvent néanmoins fournir aux enseignants des situations dont l’intérêt dépasse le seul combat qui les a rendues visibles. Une difficulté rencontrée publiquement peut être présentée aux élèves, décomposée en problèmes accessibles à leur niveau ou intégrée à des exercices destinés à développer des réponses plus générales. Mais ce passage de l’événement à l’apprentissage demande des choix pédagogiques dont les sources ne conservent pas toujours la trace.

Les publications techniques offrent une possibilité de rapprochement. Lorsqu’un professeur décrit certaines situations, explique les relations entre plusieurs procédés ou accorde une place importante à des positions également observées dans les confrontations, il devient possible de rechercher des continuités entre les compétences manifestées par les représentants et les connaissances que l’académie souhaite transmettre.

Une telle correspondance ne doit toutefois pas être confondue avec la preuve d’une relation causale directe. Une prise appartenant à un répertoire ancien peut être connue de plusieurs écoles sans recevoir partout une place identique, tandis que sa présence dans un manuel ne suffit pas à mesurer la fréquence de son emploi pendant les séances.

L’argument historique devient plus solide lorsque plusieurs documents indépendants permettent de suivre la même orientation, lorsque son importance apparaît dans l’activité de plusieurs enseignants ou lorsqu’une transmission peut être retrouvée au-delà du combattant qui l’a rendue célèbre.

Les confrontations fournissent ainsi des questions précises à adresser aux sources pédagogiques. Elles permettent d’identifier certaines compétences, les adversaires auxquels elles ont été opposées et les conditions dans lesquelles elles ont reçu une valeur. L’étude de l’enseignement devra désormais rechercher ce que les écoles choisissent de rendre accessible et transmissible à leurs élèves, sans supposer que les résultats individuels suffisent à définir l’ensemble de leurs priorités.

Cette distinction permet de situer plus justement le rôle des défis dans la différenciation du jiu-jitsu brésilien. Les confrontations rendent les compétences visibles et contribuent parfois à orienter les décisions des groupes. La formation d’une tradition exige toutefois de comprendre quels savoir-faire sont repris, organisés et prolongés dans des enseignements dont la durée dépasse les engagements ponctuels de leurs représentants.

XII.8. Conclusion — Les conditions historiques de l’efficacité

Les confrontations organisées au Brésil pendant la première moitié du XXe siècle montrent que l’efficacité combattante ne peut être appréciée indépendamment des situations dans lesquelles elle est mise à l’épreuve. Les adversaires possèdent des expériences particulières, les règlements définissent les actions autorisées et les critères de victoire, tandis que la presse contribue à donner aux résultats une signification dont la portée dépasse souvent l’affrontement lui-même. Une rencontre produit ainsi plusieurs types de témoignages, qui ne renseignent pas exactement les mêmes aspects de la pratique et dont l’interprétation exige de distinguer les capacités manifestées des jugements qui leur sont attribués.

Les premiers défis entre spécialistes japonais et représentants de pratiques locales révèlent déjà cette complexité. La victoire de Ciríaco sur Miyako, en 1909, est rapidement présentée comme celle de la capoeira sur le jiu-jitsu, transformant un affrontement individuel en événement dont la portée nationale et culturelle devient considérable. La performance du capoeiriste appartient aux faits rapportés par les journaux, mais sa signification publique se construit dans un environnement où les pratiques japonaises et les traditions locales font l’objet de représentations sociales profondément différentes.

La confrontation entre Carlos Gracie et Manoel Rufino dos Santos, en 1931, montre que les résultats peuvent également devenir les objets d’une contestation dont les conséquences dépassent le verdict. Les désaccords sur les conditions de la rencontre et sur les décisions de l’arbitre donnent lieu à une rivalité durable, dans laquelle les protagonistes cherchent à défendre leur réputation autant qu’à établir la valeur de leurs méthodes. L’opposition publique entre lutte libre et jiu-jitsu recouvre ainsi des parcours dont les relations et les connaissances ne sont pas nécessairement indépendantes.

Les affrontements entre les Gracie et les spécialistes japonais offrent un terrain particulièrement révélateur des rapports entre compétences et règlements. Les projections nombreuses attribuées à Yano peuvent coexister avec un résultat nul lorsque les conditions de l’épreuve ne leur donnent pas une valeur suffisante pour conclure, puis contribuer directement à une victoire dans un format où les points jouent un rôle décisif. Les rencontres avec les frères Ono montrent parallèlement que les judokas japonais conservent des moyens de conclure au sol, tandis que George peut lui-même obtenir une soumission contre un adversaire appartenant à ces réseaux.

La diversité des résultats interdit donc de reconstruire les rivalités selon une opposition simple entre un Japon exclusivement consacré aux projections et un Brésil qui aurait seul approfondi les contrôles et les soumissions. Les protagonistes disposent de ressources apparentées, dont la maîtrise peut varier selon leurs expériences et les conditions dans lesquelles ils parviennent à les employer. Les rencontres rendent visibles certaines orientations sans permettre de généraliser automatiquement leurs résultats à l’ensemble des écoles.

La victoire de Masahiko Kimura sur Hélio Gracie, en 1951, renforce cette conclusion. En obtenant la fin du combat par une contrainte articulaire au sol, le Japonais démontre que des spécialistes issus du judo continuent à posséder une maîtrise élevée dans un domaine auquel les académies brésiliennes accordent également une importance particulière. Sa performance ne saurait toutefois être transformée en description uniforme des compétences japonaises, pas davantage que la défaite d’Hélio ne permettrait de mesurer l’ensemble de celles acquises dans son académie.

La rivalité avec Waldemar Santana révèle une autre dimension de la différenciation. L’ancien élève bat Hélio dans une épreuve autorisant les frappes, avant d’affronter Carlson dans des conditions différentes. Les deux rencontres montrent que les relations de transmission peuvent devenir des rivalités et que la réputation d’une école peut être prolongée par plusieurs représentants, même lorsque le professeur auquel son autorité demeure fortement associée a subi une défaite importante.

La continuité familiale ne doit cependant pas être confondue avec une transformation pédagogique dont les sources ne permettraient pas de reconstituer les étapes. Le choix de Carlson et la modification du règlement sont documentés. Leur existence ne démontre pas, à elle seule, quels exercices auraient été développés en réponse à la première rencontre, ni comment les compétences correspondantes auraient été transmises aux autres élèves.

L’étude de la presse révèle enfin que les affrontements ne produisent pas seulement des verdicts. Ils fournissent aux journalistes, aux organisateurs et aux représentants des écoles les matériaux de récits dans lesquels les qualités physiques, techniques et morales des combattants reçoivent des valeurs différentes. La force de Kimura et la technique d’Hélio, comme la confrontation entre Santana et les membres de la famille Gracie, deviennent ainsi les éléments d’interprétations dont les significations sociales et nationales dépassent la seule action sportive.

Cette médiatisation contribue à faire reconnaître des écoles et les compétences auxquelles leurs représentants souhaitent associer leur réputation. Elle ne constitue pourtant pas une description exhaustive des pratiques, pas davantage que la notoriété acquise dans les défis ne permet de mesurer automatiquement leurs effets économiques ou pédagogiques.

L’un des principaux résultats du chapitre tient précisément à cette différence entre ce que les confrontations rendent observable et ce qu’elles laissent dans l’ombre. Les journaux donnent accès à des adversaires, à des règles, à des actions et à des controverses, mais renseignent beaucoup moins directement les conditions de préparation, les exercices répétés ou les progressions grâce auxquelles les pratiquants acquièrent leurs compétences. Un résultat peut révéler une difficulté significative sans établir que l’enseignement a ensuite été modifié pour y répondre.

Cette limite documentaire n’enlève rien à l’importance historique des défis. Elle permet au contraire de leur attribuer une fonction plus précise. Les confrontations exposent les savoir-faire à des adversaires capables d’en contester l’emploi, rendent certaines différences publiquement reconnaissables et contribuent à définir les critères selon lesquels les écoles souhaitent que leurs compétences soient évaluées. Elles peuvent également susciter des décisions concernant la préparation ou les règles des engagements suivants, sans que ces conséquences doivent être considérées comme nécessaires dans chaque cas.

La différenciation du jiu-jitsu au Brésil ne peut donc être reconstruite comme la simple succession de victoires qui auraient progressivement démontré la supériorité d’un enseignement. Les écoles travaillent à partir de ressources dont plusieurs composantes sont partagées, mais les emploient dans des confrontations où les adversaires, les conventions et les critères de reconnaissance ne sont pas toujours identiques. Des orientations peuvent devenir particulièrement visibles dans ces épreuves, sans constituer pour autant des caractéristiques uniformes de tous les pratiquants qui s’en réclament.

Il reste dès lors à examiner les connaissances que les professeurs ont choisi de formaliser et de transmettre. Les publications techniques, les documents pédagogiques et les témoignages d’élèves permettront d’approcher les procédés auxquels l’enseignement accorde une place, les situations que les pratiquants sont invités à travailler et les relations qui peuvent être retrouvées entre ces contenus et les compétences manifestées dans les confrontations.

Ce déplacement ne constitue pas une rupture avec l’histoire des défis, mais son prolongement nécessaire. Les rencontres ont permis de retrouver ce que certains représentants accomplissaient face à des adversaires déterminés et les conditions dans lesquelles leurs performances recevaient une valeur publique. L’étude de l’enseignement devra désormais rechercher ce qui, parmi les connaissances ainsi rendues visibles, appartenait à des organisations capables d’en poursuivre l’apprentissage au-delà des carrières individuelles.

La contribution historique des académies brésiliennes ne peut donc être appréciée exclusivement à partir des prises employées par leurs champions ou des verdicts obtenus dans leurs rencontres. Elle doit être recherchée dans les choix par lesquels leurs enseignants ont pu conserver, approfondir et articuler des savoir-faire déjà disponibles, jusqu’à donner à certaines orientations une place suffisamment durable pour qu’elles deviennent reconnaissables au-delà des pratiquants qui les avaient initialement développées.

XII.9. Sources et références

Cairus, J. (2011). Modernization, nationalism and the elite: The genesis of Brazilian jiu-jitsu, 1905–1920. Tempo e Argumento, 3(2), 100–121. https://doi.org/10.5965/2175180303022011100

Cairus, J. (2012). The Gracie clan and the making of Brazilian jiu-jitsu: National identity, culture and performance, 1905–2003 [Thèse de doctorat, York University]. https://www.dirtywhitebelt.com/wp-content/uploads/2018/05/The_Gracie_Clan_and_the_Making_of_Brazi.pdf

Cairus, J. (2020). Nationalism, immigration and identity: The Gracies and the making of Brazilian jiu-jitsu, 1934–1943. Martial Arts Studies, 9, 28–42. https://doi.org/10.18573/mas.105

Lise, R. S., Santos, N., & Capraro, A. M. (2014). “A legenda dos Gracie”: Uma análise da crônica de Nelson Rodrigues. Movimento, 20(4), 1329–1349. https://doi.org/10.22456/1982-8918.43222

Lise, R. S., Santos, N., Cavichiolli, F. R., & Capraro, A. M. (2017). A biografia escrita por Reila Gracie e as fontes jornalísticas: Revisando a história hegemônica. Movimento, 23(4), 1149–1160. https://doi.org/10.22456/1982-8918.65100

Lise, R. S., & Capraro, A. M. (2018). Primórdios do jiu-jitsu e dos confrontos intermodalidades no Brasil: Contestando uma memória consolidada. Revista Brasileira de Ciências do Esporte, 40(3), 318–324. https://doi.org/10.1016/j.rbce.2018.03.003

Parlebas, P. (1999). Jeux, sports et sociétés : Lexique de praxéologie motrice (2e éd. augmentée). INSEP Publications.

Penglase, B. (2025a). The invisibility of race in Brazilian jiu-jitsu: The Gracies versus capoeira and judo. Martial Arts Studies, 17, 60–75. https://doi.org/10.18573/mas.281

Penglase, B. (2025b). The unspoken whiteness of Brazilian jiu-jitsu: The Gracies versus luta livre. Martial Arts Studies, 18, 78–93. https://doi.org/10.18573/mas.300


Photographie historique de Carlos et Hélio Gracie en démonstration de jiu-jitsu brésilien vers 1934, montrant une tentative de passage de garde lors d'un combat au sol.
Carlos et Hélio Gracie en démonstration de combat au sol, vers 1934. Carlos Gracie tente de franchir la garde de son frère Hélio devant plusieurs spectateurs. Cette photographie, reprise sur la couverture de Introdução ao Jiu-Jitsu (1948), témoigne de la place accordée au travail au sol dans la présentation publique du jiu-jitsu brésilien au milieu du XXe siècle. Source : photographie historique reproduite par Academia CT Bravos, A origem e significado do triângulo no Jiu-Jitsu (2018). Référence complémentaire : Carlos Gracie, Introdução ao Jiu-Jitsu, Rio de Janeiro, Pongetti, 1948.

Chapitre XIII — L’organisation du combat au sol dans les écoles brésiliennes

Les confrontations examinées au chapitre précédent ont permis d’identifier certaines compétences manifestées par les représentants des académies brésiliennes et les conditions dans lesquelles elles ont acquis une reconnaissance publique. L’analyse doit désormais se déplacer vers les enseignements dont ces compétences pouvaient être issues. Il s’agit de comprendre quelles connaissances les écoles cherchaient à transmettre, comment elles les articulaient dans différentes situations de combat et dans quelle mesure certaines orientations ont pu acquérir une continuité dépassant les performances individuelles de leurs représentants.

Le combat au sol ne peut, dans cette perspective, être réduit à un inventaire d’immobilisations, d’étranglements ou de contraintes articulaires. Son organisation engage les relations entre les différentes phases de l’affrontement, depuis la mise à terre jusqu’aux possibilités de contrôle et de soumission, en passant par les moyens dont dispose un pratiquant pour conserver son initiative depuis une position inférieure ou empêcher la progression de son adversaire. Ces actions prennent leur sens dans les problèmes auxquels elles permettent de répondre, mais également dans les situations d’apprentissage où les élèves sont amenés à les employer. Une position peut ainsi constituer l’aboutissement recherché d’une séquence, une étape provisoire vers une autre forme de contrôle ou une situation défensive dont le pratiquant doit apprendre à modifier les contraintes. L’intérêt historique réside moins dans la présence isolée de ces procédés que dans les relations établies entre eux et dans la place que les enseignants leur accordent au sein de la formation.

Cette organisation doit également être replacée dans la diversité des finalités poursuivies par les établissements. Les besoins d’un élève recherchant des compétences de défense personnelle ne coïncident pas nécessairement avec ceux d’un combattant préparant des rencontres professionnelles, même lorsque tous deux apprennent des techniques apparentées. Les choix pédagogiques peuvent alors concerner les situations privilégiées, les conditions de résistance proposées et les enchaînements auxquels les pratiquants consacrent leur apprentissage. Leur étude exige de rapprocher les publications techniques, les conceptions éducatives exprimées par les enseignants et les relations de transmission dont les sources conservent la trace, sans présupposer que les différentes académies poursuivaient un programme uniforme.

L’enquête portera ainsi sur la manière dont des connaissances héritées ont pu être sélectionnées, approfondies et organisées dans les écoles brésiliennes. Elle examinera d’abord les répertoires techniques disponibles et les usages qui leur sont attribués, avant d’étudier les finalités de l’enseignement, les possibilités d’action depuis la position inférieure et les relations entre contrôle, progression et soumission. La comparaison permettra de rechercher ce qui relève de continuités historiquement attestées et ce qui pourrait témoigner d’orientations particulières, sans confondre la transformation des usages avec l’invention des techniques elles-mêmes.

XIII.1. Les répertoires hérités et leurs usages dans les sources brésiliennes

Les publications techniques du début du XXe siècle fournissent un premier point d’appui pour comprendre les ressources dont les enseignants établis au Brésil pouvaient disposer. Elles témoignent de connaissances déjà élaborées dans plusieurs domaines du combat au sol, sans permettre cependant de reconstituer les parcours précis par lesquels chacune d’elles est parvenue dans les académies brésiliennes. Leur importance tient donc moins à la possibilité d’établir une filiation unique qu’à celle de replacer les techniques ultérieurement valorisées au Brésil dans un ensemble de pratiques dont l’existence est historiquement antérieure.

En 1906, Taro Miyake et Yukio Tani publient à Londres The Game of Ju-Jitsu, ouvrage destiné à présenter leurs connaissances à un public qui ne possède pas nécessairement les références des traditions japonaises. Les auteurs consacrent plusieurs chapitres à la poursuite du combat après la chute, en distinguant les situations dans lesquelles les deux adversaires cherchent à établir un contrôle, à modifier leur position ou à préparer une contrainte. Leur présentation ne se limite pas à un catalogue de prises indépendantes, puisqu’elle permet de suivre certaines relations entre les placements des partenaires et les moyens dont chacun dispose pour poursuivre l’action.

La distinction entre le pratiquant supérieur, désigné par la lettre U, et le pratiquant inférieur, identifié par D, constitue l’un des éléments les plus intéressants de cette organisation. Celui qui se trouve en dessous ne perd pas nécessairement toute initiative. Il peut conserver ses jambes entre les corps, employer ses saisies pour entraver la progression adverse et rechercher des actions susceptibles de modifier la position. Son opposant doit alors franchir les obstacles ainsi constitués, sans offrir les conditions d’une attaque ou d’un renversement.

Les auteurs décrivent plusieurs configurations dont la proximité avec certaines positions contemporaines est remarquable. Les Standard Positions II et III correspondent notamment à des dispositions dans lesquelles le combattant inférieur utilise activement ses jambes, soit pour maintenir des obstacles entre lui et son adversaire, soit pour entourer le corps de celui-ci. Les déplacements entre ces configurations et les moyens permettant de les franchir montrent que le travail au sol est déjà envisagé comme un domaine où les relations corporelles peuvent se transformer au cours de l’échange (Miyake et Tani, 1906, p. 43–53).

Ces descriptions rendent historiquement difficile l’idée selon laquelle les écoles brésiliennes auraient découvert les premières possibilités offensives depuis la position inférieure, face à des traditions japonaises qui l’auraient considérée comme nécessairement passive. Elles témoignent au contraire d’un enseignement dans lequel les moyens d’agir depuis le dessous sont suffisamment reconnus pour recevoir une présentation technique détaillée.

Leur portée demeure toutefois différente de celle d’une observation directe des entraînements. L’ouvrage montre ce que ses auteurs choisissent de transmettre à leurs lecteurs et la manière dont ils organisent les procédés dans une publication. Il ne permet pas de mesurer le temps consacré à chacune des positions, la fréquence des oppositions qui les faisaient apparaître ni l’ensemble des réactions auxquelles les élèves apprenaient à répondre. La présence d’un procédé dans un manuel constitue donc un précédent documentaire, sans suffire à établir la profondeur de son étude dans l’école qui le présente.

Cette distinction devient indispensable lorsqu’on rapproche les sources japonaises des performances observées au Brésil. Les rencontres entre George Gracie et Takeo Yano montrent qu’un combattant brésilien pouvait conserver suffisamment de moyens défensifs après plusieurs projections pour empêcher son adversaire d’obtenir une conclusion décisive. Les comptes rendus donnent ainsi accès à une capacité de prolonger efficacement l’affrontement au sol, sans décrire avec une précision suffisante l’ensemble des positions, des saisies et des transitions effectivement utilisées.

Il serait donc excessif d’identifier directement cette résistance aux systèmes de garde aujourd’hui associés au jiu-jitsu brésilien. Les sources documentent une compétence dans les conditions d’une confrontation particulière, mais ne permettent pas de reconstruire le programme technique qui aurait conduit à son acquisition. Elles n’établissent pas davantage que les solutions employées par George provenaient exclusivement de l’un des manuels ou des réseaux dont les procédés présentent des ressemblances avec les siens.

La comparaison offre néanmoins un résultat important. D’un côté, les publications anciennes montrent que les ressources nécessaires pour agir depuis une position inférieure appartiennent déjà à certains enseignements japonais. De l’autre, les confrontations brésiliennes révèlent que la conservation de possibilités défensives après la chute peut acquérir une valeur particulièrement importante lorsque le règlement permet de poursuivre l’affrontement.

Entre ces deux observations demeure la question des usages et de leur transmission. Des techniques apparentées peuvent être conservées dans plusieurs écoles, mais les situations dans lesquelles elles sont employées et les compétences nécessaires pour les faire fonctionner contre des adversaires expérimentés ne sont pas nécessairement identiques.

L’histoire des répertoires hérités ne fournit donc ni la preuve d’une simple reproduction ni celle d’une invention indépendante. Elle permet de reconnaître les connaissances disponibles, puis d’examiner les conditions dans lesquelles certaines d’entre elles ont pu recevoir une importance particulière au Brésil. Cette question conduit à considérer les finalités plus générales des enseignements, car la place accordée au sol ne peut être dissociée des autres formes de combat et des publics auxquels les professeurs destinent leurs méthodes.

XIII.2. Défense personnelle, combat debout et poursuite au sol

La réputation acquise par certaines académies brésiliennes dans les confrontations au sol ne doit pas conduire à considérer que l’ensemble de leur enseignement était organisé exclusivement autour de cette phase. Les documents disponibles révèlent au contraire une diversité d’objectifs, dans laquelle la défense personnelle, l’éducation corporelle et la préparation de combattants destinés à représenter publiquement leur école occupent des places qui peuvent varier selon les établissements et les élèves.

Cette pluralité appartient à l’histoire de l’implantation des pratiques japonaises au Brésil. Les enseignants proposent leurs compétences à des institutions militaires et policières, à des particuliers recherchant des moyens de protection et à des pratiquants engagés dans les circuits de lutte professionnelle. Les situations auxquelles leurs élèves doivent répondre ne possèdent donc pas nécessairement les mêmes exigences, même lorsque les procédés transmis appartiennent à un répertoire largement commun.

En 1941, le capitaine Milton Campelo Nogueira, instructeur à l’École d’éducation physique de l’armée, publie dans la Revista de Educação Física un article intitulé Judo e Jiu-Jitsu — O que vêm a ser ?. L’auteur cherche notamment à expliquer la différence entre l’ancien jūjutsu et le judo reformulé par Kanō, en s’appuyant sur un texte du fondateur du Kodokan. Plusieurs illustrations accompagnent cette présentation et montrent des actions dans lesquelles un déséquilibre, une mise à terre et la poursuite de l’affrontement s’inscrivent dans une même séquence.

L’intérêt du document tient d’abord à la manière dont un instructeur brésilien associé à l’enseignement militaire présente les relations entre les différentes phases du combat. Le passage du debout au sol n’y apparaît pas comme une rupture nécessaire entre deux domaines autonomes. Une action engagée depuis la station debout peut se prolonger après la chute, tandis que le pratiquant doit tenir compte de la nouvelle position dans laquelle son adversaire et lui-même se trouvent placés.

Ces illustrations ne permettent cependant pas de conclure que les élèves de l’institution travaillaient régulièrement de longues oppositions au sol. Le document présente des connaissances et une conception de leur organisation, sans décrire la répartition du temps dans les cours ni les formes de résistance auxquelles les pratiquants étaient effectivement confrontés. Il constitue un témoignage sur la présentation institutionnelle du judo et du jiu-jitsu, plutôt qu’un relevé exhaustif de la pratique quotidienne.

Le livre publié par Carlos Gracie en 1948 permet d’observer un autre ensemble de finalités. Malgré son titre, Introdução ao Jiu-Jitsu ne constitue pas un manuel technique détaillé. L’ouvrage développe principalement une réflexion sur la défense personnelle, la maîtrise des réactions émotionnelles et les bénéfices corporels et moraux que son auteur attribue à l’apprentissage. Carlos présente le jiu-jitsu comme une pratique destinée à renforcer la confiance sans encourager l’agressivité, en insistant sur la nécessité de conserver sa disponibilité face à des situations menaçantes.

Une projection peut, dans cette perspective, constituer une réponse suffisante à une agression. Son efficacité ne dépend pas nécessairement de la possibilité de poursuivre l’affrontement jusqu’à une soumission, mais de sa capacité à interrompre la menace et à modifier la situation dans laquelle le pratiquant se trouve engagé. Le geste appartient alors à une conception de la défense personnelle dont les objectifs ne correspondent pas entièrement à ceux des rencontres professionnelles.

Cette orientation doit être replacée dans le contexte intellectuel de l’ouvrage. Les réflexions de Carlos sur la santé, l’éducation, les habitudes corporelles et la discipline individuelle participent d’un discours hygiéniste dont certaines formulations relèvent également des représentations eugénistes de l’époque. La pratique martiale est présentée comme un moyen de formation de la personne, selon des conceptions historiquement situées qui ne doivent pas être effacées derrière l’image contemporaine d’une méthode exclusivement technique.

La préface rédigée par Henrique Pongetti éclaire plus directement la diversité des publics auxquels cette méthode cherche à s’adresser. L’auteur présente l’académie d’Hélio comme un établissement fréquenté par des hommes d’âges et de positions sociales différents, dont certains suivent initialement des séances relativement modérées. Les exigences physiques doivent, selon cette description, pouvoir augmenter progressivement, à mesure que les élèves acquièrent les capacités nécessaires pour accéder à un travail plus complet (Gracie, 1948, p. 8–9).

Le caractère laudatif de cette préface exige une lecture prudente. Pongetti cherche à célébrer l’enseignement familial et à convaincre le lecteur de ses bienfaits. Son témoignage n’en montre pas moins que les Gracie souhaitent faire reconnaître leur méthode auprès d’un public beaucoup plus large que celui des combattants engagés dans les défis.

Cette diversité des élèves interdit d’assimiler la réputation sportive de l’académie à l’ensemble de son activité pédagogique. Un homme venu acquérir quelques moyens de défense personnelle ne rencontre pas nécessairement les mêmes situations qu’un professionnel préparant un adversaire particulier. Les techniques peuvent être apparentées, mais leur emploi, leur fréquence et les conditions de résistance auxquelles elles sont soumises peuvent différer considérablement.

La présence des frappes dans certaines confrontations ajoute une autre dimension à cette pluralité. Une position permettant de conserver un contrôle efficace dans une opposition fondée sur les saisies ne possède pas nécessairement la même valeur lorsque le partenaire peut frapper. Inversement, une technique destinée à interrompre rapidement une agression peut répondre à un objectif qui n’exige pas la poursuite d’un échange prolongé au sol.

Le développement de compétences approfondies dans certaines situations ne doit donc pas être interprété comme la disparition des autres usages du jiu-jitsu. Les académies peuvent maintenir plusieurs formes d’enseignement dont les objectifs et les contraintes demeurent distincts, tout en donnant à certains représentants les moyens de poursuivre une préparation beaucoup plus spécialisée.

Cette diversité des finalités devient particulièrement importante lorsqu’on examine les possibilités d’action depuis la position inférieure, dont le développement contemporain occupe une place centrale dans la représentation du jiu-jitsu brésilien, mais dont les antécédents techniques appartiennent à une histoire plus ancienne.

XIII.3. La garde et l’initiative depuis la position inférieure

La garde est devenue l’un des domaines les plus souvent associés à la singularité technique du jiu-jitsu brésilien. Les pratiques contemporaines y réunissent de nombreuses manières de contrôler la distance, d’empêcher la progression adverse, de préparer un renversement ou d’obtenir une soumission. Cette richesse peut cependant conduire à projeter rétrospectivement sur les premières académies des systèmes dont l’organisation détaillée n’est pas directement documentée pour la période étudiée.

Les descriptions de Miyake et Tani permettent de replacer cette question dans une histoire plus longue. Dès 1906, les auteurs distinguent plusieurs configurations dans lesquelles le pratiquant inférieur emploie ses jambes pour intervenir sur la position de l’adversaire. Certaines dispositions permettent de conserver les genoux ou les pieds entre les corps, tandis que d’autres consistent à entourer le tronc du partenaire afin de modifier les possibilités de contrôle et de contrainte.

La Standard Position II regroupe plusieurs formes dans lesquelles les jambes demeurent entre le combattant inférieur et celui qui cherche à progresser. Les auteurs montrent que ces organisations peuvent varier selon les déplacements et les saisies disponibles, sans perdre leur fonction principale d’obstacle à l’installation adverse. La Standard Position III désigne quant à elle une disposition où les jambes entourent le corps du pratiquant supérieur et créent d’autres possibilités d’action.

La parenté avec certaines configurations modernes est manifeste, mais elle ne permet pas d’identifier sans réserve ces positions aux systèmes tactiques contemporains. Les auteurs décrivent des solutions dont les fonctions sont reconnaissables, sans que l’on puisse leur attribuer l’ensemble des transitions, des entrées et des combinaisons élaborées dans les décennies suivantes.

La distinction porte donc moins sur la forme apparente des positions que sur les usages dont les documents attestent l’existence. Les jambes permettent de contrôler une distance, d’empêcher certaines progressions ou de préserver des possibilités offensives. Ces fonctions appartiennent déjà au répertoire présenté par Miyake et Tani, mais leur organisation en un domaine d’apprentissage particulier, avec les priorités et les enchaînements que connaissent les pratiquants contemporains, ne peut être automatiquement déduite de ces descriptions.

Le dō-jime présenté par Sumitomo Arima en 1908 fournit un autre exemple de cette différence entre configuration et fonction. L’auteur décrit une compression du tronc exercée par les jambes, accompagnée d’un moyen de défense. La disposition corporelle évoque certaines positions fermées autour de l’adversaire, mais le problème étudié concerne principalement la contrainte exercée sur son corps, plutôt que l’ensemble des possibilités de contrôle, de renversement et d’attaque aujourd’hui associées à la garde fermée.

Une même position peut ainsi recevoir des fonctions différentes selon les objectifs de l’enseignement et les procédés auxquels elle est reliée. La ressemblance des placements constitue un indice utile pour la comparaison historique, mais ne permet pas de considérer que toutes les pratiques partageaient déjà une organisation technique identique.

Le terme de garde peut néanmoins être employé comme catégorie analytique, à condition de ne pas lui attribuer rétrospectivement une signification parfaitement stable. Il permet alors de réunir des situations dans lesquelles le pratiquant placé en dessous conserve des ressources pour empêcher certaines formes de domination, organiser sa défense ou rechercher une modification du rapport de contrôle.

Cette approche éclaire les performances des premiers combattants brésiliens sans en reconstituer artificiellement les détails. Les rencontres entre George Gracie et Takeo Yano montrent notamment qu’un pratiquant projeté peut conserver suffisamment de moyens défensifs pour empêcher son adversaire de conclure, alors même que celui-ci manifeste une supériorité répétée dans les échanges debout. Les comptes rendus attestent cette capacité de prolonger l’affrontement, mais demeurent beaucoup moins précis sur les configurations corporelles effectivement utilisées.

Il serait donc excessif de décrire les gardes de George à partir des techniques que les pratiquants contemporains emploieraient dans une situation comparable. Les sources ne permettent pas de déterminer les saisies privilégiées, la manière dont les jambes étaient replacées ou les transitions que le combattant cherchait éventuellement à obtenir après avoir empêché l’installation adverse.

La valeur historique de ces rencontres demeure pourtant importante. Elles montrent que la poursuite de l’action après une chute peut constituer une compétence suffisamment significative pour modifier le résultat d’un affrontement, lorsque les règles n’accordent pas une victoire immédiate à la projection.

Les conditions de l’épreuve contribuent ainsi à déterminer la place que la position inférieure peut recevoir dans la pratique. Lorsque les frappes sont autorisées, certaines configurations exposent le combattant à des dangers supplémentaires et peuvent rendre nécessaire une autre organisation de sa défense. Dans une confrontation exclusivement fondée sur les saisies, les mêmes positions peuvent offrir davantage de possibilités pour contrôler la distance, préparer un renversement ou rechercher une soumission.

Cette variation interdit de considérer la garde comme une solution possédant partout la même valeur. Les compétences utiles dépendent des menaces rencontrées, des conventions permettant de poursuivre l’action et des critères de réussite auxquels les pratiquants sont soumis.

La question historique devient alors celle des conditions dans lesquelles une position inférieure peut recevoir une importance particulière dans l’enseignement. Une école peut chercher à préparer ses élèves à retrouver rapidement la station debout, tandis qu’une autre peut accorder davantage d’attention aux moyens de prolonger l’opposition depuis le dessous. Ces orientations peuvent mobiliser des procédés apparentés sans conduire nécessairement aux mêmes compétences.

Mais leur existence dans les académies brésiliennes ne peut être établie à partir des seules analogies entre manuels japonais et confrontations locales. Il faudrait disposer d’indications plus précises sur les exercices proposés, les situations que les professeurs demandent de reprendre et les capacités que leurs élèves doivent acquérir pour progresser.

L’histoire de la garde apparaît ainsi comme celle d’un ensemble de possibilités dont les antécédents sont attestés, mais dont la place et l’organisation continuent de demander une enquête attentive. Les techniques anciennes montrent ce qui pouvait être connu. Les confrontations brésiliennes révèlent certaines compétences effectivement mobilisées. La continuité pédagogique entre ces deux niveaux demeure un objet distinct, que les sources ne permettent pas toujours de reconstituer dans son détail.

XIII.4. Renversements, passages et continuité entre les positions

L’organisation du combat au sol ne peut être entièrement comprise à partir de positions considérées comme des états indépendants. Une projection peut donner accès à un contrôle, un renversement modifier l’orientation respective des combattants et une tentative de soumission produire une réaction dont une nouvelle attaque pourra éventuellement tirer parti. La valeur d’un procédé dépend donc non seulement du résultat qu’il permet d’obtenir immédiatement, mais aussi des possibilités qu’il ouvre ou qu’il retire aux deux protagonistes.

Cette continuité apparaît déjà dans les descriptions de Miyake et Tani. Les auteurs présentent des situations où le pratiquant supérieur cherche à franchir les jambes de son adversaire, tandis que celui-ci tente de conserver les obstacles qui empêchent sa progression. Le franchissement peut donner accès à une position plus favorable, sans garantir toutefois que le défenseur ait perdu toute possibilité de se réorganiser. Les déplacements et les réactions doivent donc être considérés comme des composantes de l’échange, plutôt que comme de simples transitions entre des prises indépendantes (Miyake et Tani, 1906, p. 46–53).

L’intérêt historique de ces descriptions tient à la manière dont elles rendent certaines réussites provisoires. Un avantage peut être obtenu puis contesté, tandis qu’une action dont l’exécution semblait suffisante doit parfois être prolongée pour conserver son effet. La maîtrise d’une transition ne se confond donc pas nécessairement avec la capacité à stabiliser la position à laquelle elle conduit.

Cette distinction éclaire les exigences fonctionnelles du combat, mais ne permet pas de reconstituer à elle seule les méthodes d’enseignement des premières académies brésiliennes. Les auteurs londoniens décrivent plusieurs procédés et certaines relations entre eux, sans fournir un relevé des situations dans lesquelles leurs élèves devaient régulièrement les mettre en œuvre contre une opposition prolongée.

Le livre de Carlos Gracie de 1948 apporte, sur un autre plan, un témoignage intéressant concernant la capacité à poursuivre l’action lorsque les circonstances évoluent. Carlos utilise notamment l’analogie de la conduite automobile pour montrer comment une personne entraînée peut coordonner plusieurs opérations face à une difficulté soudaine, sans devoir examiner séparément chaque geste avant de l’exécuter.

Il rapproche cette possibilité de la maîtrise acquise par le pratiquant expérimenté, qui dispose de réponses lui permettant d’agir avec davantage de continuité lorsque la situation devient imprévisible. Le novice peut connaître une première action et demeurer démuni lorsque celle-ci ne produit pas immédiatement l’effet recherché, tandis que l’expérience doit permettre de poursuivre l’activité à partir des conditions nouvelles créées par la réponse adverse (Gracie, 1948, p. 40–43).

La conception possède une portée pédagogique importante, puisqu’elle ne réduit pas la compétence à la possession d’un geste isolé. Elle valorise la disponibilité du pratiquant face à l’évolution de l’affrontement et la possibilité d’enchaîner plusieurs réponses sans perdre la maîtrise de son comportement.

Elle demeure toutefois formulée dans un ouvrage consacré principalement à la défense personnelle et à la formation de l’individu. Carlos ne décrit pas ici un programme de progression entre garde, renversement, passage et soumission, ni une méthode d’apprentissage suffisamment détaillée pour permettre de reconstituer les exercices effectivement proposés à ses élèves.

La comparaison avec les descriptions japonaises éclaire donc une convergence de préoccupations, sans démontrer une identité des enseignements. Miyake et Tani présentent des relations techniques entre plusieurs situations, tandis que Carlos insiste sur la nécessité de poursuivre l’action face à l’imprévu. Les deux sources permettent de comprendre l’importance attribuée à la continuité du combat, mais ne renseignent pas avec la même précision les procédés qui la composent.

Les photographies conservées des confrontations ajoutent une autre difficulté. Les images du combat entre Kimura et Hélio Gracie, reproduites notamment par Cairus (2012), montrent certaines positions dans lesquelles les adversaires se trouvent placés. Elles donnent accès à des configurations effectivement rencontrées, sans restituer nécessairement la totalité des déplacements, des résistances et des changements d’initiative qui ont conduit à ces situations.

Une photographie peut ainsi conserver un contrôle dont l’organisation paraît familière au pratiquant contemporain, tout en laissant disparaître les transitions qui ont rendu son obtention possible. Les connaissances actuelles peuvent aider à envisager plusieurs enchaînements plausibles, mais elles ne sauraient remplacer une documentation permettant d’identifier les actions réellement accomplies.

L’historien doit donc distinguer ce que l’image montre, ce que les comptes rendus permettent d’en comprendre et ce qui demeure une reconstruction technique. Cette précaution est particulièrement importante lorsque les photographies anciennes sont rapprochées de systèmes contemporains dont la complexité pourrait donner l’illusion d’une continuité parfaitement documentée.

La relation entre les positions constitue néanmoins un objet historique légitime. Les publications du début du siècle montrent déjà que certains procédés sont pensés dans la continuité d’actions précédentes, tandis que le discours pédagogique de Carlos valorise la capacité à poursuivre face à une situation changeante. Ces éléments autorisent à reconnaître l’importance ancienne de l’enchaînement, sans permettre d’attribuer à chaque école une organisation technique dont tous les détails demeurent inconnus.

Cette distinction devient particulièrement importante lorsqu’on examine le contrôle et la soumission, dont les relations varient selon les conditions dans lesquelles une rencontre peut être considérée comme achevée.

XIII.5. Contrôler, immobiliser et soumettre : plusieurs manières de conclure

Les immobilisations et les soumissions appartiennent à des procédés souvent étroitement liés, puisqu’une contrainte articulatoire ou un étranglement exige généralement de limiter certaines possibilités de mouvement de l’adversaire. Cette proximité ne signifie cependant pas que le contrôle occupe partout la même fonction. Il peut constituer la conclusion reconnue de l’affrontement ou, au contraire, devenir une position intermédiaire depuis laquelle le pratiquant cherche encore les moyens d’obtenir l’abandon.

Les descriptions de Miyake et Tani témoignent déjà de cette diversité. Les auteurs distinguent les positions permettant de maintenir un adversaire de celles destinées à le contraindre à céder. Le maintien peut réduire suffisamment sa mobilité pour rendre difficile une reprise d’initiative, sans lui retirer nécessairement toute possibilité de résister. Celui qui contrôle peut alors chercher à conserver sa position et à exploiter les réactions que le défenseur produit pour retrouver une liberté d’action (Miyake et Tani, 1906, p. 51).

L’immobilisation n’est donc pas nécessairement un arrêt de l’activité. Elle peut devenir une situation dans laquelle les possibilités des deux adversaires sont distribuées de manière inégale, puisque celui qui subit le contrôle doit éventuellement prendre des risques pour s’en dégager, tandis que l’autre cherche à préserver les conditions qui rendent ses attaques accessibles.

Cette organisation reçoit toutefois des valeurs différentes selon les conventions de l’épreuve. Lorsqu’une durée de maintien suffit à obtenir la victoire, le pratiquant peut avoir intérêt à conserver la position plutôt qu’à engager une attaque susceptible de lui faire perdre son avantage. Lorsque seule une soumission permet de conclure, le contrôle peut devenir une phase préparatoire dont la fonction consiste à limiter les défenses avant l’application d’une contrainte.

Le manuel de Sumitomo Arima montre que ces différences sont déjà présentes dans les conceptions japonaises du début du XXe siècle. L’auteur décrit les conditions permettant à l’arbitre de reconnaître une immobilisation comme décisive, tout en accordant aux étranglements et aux contraintes articulaires la possibilité de provoquer l’abandon ou l’interruption de la rencontre (Arima, 1908, p. 106–107).

Le rapprochement des deux publications montre que les relations entre contrôle et victoire ne possèdent pas une signification uniforme, même dans des ouvrages parus à seulement deux années d’intervalle. Les auteurs connaissent des techniques apparentées, mais leur donnent des fonctions réglementaires et pédagogiques qui ne se recouvrent pas entièrement.

Cette diversité empêche de reconstruire le développement du jiu-jitsu brésilien comme le passage d’une tradition japonaise qui aurait exclusivement valorisé la projection et l’immobilisation vers une autre qui aurait seule reconnu l’importance de la soumission. Les ressources techniques sont déjà diverses, tandis que les conventions organisant leur emploi continuent de se transformer dans plusieurs milieux.

La victoire de Masahiko Kimura sur Hélio Gracie, en octobre 1951, fournit un repère particulièrement important pour cette comparaison. Le spécialiste japonais parvient à imposer une contrainte articulaire au sol, conduisant le coin brésilien à provoquer l’interruption de l’affrontement. L’épisode témoigne de la maîtrise remarquable que certains représentants du judo continuent de posséder dans les situations de soumission, sans permettre pour autant de généraliser les compétences de Kimura à l’ensemble des pratiquants japonais.

La manière dont cette rencontre est racontée révèle également que la signification publique de la résistance peut différer de sa valeur dans l’apprentissage ordinaire. Hélio perd le combat, mais sa capacité à résister contre un adversaire particulièrement réputé devient l’un des éléments par lesquels certaines chroniques continuent à défendre son courage et sa compétence.

Cette valorisation ne doit toutefois pas être confondue avec les conventions permettant de pratiquer régulièrement les techniques de soumission. Les étranglements et les contraintes articulaires présentent des risques qui imposent de pouvoir interrompre leur application avant que les conséquences ne deviennent irréversibles. La possibilité d’exprimer un abandon constitue donc une condition importante de la sécurité, sans laquelle il serait difficile d’exercer fréquemment ces procédés contre des partenaires résistants.

Le récit d’un défi peut célébrer la décision exceptionnelle de ne pas céder, alors que la pratique quotidienne repose sur la capacité à reconnaître le moment où la poursuite d’une contrainte n’apporterait plus aucun bénéfice pédagogique proportionné au danger encouru. Les valeurs mobilisées pour construire la réputation d’un combattant ne sont donc pas nécessairement celles qui organisent les conditions ordinaires de l’enseignement.

La confrontation de 1951 laisse enfin une trace dans le vocabulaire du jiu-jitsu brésilien, puisque le nom de Kimura sera ultérieurement associé à une technique de contrainte de l’épaule. Cette appellation ne signifie pas que le procédé aurait été inventé à l’occasion du combat. Elle montre plutôt comment un événement public peut contribuer à fixer le nom d’une technique et à inscrire sa mémoire dans une tradition.

L’identification d’un procédé par le nom d’un adversaire illustre ainsi une transformation qui ne concerne pas nécessairement sa structure corporelle, mais la manière dont il est transmis et reconnu. Les gestes peuvent être anciens, tandis que leurs dénominations et leurs significations collectives évoluent au fil des confrontations et des récits.

Cette relation entre répertoire partagé, fonctions techniques et mémoire des écoles devient particulièrement visible dans l’histoire des attaques dirigées vers les membres inférieurs, dont l’importance dépasse progressivement la seule efficacité mécanique des procédés.

XIII.6. Les attaques des membres inférieurs : de la ressource technique au marqueur d’école

Les attaques de jambes occupent une place singulière dans les récits consacrés aux différences entre les écoles brésiliennes. Leur association fréquente aux réseaux issus de Luiz França et d’Oswaldo Fadda a contribué à construire une représentation dans laquelle certains groupes auraient développé une spécialité longtemps négligée ou dévalorisée par leurs adversaires. Cette mémoire possède une importance réelle dans la manière dont les pratiquants se définissent, mais son étude historique exige de distinguer l’ancienneté des techniques, leur emploi documenté et les significations sociales qui leur seront progressivement attribuées.

Les publications japonaises du début du siècle décrivent déjà plusieurs procédés permettant d’exercer des contraintes sur les membres inférieurs. Miyake et Tani consacrent des développements à des attaques dirigées vers les jambes, tandis qu’Arima présente des techniques concernant notamment les articulations inférieures et les moyens d’y répondre. Ces antécédents rendent impossible l’attribution générale de l’invention des attaques de jambes aux écoles brésiliennes qui deviendront plus tard particulièrement associées à leur emploi.

Mais la présence de ces techniques dans les manuels anciens ne signifie pas que toutes les attaques contemporaines possédaient déjà une organisation identique. Les contraintes articulaires, les compressions et les contrôles des membres inférieurs peuvent répondre à des mécanismes différents, dont les représentations conservées ne permettent pas toujours de déterminer l’exécution avec une précision suffisante. Reconnaître une position ou une prise familière ne suffit pas à reconstituer l’ensemble des entrées, des défenses et des enchaînements qui pourraient lui être associés.

La réglementation contribue également à expliquer pourquoi une technique connue peut ne pas recevoir partout la même importance. Les travaux de Nakajima sur le judo étudiant montrent que certaines contraintes sont autorisées dans des compétitions et exclues dans d’autres, selon des conventions dont les dispositions varient entre les organisations. La possibilité d’employer un procédé dans une épreuve constitue donc une dimension différente de sa connaissance ou de son enseignement.

Les préférences des professeurs ajoutent une autre source de variation. Une technique peut appartenir au répertoire transmis tout en restant secondaire dans les cours, être réservée à certains élèves ou faire l’objet d’un approfondissement particulier lorsqu’elle répond aux difficultés régulièrement rencontrées dans les confrontations. Les mêmes procédés peuvent ainsi être connus par plusieurs écoles sans devenir partout caractéristiques de leur manière de combattre.

Les rencontres des années 1930 empêchent toutefois de présenter l’histoire des attaques de jambes comme une opposition absolue entre des Gracie qui les auraient ignorées et des écoles concurrentes qui en auraient possédé l’exclusivité. Cairus (2020) rapporte notamment une victoire attribuée à George Gracie contre Takeo Yano au moyen d’une contrainte dirigée vers le pied. Le compte rendu ne permet pas d’identifier le procédé dans tous ses détails, mais il suffit à montrer que de telles ressources pouvaient également être employées par un membre de la famille Gracie au cours de cette période.

Cette présence n’invalide pas l’existence d’orientations différentes entre les écoles. Elle interdit simplement de transformer une réputation ultérieure en affirmation uniforme sur les compétences de tous les représentants d’un même groupe. Un pratiquant peut employer une technique à laquelle d’autres membres de son académie accordent moins d’importance, tandis qu’une école peut conserver certains procédés sans chercher à en faire les signes de son identité.

Les réseaux associés à Oswaldo Fadda acquièrent progressivement une réputation particulière dans le travail des membres inférieurs. La mémoire de leurs rivalités avec d’autres académies présente souvent cette préférence comme l’un des traits distinctifs de leur enseignement, parfois opposé à des formes de pratique jugées plus prestigieuses. Le terme sapateiro, littéralement « cordonnier », apparaît dans ces récits comme une désignation dépréciative des combattants qui recherchent les pieds et les chevilles de leurs adversaires.

L’intérêt historique de cette appellation tient à la manière dont elle transforme un choix technique en jugement sur les pratiquants. Une attaque peut être reconnue comme efficace tout en étant considérée comme moins noble, associée à un autre milieu social ou présentée comme incompatible avec les qualités que certains groupes souhaitent attribuer à leur propre méthode.

La frontière ne concerne donc plus exclusivement les techniques employées. Elle intervient dans les relations entre les écoles et dans les représentations par lesquelles leurs membres cherchent à se situer les uns par rapport aux autres.

Il faut néanmoins distinguer cette mémoire des preuves permettant de reconstituer l’usage du terme pendant les premières décennies de la formation des académies. Les récits transmis ultérieurement ne permettent pas toujours de déterminer quand l’appellation s’est imposée, quels combattants l’employaient ou quelle était son importance réelle dans les confrontations des années 1950.

Les recherches ethnographiques de Raphael Schapira, conduites auprès de pratiquants revendiquant l’héritage de Fadda dans la périphérie de Rio de Janeiro, donnent accès à la persistance de certaines appartenances territoriales et sociales. Elles montrent comment des écoles peuvent associer leur identité à des valeurs collectives et à une histoire locale, mais concernent un milieu contemporain dont les représentations ne doivent pas être projetées sans précaution sur les décennies antérieures.

La mémoire des attaques de jambes doit donc être considérée comme une source sur la manière dont les pratiquants se différencient, sans être assimilée automatiquement à une description exacte des programmes techniques de leurs premiers enseignants.

Cette distinction n’enlève rien à l’importance du phénomène. Elle permet de comprendre comment des procédés connus dans plusieurs réseaux peuvent devenir les signes de groupes particuliers, lorsque leur emploi est suffisamment valorisé ou discuté pour contribuer à leur réputation.

L’histoire des attaques des membres inférieurs montre ainsi qu’une frontière technique peut être aussi une frontière symbolique. Les répertoires continuent parfois de se recouvrir, mais les jugements portés sur certaines manières de combattre contribuent à produire des appartenances dont la continuité dépasse les différences d’exécution immédiatement observables.

Cette dimension invite à examiner plus directement les relations par lesquelles les connaissances sont transmises et parfois enrichies, puisque les pratiques ne deviennent durables que lorsque des personnes disposent des moyens de les reprendre au-delà de ceux qui les ont initialement développées.

XIII.7. Les formes d’entraînement et la production collective des savoir-faire

La continuité d’un enseignement ne repose pas uniquement sur les connaissances possédées par son fondateur. Une académie réunit des élèves, des partenaires et des instructeurs dont les expériences peuvent différer, tandis que les situations rencontrées dans la pratique donnent aux procédés transmis des occasions d’être repris, discutés et parfois modifiés. La circulation du savoir ne suit donc pas nécessairement une direction exclusivement descendante, du maître vers des élèves dont la fonction se limiterait à reproduire les démonstrations reçues.

La dédicace placée par Carlos Gracie au début de son ouvrage de 1948 fournit un témoignage particulièrement intéressant de cette possibilité. L’auteur y remercie Oscar Santa Maria, qu’il présente comme un élève et un ami dont l’investissement dans l’étude du jiu-jitsu aurait conduit à la création d’un procédé que Carlos affirme avoir lui-même employé contre un adversaire dangereux.

L’importance du passage réside dans l’attribution explicite d’une contribution technique à l’élève. Le professeur reconnaît avoir bénéficié d’une solution dont il ne revendique pas directement la paternité, montrant qu’une connaissance peut être reprise par le maître après avoir été développée au sein du groupe.

Cette reconnaissance ne suffit toutefois pas à identifier indépendamment la technique concernée, ni à démontrer qu’elle était entièrement inconnue des traditions antérieures. Le terme de création appartient au témoignage de Carlos, dont la valeur réside d’abord dans la place qu’il accorde à l’initiative d’un pratiquant.

L’épisode invite néanmoins à considérer les académies comme des milieux où les élèves peuvent contribuer à l’évolution des savoir-faire. Les partenaires rencontrent des difficultés différentes, possèdent des caractéristiques corporelles variées et peuvent parfois découvrir des réponses auxquelles les autres membres du groupe n’avaient pas encore accordé d’attention particulière. Lorsqu’une solution est reconnue et reprise, elle peut rejoindre les ressources disponibles dans l’enseignement, sans que son origine individuelle demeure nécessairement visible dans les récits ultérieurs.

La prudence reste indispensable. La dédicace à Oscar Santa Maria fournit un cas explicite de contribution reconnue, mais ne permet pas de reconstituer l’ensemble des procédures par lesquelles les techniques étaient évaluées, conservées ou transmises dans l’académie. Rien ne garantit que toutes les écoles possédaient des formes comparables d’organisation collective de la recherche technique.

La notion de communauté de pratique développée par Jean Lave et Étienne Wenger (1991) offre un cadre analytique utile pour examiner ces relations. L’apprentissage peut être considéré comme une participation progressive à une activité collective, dans laquelle les débutants rencontrent des pratiquants plus expérimentés et accèdent, avec le temps, à des responsabilités nouvelles.

Cette conception théorique contemporaine ne doit pas être attribuée directement aux professeurs brésiliens de la première moitié du XXe siècle. Elle permet néanmoins d’interroger leurs organisations, en recherchant comment la participation aux cours, la fréquentation des partenaires et l’accès à des fonctions pédagogiques contribuent à la continuité des savoir-faire.

Dans une académie de combat, le partenaire n’est pas seulement celui sur lequel une technique est exécutée. Il propose des résistances qui modifient les possibilités d’action et peut obliger le pratiquant à préciser sa réponse. Lorsque plusieurs élèves travaillent régulièrement les mêmes situations, les difficultés qu’ils rencontrent deviennent susceptibles de nourrir une expérience collective dont les effets dépassent la progression individuelle.

Un procédé efficace contre un débutant peut devenir plus difficile à appliquer lorsque celui-ci apprend à reconnaître ses conditions d’emploi. Le pratiquant expérimenté doit alors préparer autrement son action, tandis que la défense peut à son tour être modifiée par les réponses développées contre elle. La répétition de ces interactions offre la possibilité d’approfondir des situations déjà connues, sans que leur complexité dépende exclusivement de l’apparition de nouvelles techniques.

Mais cette relation constitue un mécanisme d’apprentissage plausible, non une description directement documentée de toutes les académies brésiliennes. Les sources disponibles renseignent rarement la fréquence des rencontres entre partenaires, la manière dont les enseignants organisent les oppositions ou les critères permettant de décider qu’une nouvelle solution mérite d’être intégrée à l’enseignement.

Les témoignages d’anciens élèves donnent néanmoins accès à certaines différences de parcours. Dans la préface de 1948, Pongetti présente des cours relativement modérés destinés à des hommes dont l’âge et la condition physique exigent une progression adaptée. Les souvenirs de Flávio Behring, recueillis beaucoup plus tard, décrivent une autre trajectoire, où l’apprentissage initial de la défense personnelle se prolonge par une fréquentation beaucoup plus intensive de l’académie.

Behring raconte avoir commencé à pratiquer auprès d’Hélio Gracie, avant de poursuivre sa formation au contact de João Alberto Barreto et de plusieurs autres instructeurs. Il évoque des leçons individuelles dont l’objectif principal était l’acquisition de moyens de défense personnelle, puis une période pendant laquelle sa présence régulière à l’académie lui permet d’observer et de pratiquer avec des élèves plus expérimentés.

Son témoignage devient particulièrement intéressant lorsqu’il décrit l’accès aux responsabilités pédagogiques. Vers 1955, alors que João Alberto Barreto doit interrompre son activité à la suite d’une intervention au genou, Behring est appelé à le remplacer dans une partie de ses fonctions. Le pratiquant dont la formation dépendait auparavant des enseignants de l’académie devient ainsi l’un des relais permettant à leur enseignement de se poursuivre.

Le récit est rétrospectif et doit être apprécié comme tel. Il n’offre pas une description exhaustive du fonctionnement quotidien de l’établissement, mais éclaire la manière dont un élève peut progressivement accéder à une position reconnue dans la transmission.

Cette évolution montre que la continuité pédagogique ne dépend pas nécessairement de la présence permanente du professeur principal. Les instructeurs avancés peuvent participer aux cours, accompagner les débutants et assumer des responsabilités qui permettent à l’organisation de poursuivre son activité malgré les absences ou les changements affectant certains de ses membres.

Mais la filiation ne garantit pas l’identité parfaite des pratiques. Un élève devenu professeur conserve une expérience reçue auprès de ses maîtres, tout en rencontrant d’autres publics, d’autres partenaires et des difficultés qui peuvent modifier la place accordée aux différents procédés. La transmission assure une continuité de connaissances sans exclure des transformations dans leur organisation.

Cette dimension collective constitue l’une des conditions possibles de la différenciation technique. Les écoles peuvent conserver un répertoire largement partagé tout en développant progressivement certaines orientations, lorsque plusieurs personnes consacrent une attention particulière aux mêmes situations et disposent de moyens de poursuivre leur étude.

Il demeure cependant difficile de mesurer historiquement la profondeur de ce travail. Les journaux du club de Kanazawa étudiés par Ōkubo (2008) permettent de suivre, dans certains établissements japonais, l’évolution du temps consacré à l’entraînement et la place accordée au ne-waza. Les académies brésiliennes n’ont pas laissé, dans le corpus ici mobilisé, une documentation quotidienne comparable.

La différence entre les sources interdit donc de leur attribuer automatiquement des volumes d’entraînement ou des formes de progression qui ne sont pas directement attestés. Elle n’empêche pas de reconnaître des relations de transmission, des contributions individuelles et des parcours conduisant certains élèves à devenir instructeurs.

L’histoire de la production collective des savoir-faire peut ainsi être abordée à partir de ce qui est documenté, sans prétendre reconstituer intégralement le curriculum. La continuité des académies donne aux connaissances la possibilité d’être reprises au-delà des carrières individuelles, tandis que les relations entre élèves et enseignants peuvent contribuer à leur transformation. Les modalités précises de cet approfondissement restent toutefois variables et parfois insuffisamment accessibles aux sources.

Cette observation prend une portée plus générale lorsque l’on examine d’autres réseaux établis au Brésil, dont l’activité montre que le développement du combat au sol pouvait se poursuivre dans des écoles conservant une appartenance explicite au judo japonais.

XIII.8. Comparer les usages japonais et brésiliens : différenciation sans rupture

La comparaison entre les pratiques japonaises et les enseignements brésiliens devient plus précise lorsqu’on renonce à considérer le Japon et le Brésil comme deux ensembles techniques homogènes. Les traditions japonaises possèdent déjà plusieurs orientations, tandis que les établissements implantés au Brésil accueillent des publics différents, préparent des épreuves dont les règles peuvent varier et se reconnaissent dans des appartenances qui ne sont pas nécessairement identiques. Les contrastes historiquement significatifs doivent donc être recherchés entre des enseignants, des réseaux et des formes d’activité dont les conditions peuvent être situées, plutôt qu’entre deux modèles nationaux supposés uniformes.

Le dossier de Campinas, étudié par Rafael de Camargo Penteado Borges et Gustavo Goulart Braga Maçaneiro (2023), fournit à cet égard un contrepoint particulièrement important aux récits centrés sur les Gracie. Les auteurs reconstituent les activités de José Almeida Borges et ses relations avec Shigeichi Yoshima, professeur japonais dont le parcours permet de suivre une autre voie de diffusion du judo dans l’intérieur de l’État de São Paulo.

Borges enseigne déjà le jiu-jitsu, la boxe et la lutte au cours des années 1940, dans un environnement où les pratiques martiales circulent entre des établissements et des enseignants dont les formations ne correspondent pas toujours aux frontières disciplinaires actuelles. Les activités attestées dès 1943 montrent que la diffusion de ces connaissances dans la région de Campinas ne dépend pas exclusivement des académies cariocas.

Le 20 novembre 1949, Borges invite Yoshima à venir pratiquer dans son dojo du Clube Athlético de Campinas. Cette rencontre inaugure une collaboration dont les effets contribuent à renforcer les liens entre l’établissement et plusieurs professeurs japonais actifs dans la région de São Paulo. Les documents étudiés par Borges et Maçaneiro montrent notamment la fréquentation du dojo par des enseignants issus de différents réseaux, dont les relations participent à la circulation des connaissances techniques.

Yoshima possède une formation acquise auprès de plusieurs spécialistes du judo japonais, dont les expériences et les orientations couvrent différentes dimensions de la discipline. Ses connaissances ne se limitent pas au combat debout. Les auteurs soulignent au contraire l’importance qu’il accorde au ne-waza, dont l’enseignement trouve une place dans les activités qu’il développe avec Borges.

Un manuscrit de 1950, associé à José Almeida Borges et portant la signature de Yoshima, constitue l’un des documents les plus intéressants du dossier. Le texte évoque le développement du judo et cite Tsunetane Oda parmi les professeurs ayant contribué à l’approfondissement du combat au sol. La présence de cette référence montre que le nom et l’importance attribuée à Oda circulent dans un milieu brésilien qui continue à se réclamer du judo et de ses institutions.

Cette mention doit cependant être interprétée selon sa portée réelle. Elle témoigne de la connaissance de l’enseignement ou de la réputation d’Oda, sans établir que Yoshima aurait directement étudié auprès de lui. Borges et Maçaneiro soulignent eux-mêmes que la nature d’une éventuelle relation personnelle demeure à vérifier.

La différence est essentielle pour l’histoire des filiations. Un enseignant peut citer un professeur, reprendre des connaissances diffusées dans son réseau ou reconnaître l’importance de ses travaux sans avoir reçu directement son enseignement. Les relations intellectuelles, professionnelles et pédagogiques contribuent toutes à la circulation des savoir-faire, mais ne permettent pas de construire les mêmes généalogies.

Les activités de Campinas se prolongent également dans l’organisation de rencontres et de démonstrations dont les relations institutionnelles sont documentées. Le 27 avril 1952, une compétition réunit plusieurs associations de judo de Campinas et des villes voisines. Quelques mois plus tard, le 9 octobre, Borges et Yoshima accueillent une délégation officielle du Kodokan, dont la visite donne lieu à des activités destinées à promouvoir la discipline dans la région.

Ces événements montrent que l’approfondissement du combat au sol peut s’inscrire dans un réseau conservant des relations explicites avec les institutions japonaises. La connaissance du ne-waza, l’importance accordée à certains de ses spécialistes et la poursuite de son enseignement n’entraînent donc pas nécessairement l’affirmation d’une identité séparée du judo.

La comparaison avec les académies Gracie en devient plus exigeante. Il n’est plus possible de présenter uniformément les milieux japonais ou nippo-brésiliens comme principalement consacrés aux projections, face à des écoles cariocas qui auraient seules préservé les possibilités du combat au sol. Les sources montrent au contraire que plusieurs réseaux développent ou transmettent des connaissances apparentées, sans les associer nécessairement aux mêmes formes de reconnaissance.

Les différences doivent donc être recherchées dans les relations entre les pratiques et les épreuves auxquelles elles préparent. Une académie dont la réputation dépend largement des défis publics peut donner une importance particulière aux situations permettant d’obtenir l’abandon. Un dojo de judo peut travailler des contrôles comparables dans la perspective de compétitions dont les critères de victoire sont différents. Un professeur proposant un enseignement de défense personnelle peut également utiliser les mêmes ressources dans des séquences dont l’objectif ne consiste pas à prolonger systématiquement l’affrontement.

Ces milieux peuvent ainsi conserver des procédés proches tout en organisant leur emploi selon des finalités différentes. La présence d’un répertoire commun ne garantit pas l’identité des enseignements, pas davantage que la spécialisation dans certaines situations ne suffit à démontrer une rupture disciplinaire.

La chronologie constitue un autre élément indispensable de la comparaison. Les professeurs japonais installés au Brésil ne quittent pas tous leur pays à la même époque, tandis que les pratiques continuent d’évoluer au Japon pendant plusieurs décennies. Les connaissances acquises par Mitsuyo Maeda avant son départ ne correspondent donc pas nécessairement à celles dont Yoshima dispose après une formation réalisée dans un environnement plus tardif.

La ressemblance technique peut ainsi résulter d’un héritage ancien partagé, d’une circulation documentable ou de développements approfondis dans des conditions comparables. Elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer la relation historique qui explique chaque proximité.

Le dossier de Campinas rappelle également que les appartenances peuvent demeurer relativement souples. Un enseignant brésilien peut avoir pratiqué plusieurs disciplines, collaborer avec des spécialistes japonais et poursuivre ses activités sous une identité de judo, sans que son parcours corresponde exactement aux catégories institutionnelles qui s’affirmeront plus nettement par la suite.

La différenciation des écoles doit donc être recherchée dans la pluralité de leurs trajectoires. Des organisations portant le même nom peuvent approfondir des domaines différents, tandis que des établissements revendiquant des appartenances distinctes peuvent conserver une grande partie de leurs connaissances en commun.

Cette distinction conduit à considérer la spécialisation technique et la séparation disciplinaire comme deux phénomènes historiquement liés, mais non équivalents. Une école peut consacrer une attention considérable au combat au sol tout en demeurant dans le judo. Une autre peut développer progressivement une identité propre sans disposer pour autant d’un répertoire entièrement indépendant.

L’organisation des savoir-faire éclaire ainsi une partie importante de l’histoire de la différenciation brésilienne, sans suffire à expliquer pourquoi certains enseignements finiront par être publiquement reconnus sous une appartenance distincte. Cette reconnaissance engage également les filiations revendiquées, les autorités pédagogiques, les compétitions et les récits par lesquels les pratiquants donnent une signification commune à leur activité.

XIII.9. Conclusion — La singularité dans l’organisation des savoir-faire

L’étude des répertoires et des enseignements permet de situer la formation du jiu-jitsu brésilien dans une histoire dont les transformations ne peuvent être réduites à l’invention de quelques techniques fondatrices. Les publications japonaises du début du XXe siècle décrivent déjà des moyens de poursuivre le combat après une chute, de conserver des possibilités d’action depuis la position inférieure et d’employer des immobilisations, des étranglements ou des contraintes articulaires pour modifier le rapport entre les adversaires. Ces ressources appartiennent à des connaissances antérieures à l’affirmation des principales académies brésiliennes, mais leur présence ne détermine pas la place qu’elles occupent dans les différents enseignements.

Les descriptions de Miyake et Tani rendent particulièrement sensible cette distinction. Leur manuel montre qu’en 1906 plusieurs configurations permettent déjà au combattant placé en dessous d’employer ses jambes pour empêcher la progression adverse et préparer certaines réponses. La présence de ces procédés rend historiquement fragile toute revendication d’invention absolue des possibilités offensives depuis le dessous, sans permettre pour autant d’attribuer aux auteurs l’ensemble des systèmes de garde contemporains.

La comparaison conduit donc à distinguer la présence d’une position de son organisation comme domaine particulier de pratique. Un procédé peut être connu dans plusieurs écoles sans y recevoir les mêmes fonctions, ni être associé aux mêmes transitions et aux mêmes critères de réussite. Les différences qui apparaissent peuvent concerner les conditions d’accès à une situation, les réponses disponibles lorsque l’adversaire la défend ou la place accordée à son approfondissement dans l’enseignement.

Ces possibilités de transformation ne doivent cependant pas être confondues avec des faits déjà établis pour toutes les académies brésiliennes. Les sources conservent beaucoup mieux les publications et les confrontations que les séances ordinaires, dont l’organisation demeure difficile à reconstituer. La présence d’une compétence chez un combattant ne suffit donc pas à déterminer sa place dans les cours, tandis qu’un discours pédagogique peut valoriser certaines qualités sans décrire les exercices par lesquels elles étaient acquises.

Le livre de Carlos Gracie de 1948 illustre cette différence. Son auteur associe le jiu-jitsu à la défense personnelle, à la confiance et à une conception de la formation physique et morale dont les objectifs dépassent la seule efficacité sportive. Il insiste également sur la capacité du pratiquant expérimenté à poursuivre son action face à l’imprévu, mais ne propose pas de curriculum technique permettant de reconstituer précisément les étapes de l’apprentissage au sol.

Cette conception doit être replacée dans son contexte historique. Les références à l’amélioration du corps, à la maîtrise des émotions et à l’éducation individuelle appartiennent à un discours dont les dimensions hygiénistes et morales ne peuvent être séparées de la manière dont les Gracie souhaitent présenter leur enseignement. La diversité des publics évoquée par Pongetti montre également que l’académie ne se définit pas exclusivement par les compétences des représentants engagés dans les défis.

La dédicace à Oscar Santa Maria apporte toutefois un témoignage particulièrement important sur la circulation des savoir-faire au sein du groupe. En attribuant à son élève la création d’un procédé dont il affirme avoir lui-même bénéficié, Carlos reconnaît explicitement qu’une contribution technique peut provenir d’un pratiquant auquel il enseigne. Le document ne permet pas de vérifier l’originalité absolue de cette action, mais il révèle une relation de transmission dont la direction n’est pas nécessairement unique.

L’histoire des académies doit ainsi être attentive aux élèves, aux partenaires et aux instructeurs dont les activités rendent possible la continuité de l’enseignement. Certains pratiquants acquièrent progressivement les compétences nécessaires pour accompagner les débutants, puis assumer à leur tour des responsabilités pédagogiques. Les parcours documentés montrent que cette transmission peut se prolonger au-delà de la présence du professeur principal, sans garantir pour autant que les successeurs reproduisent exactement les mêmes priorités.

Les attaques dirigées vers les membres inférieurs révèlent une autre dimension de cette différenciation. Leur existence dans les répertoires japonais et leur emploi attesté par certains représentants des Gracie empêchent de les considérer globalement comme des inventions exclusives des réseaux associés à Oswaldo Fadda. Leur place particulière dans la mémoire de ces écoles montre cependant comment des procédés connus ailleurs peuvent devenir les signes d’appartenances concurrentes.

La réputation technique appartient donc également à une histoire sociale. Les pratiquants peuvent valoriser certaines solutions, en déprécier d’autres et construire des oppositions qui dépassent les différences d’exécution. Une frontière entre écoles peut ainsi être renforcée par les jugements portés sur les procédés qu’elles privilégient, même lorsque leurs répertoires continuent de se recouvrir.

Ces représentations ne peuvent toutefois être projetées sans réserve sur les premières décennies de leur formation. Les témoignages recueillis plus tard éclairent la mémoire des appartenances, mais ne permettent pas nécessairement de déterminer la date à laquelle certaines appellations ou certaines oppositions techniques se sont imposées.

Le dossier de Campinas fournit enfin un contrepoint décisif aux récits construits autour des seules académies cariocas. Les activités de José Almeida Borges et de Shigeichi Yoshima montrent que des connaissances approfondies de combat au sol peuvent circuler au Brésil dans un milieu conservant une appartenance explicite au judo. Le manuscrit de 1950, les relations entre enseignants et les rencontres organisées au début des années 1950 attestent des pratiques dont l’histoire ne dépend pas exclusivement des réseaux Gracie.

Cette diversité empêche de construire la différenciation brésilienne comme une opposition entre un judo japonais ayant abandonné le ne-waza et des académies qui en auraient seules poursuivi l’approfondissement. Des compétences apparentées continuent d’être développées dans plusieurs milieux, dont les finalités sportives, les publics et les formes de reconnaissance peuvent différer.

L’organisation du combat au sol doit donc être considérée comme l’une des dimensions possibles de la singularité des écoles, sans devenir le critère suffisant de leur séparation disciplinaire. Une spécialisation importante peut se développer à l’intérieur du judo, tandis qu’un enseignement progressivement reconnu comme distinct peut conserver une large partie de son répertoire historique en commun avec d’autres traditions.

La contribution des académies brésiliennes doit dès lors être recherchée dans les relations entre les connaissances reçues, les usages auxquels elles ont donné accès et les organisations qui ont permis de les transmettre. Les règles peuvent favoriser certaines situations, les enseignants choisir les problèmes auxquels accorder davantage d’attention et les élèves contribuer à l’approfondissement des réponses disponibles. Mais leur articulation ne constitue pas un mécanisme automatique dont les étapes auraient été identiques dans toutes les écoles.

La documentation permet d’identifier plusieurs ressources anciennes, certaines compétences manifestées au cours des confrontations et des relations de transmission dont la continuité est attestée. Elle demeure beaucoup moins précise lorsqu’il s’agit de mesurer le temps consacré aux situations, la progression des exercices ou la profondeur de l’opposition dans chaque académie. Cette limite ne doit pas être comblée par la projection sur le passé des caractéristiques du jiu-jitsu contemporain.

L’histoire de l’organisation des savoir-faire permet ainsi de formuler plus précisément la question de la différenciation. Les écoles brésiliennes ont pu conserver et approfondir des procédés issus de traditions japonaises, en leur attribuant des fonctions et des priorités qui variaient selon leurs publics, leurs adversaires et leurs conditions de pratique. Mais la reconnaissance d’une tradition distincte ne dépend pas uniquement de ces choix techniques. Elle suppose également que certaines appartenances et certaines autorités soient suffisamment établies pour donner aux enseignements une continuité publiquement identifiable.

Le problème historique se déplace donc de la structure des compétences vers celle des organisations qui les représentent. Il ne s’agit plus seulement de déterminer quelles techniques furent reçues, employées ou approfondies, mais de comprendre comment des enseignants et leurs successeurs en sont venus à revendiquer une autorité particulière sur ces connaissances et à les inscrire dans des filiations dont les significations pouvaient être discutées.

Cette dernière dimension devient indispensable pour apprécier la formation d’un jiu-jitsu progressivement reconnu comme brésilien. La singularité d’une tradition ne réside pas nécessairement dans une rupture avec tous ses héritages, mais dans la continuité de pratiques, d’institutions et de relations de reconnaissance qui finissent par lui donner une existence propre. C’est à cette articulation entre enseignements, appartenances et autorités que devra désormais être consacrée l’enquête.

XIII.10. Sources et référence

Études historiques, anthropologiques et pédagogiques

Borges, R. de C. P., & Maçaneiro, G. G. B. (2023). Shigeichi Yoshima’s trajectory in the promotion of judo in Brazil. Martial Arts Studies, 13, 27–41. https://doi.org/10.18573/mas.137

Cairus, J. (2011). Modernization, nationalism and the elite: The genesis of Brazilian jiu-jitsu, 1905–1920. Tempo e Argumento, 3(2), 100–121. https://doi.org/10.5965/2175180303022011100

Cairus, J. (2012). The Gracie clan and the making of Brazilian jiu-jitsu: National identity, culture and performance, 1905–2003 [Thèse de doctorat, York University]. https://www.dirtywhitebelt.com/wp-content/uploads/2018/05/The_Gracie_Clan_and_the_Making_of_Brazi.pdf

Cairus, J. (2020). Nationalism, immigration and identity: The Gracies and the making of Brazilian jiu-jitsu, 1934–1943. Martial Arts Studies, 9, 28–42. https://doi.org/10.18573/mas.105

Lave, J., & Wenger, E. (1991). Situated learning: Legitimate peripheral participation. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511815355

Nakajima, T. (2013). The establishment process of Kosen Judo Taikai: Emergence of competitive spirit and the formation process of refereeing regulations. Japan Journal of Physical Education, Health and Sport Sciences, 58(1), 257–276. https://doi.org/10.5432/jjpehss.12075

Nakajima, T. (2014). Emergence of the discourse about “sportification of judo” during the process leading to establishment of the Four Imperial Universities Competition and its historic significance, focusing on the relationship between “student judo” and Kōdōkan judo from 1918 to 1928. Japan Journal of Physical Education, Health and Sport Sciences, 59(2), 721–744. https://doi.org/10.5432/jjpehss.13097

Ōkubo, H. (2008). Historical study of the sports activity in the former 4th High School, Kanazawa: The “monastic” judo club life evident from the daily practice log “Nankagun”. Japan Journal of Sport Sociology, 16, 50–70. https://doi.org/10.5987/jjsss.16.50

Penglase, B. (2025). The invisibility of race in Brazilian jiu-jitsu: The Gracies versus capoeira and judo. Martial Arts Studies, 17, 60–75. https://doi.org/10.18573/mas.281

Schapira, R. (2019). (Im)mobilites of Brazilian jiu-jitsu coaches from Rio de Janeiro’s periphery. Swiss Journal of Sociocultural Anthropology, 24, 115–120. https://doi.org/10.36950/tsantsa.2019.24.6928


Montage de coupures de presse brésilienne des années 1950 évoquant l’Academia Fadda, les activités d’Oswaldo Fadda et les défis entre écoles de jiu-jitsu à Rio de Janeiro.
L’Academia Fadda et l’affirmation des écoles de jiu-jitsu au Brésil dans les années 1950. Montage de coupures de la presse brésilienne évoquant les activités et les défis de l’Académie Fadda, fondée par Oswaldo Fadda à Bento Ribeiro, Rio de Janeiro, en 1950. Ces documents témoignent de la visibilité croissante des écoles de jiu-jitsu et de la concurrence entre différents réseaux d’enseignement durant cette période. Sources : Luta Democrática, O Globo et Revista do Esporte, reproductions d’archives réunies sur le blog Judô Tradicional Goshinjutsukan (2010). Dates précises des coupures à confirmer.

Chapitre XIV — La construction d’une tradition reconnue comme brésilienne

En septembre 1930, les comptes rendus consacrés à l’ouverture d’une académie de jiu-jitsu à Rio de Janeiro présentent une organisation réunissant Donato Pires dos Reis, Carlos et George Gracie autour de responsabilités distinctes. L’examen documentaire de cet établissement, développé au chapitre IX.2, permet de restituer les conditions dans lesquelles plusieurs trajectoires professionnelles se rejoignent dans une entreprise d’enseignement. Son intérêt pour la présente analyse réside toutefois moins dans les circonstances de l’inauguration que dans la manière dont cette expérience collective sera progressivement représentée au sein d’une histoire familiale plus unifiée.

Dix-huit ans plus tard, la préface rédigée par Henrique Pongetti pour Introdução ao Jiu-Jitsu, publié sous le nom de Carlos Gracie en 1948, propose une représentation sensiblement différente. Les activités des frères y sont réunies autour d’une continuité dont Carlos apparaît comme la principale autorité, tandis que leurs compétences combattantes et pédagogiques sont présentées comme les manifestations d’une contribution collective au développement du jiu-jitsu au Brésil. Les collaborations professionnelles qui occupaient une place identifiable dans les sources de 1930 s’effacent ainsi derrière une généalogie familiale dont la cohérence est désormais affirmée à travers les parcours et les qualités attribués à ses membres.

Ce déplacement ne saurait être interprété comme la simple substitution d’un récit inexact à une histoire définitivement établie. Les deux ensembles documentaires répondent à des intentions différentes. Les articles de 1930 participent à la présentation publique d’un établissement dont les responsables cherchent à faire connaître les services, tandis que la préface de 1948 accompagne la publication d’un ouvrage destiné à valoriser un enseignement déjà reconnu. Le premier ensemble renseigne une organisation à un moment déterminé, sans restituer l’intégralité des relations qui l’ont précédée ou prolongée. Le second rassemble des expériences dispersées dans une représentation rétrospective dont la cohérence contribue elle-même à légitimer l’autorité familiale. Leur confrontation ne permet donc pas de reconstituer directement les transformations administratives ou pédagogiques intervenues pendant ces dix-huit années, mais elle éclaire la manière dont les acteurs sélectionnent et hiérarchisent les références à travers lesquelles ils donnent un sens à leur passé.

La portée historique de cette recomposition dépasse la question des responsabilités individuelles. À mesure qu’une école acquiert une réputation, forme de nouveaux représentants et inscrit leurs activités dans une continuité reconnue, son identité peut progressivement se détacher des circonstances particulières de son établissement. Les relations initiales de collaboration ne disparaissent pas nécessairement des pratiques, mais elles peuvent perdre leur importance dans les récits qui présentent désormais l’enseignement comme l’expression durable d’une tradition familiale. La mémoire devient alors une ressource de légitimation, capable de relier des expériences distinctes et d’attribuer à certaines figures une autorité dépassant leur participation directement attestée aux événements.

Cette transformation des représentations ne signifie pourtant ni que les enseignements des Gracie auraient été parfaitement homogènes ni que leur histoire résumerait celle du jiu-jitsu au Brésil. D’autres écoles poursuivent leurs propres transmissions, approfondissent des orientations parfois comparables et conservent des appartenances différentes, notamment au sein des réseaux associés au judo. La reconnaissance d’une tradition particulière doit donc être examinée dans les relations qu’elle entretient avec ces trajectoires concurrentes, plutôt que déduite de la cohérence croissante du récit produit par ses représentants.

L’enjeu du chapitre consiste dès lors à comprendre comment des enseignements initialement identifiés par leurs professeurs, leurs établissements ou leurs filiations acquièrent progressivement une signification collective plus étendue. Cette évolution concerne autant les noms employés pour désigner les pratiques que les autorités reconnues, les références mobilisées et les critères à partir desquels les écoles cherchent à faire valoir leur particularité. Elle peut précéder l’existence d’institutions communes et ne suppose pas qu’une identité nationale déjà constituée se soit imposée uniformément aux acteurs. C’est précisément dans l’écart entre la continuité des écoles, la construction de leurs représentations et la stabilisation encore incomplète de leurs appartenances que peut être étudiée la formation d’une tradition progressivement reconnue comme brésilienne.

XIV.1. Les usages des noms : jiu-jitsu, judo et appellations d’école

Les dénominations employées pour désigner les pratiques japonaises de combat constituent un témoignage important sur la manière dont les acteurs comprennent leurs activités et cherchent à les faire reconnaître. Leur interprétation exige toutefois de distinguer les catégories utilisées par les contemporains des classifications disciplinaires qui s’imposeront ultérieurement. Un nom peut désigner une filiation, présenter une méthode à un public ou rattacher un enseignant à une institution, sans correspondre nécessairement à un ensemble de techniques exclusivement partagé par ceux qui l’emploient. Inversement, des pratiques dont les contenus demeurent largement apparentés peuvent être associées à des appellations différentes lorsque leurs représentants appartiennent à des organisations distinctes ou souhaitent faire reconnaître des orientations particulières. L’histoire des termes jiu-jitsu et judo ne peut donc être séparée de celle des milieux dans lesquels ils circulent, des autorités qui les mobilisent et des significations que les différents publics leur attribuent.

Cette pluralité apparaît dès les premières décennies du XXe siècle, lorsque les méthodes japonaises connaissent une diffusion internationale dans des conditions où les usages linguistiques ne correspondent pas toujours aux distinctions institutionnelles établies au Japon. En 1908, Sumitomo Arima publie Judo: Japanese Physical Culture, dans un environnement éditorial où les termes judo et jūjutsu continuent de coexister, tandis que leurs transcriptions occidentales peuvent varier selon les auteurs et les pays. La circulation des publications, les traductions et les présentations destinées aux lecteurs étrangers contribuent ainsi à diffuser des catégories dont la compréhension dépend largement des connaissances disponibles et des attentes du public. L’emploi du terme jiu-jitsu ne permet pas toujours de déterminer à quelle école se rattache précisément un enseignant, pas davantage que l’utilisation du terme judo ne renseigne, à elle seule, sur la place effectivement accordée aux différentes situations de combat.

Le parcours de Mitsuyo Maeda offre un exemple particulièrement instructif de cette mobilité des appellations. Connu internationalement sous le surnom de Conde Koma, le combattant japonais développe une partie importante de sa réputation dans des circuits professionnels où les promoteurs présentent les compétences de leurs représentants à travers des désignations destinées à être immédiatement comprises des spectateurs. Les termes employés peuvent alors dépendre du contexte de la rencontre, des attentes attribuées au public et de la manière dont les organisateurs souhaitent mettre en valeur les adversaires. Cette souplesse ne signifie pas que les appartenances institutionnelles seraient dépourvues d’importance. Elle révèle plutôt que la présentation publique d’une méthode peut obéir à des exigences différentes de celles qui déterminent la manière dont un professeur comprend sa propre formation.

La brochure Jiudo: Uma arte de cultura physica japoneza, publiée par Maeda à Belém en 1935, permet précisément d’observer une autre forme de présentation. L’auteur y rattache explicitement son enseignement à Jigorō Kanō et au Kōdōkan, en mobilisant des références qui dépassent sa réputation acquise dans les spectacles et les défis internationaux. Cairus (2011) relève notamment la reprise de développements associés à une conférence de Kanō et l’attention accordée aux distinctions entre les appellations japonaises. Le document témoigne ainsi d’une volonté de situer l’enseignement dans une filiation institutionnelle identifiable. Il ne permet cependant pas de supposer que Maeda aurait toujours présenté ses activités de cette manière, ni que les appellations utilisées au cours de sa carrière auraient possédé une signification constante. Le contexte de publication importe autant que le nom retenu, puisque l’ouvrage s’adresse à des lecteurs auxquels l’auteur cherche à expliquer la nature et la légitimité de la pratique.

Cette distinction entre les usages professionnels et institutionnels demeure importante au Brésil au cours des décennies suivantes. Dans les annonces de cours, les programmes de spectacles ou les comptes rendus de presse, le jiu-jitsu peut être présenté comme une méthode japonaise de défense personnelle dont l’efficacité est illustrée par les performances de ses représentants. Le terme permet alors d’identifier une activité auprès du public sans préciser nécessairement les institutions auxquelles les enseignants reconnaissent une autorité. Dans d’autres contextes, notamment ceux où la formation physique et les finalités éducatives occupent une place centrale, la désignation judo peut servir à inscrire les procédés enseignés dans le projet développé par Kanō. Ces différences ne permettent pourtant pas de distribuer l’ensemble des pratiques entre deux catégories parfaitement séparées, puisque les connaissances, les enseignants et les références continuent de circuler entre des environnements qui se recouvrent partiellement.

L’article publié en novembre 1941 par Milton Campelo Nogueira dans la Revista de Educação Física, sous le titre Judo e Jiu-Jitsu — O que vêm a ser ?, montre combien la relation entre ces appellations demeure elle-même un objet d’explication. L’auteur, instructeur militaire, cherche à préciser les rapports entre les traditions anciennes du jūjutsu et la reformulation éducative élaborée par Kanō, dans un document destiné à un milieu professionnel dont les préoccupations ne correspondent pas entièrement à celles des académies privées. Le fait qu’une telle clarification soit proposée à des lecteurs brésiliens témoigne de la coexistence de références différentes, dont la distinction reste suffisamment importante pour être explicitée. Il serait cependant excessif d’en conclure que l’ensemble des enseignants et des pratiquants partageaient les catégories retenues par l’auteur. Son article renseigne avant tout la manière dont un représentant de l’enseignement militaire juge nécessaire d’organiser ces connaissances dans son propre contexte institutionnel.

Le livre publié par Carlos Gracie en 1948 apporte un autre témoignage sur cette pluralité. Son titre, Introdução ao Jiu-Jitsu, conserve une appellation déjà largement connue sans la compléter par une qualification nationale. Cette absence ne saurait être interprétée comme la preuve que l’enseignement des académies serait demeuré identique aux méthodes japonaises dont il était issu. Elle ne permet pas davantage d’affirmer que les différences progressivement développées étaient déjà réunies sous une identité disciplinaire explicitement brésilienne. Elle montre plus simplement qu’une école peut chercher à faire reconnaître la valeur particulière de son enseignement tout en utilisant une dénomination dont la circulation dépasse largement son propre réseau. La différenciation des pratiques et celle des appellations ne correspondent donc pas nécessairement à des transformations simultanées.

Le nom d’une école ou d’un professeur peut, dans ces conditions, devenir un repère plus précis que l’appellation générale de la discipline. Pour un élève, apprendre auprès des Gracie, d’Oswaldo Fadda ou d’un enseignant rattaché au Kōdōkan ne signifie pas seulement pratiquer une activité désignée comme jiu-jitsu ou judo. Cette relation situe son apprentissage dans un environnement particulier, où certains professeurs, partenaires et références occupent une place reconnue. Le nom permet d’identifier une autorité pédagogique, une continuité d’enseignement ou une appartenance collective, même lorsque les techniques transmises demeurent largement apparentées à celles d’autres établissements. Il constitue ainsi une ressource de reconnaissance dont la signification dépasse la simple désignation d’un répertoire.

Cette fonction devient particulièrement importante lorsque la réputation d’une école se prolonge au-delà de la carrière de son premier représentant. Un établissement peut conserver le nom d’un professeur après son départ, tandis que ses successeurs poursuivent des activités dont les conditions matérielles et pédagogiques ont progressivement changé. De même, une appellation familiale peut réunir les parcours de plusieurs combattants et enseignants sans que leurs expériences aient été identiques. Le nom contribue alors à rendre visible une continuité, mais cette continuité doit être étudiée à travers les relations de transmission effectivement documentées. La permanence d’une désignation ne garantit ni l’uniformité des pratiques ni la stabilité des organisations auxquelles elle se rapporte.

L’histoire des académies brésiliennes révèle ainsi un décalage possible entre les appartenances revendiquées et les connaissances partagées. Des établissements portant des noms différents peuvent conserver des procédés similaires, notamment lorsqu’ils prolongent des enseignements issus de traditions japonaises communes. À l’inverse, plusieurs professeurs associés à une même famille peuvent accorder une importance différente à certaines situations de combat, préparer leurs élèves à des conditions d’opposition distinctes ou poursuivre des conceptions particulières de la formation. Les désignations ne sont donc ni de simples étiquettes sans rapport avec les pratiques ni des descriptions suffisantes de leur contenu. Elles constituent des indices historiques dont la portée doit être appréciée en relation avec les activités et les institutions qu’elles permettent d’identifier.

Il importe également de distinguer la reconnaissance d’une école de la constitution d’une identité disciplinaire plus étendue. Une académie peut posséder un enseignement durable, des professeurs reconnus et des combattants auxquels ses membres s’identifient sans revendiquer pour autant l’existence d’une discipline nationale distincte. Le sentiment d’appartenir à un groupe peut se construire dans les relations quotidiennes entre pratiquants et dans les confrontations avec d’autres établissements, bien avant que les acteurs éprouvent la nécessité de réunir ces expériences sous une dénomination commune. La formation des appartenances précède ainsi parfois leur formalisation, tandis que la circulation d’un nom peut, dans d’autres circonstances, dépasser les continuités institutionnelles effectivement établies.

Cette distinction permet d’éviter deux erreurs symétriques dans l’interprétation des sources. La première consisterait à considérer l’apparition d’une appellation comme l’acte de naissance de l’ensemble des pratiques auxquelles elle sera ultérieurement associée. La seconde conduirait à supposer que l’absence d’une désignation particulière démontre l’inexistence des orientations qu’elle finira par identifier. Une tradition peut avoir acquis des caractéristiques reconnaissables avant de recevoir un nom distinct, tandis qu’une appellation peut se diffuser alors même que les écoles auxquelles elle renvoie continuent de différer par leurs règles, leurs méthodes d’enseignement ou leurs autorités. La chronologie des mots ne saurait donc tenir lieu de chronologie complète des transformations martiales.

L’enquête doit, par conséquent, replacer chaque désignation dans les circonstances précises de son emploi. Un titre d’ouvrage témoigne d’un choix éditorial, une annonce publicitaire cherche à attirer des élèves, un compte rendu sportif identifie des adversaires et une publication institutionnelle peut chercher à établir les frontières d’une pratique reconnue. Ces documents participent tous à la circulation des appellations, mais ils ne répondent pas aux mêmes objectifs et ne possèdent pas une portée documentaire équivalente. Leur confrontation permet d’observer comment certains termes deviennent plus fréquents, comment des autorités cherchent à en préciser le sens et comment les groupes utilisent progressivement ces distinctions pour situer leur enseignement. Elle ne permet cependant de reconnaître une transformation disciplinaire que lorsque les usages des noms peuvent être rapprochés d’autres indices, concernant notamment la continuité des organisations, les pratiques transmises et les relations entretenues entre les écoles.

L’histoire des dénominations apparaît ainsi comme l’une des dimensions de la différenciation du jiu-jitsu au Brésil, sans pouvoir en constituer l’explication principale. Les noms rendent visibles des appartenances, associent les pratiques à des filiations et permettent aux groupes de faire reconnaître certaines continuités. Leur signification se transforme à mesure que les établissements acquièrent une réputation et que leurs représentants cherchent à distinguer les qualités de leur enseignement de celles attribuées à d’autres traditions. L’émergence d’une identité brésilienne doit dès lors être recherchée dans les conditions historiques qui permettent à ces appartenances initialement locales de recevoir une portée plus étendue, jusqu’à ce que certaines pratiques puissent être présentées non seulement comme les enseignements d’une école implantée au Brésil, mais comme les expressions d’une tradition dont la particularité est désormais revendiquée comme brésilienne.

XIV.2. De l’implantation locale à la revendication d’une particularité brésilienne

Lorsque Henrique Pongetti rédige la préface de l’ouvrage de Carlos Gracie, publié en 1948, il présente les activités des frères comme une contribution remarquable au développement du jiu-jitsu au Brésil. Leurs performances combattantes, leurs qualités pédagogiques et l’autorité attribuée à Carlos sont réunies dans une représentation familiale qui dépasse les établissements dont l’auteur possède une connaissance personnelle.

Pongetti reconnaît pourtant que son expérience directe concerne principalement l’académie d’Hélio. Cette précision donne à son témoignage une portée particulière, puisqu’elle permet d’observer comment les qualités reconnues à un enseignement localisé peuvent être étendues à plusieurs représentants, puis associées à une réalisation collective dont la continuité paraît suffisamment affirmée pour être présentée comme brésilienne.

L’extension n’est pas nécessairement arbitraire. Elle peut s’appuyer sur une réputation déjà constituée, sur des relations familiales reconnues et sur des activités dont les protagonistes ont eux-mêmes appris à rapprocher les résultats. Elle engage néanmoins une opération d’interprétation par laquelle plusieurs parcours sont réunis dans une histoire commune, dont les relations internes peuvent devenir moins visibles à mesure que le récit acquiert une cohérence propre.

La particularité brésilienne se construit alors dans la manière dont certains enseignements sont présentés comme les résultats d’un travail accompli localement, à partir de connaissances héritées dont les enseignants auraient développé les applications et les usages. Elle ne suppose ni que chaque procédé soit inédit ni que les contemporains aient déjà reconnu des frontières techniques entièrement établies entre les pratiques.

Cette mise en récit possède des antécédents dans les publications consacrées à la famille. Le 26 novembre 1938, O Globo Sportivo présente un jeune enfant de Carlos Gracie dans un article annonçant son désir de devenir champion. Le garçon, alors nommé Eduardo et qui sera plus tard connu sous le prénom Carlson, apparaît en tenue de jiu-jitsu auprès de son père. Les photographies le montrent participant à des démonstrations dont la signification dépasse largement les compétences qu’un enfant de cet âge pourrait effectivement posséder.

L’intérêt de cet épisode ne tient pas à la prédiction d’une carrière future. La publication associe déjà la pratique à la possibilité d’une succession familiale, en donnant à voir un héritier dont la présence prolonge symboliquement les performances de la génération précédente. Le nom Gracie devient ainsi une ressource susceptible d’être transmise, tandis que la formation des descendants est présentée comme la promesse d’une continuité dépassant la carrière des premiers combattants (Cairus, 2020).

Cette représentation ne garantit pas que les générations suivantes reproduiront les mêmes enseignements. Elle montre cependant que la réputation peut acquérir une existence relativement indépendante des performances individuelles, en devenant une appartenance dont plusieurs représentants sont susceptibles de défendre la valeur.

Les confrontations publiques participent directement à cette construction. Une victoire contre un adversaire réputé peut renforcer la crédibilité d’une école, tandis qu’une résistance prolongée ou une défaite interprétée comme honorable peut préserver certaines qualités associées à son enseignement. Les résultats ne prennent toutefois leur signification collective qu’à travers les récits qui permettent de les relier à une histoire antérieure.

Les journalistes et les promoteurs attribuent fréquemment aux combattants des responsabilités dépassant leur trajectoire personnelle. Un représentant peut être présenté comme celui dont la performance doit confirmer l’efficacité d’une méthode, défendre l’honneur d’une famille ou démontrer la valeur d’une pratique associée au pays. Le résultat individuel acquiert alors une portée plus générale, dont les effets peuvent se prolonger dans la réputation d’autres enseignants.

Les familles disposant de plusieurs représentants bénéficient particulièrement de cette possibilité. Une victoire obtenue par l’un peut renforcer la notoriété des autres, tandis qu’une défaite peut être suivie d’un nouvel engagement destiné à poursuivre la confrontation. Les performances successives deviennent les éléments d’un récit collectif, dans lequel les expériences pédagogiques et les rivalités professionnelles sont rapprochées sous une identité commune.

La force de cette représentation ne doit cependant pas être confondue avec l’uniformité des enseignements. Les membres d’une même famille peuvent posséder des préférences particulières, tandis que des écoles extérieures au groupe développent leurs propres filiations et poursuivent des activités dont l’importance ne dépend pas de leur intégration au récit familial le plus visible.

Les réseaux associés à Ryūzō Ogawa constituent un contrepoint particulièrement instructif. Installé à São Paulo au cours des années 1930, Ogawa participe au développement d’établissements dont les relations de transmission se prolongeront durablement dans le judo brésilien. Les recherches de Nunes et Rubio (2012) montrent l’importance acquise par cette filiation dans la formation de plusieurs générations d’enseignants et de compétiteurs, sans que son enracinement local implique nécessairement la revendication d’une discipline séparée.

Une pratique peut donc être enseignée pendant plusieurs décennies au Brésil, auprès d’élèves dont les carrières s’y développent et dans des organisations durablement intégrées à la société locale, tout en continuant à reconnaître les références d’une discipline internationale. L’implantation territoriale et la différenciation disciplinaire constituent des transformations distinctes, dont les relations doivent être établies plutôt que présumées.

Inversement, certains établissements peuvent considérer que les conditions particulières de leur activité justifient la défense d’orientations dont la valeur ne devrait pas dépendre exclusivement de normes élaborées ailleurs. La particularité nationale devient alors une revendication concernant les règles, les compétences privilégiées et les institutions habilitées à déterminer leur légitimité.

Les analyses de Benedict Anderson (1983) offrent un cadre utile pour comprendre comment des expériences initialement dispersées peuvent être réunies dans une représentation collective. Une communauté peut être conçue comme un ensemble auquel des individus se reconnaissent appartenir sans entretenir nécessairement de relations personnelles entre eux. La circulation des noms, des publications et des récits contribue à donner une forme intelligible à cette appartenance.

Appliquée au jiu-jitsu, cette perspective permet d’examiner comment les confrontations et leur médiatisation peuvent associer certaines performances à une réalisation présentée comme nationale. Une victoire individuelle devient susceptible d’être racontée comme celle d’un représentant du Brésil, puis intégrée à une histoire dans laquelle d’autres engagements acquièrent une signification comparable. Il ne s’agit pas de supposer que les auteurs de ces récits poursuivent tous un projet commun, mais de comprendre comment leurs représentations peuvent progressivement se rejoindre.

Les travaux de Handler et Linnekin (1984) invitent également à considérer la tradition comme une continuité historiquement reconstruite, plutôt que comme la conservation parfaitement inchangée d’un contenu reçu depuis une origine déterminée. Certains épisodes sont privilégiés, certaines filiations acquièrent une visibilité particulière et des relations professionnelles auparavant importantes peuvent occuper une place secondaire dans les récits ultérieurs.

Cette perspective permet de dépasser l’alternative entre invention intégrale et fidélité absolue. La contribution des Gracie à la formation d’une tradition identifiable n’exige pas de leur attribuer la création de chacun des procédés enseignés dans leurs académies. Elle peut être recherchée dans les compétences auxquelles ils ont accordé de l’importance, dans les organisations pédagogiques qu’ils ont développées et dans la continuité publique qu’ils sont parvenus à donner à leurs activités.

Mais la reconnaissance d’une réputation familiale n’implique pas que tous les pratiquants brésiliens adhèrent à la même histoire. Plusieurs écoles continuent de défendre des filiations et des critères de compétence différents, tandis que certaines poursuivent leur développement dans une continuité explicitement associée au judo. La nation peut réunir certaines de ces expériences dans une représentation plus large, sans supprimer les conflits portant sur la manière dont les pratiques doivent être organisées.

Ces tensions prennent une expression particulièrement nette au cours des années 1950, lorsque les controverses ne concernent plus seulement la valeur des combattants, mais les règles et les institutions auxquelles une pratique susceptible de représenter le Brésil doit accepter de se soumettre.

XIV.3. Nationalisme, immigration et concurrence des autorités

Le 7 octobre 1934, le Jornal dos Sports présente à ses lecteurs un combattant japonais récemment installé à Rio de Janeiro. Takeo Yano se rend dans les bureaux du journal accompagné de Luís Souto, officier associé à la Ligue sportive de la marine, qui contribue à faire connaître son parcours et ses compétences. L’article évoque son expérience des confrontations, ses activités auprès de personnels militaires et policiers ainsi que la formation qu’il dispense à des cadets de la marine.

La présence de cet officier aux côtés de Yano donne à la visite une signification qui dépasse la simple annonce sportive. Elle montre qu’un enseignant japonais peut bénéficier, dans le Brésil des années Vargas, de relations avec des responsables institutionnels dont le soutien facilite sa reconnaissance publique. Les Gracie disposent parallèlement de liens avec la Police spéciale, tandis que d’autres spécialistes exercent auprès d’institutions dont les besoins et les autorités ne se recouvrent pas entièrement (Cairus, 2020).

La rivalité entre ces enseignants ne correspond donc pas à une opposition uniforme entre pratiquants brésiliens favorisés par le pouvoir et spécialistes étrangers progressivement tenus à l’écart. Les administrations possèdent des objectifs différents, et la reconnaissance qu’elles accordent aux professeurs dépend aussi des fonctions auxquelles leurs compétences peuvent être destinées. La formation de personnels militaires ou policiers répond à des exigences professionnelles qui ne coïncident pas nécessairement avec celles des confrontations publiques.

Cette pluralité institutionnelle prend une importance particulière pendant les années Vargas, lorsque l’affirmation d’un nationalisme d’État et les transformations imposées aux organisations issues de l’immigration japonaise modifient les conditions dans lesquelles les pratiques peuvent être représentées. Les spécialistes étrangers continuent néanmoins à exercer des activités reconnues dans différents secteurs de la société brésilienne, tandis que les enseignants locaux cherchent eux aussi à consolider les relations professionnelles nécessaires à la continuité de leurs établissements.

Les soutiens institutionnels ne garantissent d’ailleurs pas une autorité générale sur les autres espaces de la pratique. Les suspensions prononcées contre certains représentants des Gracie en 1934 montrent que leurs relations avec des responsables policiers ne suffisent pas à les soustraire aux décisions des commissions chargées de réglementer les rencontres. Un professeur peut être reconnu pour les compétences qu’il transmet à des agents tout en voyant certaines de ses activités sportives contestées ou sanctionnées.

Plusieurs formes de légitimité coexistent ainsi dans un environnement où les responsabilités demeurent partiellement autonomes. Les institutions militaires et policières recrutent des enseignants selon les besoins qu’elles attribuent à leurs personnels. Les commissions de pugilisme déterminent les conventions auxquelles les spectacles doivent être soumis, tandis que les journaux contribuent à la réputation des combattants et que les académies assurent la transmission des connaissances dont dépend leur formation.

Ces autorités peuvent se renforcer mutuellement, mais elles peuvent aussi entrer en contradiction. Une victoire publique accroît parfois le prestige d’un enseignant sans lui donner davantage de pouvoir sur les règlements, tandis qu’un professeur bénéficiant d’une reconnaissance officielle peut être contesté par des adversaires qui prétendent démontrer, dans d’autres conditions de confrontation, la supériorité de leur méthode.

La réglementation sportive devient progressivement l’un des espaces dans lesquels ces tensions acquièrent une expression institutionnelle plus précise. Le décret-loi brésilien nº 3.199 du 14 avril 1941 participe à la réorganisation du sport national, dont les disciplines de combat doivent trouver leur place dans des structures administratives qui ne correspondent pas toujours aux traditions auxquelles leurs enseignants se réfèrent. Le judo poursuit ainsi une partie de son développement au sein d’organisations liées au pugilisme, tandis que plusieurs réseaux cherchent à obtenir une reconnaissance mieux adaptée à leurs activités.

Au début des années 1950, les controverses se concentrent davantage sur les conditions auxquelles les combattants brésiliens doivent être organisés et évalués. Augusto Cordeiro, engagé dans le développement du judo et dans ses relations avec les institutions sportives internationales, défend l’adoption de conventions communes permettant aux représentants du pays de participer aux compétitions organisées au-delà du Brésil. Les frères Gracie cherchent, pour leur part, à préserver des règles auxquelles ils associent les compétences approfondies dans leurs académies.

La table ronde organisée par Rádio Tupi en mai 1953 donne à cette opposition une expression particulièrement révélatrice. Plusieurs journalistes et responsables sportifs participent aux discussions consacrées à la réglementation, sous la présidence du major Joaquim Couto, représentant de la Fédération métropolitaine de pugilisme. Les Gracie présentent un projet destiné à défendre les conventions qu’ils souhaitent voir reconnues (Maçaneiro, 2024).

Deux questions acquièrent une importance particulière dans leurs interventions. La première concerne la possibilité de poursuivre le combat au sol, dont la limitation risquerait de modifier la valeur accordée aux compétences développées dans les académies. La seconde porte sur les formes de salut qui doivent précéder la rencontre, certains représentants contestant les usages rituels associés au judo japonais.

La présence de ces deux sujets dans une même discussion révèle l’étendue des désaccords. La poursuite du combat au sol engage directement les possibilités d’action des pratiquants et les critères permettant de reconnaître un résultat. Le salut relève davantage des conventions symboliques par lesquelles les combattants manifestent leur participation à une tradition commune. Pourtant, les deux questions concernent la capacité des institutions à imposer des normes auxquelles les enseignants devraient désormais accepter de se conformer.

Les conflits ne portent donc pas uniquement sur les techniques ou sur les avantages qu’un règlement pourrait donner à certains combattants. Ils engagent également les rituels, les signes d’appartenance et les autorités habilitées à déterminer ce qui doit être conservé des traditions antérieures. La pratique devient l’objet d’une définition institutionnelle que plusieurs groupes cherchent à orienter selon les valeurs qu’ils souhaitent défendre.

La controverse acquiert une portée supplémentaire lorsque ses protagonistes présentent leurs projets comme les expressions de conceptions concurrentes de l’intérêt national. Les déclarations publiques des Gracie donnent alors au débat une tonalité nationaliste particulièrement affirmée. Dans les documents étudiés par Maçaneiro, certains enseignants japonais sont décrits comme des obstacles au développement national, tandis qu’Augusto Cordeiro fait l’objet d’attaques faisant notamment référence à son origine portugaise.

Ces arguments doivent être replacés dans les stratégies publiques des protagonistes, sans être repris comme des descriptions objectives de leurs adversaires. Ils montrent comment un conflit portant sur les règles et l’autorité des institutions peut être reformulé comme une opposition entre autonomie nationale et influence étrangère. Le choix d’un règlement devient susceptible d’être présenté comme un acte de fidélité au pays, alors même que les divergences concernent concrètement les conditions de confrontation et les compétences auxquelles les combattants ont été préparés.

La lettre ouverte publiée en novembre 1954 prolonge cette stratégie. Les représentants des Gracie y contestent l’influence des enseignants japonais et de Cordeiro, en présentant leur projet de standardisation comme une menace pour les orientations développées au Brésil. La défense d’une pratique acquiert ainsi une signification patriotique dont la portée dépasse les procédés directement concernés par les discussions réglementaires.

Les positions en présence ne peuvent pourtant être réduites à une opposition entre nationalisme et internationalisme. Pour Cordeiro et ses alliés, l’intégration à des conventions internationales doit permettre aux sportifs brésiliens de participer à des compétitions dont les résultats seront reconnus par les autres nations. La standardisation apparaît alors comme une condition de la représentation du pays, plutôt que comme une perte nécessaire de son identité.

Les Gracie défendent une autre manière d’articuler reconnaissance sportive et autonomie nationale. La valeur de leur enseignement leur paraît devoir être appréciée dans des conditions préservant les possibilités d’action auxquelles leurs combattants sont habitués. L’adoption de conventions différentes pourrait réduire la portée de compétences dont ils revendiquent l’approfondissement et l’efficacité.

La nation devient ainsi une référence commune mobilisée au service de projets institutionnels concurrents. Les uns cherchent à intégrer les pratiquants brésiliens dans une discipline organisée selon des normes internationales, tandis que les autres défendent la capacité des écoles locales à conserver leurs propres critères. Le désaccord concerne moins l’existence d’une contribution brésilienne que les institutions auxquelles devra revenir le pouvoir d’en déterminer la valeur.

Ces controverses montrent combien la reconnaissance d’une tradition engage des relations de pouvoir qui dépassent la réputation des combattants. Une école peut avoir formé des représentants expérimentés et construit une identité propre sans disposer nécessairement de l’autorité permettant d’imposer les conventions auxquelles ses compétences seront comparées. La légitimité institutionnelle devient dès lors l’un des enjeux de la différenciation, tandis que la continuité de l’enseignement demeure liée à des relations pédagogiques dont les effets se construisent dans la durée.

XIV.4. De la réputation combattante à l’autorité pédagogique

L’ouvrage publié par Carlos Gracie en 1948 s’ouvre sur une dédicace dont le destinataire mérite une attention particulière. Carlos ne réserve pas cet hommage à l’un de ses frères ou à un combattant dont les performances auraient déjà acquis une grande notoriété. Il l’adresse à Oscar Santa Maria, présenté comme un élève et un ami particulièrement dévoué à l’enseignement familial.

Dans cette dédicace, Carlos attribue à Santa Maria la conception d’un procédé inattendu dont il affirme s’être servi lors d’une confrontation difficile. Le texte ne fournit pas les éléments nécessaires pour identifier avec certitude l’action concernée, reconstituer les circonstances de son emploi ou vérifier indépendamment l’attribution de cette innovation. Il montre néanmoins que Carlos accepte de présenter un élève comme le contributeur d’une connaissance dont lui-même aurait tiré parti.

L’intérêt de ce témoignage dépasse l’éventuelle originalité de la technique évoquée. Le professeur reconnaît qu’une ressource peut être élaborée par un pratiquant formé dans son propre environnement pédagogique, puis réinvestie par celui auquel cet élève doit une partie de ses connaissances. La transmission apparaît ainsi comme une relation dans laquelle l’expérience des pratiquants peut contribuer à transformer les savoir-faire reçus, plutôt que comme la simple reproduction descendante de procédés détenus par un maître.

Cette représentation invite à distinguer la réputation acquise dans les confrontations de l’autorité qui se construit dans l’enseignement. Les performances publiques peuvent donner à un professeur une visibilité exceptionnelle, mais elles n’expliquent pas entièrement pourquoi des élèves choisissent de s’engager durablement dans sa méthode. Admirer les compétences d’un combattant et considérer qu’une partie de ces compétences peut devenir accessible par une formation régulière relèvent de deux jugements différents.

Les récits consacrés aux premières années d’Hélio Gracie occupent, à cet égard, une place importante. En présentant un pratiquant initialement désavantagé par sa constitution physique et devenu capable de compenser ses limitations grâce à l’adaptation des techniques, ils proposent une interprétation de l’efficacité martiale qui ne dépend pas exclusivement de qualités exceptionnelles possédées dès le départ.

Leur portée dépasse la question des innovations effectivement attribuables à Hélio. Ils rendent imaginable une transformation individuelle par l’apprentissage, en suggérant que les difficultés rencontrées par un débutant peuvent être progressivement surmontées grâce à l’acquisition de compétences adaptées. La performance du professeur devient ainsi davantage qu’un résultat à admirer, puisqu’elle semble offrir l’exemple d’une progression à laquelle l’élève peut chercher à s’identifier.

Cette fonction pédagogique du récit doit toutefois être distinguée de sa valeur comme preuve historique. Les documents techniques japonais accordent déjà une place importante à l’adaptation des procédés aux caractéristiques corporelles, aux rapports de force et aux conditions de l’opposition. La présence de ces principes dans l’enseignement d’Hélio ne permet donc pas d’en établir l’invention par celui-ci. L’analyse devrait plutôt rechercher les choix particuliers auxquels ils ont donné lieu, les situations dans lesquelles ils ont été approfondis et les relations pédagogiques par lesquelles ils ont été transmis.

La préface de Pongetti fournit un témoignage plus proche des conditions concrètes de cet enseignement. L’auteur décrit l’académie d’Hélio comme un établissement fréquenté par des hommes d’âges et de capacités différents, auxquels les premiers exercices sont proposés avec modération avant de devenir progressivement plus exigeants.

Cette description s’éloigne de l’image des confrontations publiques qui ont contribué à rendre la famille célèbre. Il ne s’agit plus de démontrer qu’un combattant peut résister à un adversaire réputé, mais de rendre une pratique accessible à des personnes dont les ressources et les attentes ne correspondent pas nécessairement à celles de spécialistes préparés aux défis. La capacité attribuée au professeur réside alors dans l’organisation d’une progression permettant à des élèves différents d’acquérir des compétences qu’ils ne possèdent pas encore.

Le combattant et l’enseignant remplissent ainsi des fonctions qui peuvent se renforcer sans se confondre. Le premier expose ses capacités dans une situation d’opposition dont l’issue demeure incertaine. Le second doit organiser des expériences suffisamment adaptées pour que les pratiquants puissent progressivement apprendre à résoudre des problèmes auxquels ils ne savaient pas répondre auparavant. La qualité de cette relation dépend des situations proposées, des partenaires disponibles et de la manière dont les difficultés sont prises en considération.

Un palmarès peut contribuer à attirer les élèves sans garantir la qualité des enseignements qu’ils recevront. Inversement, un professeur moins visible dans les journaux peut posséder une expérience pédagogique considérable et former des pratiquants capables de prolonger son activité. La réputation combattante constitue donc une ressource possible de l’autorité pédagogique, mais elle ne saurait en être l’unique fondement.

Carlos Gracie attribue à cette fonction éducative une portée plus générale dans son ouvrage de 1948. Il présente le jiu-jitsu comme un moyen de développer la confiance, la maîtrise de soi et certaines habitudes corporelles dont les bénéfices supposés ne devraient pas se limiter aux situations de combat. La formation est associée à une transformation de la manière dont le pratiquant perçoit les menaces, organise ses réactions et cherche éventuellement à éviter qu’une confrontation ne dégénère.

Ce discours appartient aux conceptions historiquement situées de l’éducation physique, dont les dimensions morales, hygiénistes et disciplinaires demeurent importantes. Les bénéfices annoncés ne peuvent être considérés comme automatiquement démontrés, mais ils renseignent les finalités que Carlos souhaite associer à son enseignement et les qualités qu’il cherche à faire reconnaître auprès de ses lecteurs.

La comparaison avec Kanō Jigorō doit, de ce point de vue, être conduite avec davantage de précision qu’une opposition générale entre un judo éducatif et un jiu-jitsu brésilien exclusivement consacré à l’efficacité combattante. Les deux projets attribuent à la pratique des effets susceptibles de dépasser la maîtrise technique, même si les valeurs privilégiées, les milieux sociaux auxquels ils s’adressent et les institutions chargées de leur transmission peuvent différer.

L’analyse historique devrait donc porter sur les dispositifs pédagogiques par lesquels ces ambitions sont poursuivies, plutôt que sur la seule présence de déclarations relatives à la formation du caractère ou à l’amélioration physique. Les exercices proposés, les modalités de progression et les responsabilités confiées aux élèves permettraient d’apprécier plus précisément la manière dont chaque enseignement cherche à réaliser les finalités qu’il revendique.

La distinction entre performance et autorité pédagogique apparaît également lorsque la réputation d’un combattant se prolonge malgré une défaite. Le 23 octobre 1951, Hélio Gracie affronte Masahiko Kimura au Maracanã. Le Japonais remporte la rencontre, mais certaines chroniques publiées dès le lendemain continuent à valoriser la résistance et les qualités techniques du Brésilien.

Penglase (2025) invite à examiner cette distribution du mérite à travers les catégories corporelles, raciales et sociales mobilisées dans les récits de l’époque. La manière dont les journalistes opposent la puissance attribuée à Kimura à la technique reconnue à Hélio appartient à des représentations historiquement situées, dont la signification ne peut être déduite du seul résultat sportif. La défaite demeure un fait observable, mais son interprétation publique peut préserver certaines qualités associées au combattant et à son enseignement.

La persistance d’une réputation ne garantit pourtant pas, à elle seule, la continuité de l’académie. Pour devenir une ressource durable, le prestige doit pouvoir être relié à une organisation dans laquelle les élèves trouvent des professeurs, des partenaires et des occasions régulières de poursuivre leur formation. La compétence exceptionnelle d’un représentant ne résume pas nécessairement les expériences accessibles à l’ensemble des membres de son établissement.

Cette capacité de prolongement prend une importance particulière lorsque plusieurs pratiquants commencent à assumer des responsabilités pédagogiques. Une académie dont l’enseignement dépend entièrement du professeur principal demeure vulnérable à son absence, à la diminution de son activité ou à l’impossibilité de former personnellement tous les élèves. Lorsqu’elle dispose d’instructeurs capables d’accompagner les débutants et de conduire certaines séances, elle acquiert des moyens de continuité qui ne reposent plus sur un seul individu.

La formation de successeurs permet aux connaissances de circuler dans de nouveaux établissements, où les enseignants rencontrent des partenaires, des publics et des contraintes qui ne reproduisent pas exactement les circonstances de leur apprentissage initial. Les savoir-faire reçus peuvent alors être réorganisés, certaines situations approfondies et d’autres progressivement délaissées, sans que les pratiquants cessent nécessairement de reconnaître la filiation dont ils sont issus.

La continuité pédagogique n’exclut donc pas la transformation. Elle en constitue l’une des conditions, puisque la formation de nouveaux enseignants permet aux connaissances de dépasser les carrières individuelles tout en étant reprises dans des environnements différents.

La dédicace adressée par Carlos à Oscar Santa Maria acquiert, dans cette perspective, une portée particulière. Qu’elle permette ou non de reconstituer précisément l’innovation évoquée, elle rappelle que l’histoire d’une tradition ne se limite pas aux performances de ses figures les plus célèbres. Elle engage également les expériences de ceux qui apprennent auprès d’elles et peuvent, à leur tour, contribuer à transformer ce qui sera transmis.

XIV.5. Académies, territoires et différenciation sociale

Le 21 juin 1937, le Jornal dos Sports consacre sa une à des manifestations de jiu-jitsu organisées sur la plage de Copacabana. Les photographies et les comptes rendus associent les démonstrations martiales à un environnement balnéaire devenu l’un des espaces privilégiés de la sociabilité favorisée de Rio de Janeiro. Les pratiquants ne se présentent plus seulement dans les académies ou devant les spectateurs des salles de combat. Leur activité s’inscrit également dans une culture physique dont les lieux et les formes de représentation accompagnent les transformations urbaines de la capitale.

Cairus (2020) rapproche ces manifestations du développement de Copacabana pendant l’entre-deux-guerres, lorsque les loisirs balnéaires, les activités sportives et certaines représentations de la modernité corporelle acquièrent une visibilité nouvelle. L’enseignement des Gracie trouve dans cet environnement des occasions de présentation dont la portée dépasse la démonstration de techniques, puisqu’elles associent la pratique à des publics, à des modes de sociabilité et à des représentations valorisées dans certains milieux urbains.

Le lieu dans lequel une activité est présentée contribue ainsi à définir les personnes susceptibles de la découvrir et les qualités auxquelles elle peut être associée. Une démonstration organisée à Copacabana ne produit pas nécessairement les mêmes relations qu’un enseignement dispensé dans un établissement de périphérie, une institution policière ou un club lié à une communauté issue de l’immigration.

La localisation des académies intervient directement dans les conditions de leur fonctionnement. Fréquenter régulièrement un établissement suppose de pouvoir s’y rendre, d’y consacrer du temps et, selon les circonstances, de supporter les dépenses liées aux cours, aux déplacements et à l’équipement. Le quartier participe donc à déterminer les personnes susceptibles de se rencontrer et de poursuivre ensemble un apprentissage suffisamment régulier pour acquérir une continuité.

Les professions, les horaires de travail et les réseaux de sociabilité contribuent à la composition des groupes. Deux établissements implantés dans une même ville peuvent accueillir des publics dont les ressources et les attentes diffèrent sensiblement. Les relations entretenues avec certaines familles, certaines entreprises ou certaines administrations peuvent également favoriser l’accès à des élèves qui ne disposent pas des mêmes possibilités matérielles.

Ces conditions sont susceptibles d’influencer l’organisation pédagogique, sans permettre d’en déduire directement les contenus techniques. Une académie fréquentée par des élèves favorisés peut proposer des leçons individuelles, tandis qu’un établissement dont les membres doivent concilier leur pratique avec des contraintes professionnelles importantes peut organiser autrement ses horaires et ses séances. De telles différences doivent cependant être établies à partir des documents relatifs au fonctionnement des écoles, plutôt que présumées à partir des caractéristiques sociales attribuées à leur environnement.

Les recherches de Raphael Schapira (2019), conduites auprès de pratiquants associés à l’héritage d’Oswaldo Fadda, permettent d’observer la place conservée par les appartenances territoriales dans certaines mémoires contemporaines. Les enseignants implantés dans les zones nord et ouest de Rio valorisent notamment leur présence dans des quartiers populaires, parfois en opposition à une histoire des Gracie davantage associée à la zone sud et à des milieux favorisés.

Cette distinction possède une importance réelle dans la manière dont les groupes comprennent et présentent aujourd’hui leurs filiations. Les entretiens recueillis plusieurs décennies après les premières implantations ne peuvent toutefois être considérés comme des descriptions immédiatement vérifiables des conditions sociales qui prévalaient dans les années 1940 ou 1950. Ils renseignent d’abord les significations que les pratiquants attribuent à leur appartenance et les différences qu’ils jugent importantes dans la mémoire de leur groupe.

La préface de Pongetti, publiée en 1948, fournit un témoignage plus proche de la période étudiée. En évoquant des élèves âgés et socialement favorisés fréquentant l’académie d’Hélio, elle permet d’identifier certains publics auxquels l’établissement s’adresse ou avec lesquels son activité est associée. Elle ne suffit cependant pas à décrire l’ensemble de sa fréquentation, ni à établir une répartition uniforme des pratiquants entre des écoles socialement homogènes.

Une histoire sociale plus précise devrait rechercher les adresses successives des établissements, les professions des élèves dont les parcours sont documentés, les tarifs lorsque les archives les conservent et les relations personnelles ou institutionnelles qui facilitent l’accès aux cours. Ces éléments permettraient d’approcher les conditions matérielles de la pratique sans réduire les enseignements à l’appartenance sociale supposée de leurs membres.

La composition des groupes peut également modifier les expériences auxquelles les pratiquants accèdent. Une académie réunissant régulièrement des combattants expérimentés ne propose pas nécessairement les mêmes situations d’opposition qu’un établissement principalement consacré à la défense personnelle. Mais la présence d’élèves avancés, la fréquence des séances et les modalités de participation doivent être documentées avant qu’une orientation pédagogique puisse être attribuée à la structure sociale du groupe.

Les rivalités entre écoles donnent à ces différences une expression supplémentaire lorsque certains procédés deviennent associés à des appartenances particulières. Les attaques dirigées vers les membres inférieurs occupent ainsi une place importante dans plusieurs récits concernant les établissements issus de Fadda et leurs confrontations avec les Gracie. Elles peuvent y apparaître comme les signes d’une orientation technique particulière, parfois opposée à des critères d’efficacité ou de respectabilité revendiqués par d’autres groupes.

Les témoignages disponibles ne permettent cependant pas de reconstituer de manière entièrement concordante les dates, les résultats et les circonstances de toutes ces rencontres. Leur intérêt doit être distingué selon qu’ils documentent des confrontations ou qu’ils renseignent les représentations ultérieures de la rivalité. L’association d’une famille de techniques à une école constitue elle-même un fait historique dont la signification ne se confond pas nécessairement avec la distribution réelle des compétences parmi ses élèves.

La présence des attaques de jambes dans les répertoires japonais et leur circulation au sein de plusieurs réseaux brésiliens empêchent d’en faire l’invention exclusive d’une lignée. Pourtant, leur association durable aux écoles issues de Fadda montre comment des procédés partagés peuvent devenir des signes d’appartenance lorsque leur emploi donne lieu à des jugements concurrents.

La notion de frontière symbolique développée par Lamont et Molnár (2002) permet d’éclairer cette relation. Les groupes ne se différencient pas uniquement par les connaissances qu’ils possèdent ou les actions qu’ils réalisent, mais également par les classifications à travers lesquelles ils valorisent certaines manières de combattre et en déprécient d’autres. Une préférence technique peut ainsi acquérir une signification sociale, tandis qu’un procédé connu de plusieurs écoles devient particulièrement associé à l’une d’elles parce que son usage est revendiqué, valorisé ou contesté.

Cette distinction rappelle qu’une identité technique ne constitue pas nécessairement la description exhaustive d’un curriculum. Elle peut également résulter des jugements portés par les adversaires, des récits produits par les enseignants et des interprétations par lesquelles les générations suivantes donnent une cohérence à leur appartenance.

Les différences entre établissements concernent enfin leurs possibilités de produire et de conserver leur propre mémoire. Toutes les écoles ne disposent pas des mêmes relations avec les journaux, des mêmes moyens de publier leurs ouvrages ou des mêmes ressources pour préserver leurs photographies et les témoignages de leurs anciens élèves.

Une académie régulièrement mentionnée dans la presse laisse davantage de traces susceptibles d’être reprises par les chercheurs et les générations suivantes. Ses représentants deviennent des repères commodes pour organiser la chronologie, tandis qu’un établissement moins documenté peut apparaître rétrospectivement plus marginal qu’il ne l’était pour les personnes qui le fréquentaient.

La centralité acquise par les Gracie dans les récits publics du jiu-jitsu doit ainsi être considérée comme un phénomène historique important, sans devenir automatiquement la mesure à partir de laquelle toutes les autres trajectoires seraient évaluées. Leur visibilité témoigne de leur capacité à faire reconnaître leur enseignement, mais l’abondance des documents les concernant ne constitue pas une représentation exhaustive du paysage martial brésilien.

La différenciation des écoles se construit donc à travers des pratiques, des appartenances sociales et des représentations dont les relations ne sont pas toujours immédiatement visibles. Les jugements portés sur les techniques participent à cette histoire, mais leur portée dépend également des conditions réglementaires dans lesquelles les procédés peuvent être employés et comparés.

XIV.6. Des règles négociées à la codification institutionnelle

En septembre 1938, la presse brésilienne annonce un pari singulier entre Takeo Yano et George Gracie. Avant leur prochaine confrontation, le combattant japonais s’engage à projeter son adversaire vingt fois, en acceptant de lui verser une somme d’argent pour chaque projection manquante. Le défi donne à la rencontre une dimension spectaculaire, en transformant une compétence particulière en performance dont la réussite pourra être comptée et publiquement vérifiée.

Le Jornal dos Sports du 22 septembre présente ce pari comme l’un des enjeux de l’affrontement. Quelques jours plus tard, O Globo Sportivo rapporte que Yano a effectivement réalisé les vingt projections annoncées et remporté la rencontre aux points (Cairus, 2020).

La singularité de cet épisode tient à la place accordée à un critère technique précis. La projection devient l’objet d’une démonstration dont la valeur est définie avant même le combat, tandis que les traditions privilégiant davantage certaines phases de l’opposition au sol peuvent attribuer une importance différente à la continuité de l’affrontement. Les protagonistes ne cherchent donc pas uniquement à démontrer leur capacité à vaincre un adversaire. Ils défendent également les actions auxquelles leur enseignement accorde une valeur particulière.

Les résultats des défis ne peuvent, dans ces conditions, être interprétés comme des comparaisons générales entre des méthodes parfaitement définies. Chaque confrontation engage des adversaires particuliers, des conventions déterminées et des critères de victoire dont la signification peut être contestée. Une projection décisive dans un règlement peut recevoir une valeur secondaire dans un autre, tandis qu’une immobilisation ou une soumission peut devenir centrale selon les conditions retenues.

L’organisation des sports de combat au Brésil possède une histoire réglementaire antérieure à la constitution d’institutions spécifiquement consacrées au jiu-jitsu. Dès les années 1930, les commissions chargées du pugilisme interviennent dans l’autorisation des rencontres, la définition de certaines obligations et la reconnaissance des résultats. Les représentants des écoles peuvent disposer d’une marge importante pour négocier leurs engagements, mais cette autonomie s’exerce dans un environnement où plusieurs autorités cherchent déjà à encadrer les spectacles.

La réglementation ne se limite pas à enregistrer des procédés préexistants. Elle contribue à déterminer les actions autorisées, les conditions permettant d’obtenir une victoire et les responsabilités attribuées aux arbitres. Les règles participent ainsi à la définition des compétences que les combattants ont intérêt à approfondir, en rendant certaines situations particulièrement avantageuses et en limitant l’emploi d’autres ressources.

Cette influence ne doit cependant pas être comprise comme une détermination mécanique de l’enseignement par les conventions sportives. Les professeurs peuvent conserver des connaissances dont l’usage dépasse les compétitions auxquelles leurs élèves participent, tandis que les pratiquants poursuivent des objectifs qui ne se limitent pas à la recherche d’un résultat. Les orientations techniques dépendent également des partenaires disponibles, des expériences individuelles et des traditions pédagogiques propres aux établissements.

La stabilisation d’un règlement transforme néanmoins les conditions de comparaison. Lorsque plusieurs écoles acceptent des conventions communes, leurs représentants peuvent être confrontés dans des situations plus régulières, et les résultats acquièrent une portée qui dépasse les engagements négociés séparément. Les différences entre enseignements ne disparaissent pas nécessairement, mais elles sont désormais mises à l’épreuve dans un cadre dont les critères doivent être reconnus au-delà de chaque académie.

L’organisation du premier championnat brésilien de judo, en octobre 1954, constitue une étape importante de cette évolution. Les rencontres se déroulent au Tijuca Tênis Clube, à Rio de Janeiro, sous l’autorité de la Confederação Brasileira de Pugilismo. Les documents étudiés par Maçaneiro (2024) montrent que la compétition réunit des pratiquants issus de plusieurs régions et donne aux résultats une reconnaissance nationale inscrite dans des conventions partagées.

Ce championnat ne signifie pas que toutes les écoles du pays aient adopté des enseignements identiques ni que les controverses institutionnelles aient disparu. Il montre cependant que certains réseaux disposent désormais des relations nécessaires pour participer à une organisation dans laquelle les résultats peuvent être comparés selon des règles communes.

L’évolution suppose également des autorités capables de faire appliquer ces conventions, de désigner les arbitres et d’assurer la reconnaissance des grades. Les relations personnelles entre professeurs ne suffisent plus à régler l’ensemble des problèmes soulevés par la multiplication des compétitions, tandis que les établissements cherchent à obtenir des structures dont les responsabilités correspondent plus directement aux exigences de leur pratique.

La fondation de la Federação Paulista de Judô, en avril 1958, offre un exemple particulièrement révélateur de cette transformation. Quelques mois auparavant, Yasuichi Ono avait exprimé publiquement son scepticisme devant la possibilité de réunir les judokas paulistes dans une organisation indépendante des structures du pugilisme. Les divisions entre les groupes lui paraissaient suffisamment importantes pour rendre difficile un rapprochement rapide.

La fédération est pourtant constituée peu après, au terme de discussions permettant aux représentants de plusieurs réseaux de s’accorder sur une nouvelle organisation. Lúcio França en devient président, tandis que différentes responsabilités sont confiées aux autres dirigeants. Pour préserver la participation de leurs athlètes aux compétitions nationales, les responsables choisissent néanmoins de maintenir provisoirement une affiliation à la Confederação Brasileira de Pugilismo.

L’autonomie institutionnelle apparaît ainsi comme une construction progressive, dans laquelle les nouvelles autorités doivent établir leurs propres moyens de fonctionnement sans compromettre les engagements déjà organisés. L’adoption de statuts ne suffit pas à résoudre immédiatement les dépendances administratives et matérielles héritées des structures précédentes.

Une difficulté particulièrement concrète se présente alors aux dirigeants. En quittant la Fédération paulistaise de pugilisme, la nouvelle organisation perd l’accès à une partie des ressources dont elle bénéficiait auparavant. Une campagne destinée à réunir cent tatamis est engagée afin de disposer du matériel nécessaire aux futures compétitions sans dépendre d’emprunts de dernière minute (Maçaneiro, 2024).

L’épisode donne une réalité matérielle aux discussions sur l’autonomie sportive. Une institution ne devient pas capable d’organiser durablement une discipline par la seule reconnaissance de ses statuts. Elle doit disposer de surfaces de combat, de locaux, d’arbitres et de ressources financières permettant de réunir régulièrement les pratiquants dans des conditions suffisamment communes pour que les résultats puissent être reconnus.

La campagne des cent tatamis rappelle ainsi que la fédéralisation repose sur des formes de coordination dont l’importance apparaît rarement dans les récits centrés sur les grandes confrontations. Les enseignants doivent accepter de partager certaines responsabilités, les établissements doivent organiser leurs relations et les dirigeants doivent construire les moyens matériels nécessaires à l’application des conventions qu’ils souhaitent faire reconnaître.

Les réseaux de jiu-jitsu connaissent un autre calendrier. À l’approche de 1960, les académies associées aux Gracie, aux Barreto, à Fadda et à d’autres enseignants possèdent déjà des traditions suffisamment anciennes pour être reconnues par leurs élèves et leurs adversaires, sans avoir encore été réunies dans une fédération commune dont les règles et les autorités seraient acceptées par l’ensemble de leurs représentants.

La fondation de la Federação de Jiu-Jitsu da Guanabara, traditionnellement datée du 25 avril 1967, appartient à une période postérieure à celle étudiée. Les récits institutionnels qui rapportent cet événement présentent plusieurs écoles comme participantes à la création d’une organisation commune, dont les responsabilités administratives et techniques sont réparties entre différents représentants.

Ces sources demeurent rétrospectives et devraient être rapprochées des actes constitutifs et des documents contemporains pour reconstituer précisément les circonstances de la fondation. Elles permettent néanmoins de distinguer l’existence préalable des traditions et leur rapprochement ultérieur dans un cadre institutionnel partagé.

La fédéralisation ne constitue donc pas nécessairement l’acte de naissance des pratiques qu’elle cherche à réunir. Elle intervient entre des écoles possédant déjà des histoires, des filiations et des critères de compétence dont les différences doivent être prises en considération pour établir des conventions communes.

Accepter un règlement partagé suppose de renoncer à une partie de la liberté dont les établissements disposaient pour déterminer séparément les conditions de leurs engagements. En contrepartie, leurs représentants peuvent être confrontés dans un espace compétitif plus régulier, où les résultats acquièrent une reconnaissance dépassant davantage les relations personnelles entre les protagonistes.

Cette transformation peut également modifier la place accordée à certaines techniques dans la préparation des pratiquants. Les actions régulièrement valorisées dans les compétitions sont susceptibles de recevoir davantage d’attention, tandis que des procédés rendus moins avantageux ou exclus par les règlements peuvent progressivement perdre de leur importance. L’ampleur de ces réorientations dépend toutefois des conventions effectivement adoptées et de la manière dont les enseignants choisissent de les intégrer à leurs activités.

La borne de 1960 permet précisément d’étudier un état antérieur à cette réorganisation. Plusieurs traditions disposent déjà des moyens nécessaires à leur continuité, mais leur rapprochement dans une institution commune demeure inachevé. La différenciation des écoles peut donc être observée avant que la stabilisation de nouveaux règlements ne transforme une partie de leurs relations et de leurs critères de reconnaissance.

XIV.7. Autour de 1960 : traditions consolidées, discipline encore ouverte

Le samedi 8 octobre 1955, le quotidien Última Hora consacre une place importante aux résultats de l’élection présidentielle brésilienne et à la victoire qui se dessine pour Juscelino Kubitschek. L’actualité politique partage cependant l’attention des lecteurs avec une confrontation sportive annoncée pour le soir même, dont les enjeux sont présentés comme dépassant ceux d’une simple rencontre entre deux adversaires.

Les photographies d’Hélio Gracie, de son neveu Carlson et de Waldemar Santana accompagnent l’annonce d’un combat organisé au Maracanãzinho. Quelques mois auparavant, le 24 mai 1955, Santana avait battu Hélio au terme d’un affrontement prolongé. Ancien élève de l’académie, il était devenu l’un des adversaires les plus visibles de la famille, dans un contexte où la presse associait fréquemment les rivalités sportives à des représentations sociales et raciales dont les significations dépassaient les performances directement observées.

Carlson est désormais présenté comme celui qui peut poursuivre la confrontation. Les chroniques de Nelson Rodrigues analysées par Lise, Santos et Capraro (2014) donnent à son engagement une dimension familiale particulièrement affirmée. Le jeune combattant doit défendre un nom dont la réputation a été construite pendant plusieurs décennies, tandis que Santana représente à la fois l’adversaire victorieux et l’ancien élève devenu capable de contester publiquement l’autorité de son premier environnement de formation.

La rencontre s’achève sur un match nul. Elle se déroule selon des conventions de jiu-jitsu différentes de celles qui avaient présidé au combat entre Hélio et Santana, notamment en excluant les coups de percussion. La rivalité se prolonge en juillet 1956, lorsqu’une nouvelle confrontation, organisée dans un format de vale-tudo, permet à Carlson de remporter la victoire.

La succession de ces engagements montre comment la réputation d’une école peut désormais se prolonger au-delà des performances d’un seul représentant. La défaite d’Hélio ne provoque pas l’interruption de l’activité familiale, puisque d’autres combattants peuvent défendre le nom du groupe et poursuivre les rivalités qui contribuent à sa visibilité.

Cette continuité ne signifie cependant pas que les performances soient interchangeables. Les combattants possèdent des qualités particulières et participent à des rencontres dont les conventions ne se recouvrent pas nécessairement. Le match nul de 1955 et la victoire de 1956 appartiennent à des situations différentes, dont les résultats ne peuvent être rapprochés sans tenir compte des règles et des adversaires engagés.

La trajectoire de Waldemar Santana invite également à examiner les limites de la fidélité pédagogique. La formation reçue dans l’environnement des Gracie ne l’empêche pas de poursuivre une carrière indépendante ni d’acquérir une réputation dont la valeur est en partie construite en opposition à celle de son ancienne académie.

La transmission ne produit donc pas nécessairement une appartenance permanente. Un pratiquant peut recevoir des connaissances auprès d’un professeur, les approfondir dans d’autres circonstances et finir par contester publiquement celui auquel il doit une partie de sa formation. Les filiations constituent des relations historiques d’apprentissage dont les conséquences ne déterminent pas entièrement les engagements ultérieurs des élèves.

À la fin des années 1950, plusieurs établissements disposent déjà des moyens nécessaires pour poursuivre leur activité malgré ces changements. Les Gracie ont formé différentes générations d’enseignants et de combattants, tandis que d’autres écoles entretiennent leurs propres relations de transmission, parfois dans une continuité revendiquée avec le judo, parfois à travers des orientations dont les représentants défendent une réputation particulière.

La formation de successeurs constitue une transformation essentielle par rapport aux premières implantations. Un enseignement dont la continuité dépend entièrement de la présence d’un seul professeur demeure vulnérable à son absence ou à l’interruption de son activité. Lorsqu’une académie dispose d’instructeurs capables d’accompagner les débutants, de conduire des séances et de poursuivre les confrontations, elle acquiert des moyens d’existence qui dépassent les carrières individuelles.

Cette capacité ne garantit pourtant pas l’uniformité des pratiques. Les enseignants travaillent avec d’autres partenaires, accueillent des publics différents et peuvent être conduits à modifier certaines orientations au cours de leur propre expérience. Les connaissances reçues demeurent reconnaissables à travers des principes et des références partagés, tout en pouvant être approfondies ou réorganisées selon les difficultés rencontrées.

Les réseaux associés à Ogawa poursuivent parallèlement la formation de judokas et contribuent à la consolidation d’une discipline dont les institutions internationales acquièrent une importance croissante. Les écoles liées à Fadda entretiennent leurs propres filiations et construisent des appartenances dont les générations suivantes conserveront la mémoire, notamment à travers certaines distinctions territoriales et techniques.

Ces traditions ne constituent pas des ensembles entièrement séparés. Les pratiquants peuvent connaître des procédés apparentés, avoir fréquenté plusieurs enseignants ou se rencontrer dans des compétitions dont les conventions se recouvrent partiellement. Les rivalités maintiennent elles-mêmes des relations entre groupes, puisque les combattants doivent tenir compte des compétences de leurs adversaires et peuvent être conduits à adapter leur préparation.

Il serait toutefois excessif de considérer chaque confrontation comme la cause directe d’une innovation durable. Les sources permettent de suivre les résultats publics et certaines décisions des enseignants, mais elles demeurent moins précises sur les modifications réellement apportées aux séances. La continuité des pratiques doit donc être étudiée à partir des relations pédagogiques qui permettent de les prolonger, plutôt qu’exclusivement à travers les combats les plus médiatisés.

La visibilité publique connaît parallèlement une transformation avec le développement de la télévision. En 1959, l’émission Heróis do Ringue, diffusée sur TV Continental, présente des confrontations associées aux réseaux des Gracie. Les combats peuvent désormais être observés par des spectateurs qui ne fréquentent pas les académies et n’assistent pas directement aux rencontres.

Ce changement ne concerne pas seulement l’étendue potentielle du public. Il transforme également les conditions dans lesquelles les compétences sont présentées et racontées. Les spectateurs ne disposent pas nécessairement des connaissances techniques permettant d’apprécier toutes les dimensions de l’opposition. Les noms des combattants, les appartenances familiales et les rivalités deviennent alors des repères importants pour donner une signification aux performances.

Le nom Gracie bénéficie particulièrement de cette organisation narrative. Il permet de réunir plusieurs trajectoires sous une appellation immédiatement reconnaissable, tandis que les engagements de nouveaux représentants prolongent une histoire déjà connue des spectateurs. La médiatisation renforce ainsi la capacité d’une famille à présenter ses activités comme celles d’une tradition dont la continuité dépasse les performances individuelles.

Cette visibilité ne saurait cependant être confondue avec l’ensemble du paysage martial brésilien. Les établissements moins présents dans les journaux ou à la télévision continuent à former leurs élèves et à transmettre des connaissances dont l’importance locale peut être considérable. L’histoire publique du jiu-jitsu ne représente donc pas exhaustivement toutes les traditions qui participent à son développement.

Autour de 1960, plusieurs écoles possèdent ainsi une cohérence suffisante pour être distinguées, sans que leurs relations institutionnelles soient entièrement stabilisées. Les Gracie occupent une place majeure dans la construction publique d’un jiu-jitsu présenté comme brésilien, mais d’autres groupes conservent leurs filiations et plusieurs réseaux participent parallèlement à la consolidation du judo.

La situation ne correspond ni à l’existence d’une discipline nationale parfaitement unifiée ni à celle d’enseignements demeurés indifférenciés. Les traditions disposent déjà de professeurs, de successeurs et de critères de compétence dont les différences peuvent être reconnues, alors que leurs répertoires continuent de partager des ressources importantes et que les autorités auxquelles elles se réfèrent demeurent en partie distinctes.

L’histoire de leur éventuelle fédéralisation appartient donc à une étape ultérieure. Les écoles appelées à participer à des institutions communes possèdent déjà des parcours, des expériences et des conceptions de la pratique qui ne peuvent être considérés comme les simples produits des règlements qu’elles adopteront plus tard.

XIV.8. Conclusion — Reconnaître une tradition en cours de formation

Entre l’inauguration de l’académie de la rue Marquês de Abrantes en septembre 1930 et les confrontations télévisées de la fin des années 1950, le jiu-jitsu pratiqué au Brésil a acquis des formes de continuité qui dépassent largement les relations initiales entre quelques enseignants. Les établissements ont formé des élèves, les combattants ont défendu leurs méthodes devant des adversaires et les institutions ont progressivement cherché à organiser les conditions dans lesquelles leurs compétences pouvaient être reconnues. Ces transformations ne se sont cependant pas déroulées selon une progression uniforme, ni dans le cadre d’un projet dont les protagonistes auraient partagé dès l’origine les finalités.

L’héritage japonais demeure essentiel à cette histoire. Les immobilisations, les étranglements, les contraintes articulaires et différentes formes d’action depuis la position inférieure appartiennent déjà à des répertoires élaborés avant le développement des principales académies brésiliennes. L’ancienneté de ces connaissances interdit d’attribuer systématiquement aux enseignants installés au Brésil l’invention des procédés qu’ils transmettent, mais elle ne signifie pas que leurs usages aient été conservés sans transformation.

Une technique ne possède pas une valeur historique indépendante des situations dans lesquelles elle est employée. Sa place dans la pratique dépend des problèmes auxquels les combattants cherchent à répondre, des conventions auxquelles leurs actions sont soumises et de l’importance que les enseignants lui accordent dans la formation. Des procédés semblables peuvent ainsi participer à des orientations différentes lorsque les règles, les partenaires et les objectifs ne se recouvrent pas entièrement.

Le pari entre Takeo Yano et George Gracie, en 1938, permet de retrouver cette relation à travers un épisode concret. Les projections annoncées par le Japonais deviennent les critères explicites d’une démonstration publique, tandis que les controverses ultérieures sur la poursuite du combat au sol révèlent combien la valeur attribuée aux compétences dépend des conventions retenues. Les techniques ne sont pas extérieures aux règles, puisque celles-ci contribuent à déterminer les situations dans lesquelles leur efficacité peut être reconnue.

Les académies jouent un rôle déterminant dans la continuité de ces expériences. Elles organisent les conditions dans lesquelles des pratiquants peuvent se rencontrer régulièrement, approfondir leurs connaissances et progressivement devenir capables de former leurs successeurs. Les savoir-faire dépassent ainsi les carrières individuelles, tout en pouvant être repris dans des environnements dont les circonstances ne reproduisent pas exactement celles des premiers apprentissages.

La dédicace adressée par Carlos Gracie à Oscar Santa Maria rappelle que cette transmission peut également devenir un espace de transformation. Les élèves ne se contentent pas nécessairement de reproduire des procédés reçus. Leur expérience peut contribuer à en approfondir les usages, tandis que les enseignants réorganisent leurs connaissances au contact de nouveaux partenaires et de nouvelles difficultés. La continuité d’une tradition ne repose donc pas sur l’identité absolue de son contenu, mais sur la persistance de relations pédagogiques permettant aux savoir-faire de demeurer reconnaissables tout en étant repris par d’autres pratiquants.

Cette permanence ne suffit pourtant pas à expliquer comment un enseignement acquiert une identité distincte. Les noms, les filiations et les représentations collectives contribuent également à définir les appartenances, en réunissant des expériences individuelles dans des continuités dont la signification peut dépasser les établissements où elles ont pris forme.

Le rapprochement des documents de 1930 et de 1948 permet d’observer cette transformation dans la manière dont l’histoire des écoles est racontée. Les relations professionnelles visibles au moment de l’ouverture d’une académie cèdent progressivement la place à une représentation familiale dont les représentants revendiquent une contribution collective. Ce déplacement ne permet pas, à lui seul, de déterminer comment les techniques ont évolué, mais il renseigne la construction des autorités et des appartenances auxquelles leur transmission est associée.

La réputation des Gracie constitue, à cet égard, un phénomène historique majeur. Leur capacité à relier plusieurs générations de combattants et de professeurs sous un même nom contribue à produire une continuité narrative particulièrement reconnaissable. Les confrontations, les publications et les activités pédagogiques permettent d’associer cette histoire familiale au développement d’une pratique présentée comme brésilienne, tandis que la présence de nouveaux représentants prolonge une réputation acquise au cours des décennies précédentes.

Cette visibilité ne saurait cependant conduire à réduire l’ensemble du processus à une seule famille. Les écoles liées à Fadda, les enseignants japonais implantés au Brésil et les réseaux poursuivant leur activité dans la continuité du judo participent également à la formation du paysage martial. Leurs trajectoires possèdent des relations de transmission, des orientations et des finalités dont l’analyse doit pouvoir être conduite indépendamment de leur proximité avec le récit familial le plus visible.

Les controverses des années 1950 montrent enfin que la reconnaissance d’une tradition engage des conflits portant sur les institutions habilitées à en définir les règles. Pour certains acteurs, le développement du sport national suppose l’adoption de conventions internationales permettant aux pratiquants de représenter le pays dans des compétitions communes. Pour d’autres, la défense d’une pratique reconnue comme brésilienne exige de préserver les conditions de confrontation et les autorités construites au sein des écoles locales.

La nationalisation ne correspond donc pas simplement à la constatation d’une particularité technique devenue évidente. Elle participe également à la construction des institutions capables de déterminer quelles compétences doivent être comparées, selon quelles conventions et au nom de quelles appartenances.

À l’approche de 1960, plusieurs écoles ont déjà acquis les moyens de poursuivre leur activité au-delà de leurs premiers fondateurs. Elles disposent de professeurs, de successeurs, de réputations et de relations pédagogiques dont la continuité leur permet de se situer les unes par rapport aux autres. Leur consolidation ne signifie cependant pas qu’une discipline nationale homogène soit déjà constituée, puisque les règlements, les dénominations et les autorités reconnues demeurent en partie différents.

La borne de 1960 permet précisément d’observer cet état intermédiaire. Les traditions existent avant leur éventuelle fédéralisation, tandis que les institutions appelées à les réunir devront déterminer les critères auxquels leurs représentants accepteront de se soumettre. L’organisation commune pourra modifier certaines orientations et en préserver d’autres, sans que ses conséquences puissent être projetées rétrospectivement sur les pratiques antérieures.

Les enseignants étudiés ne poursuivent pas nécessairement le projet explicite de constituer la discipline que les générations suivantes désigneront comme le jiu-jitsu brésilien. Ils cherchent d’abord à maintenir leurs activités, à former des élèves, à préparer des confrontations et à faire reconnaître les compétences auxquelles ils accordent de l’importance. Leurs décisions répondent aux circonstances dans lesquelles ils évoluent, plutôt qu’à un programme historique dont ils auraient connu par avance l’aboutissement.

C’est pourtant à travers l’accumulation de ces décisions que certaines continuités finissent par dépasser les établissements où elles ont pris forme. Les savoir-faire deviennent suffisamment durables pour être repris par de nouveaux professeurs, les réputations s’étendent au-delà des premières académies et les appartenances acquièrent des significations qui ne se limitent plus aux relations personnelles entre les pratiquants.

La singularité historique du jiu-jitsu brésilien ne réside donc pas nécessairement dans l’origine de chaque geste, mais dans les relations par lesquelles des connaissances héritées ont été sélectionnées, approfondies, transmises et progressivement associées à des groupes capables d’en défendre durablement la valeur.

L’enquête ne conduit pas à identifier le moment où un jiu-jitsu japonais aurait soudainement cessé d’exister pour laisser place à son équivalent brésilien. Elle permet de comprendre comment plusieurs enseignements issus de traditions apparentées ont acquis, dans les conditions particulières de leur développement au Brésil, des continuités techniques, pédagogiques et sociales suffisamment affirmées pour être reconnus comme les expressions de traditions distinctes.

À la fin des années 1950, la question n’est donc plus seulement celle de la survie des connaissances introduites plusieurs décennies auparavant. Plusieurs écoles ont déjà construit une histoire propre et formé les successeurs capables de la poursuivre. Il reste à déterminer comment ces traditions pourront éventuellement se rapprocher, reconnaître des conventions communes et partager certaines autorités sans effacer les différences développées au cours de leur formation.

La formation progressive du jiu-jitsu brésilien apparaît ainsi moins comme la naissance d’une méthode que comme la constitution historique d’un espace de pratiques, de transmissions et de reconnaissances, au sein duquel des héritages largement partagés ont donné lieu à des traditions différenciées avant de pouvoir être envisagés comme les composantes d’une discipline commune.

XIV.9. Sources et références

Arima, Sumitomo, 1908. Judo: Japanese Physical Culture, Being a Further Exposition of Jujitsu and Similar Arts, Tokyo, Mitsumura & Co., édition anglaise consultée. Page de titre et sous-titre examinés dans le fac-similé numérisé.

Cairus, José, 2011. « Modernization, Nationalism and the Elite: The Genesis of Brazilian Jiu-Jitsu, 1905–1920 », Tempo e Argumento, 3(2), p. 100–121. DOI. Utilisé pour la mention et l’analyse du texte de Maeda publié en 1935, dont l’exemplaire original n’a pas été consulté directement.

Cairus, José, 2020. « Nationalism, Immigration and Identity: The Gracies and the Making of Brazilian Jiu-Jitsu, 1934–1943 », Martial Arts Studies, 9, p. 28–42. Texte intégral.

Federação Paulista de Judô, 2018. « Hoje, 17 de abril, F.P.Judô comemora oficialmente 60 anos ». Notice commémorative. Utilisée pour la date du 17 avril 1958 et la séparation d’avec la fédération de boxe.

Gracie, Carlos, 1948. Introdução ao Jiu-Jitsu. Rio de Janeiro, Pongetti. Préface de Henrique Pongetti, notamment p. 7–9. Transcription électronique préparée par Guilherme Babo Sedlacek, 2022, ISBN 978-65-00-48412-0, conservant la pagination de l’original. Transcription consultée. Les affirmations de l’éditeur de 2022 ne sont pas attribuées à l’auteur de 1948.

Kanō, Jigorō, 1932. « The Contribution of Judo to Education ». Transcription de la conférence.

Lise, Riqueldi Straub, Natasha Santos et André Mendes Capraro, 2014. « “A legenda dos Gracie”: uma análise da crônica de Nelson Rodrigues », Movimento, 20, no 4, p. 1329–1349. Texte consulté. La mention de Heróis do Ringue renvoie à la Revista do Rádio, 28 novembre 1959, p. 12, citée par les auteurs.

Maçaneiro, Gustavo Goulart Braga, 2024. Desenvolvimento organizacional do judô brasileiro. Mémoire de master en sciences, Escola de Educação Física e Esporte, Universidade de São Paulo, version corrigée, notamment p. 120–126. Notice et texte intégral. Les articles de presse cités dans ce dossier sont connus par les transcriptions de cette recherche.

Nunes, Alexandre Velly et Kátia Rubio, 2012. « As origens do judô brasileiro: a árvore genealógica dos medalhistas olímpicos ». Revista Brasileira de Educação Física e Esporte, 26(4), p. 667–678. DOI.

Penglase, Ben, 2025. « The Invisibility of Race in Brazilian Jiu-Jitsu: The Gracies versus Capoeira and Judo », Martial Arts Studies, 17, p. 60–75. Texte intégral.

Schapira, Raphael, 2019. « (Im)mobilities of Brazilian Jiu-Jitsu Coaches from Rio de Janeiro’s Periphery », Tsantsa, 24, p. 115–120. DOI.

SJJIF. « History of Sport Jiu-Jitsu ». Présentation institutionnelle. Source rétrospective employée pour le jalon fédéral de 1967, sans reprendre son récit général d’une naissance du sport à cette seule date.


Photographie historique d’Octávio de Almeida entouré de ses élèves adultes et enfants en kimono dans son académie de jiu-jitsu à São Paulo, au Brésil, dans les années 1960.
Octávio de Almeida et ses élèves à São Paulo, années 1960. Photographie collective réunissant le professeur brésilien et plusieurs pratiquants de son académie de jiu-jitsu, parmi lesquels des adultes et des enfants. Ce document témoigne du développement d’écoles structurées en dehors de Rio de Janeiro et de la diversification des publics accueillis dans l’enseignement du jiu-jitsu brésilien au milieu du XXe siècle. Source : Academia Octávio de Almeida (AOA), archives historiques, Nossa História. Photographie communiquée par Octávio de Almeida Junior. Datation : années 1960.

Conclusion de la section V — Des transformations de la pratique à l’affirmation d’une identité

L’examen des confrontations, des enseignements et des appartenances collectives révèle que la différenciation du jiu-jitsu au Brésil ne procède d’aucune transformation isolée. Une orientation technique peut acquérir une importance particulière sans constituer immédiatement une tradition, de même qu’une école peut assurer la continuité de son enseignement avant de revendiquer une identité distincte. C’est dans la mise en relation progressive de ces dimensions que se dessinent les conditions d’une différenciation durable. Les pratiques acquièrent une cohérence reconnaissable lorsqu’elles sont régulièrement approfondies, transmises au-delà de leurs premiers représentants et associées à des critères de compétence que les membres d’un groupe commencent à défendre comme caractéristiques de leur enseignement. Leur singularité ne réside donc pas nécessairement dans l’exclusivité des procédés employés, mais dans les relations historiquement construites entre les problèmes de combat privilégiés, les expériences pédagogiques et les formes de reconnaissance collective.

Les confrontations publiques participent à cette évolution en rendant visibles certaines orientations et en les soumettant à des critères d’appréciation qui ne sont jamais entièrement indépendants des conditions de l’affrontement. Les règles déterminent les possibilités offertes aux adversaires et contribuent à valoriser différentes manières d’obtenir ou de conserver un avantage. Lorsque les combattants et leurs représentants cherchent à faire reconnaître les conventions auxquelles ils attribuent une importance particulière, leurs préférences dépassent progressivement la seule question de l’efficacité individuelle. Elles peuvent engager des conceptions concurrentes de la compétence et de l’autorité sportive. Ces désaccords ne démontrent cependant pas l’existence de systèmes techniques entièrement séparés. Ils permettent plutôt d’observer comment certaines différences deviennent significatives pour les acteurs, au point de servir de références dans leurs relations avec d’autres écoles.

La portée de ces orientations dépend néanmoins des conditions dans lesquelles elles peuvent être poursuivies au sein des établissements. Les académies offrent aux pratiquants des possibilités d’apprentissage dont la régularité transforme la nature des expériences accessibles. Les solutions découvertes dans l’opposition peuvent être reprises, ajustées et progressivement intégrées à des habitudes de travail partagées. Lorsque des élèves expérimentés deviennent capables de conduire cet apprentissage à leur tour, les connaissances acquièrent une continuité qui ne dépend plus exclusivement de la présence du premier enseignant. Cette transmission n’implique pas une reproduction identique des pratiques, puisque chaque génération rencontre de nouveaux partenaires, des situations différentes et des difficultés susceptibles de modifier certaines orientations. Elle constitue néanmoins une condition importante de leur stabilisation, en permettant à des choix initialement associés à quelques individus de devenir des références pédagogiques relativement durables. Les sources disponibles attestent plus solidement cette continuité des organisations et des enseignants qu’elles ne permettent de restituer les adaptations précises introduites dans les séances.

L’existence d’un enseignement durable ne suffit pourtant pas à expliquer l’affirmation d’une appartenance collective. Pour qu’une orientation acquière une signification dépassant le cadre de l’académie, elle doit également pouvoir être identifiée dans les relations entretenues avec d’autres groupes. Les confrontations, les rivalités et les circulations de pratiquants contribuent à cette reconnaissance, en associant progressivement certaines compétences à des professeurs, à des établissements ou à des filiations. Ces relations ne se réduisent pas à une opposition entre traditions déjà constituées. Elles participent elles-mêmes à la formation des distinctions que les acteurs cherchent ensuite à défendre. La réputation d’un combattant peut ainsi devenir une ressource pour son école, tandis que les résultats de plusieurs représentants contribuent à établir une continuité collective dont la portée dépasse leurs carrières individuelles. Les appartenances prennent alors forme dans un espace de reconnaissance réciproque, où les groupes se définissent aussi par les qualités qu’ils attribuent à leurs partenaires et à leurs adversaires.

Cette construction s’accompagne d’une transformation des représentations historiques. À mesure que les écoles acquièrent une réputation, leurs membres cherchent à inscrire des expériences parfois dispersées dans une continuité intelligible, en donnant une place particulière à certains enseignants, à certaines collaborations et aux événements considérés comme significatifs. La comparaison entre les documents contemporains et les récits rétrospectifs révèle que cette mémoire collective peut réorganiser les responsabilités et les filiations sans correspondre exactement aux relations telles qu’elles apparaissent dans les premières archives. L’intérêt historique de ces écarts ne réside pas seulement dans la possibilité de corriger certaines attributions. Il tient également à ce qu’ils montrent comment une tradition construit progressivement les références à travers lesquelles elle affirme sa légitimité. La continuité revendiquée devient ainsi un objet de l’enquête, distinct de la continuité pédagogique ou institutionnelle que les sources permettent effectivement d’établir.

La formation de ces appartenances ne suit cependant pas une trajectoire uniforme. Des établissements peuvent approfondir des compétences apparentées tout en conservant des filiations différentes, tandis que des écoles revendiquant une histoire commune peuvent développer des pratiques dont les priorités ne coïncident pas entièrement. Les appellations employées par les contemporains reflètent cette diversité, sans correspondre nécessairement aux frontières disciplinaires qui seront établies ultérieurement. La différenciation ne saurait donc être assimilée à la séparation progressive de deux ensembles techniques initialement homogènes. Elle prend forme dans un paysage où les continuités et les divergences se croisent, où les appartenances demeurent parfois concurrentes et où la reconnaissance d’une particularité ne suppose pas la disparition des connaissances partagées.

À l’approche de 1960, certaines écoles disposent ainsi de traditions d’enseignement suffisamment durables pour être reconnues à travers leurs représentants, leurs orientations et les filiations auxquelles elles se rattachent. Cette consolidation ne signifie pas qu’une identité disciplinaire commune se soit déjà imposée à l’ensemble des pratiquants brésiliens. Elle montre plutôt que plusieurs groupes ont acquis les moyens de poursuivre leur activité, d’approfondir leurs compétences et de défendre des critères de reconnaissance qui leur deviennent propres. L’autonomie qui se dessine demeure relative, puisque les échanges entre écoles et les héritages communs continuent de participer à leur développement.

La principale conclusion de cette section réside dans cette articulation entre continuité et différenciation. Les transformations techniques acquièrent une portée durable lorsqu’elles trouvent des conditions d’apprentissage et de transmission capables de les prolonger, tandis que les organisations contribuent à leur donner une visibilité et une autorité dans les relations entre groupes. Les appartenances qui en résultent ne constituent ni le reflet immédiat de répertoires exclusifs ni l’expression d’identités présentes dès l’origine. Elles sont les produits historiques de pratiques transmises, d’expériences partagées et de distinctions progressivement reconnues, dont la convergence peut former une tradition sans effacer la pluralité des trajectoires qui ont contribué à son développement.


Photographie historique de cinq pratiquants de jiu-jitsu brésilien en kimono, membres de l’équipe d’Oswaldo Fadda, fondée à Rio de Janeiro en 1950.
Oswaldo Fadda et la diversification des écoles de jiu-jitsu au Brésil au milieu du XXe siècle. Photographie collective de pratiquants associés à l’Academia Fadda, fondée en 1950 à Bento Ribeiro, Rio de Janeiro. Cette archive témoigne de l’existence de réseaux d’enseignement indépendants des Gracie et de la pluralité des trajectoires ayant contribué à la formation du jiu-jitsu brésilien. Source : Graciemag, archives historiques consacrées à Oswaldo Fadda, « Oswaldo Fadda ». Photographie non datée, équipe fondée en janvier 1950.

Conclusion générale — Comment le jiu-jitsu s’est-il différencié au Brésil ?

La formation du jiu-jitsu brésilien entre 1908 et 1960 apparaît, au terme de cette étude, comme un processus de différenciation progressive au sein d’héritages martiaux partagés. Elle ne correspond ni à l’invention soudaine d’un répertoire technique ni à la séparation immédiate d’un enseignement japonais dont les caractéristiques auraient été définitivement établies. Les sources révèlent plutôt comment des connaissances transmises par plusieurs voies ont trouvé, dans certains milieux brésiliens, des conditions de développement suffisamment durables pour donner naissance à des traditions d’école progressivement reconnaissables. La particularité de ces traditions ne peut être attribuée à une innovation unique, à une filiation exclusive ou à un événement fondateur. Elle résulte d’une histoire au cours de laquelle les usages des techniques, les formes d’enseignement et les critères de reconnaissance ont pu évoluer conjointement, sans nécessairement suivre les mêmes temporalités.

L’un des principaux résultats de l’enquête consiste à déplacer la question de l’origine vers celle de la transformation. L’existence antérieure de procédés comparables dans les traditions japonaises ne suffit pas à expliquer la place qu’ils acquièrent ultérieurement dans les écoles brésiliennes, mais elle interdit d’en attribuer l’invention à ces dernières lorsque leur antériorité est documentée. Cette distinction conduit à rechercher la singularité historique non dans la seule forme des gestes, mais dans les relations entre les situations de combat, les connaissances mobilisées et les conditions de leur apprentissage. Elle permet également de dépasser l’opposition rétrospective entre un judo supposé essentiellement consacré aux projections et un jiu-jitsu brésilien qui aurait seul développé les possibilités du combat au sol. Les deux histoires sont traversées par des transformations, des spécialisations et des débats dont la comparaison révèle des continuités importantes, sans effacer les différences progressivement constituées.

Cette perspective conduit également à remettre en question les récits construits autour d’une transmission unique. Les trajectoires étudiées témoignent d’une pluralité d’implantations, de collaborations et de filiations dont les contributions ne peuvent être ramenées à une succession linéaire de maîtres et de disciples. La place considérable acquise par certains enseignants et par leurs héritiers dans la mémoire publique constitue un fait historique qu’il importe d’expliquer, mais elle ne saurait déterminer rétrospectivement l’ensemble des acteurs auxquels doit être attribuée la formation de la tradition. Les sources mettent en évidence des établissements dont les orientations et les appartenances demeurent différentes, y compris lorsqu’ils prolongent des connaissances apparentées. La reconnaissance progressive de certaines écoles ne signifie donc pas que les autres trajectoires auraient été secondaires dans l’histoire des pratiques, ni que toutes les formes de combat au sol développées au Brésil convergeaient nécessairement vers une même identité disciplinaire.

L’analyse fait ainsi apparaître une distinction fondamentale entre l’apparition d’un savoir-faire, sa diffusion, sa stabilisation dans un enseignement et sa reconnaissance comme caractéristique d’une tradition particulière. Ces transformations peuvent entretenir des relations étroites sans se produire simultanément. Une compétence peut être pratiquée depuis longtemps avant de recevoir une importance pédagogique nouvelle, tandis qu’un établissement peut former durablement des successeurs sans revendiquer d’autonomie disciplinaire. De même, une appartenance collective peut être publiquement affirmée alors que les pratiques auxquelles elle renvoie conservent des ressemblances importantes avec celles d’autres écoles. L’histoire de la différenciation ne saurait dès lors être reconstituée à partir d’une seule chronologie, qu’elle soit technique, institutionnelle ou terminologique. Elle exige de comprendre comment ces évolutions se rencontrent et dans quelles circonstances certaines de leurs relations deviennent suffisamment stables pour être reconnues par les acteurs eux-mêmes.

Cette conclusion doit toutefois être appréciée à la mesure des documents disponibles. Les confrontations publiques, les initiatives institutionnelles et les trajectoires des représentants les plus connus ont laissé des traces beaucoup plus nombreuses que les activités ordinaires d’apprentissage. Les programmes effectivement suivis, les formes de résistance proposées aux élèves et les ajustements pédagogiques introduits au fil des générations demeurent souvent difficiles à reconstituer. Les manuels renseignent les connaissances que leurs auteurs choisissent de présenter, sans garantir leur application uniforme, tandis que les résultats sportifs ne permettent pas de déduire directement les conditions dans lesquelles les compétences ont été acquises. Ces limites imposent de distinguer les continuités organisationnelles documentées des transformations pédagogiques que leur existence rend plausibles, mais dont la réalisation précise ne peut toujours être démontrée.

La répartition géographique et sociale des archives introduit une difficulté supplémentaire. Les établissements bénéficiant d’une visibilité régulière dans la presse, de soutiens institutionnels ou de moyens de publication apparaissent avec davantage de précision que les groupes dont l’activité a laissé peu de documents. La prédominance des sources cariocas risque ainsi de donner une importance disproportionnée aux réseaux les mieux représentés dans la documentation conservée. Les récits rétrospectifs peuvent accentuer cette asymétrie lorsqu’ils réunissent des expériences complexes autour de filiations devenues particulièrement prestigieuses. Leur examen demeure indispensable pour comprendre la formation des mémoires collectives, mais leur cohérence narrative ne saurait être confondue avec celle des relations historiquement établies. Une histoire critique du jiu-jitsu brésilien doit par conséquent tenir compte aussi bien des informations disponibles que des silences documentaires qui limitent la portée de ses conclusions.

Les bornes chronologiques de cette étude participent de la même prudence. L’année 1908 constitue un repère documentaire pertinent pour examiner certaines formes de présence et d’enseignement japonais au Brésil, sans désigner nécessairement l’origine absolue des pratiques concernées. L’année 1960 correspond, quant à elle, à un état de consolidation dans lequel plusieurs traditions d’école disposent déjà de continuités pédagogiques et de références collectives reconnaissables, sans former pour autant une discipline nationalement homogène. Ces limites permettent d’observer une transformation dans la durée, mais elles ne doivent pas être interprétées comme les frontières d’un processus achevé. Les organisations, les règlements et les identités qui se préciseront ultérieurement appartiennent à une autre phase de cette histoire, dont les caractéristiques ne peuvent être projetées sur les intentions des premières générations.

L’apport historiographique de cette recherche réside ainsi dans la possibilité de comprendre la formation d’une tradition sans la réduire à la recherche de son inventeur, à la découverte d’une technique fondatrice ou à l’apparition d’une dénomination nouvelle. L’articulation de l’histoire des pratiques corporelles, de la transmission des savoir-faire, des circulations internationales et des transformations institutionnelles permet de restituer un processus dont les résultats n’étaient pas nécessairement contenus dans les intentions de ses acteurs. Les enseignants cherchaient à maintenir leurs activités, à former des pratiquants et à faire reconnaître leurs compétences dans les conditions particulières de leur époque. Ce sont les conséquences progressivement accumulées de ces engagements, reprises et transformées par les générations suivantes, qui ont contribué à produire des continuités dont la singularité est devenue historiquement identifiable.

Cette interprétation n’épuise pas l’histoire de la formation du jiu-jitsu brésilien. Elle invite au contraire à poursuivre l’étude des archives régionales, des établissements moins médiatisés et des transmissions pédagogiques dont la documentation demeure fragmentaire. Une comparaison plus systématique des programmes d’enseignement, des trajectoires d’élèves devenus instructeurs et des règles effectivement appliquées permettrait de préciser les relations entre la continuité des savoir-faire et leur transformation dans différents milieux. De telles recherches contribueraient également à mieux distinguer les évolutions propres aux écoles brésiliennes des changements contemporains intervenus dans les autres traditions auxquelles elles demeuraient liées.

La question initiale appelle donc une réponse qui ne réside ni dans l’identification d’une rupture définitive avec le Japon ni dans la recherche d’une continuité demeurée intacte. Le jiu-jitsu s’est différencié au Brésil lorsque des pratiques issues d’héritages pluriels ont acquis, au sein de plusieurs communautés d’enseignement, des conditions de développement et des formes de reconnaissance dont l’histoire ne pouvait plus être expliquée exclusivement par celle de leur transmission initiale. Cette différenciation n’a été ni uniforme ni achevée pendant la période considérée. Elle a néanmoins produit des traditions suffisamment durables pour que leurs représentants puissent progressivement revendiquer une histoire propre.

La singularité historique du jiu-jitsu brésilien tient ainsi moins à une origine technique exclusive qu’à la capacité progressivement acquise par des écoles implantées au Brésil de poursuivre, de transformer et de faire reconnaître des savoir-faire hérités. C’est dans cette continuité devenue productrice de différences, plutôt que dans l’affirmation d’une fondation unique, que peut être située la formation d’une tradition martiale distincte.


Photographie ancienne d'un combat de jiu-jitsu au sol sur un ring au Brésil, attribuée à une confrontation entre George Gracie et Orlando Américo, dit Dudu, en 1934.

Combat au sol lors d’une confrontation publique de jiu-jitsu au Brésil, attribuée à George Gracie et Orlando Américo da Silva, dit Dudu, en 1934. Cette photographie illustre la place des défis interstyles dans le développement du jiu-jitsu brésilien. Source : Graciemag, archives historiques, « George Gracie — O Gato Ruivo ». Identification et datation à confirmer. Image restaurée numériquement avec assistance de l’intelligence artificielle, comprenant une reconstitution interprétative de certains détails.

FAQ — La formation du jiu-jitsu brésilien

Le combat au sol existait-il avant la création du judo ?

Oui. Le combat au sol ne naît ni avec la fondation du Kōdōkan en 1882 ni, plusieurs décennies plus tard, avec le développement du jiu-jitsu brésilien. Différentes écoles japonaises de jūjutsu enseignaient déjà des mises à terre, des immobilisations, des étranglements et des contraintes articulaires permettant d’agir contre un adversaire placé dans une position basse ou amené au sol. L’existence de ces procédés est documentée dans des traditions antérieures à la constitution du judo moderne, même si leur place et leurs usages variaient considérablement selon les écoles.

Ces techniques appartenaient cependant à des systèmes dont les finalités ne correspondaient pas nécessairement à celles du combat sportif contemporain. Une immobilisation pouvait permettre de maintenir un adversaire pendant une opération de capture, de neutraliser un membre susceptible d’atteindre une arme ou de poursuivre une action engagée debout. De même, une position agenouillée ne constituait pas nécessairement le point de départ d’une opposition prolongée au sol, puisqu’elle pouvait s’inscrire dans une forme codifiée répondant à des exigences particulières. La ressemblance des configurations corporelles ne suffit donc pas à établir l’identité des fonctions auxquelles elles étaient destinées.

Les sources japonaises permettent d’approcher cette diversité. Tōdō et Niide (1996) étudient le développement de la Takenouchi-ryū, tandis que Kiryū, Murata et Tōdō (2012) analysent un manuscrit de Kitō-ryū daté de 1836. Le traité de Tenjin Shin’yō-ryū publié par Yoshida et Iso en 1893 fournit également des descriptions techniques permettant d’identifier différents procédés de contrôle et de contrainte. Ces documents attestent l’ancienneté de connaissances dont certaines demeurent reconnaissables, mais ils renseignent beaucoup moins la fréquence de leur emploi, le temps consacré à leur apprentissage ou les formes de résistance auxquelles elles étaient soumises.

Cette limite documentaire est importante. La présence d’une technique dans un manuscrit ne démontre pas qu’elle occupait une place centrale dans la formation, pas davantage qu’une représentation ancienne d’un pratiquant placé sur le dos ne permet de conclure à l’existence d’un système de garde comparable à ceux du jiu-jitsu actuel. Pour comprendre la portée historique d’un procédé, il faut examiner les situations auxquelles il répondait, les exercices dans lesquels il était transmis et les critères permettant d’en apprécier l’efficacité.

L’originalité du jiu-jitsu brésilien ne peut donc être recherchée dans la création de toutes les possibilités du combat au sol. Elle doit également être étudiée dans la manière dont certaines connaissances antérieures ont été sélectionnées, approfondies et progressivement intégrées à des enseignements dont les finalités et les conditions de pratique se sont transformées.

Quelle place le ne-waza occupait-il dans le judo japonais ?

Le ne-waza, qui désigne les techniques de combat au sol, appartient pleinement à l’histoire du judo dès ses premières décennies. Son importance ne demeure cependant pas constante, puisqu’elle varie selon les établissements, les périodes, les règlements et les objectifs poursuivis par les enseignants. Le judo du Kōdōkan ne peut donc être réduit à un ensemble de projections auquel les immobilisations, les étranglements et les contraintes articulaires auraient été ajoutés tardivement.

Les publications du début du XXe siècle témoignent déjà d’un répertoire diversifié. En 1908, Sumitomo Arima consacre plusieurs développements de Judo: Japanese Physical Culture aux positions, aux contrôles et aux possibilités d’action au sol, au sein d’un enseignement qui comprend également le travail debout. L’intérêt de ces descriptions ne réside pas seulement dans la présence de procédés familiers au pratiquant contemporain. Elles montrent que les relations entre projections, immobilisations et soumissions faisaient déjà partie des questions techniques auxquelles les enseignants japonais accordaient de l’importance.

La place du ne-waza dépend néanmoins des conditions dans lesquelles il est travaillé. Lorsqu’une compétition autorise les échanges à se prolonger après la chute, les pratiquants disposent de davantage d’occasions pour approfondir les contrôles, les défenses, les retournements et les soumissions. À mesure que les partenaires deviennent plus expérimentés, les solutions initialement efficaces rencontrent de nouvelles résistances. Les attaques doivent être mieux préparées, les transitions plus précisément organisées et les positions défensives progressivement adaptées aux difficultés rencontrées.

Un domaine technique peut ainsi se développer considérablement sans que cette évolution exige l’invention permanente de gestes entièrement nouveaux. La répétition de problèmes apparentés, auprès de partenaires dont les compétences progressent, permet d’accumuler des connaissances et d’affiner leur emploi. Les enseignants peuvent ensuite organiser ces expériences dans des exercices et des situations d’opposition dont la continuité favorise la transmission des solutions élaborées.

Les controverses japonaises du début du XXe siècle montrent toutefois que cet approfondissement ne faisait pas l’objet d’un accord unanime. Certains milieux scolaires et universitaires accordaient une importance croissante au combat au sol, tandis que d’autres responsables s’inquiétaient des conséquences d’une spécialisation excessive au regard des finalités plus larges attribuées au judo. Les travaux de Nakajima (2013, 2014) permettent de suivre plusieurs de ces débats, alors que l’étude d’Ōkubo (2008) souligne l’importance des conditions concrètes de l’entraînement, notamment la régularité des partenaires et l’organisation des séances.

Le ne-waza ne constitue donc ni une compétence marginale apparue tardivement dans le judo ni un domaine dont l’importance aurait été identique dans tous les établissements japonais. Son développement appartient à une histoire plurielle, dans laquelle les règles, les relations pédagogiques et les finalités institutionnelles ont contribué à orienter les connaissances approfondies par les pratiquants.

Cette diversité est essentielle à la comparaison avec le Brésil. Elle montre que des groupes japonais ont eux aussi développé durablement des orientations centrées sur le combat au sol, sans que cette spécialisation conduise nécessairement à la revendication d’une discipline distincte du judo.

Quels rapports peut-on établir entre le Kōsen judo et le jiu-jitsu brésilien ?

Le Kōsen judo et certaines écoles brésiliennes présentent des ressemblances importantes dans la place accordée à la poursuite de l’opposition après la chute, aux possibilités d’action depuis la position inférieure et aux enchaînements entre contrôles, retournements et soumissions. Ces proximités sont historiquement instructives, mais elles ne constituent pas, à elles seules, la preuve d’une filiation directe entre les deux traditions.

La chronologie impose une première réserve. Mitsuyo Maeda quitte le Japon en 1904, soit dix ans avant le tournoi universitaire de Kyoto de 1914 généralement associé au développement des compétitions Kōsen. Les connaissances qu’il emporte appartiennent donc à une histoire du ne-waza déjà engagée au sein des traditions japonaises, avant que ces circuits universitaires n’en approfondissent certaines orientations dans leurs propres conditions réglementaires.

Cette antériorité ne signifie pas que Maeda n’aurait connu que des procédés rudimentaires, ni que les pratiquants des milieux Kōsen auraient inventé les principales possibilités du combat au sol. Elle invite plutôt à distinguer un héritage technique commun de ses développements ultérieurs. Plusieurs écoles peuvent reprendre des connaissances apparentées et leur donner une place différente selon les problèmes auxquels leurs pratiquants sont régulièrement confrontés.

Les ressemblances entre le Kōsen et le jiu-jitsu brésilien peuvent dès lors correspondre à plusieurs mécanismes historiques. Certaines peuvent provenir de connaissances japonaises antérieures, transmises par des voies différentes. D’autres peuvent résulter d’approfondissements parallèles face à des difficultés comparables, lorsque les règles permettent notamment de prolonger le combat au sol. Des transmissions ultérieures restent également possibles, mais leur existence doit être établie à partir de relations documentées entre des enseignants, des élèves, des établissements ou des publications.

Le manuscrit de José Almeida Borges, élaboré à Campinas en 1950, apporte un élément intéressant à cette enquête. Les recherches de Borges et Maçaneiro (2023) montrent qu’il conserve des références à Tsunetane Ōda, dont l’enseignement est associé à un approfondissement important du ne-waza au Japon. La circulation de ce nom témoigne de relations intellectuelles et techniques entre certains milieux brésiliens et l’histoire japonaise du combat au sol. Elle ne suffit cependant pas à établir une chaîne directe de transmission entre les réseaux universitaires Kōsen et les académies Gracie.

Une filiation ne peut donc être déduite d’une simple ressemblance entre positions ou stratégies. Pour lui donner une portée historique précise, il faudrait pouvoir identifier des relais, des déplacements, des textes ou des collaborations permettant de suivre la circulation effective des connaissances. En leur absence, l’hypothèse d’un héritage commun ou d’un développement parallèle demeure plus prudente que l’affirmation d’une transmission directe.

Le Kōsen conserve néanmoins une importance majeure dans l’histoire comparée du jiu-jitsu. Il démontre qu’un approfondissement considérable du combat au sol pouvait se produire durablement à l’intérieur même du judo, dans des environnements où les règles, les compétitions et les partenaires réguliers favorisaient certaines formes de spécialisation.

La comparaison ne conduit donc pas à présenter le Kōsen comme l’origine cachée du jiu-jitsu brésilien. Elle permet surtout de comprendre comment des connaissances apparentées ont pu connaître des développements différents, au sein de traditions dont les contextes institutionnels et les relations pédagogiques ne se recouvraient pas nécessairement.

Qu’ont apporté Carlos et Hélio Gracie à la formation du jiu-jitsu brésilien ?

Carlos et Hélio Gracie occupent une place majeure dans la formation et la reconnaissance du jiu-jitsu brésilien. Leur contribution apparaît cependant plus clairement lorsqu’elle est distinguée de l’invention technique au sens strict. Les documents japonais et anglo-japonais antérieurs montrent déjà l’existence d’immobilisations, d’étranglements, de contraintes articulaires, de retournements et de différentes formes d’action depuis la position inférieure. La présence de ces procédés dans les enseignements des Gracie ne permet donc pas, à elle seule, de leur en attribuer la création.

Leur importance doit être recherchée dans la manière dont certaines connaissances ont été sélectionnées, approfondies, organisées et transmises au sein d’établissements capables de poursuivre leur activité sur plusieurs générations. Carlos participe à la structuration de l’enseignement et à la construction d’une réputation familiale, tandis que son ouvrage de 1948 témoigne d’un projet éducatif dont les ambitions dépassent la seule préparation aux confrontations publiques. Hélio joue un rôle important comme professeur et combattant, ses engagements contribuant à faire connaître les compétences associées à l’école auprès d’un public beaucoup plus large que celui de ses élèves.

Cette continuité ne doit cependant pas être reconstruite comme si l’activité des frères avait été, dès l’origine, organisée dans une institution familiale parfaitement autonome. Les journaux de septembre 1930 présentent l’ouverture d’une académie située au 106 de la rue Marquês de Abrantes, à Rio de Janeiro, sous la direction de Donato Pires dos Reis, avec Carlos et George Gracie parmi les enseignants. Ces documents rappellent que les premières organisations reposent sur plusieurs collaborations, dont les responsabilités ne correspondent pas entièrement aux récits familiaux développés ultérieurement (Lise et al., 2017).

L’importance historique des Gracie ne dépend donc pas de l’effacement des autres acteurs. Elle peut être reconnue en examinant leur contribution à la continuité des enseignements, aux relations pédagogiques qu’ils ont entretenues et aux formes de réputation qu’ils sont parvenus à construire. Leur place dans les récits publics du jiu-jitsu constitue elle-même un phénomène historique, dont l’explication suppose de prendre en considération les publications, les confrontations et les générations successives de combattants associés à leur nom.

Les adaptations attribuées à Hélio doivent être envisagées avec une prudence comparable. Certaines peuvent correspondre à des ajustements personnels, d’autres à l’approfondissement de procédés antérieurs ou à une manière particulière de les organiser et de les transmettre. Le récit selon lequel sa constitution physique l’aurait conduit à transformer profondément la méthode reçue possède une fonction importante dans la mémoire de l’école, mais il ne suffit pas à démontrer l’origine des principes techniques auxquels cette transformation est associée.

Une recherche historique plus précise chercherait à identifier les procédés concernés, les sources permettant d’en documenter les usages antérieurs et les situations dans lesquelles ils ont effectivement été repris. Une innovation peut résider dans la fonction accordée à une technique ou dans la place qu’elle acquiert dans l’apprentissage, sans correspondre nécessairement à la création d’une action entièrement inconnue.

Les confrontations d’Hélio contre des adversaires réputés, notamment Masahiko Kimura en 1951, contribuent également à la construction publique de son autorité. Mais leur importance doit être distinguée de la portée pédagogique de son enseignement. La capacité d’un combattant à obtenir un résultat dans des circonstances particulières n’établit pas automatiquement la qualité de la formation proposée à l’ensemble de ses élèves.

Carlos et Hélio prennent ainsi place dans une histoire plus vaste, à laquelle participent également George et les autres membres de la famille, Donato Pires dos Reis, les enseignants japonais, les écoles associées à Fadda et de nombreux pratiquants dont les expériences ont contribué à la transformation des connaissances reçues. Leur contribution majeure réside dans les formes de continuité, d’organisation pédagogique et de reconnaissance publique qu’ils ont contribué à établir, plutôt que dans la création supposée de toutes les techniques constituant le jiu-jitsu brésilien.

Comment les défis et les règles ont-ils influencé les pratiques ?

Les défis publics ont contribué à la différenciation des écoles en exposant leurs représentants à des adversaires issus de formations différentes et en les obligeant à négocier les conditions dans lesquelles leurs compétences seraient évaluées. Mais leur influence ne peut être comprise indépendamment des règles, puisque celles-ci déterminent les actions autorisées, les possibilités de poursuivre l’opposition et les critères permettant de reconnaître une victoire.

Lorsqu’une projection peut suffire à terminer une rencontre, rester debout, préserver son équilibre et provoquer la chute de l’adversaire prennent une valeur particulière. Lorsque le combat se poursuit après la mise au sol, les pratiquants doivent également apprendre à contrôler les positions, à défendre depuis des situations défavorables et à rechercher des possibilités de renversement ou de soumission. Une même technique peut ainsi occuper une place différente selon qu’elle met fin à l’épreuve ou ouvre une nouvelle phase de l’opposition.

La présence ou l’absence des frappes modifie également les problèmes rencontrés. Une position relativement sûre dans un combat sans percussion peut devenir beaucoup plus exposée lorsque l’adversaire est autorisé à frapper. La tenue intervient de manière comparable, en offrant certaines saisies, en modifiant les possibilités de contrôle et en transformant la manière dont les combattants peuvent maintenir ou réduire la distance. La durée, les interruptions et les conditions de décision participent elles aussi à l’organisation des stratégies.

Ces différences apparaissent clairement dans les confrontations entre Takeo Yano et George Gracie. En septembre 1938, la presse annonce un pari dans lequel Yano s’engage à projeter son adversaire vingt fois au cours de leur rencontre. Le compte rendu ultérieur lui attribue le nombre annoncé et une victoire aux points. L’épisode montre comment une compétence particulière peut devenir l’objet d’une démonstration publiquement quantifiable, alors que d’autres conditions de confrontation auraient pu accorder davantage de valeur à la poursuite du combat au sol (Cairus, 2020).

Les règles ne se contentent donc pas d’encadrer des méthodes dont les qualités seraient entièrement indépendantes des épreuves. Elles contribuent à définir les problèmes auxquels les combattants doivent répondre et les actions auxquelles leurs performances pourront être associées. Lorsque certaines conventions deviennent régulières, les enseignants peuvent anticiper les situations auxquelles leurs élèves seront exposés et éventuellement modifier la préparation en conséquence.

Cette influence ne doit cependant pas être considérée comme automatique. Les résultats des confrontations renseignent les performances accomplies devant les spectateurs, mais ils ne permettent pas toujours de savoir ce qui était répété chaque semaine dans les académies. Une défaite n’entraîne pas nécessairement une transformation durable de l’enseignement, pas davantage qu’une victoire ne démontre que les procédés employés recevront désormais une place centrale dans la formation.

Les controverses des années 1950 révèlent une autre dimension de la réglementation. Lorsque les représentants des Gracie défendent la possibilité de poursuivre le combat au sol face aux promoteurs de règles internationales du judo, ils discutent simultanément des compétences qui doivent être valorisées et des institutions auxquelles il revient d’en reconnaître la légitimité. Les débats de Rádio Tupi, en mai 1953, montrent que les désaccords peuvent même porter sur des conventions symboliques, comme les formes de salut, et non seulement sur les actions autorisées dans le combat (Maçaneiro, 2024).

Les règles participent ainsi à l’histoire technique et institutionnelle des écoles. Elles influencent les conditions de comparaison des combattants, tandis que les enseignants cherchent parfois à faire reconnaître des conventions correspondant davantage aux orientations qu’ils ont développées. Leur évolution doit être étudiée dans cette relation réciproque, à partir des rencontres documentées, des pratiques pédagogiques et des autorités auxquelles les protagonistes acceptent de se soumettre.

Pourquoi le combat au sol a-t-il pris une telle importance dans le jiu-jitsu brésilien ?

L’importance acquise par le combat au sol ne semble pouvoir être expliquée par une cause unique. Elle doit plutôt être recherchée dans la rencontre entre des connaissances techniques déjà disponibles, des conventions permettant de prolonger l’opposition après la chute, des groupes capables de travailler durablement ces situations et des formes de reconnaissance qui valorisent progressivement certaines compétences.

Lorsqu’une projection ne met pas nécessairement fin au combat, la position inférieure ne constitue plus seulement un désavantage dont il faudrait immédiatement se dégager. Le pratiquant placé dessous conserve des possibilités d’action, puisqu’il peut empêcher certains contrôles, créer des espaces, déséquilibrer son adversaire, rechercher un renversement ou préparer une soumission. Ces ressources ne suppriment pas les difficultés associées à la position inférieure, mais elles transforment les problèmes que les combattants doivent apprendre à résoudre.

Les manuels de Miyake et Tani (1906), puis d’Arima (1908), montrent que plusieurs de ces possibilités sont déjà décrites dans les répertoires japonais et anglo-japonais. Leur développement au Brésil ne peut donc être assimilé à une création sans précédent. La question devient celle de la place que certaines écoles leur ont progressivement accordée et des conditions dans lesquelles leurs élèves ont pu les approfondir.

Lorsqu’un groupe revient régulièrement sur les mêmes situations, les partenaires apprennent à reconnaître plus tôt les attaques, à anticiper certaines transitions et à opposer des défenses de plus en plus précises. Les solutions qui permettaient auparavant d’obtenir facilement un avantage rencontrent alors de nouvelles résistances, obligeant les pratiquants à modifier leurs préparations, leurs contrôles et les enchaînements auxquels ils peuvent recourir.

L’approfondissement devient ainsi cumulatif. Chaque génération reçoit des connaissances déjà travaillées, mais aussi des difficultés héritées de l’expérience des partenaires précédents. Un retournement efficace doit désormais être préparé contre des adversaires capables de l’anticiper, tandis qu’une soumission connue exige des conditions d’application plus précises lorsque les pratiquants ont appris à mieux la défendre. Le progrès des uns transforme les problèmes rencontrés par les autres, ce qui contribue à enrichir les situations d’apprentissage.

Les confrontations publiques peuvent renforcer ce développement lorsqu’elles donnent une visibilité particulière aux compétences acquises au sol. Une école dont les représentants sont reconnus pour leur capacité à contrôler ou soumettre leurs adversaires peut attirer des élèves intéressés par ces qualités, tandis que les enseignants peuvent être incités à en poursuivre l’approfondissement. Toutefois, cette relation entre réputation et pratique quotidienne doit être établie à partir des sources disponibles, plutôt que présumée sur la seule base des résultats.

Pour la période antérieure à 1960, les archives renseignent beaucoup mieux les grandes confrontations que la répartition exacte du temps d’entraînement. Il serait donc imprudent d’affirmer que toutes les académies brésiliennes ont accordé au combat au sol la même place ou qu’elles ont suivi une progression technique uniforme. Des établissements associés au judo poursuivent eux aussi l’approfondissement du ne-waza, tandis que certaines académies de jiu-jitsu conservent une activité intégrant les projections, les frappes ou la défense personnelle.

Cette diversité permet de replacer les récits consacrés à Hélio Gracie dans une perspective plus large. L’idée selon laquelle sa constitution physique l’aurait conduit à privilégier des procédés permettant de compenser certains désavantages appartient à l’histoire de la représentation de son enseignement. Elle ne suffit cependant pas à expliquer un développement impliquant plusieurs générations de pratiquants, différents établissements et des connaissances dont l’existence est documentée bien avant son activité.

L’importance du combat au sol dans le jiu-jitsu brésilien peut ainsi être comprise comme le résultat d’un approfondissement progressif de ressources héritées, dont certaines écoles ont fait des objets privilégiés de transmission. La singularité ne réside pas nécessairement dans l’invention des positions, mais dans la continuité des expériences grâce auxquelles leurs possibilités ont été explorées, organisées et progressivement associées à des traditions reconnaissables.

À partir de quand peut-on parler d’une tradition brésilienne distincte ?

Il n’existe pas de date unique à laquelle le jiu-jitsu serait soudain devenu brésilien. Sa différenciation résulte de transformations techniques, pédagogiques, sociales et institutionnelles dont les rythmes ne coïncident pas nécessairement. Une école peut développer une orientation reconnaissable avant de disposer d’une appellation nationale, tandis qu’une dénomination particulière peut circuler sans que les groupes auxquels elle renvoie possèdent encore des règles ou des autorités communes.

La formation d’une tradition devient plus visible lorsque plusieurs conditions commencent à se renforcer. Des enseignants disposent d’une autorité reconnue, des élèves deviennent capables de transmettre à leur tour, des établissements assurent la régularité de la pratique et certaines compétences sont suffisamment approfondies pour devenir associées à un groupe. Les confrontations rendent ces orientations perceptibles au-delà de l’académie, tandis que les noms, les filiations et les récits contribuent à leur donner une continuité collective.

Avant 1960, plusieurs écoles brésiliennes possèdent déjà une part importante de ces caractéristiques. Les Gracie ont formé différentes générations de professeurs et de combattants, tandis que d’autres réseaux entretiennent leurs propres relations de transmission. Les établissements disposent de réputations et d’appartenances dont la reconnaissance peut dépasser le cercle de leurs premiers élèves, même lorsque leurs pratiques continuent de partager de nombreuses ressources avec le judo.

Cette consolidation ne signifie cependant pas qu’une discipline nationale entièrement homogène soit déjà constituée. Les règlements demeurent en partie différents, certaines appellations possèdent encore des significations qui se recouvrent et les groupes ne reconnaissent pas toujours les mêmes autorités. Plusieurs traditions d’école peuvent ainsi être suffisamment identifiables pour se distinguer, sans avoir encore été réunies dans une organisation commune dont les conventions seraient acceptées par l’ensemble de leurs représentants.

La fondation de la Federação de Jiu-Jitsu da Guanabara, traditionnellement datée du 25 avril 1967, constitue un repère important de l’institutionnalisation ultérieure. Les récits historiques de la Sport Jiu-Jitsu International Federation présentent plusieurs établissements comme participants à la création de cette organisation, destinée à donner aux écoles un cadre commun pour les compétitions, les règlements et la reconnaissance des pratiquants. Ces récits restent rétrospectifs et devraient être confrontés aux documents constitutifs contemporains pour en préciser les circonstances.

Cette fondation ne doit donc pas être comprise comme l’apparition soudaine des pratiques qu’elle cherche à réunir. Les écoles concernées possèdent déjà leurs professeurs, leurs élèves, leurs filiations et leurs orientations, dont l’histoire se développe depuis plusieurs décennies. L’institution intervient dans un paysage constitué et participe à sa réorganisation, en rapprochant des groupes dont les habitudes de confrontation et les critères de réussite ne sont pas nécessairement identiques.

La fédéralisation peut transformer à son tour les enseignements qu’elle rassemble. Lorsque les compétitions deviennent plus régulières, les établissements disposent de conventions suffisamment partagées pour anticiper une partie des situations auxquelles leurs représentants seront confrontés. Certaines compétences peuvent alors recevoir davantage d’attention dans la préparation, tandis que les résultats obtenus sous ces règles contribuent progressivement à modifier les réputations et les orientations des écoles.

Ces effets relèvent toutefois d’une histoire postérieure à la période étudiée et ne sauraient être projetés rétrospectivement sur les premières décennies du siècle. Les enseignants des années 1930, 1940 ou 1950 ne poursuivent pas nécessairement le projet de constituer la discipline que les générations suivantes désigneront comme le jiu-jitsu brésilien. Ils cherchent d’abord à maintenir leurs activités, à former leurs élèves, à préparer des confrontations et à faire reconnaître les compétences auxquelles ils accordent de l’importance.

La formation d’une tradition brésilienne distincte doit ainsi être comprise comme un processus d’autonomisation relative. Les écoles implantées au Brésil deviennent progressivement capables de former leurs propres successeurs, de poursuivre des orientations développées dans leurs établissements et de construire des références dont la signification dépasse les relations initiales avec les enseignants japonais. Cette autonomie ne suppose ni la disparition des héritages antérieurs ni l’interruption des échanges avec le judo et les autres traditions de combat.

Le jiu-jitsu brésilien ne se constitue donc pas à partir d’une rupture technique unique. Il émerge progressivement lorsque des savoir-faire hérités sont sélectionnés, approfondis et transmis par des écoles suffisamment durables pour défendre leurs propres critères de compétence et donner à leurs activités une continuité collective. Sa singularité historique réside moins dans l’origine exclusive des gestes que dans les relations pédagogiques, combattantes et institutionnelles par lesquelles ces connaissances ont acquis, au Brésil, une histoire progressivement reconnaissable comme distincte.


Florian Pourhadi

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